HISTOIRE
LA MÉDECINE
DOCTRINES MÉDICALES
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR :
1° Hygiène de la première enfance, comprenant les règles de l’allaitement, du
sevrage et des soins donner aux enfants nouveau-nés. Cinquième édition.
Paris. Un vol. in-12, de 496 pages. 1866;
2° Traité des maladies des nouveau-nés, des enfants à la mamelle et de la
seconde enfance. Cinquième édition. Paris 1866. Un volume in-8 de 1024
pages. Couronné par l’Institut de France.
3° Traité de Pathologie générale et de séméiotique, avec figures d’anatomie
pathologique générale. Paris, 1868. Deuxième édition. Un volume in-8° de
1312 pages. : - - - -
4° Traité des signes de la mort, et des moyens de prévenir les enterrements .
prématurés. Paris, 1849. Un volume in-18, de 408 pages. Couronné par l’Institut
de France.
5" De la vie ; et de ses attributs dans, leurs rapports avec la philosophie et la
médecine. Paris, 1862. Un volume in-18.'
6° De l’état nerveux
nervosisme. Paris, 1860. Un volume in-8° de 345
7° Du diagnostic des maladies du -système nerveux par l’ophthalmoscope.
Paris, 1865. Un volume in-8° avec 10 figures et un Altas de 24 figures chromo-
lithographiées par l’auteur. Couronné par l’Institut de France. .... 9 fr.
8e Dictionnaire ds Thérapeutique médicale et chirurgicale, comprenant le
résumé de. la médecine et de la chirurgie, — les indications thérapeutiques, —
la médecine opératoire, — les accouchements, — l’oculistique, — l’odonle-
chnie, — les maladies des oreilles, — l’électrisation, — la matière médicale, —
les eaux minérales, : — et un formulaire pour chaque maladie. Ouvrage en col¬
laboration avec A. DeSPRÈS. Paris. Deuxieme édition. 1873. Un volume grand
in-8° sur deux colonnes, de 1000 pages, avec 614 figures intercalées dans le
'texte . . . 25 fr.
Coulommiers. — Tvp. A. MOUSSIN
HISTOIRE
DE
LA MÉDECINE
ET DES
DOCTRINES MÉDICALES
E. BOUCHOT
PROFESSEUR AGRÉGÉ DE LA FACULTÉ DE MÉDECINE DE PARI
MÉDECIN DE L’HOPITAL DES ENFANTS MALADES
1ER DE LA LÉGION D’HONNEUR; CHEVALIER DE SS. MAURICE E
CHEVALIER D’iSABELLE LA CATHOLIQUE
COMMANDEUR DE CHARLES III
S 2 62 6
.TOME PREMIER % "
' ’ i&J -f|
«P1*» /
PARIS
LIBRAIRIE GERMER-BAILLIÈ RE
17, RLE UE l’ÉCOLE-DE-MÉDECINE
1873
PRÉFACE
Ce livre est destiné à consacrer le souvenir de mon ensei¬
gnement d’ Histoire de la médecine et des doctrines médicales à
l’École pratique. Il résume tout mon cours, et j’espère que
ceux dont les idées sympathisent avec les miennes, qui n’ont
pas entendu ces leçons, ou qui les ont écoutées sans fatigue,
les liront avec plaisir.
Je dois le dire immédiatement, je n’ai aucune prétention de
faire l’histoire de la médecine d’après les procédés ordinaires
de philologie, de linguistique et de chronologie généralement
employés par les historiens qui font autorité dans la science.
,Loin de là, car si j’apprécie, comme ils le méritent, les tra¬
vaux de ceux que l’étude familière des langues anciennes place
au premier rang des hellénistes et des latinistes ; si j’admire
le travail ingrat de nos chronologies médicales, ou enfin si
j’honore jusqu’aux commentaires hasardés des érudits qui se
contredisent sans cesse dans leurs interprétations , j’essayerai
de faire autrement, et je suivrai une voie différente. Ma mé¬
thode sera celle de Bordeu, de Dezeimeris et de Broussais. En
fait d’histoire , celle des événements et des dates de l’enfance
des sociétés est tellement problématique que je ne crois guère
à sa précision. Comment pourrions-nous prétendre sérieuse¬
ment refaire l’histoire du passé , nous qui pouvons à peine
écrire avec exactitude celle des temps où nous vivons et qui
VI
PRÉFACE
ne pouvons souvent savoir les détails d’un fait important qui
s’accomplit à quelques pas de nous , si nous sommes absents
du lieu où il s’est produi#En histoire , il n’y a de véritable¬
ment utile que celle des idées par lesquelles se conduisent les
hommes. Celle-là, au moins, se laisse. lire, car elle fait com¬
prendre l’esprit et l’enchaînement des choses. En médecine
surtout, l’histoire des variations de la pensée, c’est-à-dire des
systèmes suivis d’âge en âge, me semble préférable, pour le
médecin qui veut connaître la philosophie de la science , à
l’énumération de dates incertaines et à l’histoire de la succes¬
sion des hommes et de leurs œuvres. Enumérer les doctrines
fondamentales , indiquer leurs principes , les transformations
qu’elles ont subies dans le cours des siècles; mentionner les
découvertes utiles qui s’y rattachent, raconter la vie et les tra¬
vaux des principaux doctrinaires, voilà le but de mon ensei¬
gnement et de ce livre. Dans mon opinion, c’est là l’histoire
philosophique de la médecine.
Il ne faut pas se le dissimuler, ce procédé historique est
plus difficile à employer que l’autre. Il renferme de dange¬
reux écueils d’appréciation, et il exige des connaissances spé¬
ciales d’anatomie, de physiologie et de médecine pratique, que
ne possèdent généralement pas les chronologistes, les philo¬
logues et les érudits. Il ne peut être employé ou compris que
par les médecins, et il n’y a qu’un esprit bien nourri des
connaissances médicales qui puisse apprécier convenablement
les hommes et leurs doctrines, découvrir la pensée d’une
époque ensevelie sous le nombre croissant des faits et compa¬
rer le présent à ce qui n’est plus. Je ne sais si j’ai préjugé de
mes forces en commençant un travail de ce genre, mais j’ai pensé
que mes travaux et mes études cliniques me donnaient l’auto¬
rité nécessaire pour ces recherches, et je les ai entreprises au¬
tant pour me rendre compte des anciennes traditions médicales
que pour découvrir celles d’où relève ma doctrine dé la Vie,
et de la Nature de V homme.
PRÉFACE
VII
Aux médecins donc, plutôtqu’aux philologues, s’ adresse cette
étude des doctrines médicales. S’il en est encore parmi nous
qui préfèrent l’histoire chronologique des événements de la
science, je les prie de ne pas aller plus loin, ce livre ne pourra
leur plaire. Ils trouveront dans les traités d’histoire de la
médecine de Leclerc , de Freind , d’Éloy, de Sprengel, de
Renouard, etc., tout ce qu’ils aiment et désirent connaître.
Mon travail est un complément de mon Traité de pathologie
générale , et je réclame pour lui la bienveillance qui m’a été
accordée par mes auditeurs de l’École pratique. Il ne contien¬
dra que l’histoire des doctrines médicales et des principaux
chefs d’école, avec des extraits choisis de leurs œuvres, de
façon à ce que le médecin puisse juger par lui-même du mé¬
rite des doctrines dont je transmets les principes.
On y trouvera : 1° l’exposé du Mysticisme et de la Théurgie
-médicale, avec l’histoire de la démonomanie, de la sorcellerie,
du magnétisme, de l’homœopathie, de l’hypnotisme, des tables
tournantes, etc., dont une partie a été publiée dans la Revue
des cours scientifiques. Viendra ensuite, 2° l’exposé dü Natu¬
risme , de ses principes, de ses transformations dans le Pneu-
matisme, dans YArchéisme\ dans Y Animisme et un extrait
des œuvres des principaux Naturistes. C’est là que je placerai
l’analyse critique des ouvrages d’Hippocrate, d’ Athénée, de
Galien; de Rhazès, d’Avicenne et des principaux médecins
arabes, de Jean le Milanais et de l’École de Salerne; de Para¬
celse, de Van Helmont, de Stahl, de Bordeu, enfin de Barthez,
à propos duquel j’ai cru pouvoir exposer mes idées sur la vie et
sur le Vitalisme séminal. D. Leclerc, Éloy, Sprengel, Andral,
Littré, Bordes-Pagès, Malgaigne, Renouard, etc., ont été mes
auxiliaires, et si je n’ai pas suivi leur méthode historique, je
dois leur rendre ici cet hommage que leurs recherches ont
beaucoup favorisé les miennes. La fin du premier volume est
consacrée à l’étude de Y Empirisme ancien et moderne ; aux
principaux Empiriques tels que Philinus, de Cos ; Héraclite ;
VIII
PRÉFACE
Dioscoride ; Bacon ; Talbot ; Werlhoff ; Lieutaud ; Zimmer¬
mann, etc. , aux nombreuses découvertes nosographiques et
thérapeutiques de l’Empirisme telles que la variole et la rou¬
geole, la suette, la coqueluche, la syphilis, le rachitisme, la
plique, le camphre, le musc, l’antimoine, l’ipécacuanha, le
café, le thé, le tabac, le chloroforme, la vaccine, etc., et enfin
à la doctrine du Positivisme.
Le second volume comprend Y Humorisme ancien d’Hippo¬
crate et de Galien; — • Y Humorisme moderne de Fernel, de Bail-
lou, avec la Chimiatrie d’Albert-le-Grand, de Basile Valentin,
de Paracelse, de Van-Helmont, de Sylvius de le Boë, de Willis, de
Stahl, de Huxham, de Stoll, etc. ; — le Solidisme; — le Métho¬
disme , auquel se rapportent les œuvres de Thèmison, de Cœ-
lius Aurelianus, de Frédéric Hoffmann , de Cullen, de Brown
et de Broussais dont je donne de nombreux extraits ; — Ylatro-
mécanisme avec les travaux de Sanctorius, de Borelli, de Des¬
cartes, de Beliini, de Baglivi, de Boerrhaave, etc. ; — YAna-
tomisme, d’où proviennent la physiologie moderne, et les
découvertes de la circulation sanguine et lymphatique, celles
de l’absorption et de l’irritabilité , puis la chirurgie moderne
avec toutes ses découvertes; l’anatomie normale ou patholo¬
gique ; le Cellularisme et les travaux de Virchow ; — le Trans¬
formisme ou Darwinisme; — Y Organographie comprenant
tous les moyens d’exploration, tels que la percussion, l’au¬
scultation, le spéculum et l’ophthalmoscope , si utiles aux pro¬
grès de la science et enfin, — Y Eclectisme , qui détruit tous
les systèmes sans pouvoir rien édifier.
HISTOIRE
DE
LA MÉDECINE
ET DES
DOCTRINES MÉDICALES
PROLOGUE
IMPORTANCE D’ü'NE HISTOIRE PHILOSOPHIQUE
DE LA MÉDECINE
L’histoire est la mémoire des sciences. Celles qui n’en ont pas
encore ou qui n’en oui plus, sont à l’état d’enfance ou arrivées
à cette période de décrépitude et de décadence qui sont l’indice
d’une fin prochaine. C’est par l’histoire qu’on se souvient et qu’on
retrace les exemples de ce qu’il est bon de reproduire et de ce qu’il
faut éviter. Pour les uns, c’est une tradition; pour les autres une
gloire; pour tous c’est Y expérience.
Par la tradition s’établit l’autorité des idées qui survivent à la
destruction opérée par les découvertes et par les progrès de l’intelli¬
gence humaine.
L’histoire est une gloire pour ceux dont elle transmet les idées.
Aussi est-ce avec juste raison que la Grèce moderne, quoique bien
tombée, peut s’enorgueillir d’avoir été le berceau des connaissances
humaines. De ce beau pays, en effet, nous viennent les germes de
la poésie, de la philosophie et de la médecine.
Elle a vu naître Hippocrate, le plus grand des médecins; celui dont
les ouvrages renferment un premier aperçu de toutes les grandes
vérités qui font encore aujourd’hui l’honneur de la science.
C’est .près d’elle que Galien a vu le jour, et c’est pour s’être
nourri de ses idées qu’il s’est élevé au rang, que lui- a assigné la pos-
. térité.
L’ancienne Égypte est célèbre par son école d’Alexandrie, où ont
paru Hérophile et Érasistrate , ces immortels fondateurs de l’ana¬
tomie.
L’Angleterre, en surnommant Sydenham l’Hippocrate anglais,
montre toute la gloire qu’elle attache à cet homme illustre.
BOUCHUT. 1
2 HISTOIRE DE LA MÉDECINE ^
L’Allemagne s’enorgueillit d’avoir vu naître Paracelse, Yan Hel-
mont, Boerhaave, Stoll, etc.
La France est fière de citer, entre beaucoup d’autres, Fermel,
Ambroise Paré, Boissier de Sauvages, Bordeu, Barthez, et surtout
l’immortel Laennec, dont les ouvrages et la découverte de l’auscul¬
tation ont inauguré une ère nouvelle dans l’exploration des mala¬
dies de poitrine.
L’histoire enfin est pour tous Y expérience , car, lorsqu’un fait
nouveau vient à se produire, on peut remonter à sa cause et appré¬
cier ce qu’il a de vraiment original en fouillant les archives du passé.
Toute science a son histoire, ne fût-ce que celle de la veille, et
c’est par elle que l’homme se dirige dans les voies de l’avenir.
Tous, plus ou moins, nous interrogeons les souvenirs du passé et
nous les cherchons même sans le vouloir.
La médecine n’échappe point à cette règle générale ; ce n’est ni
une bâtarde ni une enfant trouvée ; elle a d’illustres parents, compte
de glorieuses alliances, et il n’est pas une seule des parties dont
elle se compose, telles que l’hygiène, l’anatomie, la chirurgie, la thé¬
rapeutique et la philosophie, qui n’ait une histoire déjà très-ancienne.
Ces sciences rentrent par leur histoire dans celle des peuples où
elles ont pris naissance, et ainsi constituées dans leur ensemble, tout
médecin doit en étudier les développements s’il veut éviter les erreurs
ou le plagiat du passé. Malheureusement d’importantes lacunes
existent dans nos archives historiques. Les révolutions des empires
et les différentes invasions barbares survenues à diverses époques
ont détruit de précieux monuments qui nous auraient été, sans
aucun doute, d’une grande utilité pour ce genre d’étude. Et sans
les œuvres de Galien , échappées par miracle à la ruine de la
bibliothèque d’Alexandrie , nous serions très-pauvres en documents
historiques.
L’histoire de la médecine peut se faire de plusieurs manières et
à différents points de vue qui ont tous leur importance. Elle peut
être chronologique , philologique ou doctrinale.
Dans tous les cas elle doit être impartiale, non pas que l’histoire
doive s’abstenir de tout système et renoncer à toute opinion, comme
le veut l’éclectique Sprengel. Ce qu’on peut exiger d’elle, c’est l’im¬
partialité de la vérité honnête, et un jugement motivé sur les opi¬
nions qu’elle a la mission de transmettre.
L’histoire chronologique a été faite par D. Leclerc, J. Freind,
Sprengel, Tourtelle, Casté, Paul Renouard, et par M. Andral qui, dans
son Cours de pathologie générale , a voulu inaugurer ce nouveau
genre d’étude à la Faculté de médecine de Paris où il n’existait pas.
ET DES DOCTRINES MÉDICALES 3
Mais si l’on se rend compte de l’aridité que doit présenter une
simple énumération de faits avec leurs dates en regard comme dans
un calendrier; si l’on songe à la difficulté que présente Fhistoire
d’une science qui tient à tout; lorsqu’il s’agit de suivre ses progrès
d’un peuple à un autre, de la Grèce tombée à Rome florissante,
des Romains chez les Arabes, des Arabes dans les Gaules et dans
les différentes contrées de l’Europe , au moment de la Renaissance
et dans les temps modernes, au xixe siècle; de suivre, en un mot,
d’année en année, les faits importants qui se sont produits jusqu’au
point où nous en sommes, on reconnaît l’impossibilité d’une telle
étude. Autant vaudrait faire l’histoire chronologique de la civilisa¬
tion.
Et puis, quelle longueur dans l’exposition des faits ! Être obligé
de s’occuper d’hommes réputés grands à leur époque, et qui, plus
tard, ont été classés par la postérité au rang d’hommes secondaires!
Mentionner, par cela seul qu’ils ont existé , une foule de faits Sté¬
riles et inutiles à la science ? Non ! quelle que soit l’autorité qui
s’attache à la chronologie historique, elle a des inconvénients que
je veux essayer d’éviter. D’ailleurs, Fhistoire chronologique est
étroitement unie à la philologie , ce qui est un grave inconvénient
pour le médecin.
Il est très-important, sans doute, de pouvoir lire les anciens mé¬
decins dans leurs textes grecs, mais, en raison des interpolations et
des suppressions faites dans les manuscrits, des fautes d’orthographe
et d’accentuation, faites par les copistes, cette recherche excellente
dans un livre, entraîne à des discussions et à des commentaires
interminables, dignes de l’Académie des inscriptions, mais fasti¬
dieuses dans un ouvrage adressé à des élèves et à des médecins.
D’ailleurs cette manière de procéder offre les plus grandes incer¬
titudes relativement au but qu’on se propose d’atteindre. Les tra¬
ducteurs et les commentateurs se combattent par des interprétations
contraires, et cela se comprend facilement, si l’on songe que beau-
. coup de livres originaux sont détruits, qu’il faut remonter à des
transcriptions plus ou moins exactes, à des traductions de latin en
français et de grec en latin, enfin à la foule des commentaires qui
obscurcissent souvent les questions plutôt qu’ils ne les éclairent. De
tout cela résulte un embarras considérable, et, comme on va le voir,
il devient quelquefois difficile d’attribuer à un homme ce qui lui
appartient réellement.
Ainsi pour ne citer que les œuvres d’Hippocrate, . il y a parmi
elles un livre très-remarquable, ayant pour titre : De l’ancienne
médecine, que M. Littré, en sa qualité de philologue, prétend attri-
4 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
buer à cet auteur, tandis que M. Malgaigne et d’autres philolo¬
gues s’y opposent, en déclarant qu’il date d’une époque antérieure.
Lequel de ces savants faut-il croire et quelle opinion devons-
nous choisir? Je vais citer un autre exemple. Il y a dans Le
serment la phrase suivante : Où Stom 8s oi>8s fdpyxxov ouSevt ah^-
Oe'tç ôavàortfxov (Je ne donnerai -pas de poison à personne).
Le mot poison est la traduction du mot grec cpapp.ay.ov, que les
uns ont traduit par poison , les autres par remède; de là deux sens
différents, vis-à-vis desquels le lecteur reste embarrassé sans pou¬
voir choisir entre ces deux traductions.
Il résulte de tout cela que le médecin ne pouvant pas faire une
étude spéciale de philologie, doit accepter les textes les plus auto¬
risés, pris dans les livres les plus recommandables. Tant pis si,
pour des détails qui ne touchent pas au fond même des doctrines,
il est obligé d’en croire les autres sur parole. Dans tous les cas, se
tromper avec les hellénistes les plus justement considérés, avec un
philologue tel que M. Littré, c’est se tromper en bonne compagnie.
En résumé, remonter dans les siècles passés pour y étudier les
différentes doctrines et les transformations qu’elles ont subies pour
entrer au fond de ces doctrines et s’attacher à leur idée fonda¬
mentale sans se préoccuper de leur auteur, voilà le véritable point
de vue de l’histoire; c’est là la philosophie de la science.
Cette manière d’envisager l’histoire permet d’ajouter à Yhistoire
des doctrines, celle des doctrinaires et delà littérature médi¬
cale.
C’est ainsi que Broussais et Dezeimeris ont compris l’histoire de
notre science : le premier, dans son Examen des doctrines médi¬
cales ; l’autre, dans ses lettres sur Y Histoire de la médecine.
C’est aussi de cette manière que je me propose de l’étudier.
Mais avant d’aborder l’étude particulière de chaque doctrine, il
n’est peut-être pas inutile de jeter un coup d’œil rapide sur leur
ensemble pour les classer d’après leurs principes philosophiques, de
façon à en former un tableau qui, au premier abord, présente à
l’esprit leur évolution depuis l’antiquité jusqu’à nos jours.
Si l’on considère attentivement toutes les doctrines médicales qui
ont tour à tour occupé les esprits, on ne tarde pas à voir qu’on
peut toutes les ramener à six groupes principaux qui, ayant pris
racine dans l’antiquité, ont fourni le germe de toutes les doctrines
modernes.
1° En première ligne se trouve le mysticisme ou la théurgie,
doctrine de tous les temps et de tous les lieux, et d’après laquelle
les dieux ou les esprits et les puissances occultes sont considérés
ET DES DOCTRINES MÉDICALES
5
comme cause de la maladie ou de la santé. On peut rapprocher de
cette doctrine le fétichisme médical, la thaumaturgie, le supernatu¬
ralisme, la magie, la sorcellerie, la démonologie, le magnétisme,,
l’homceopathie, etc.
2° Vient ensuite le naturisme , qui admet chez l’homme un prin¬
cipe, la nature , laquelle régit la matière, s’oppose à l’invasion des
maladies et lutte contre celles-ci lorsqu’elles ont envahi l’orga¬
nisme. C’est la doctrine d’Hippocrate, également connue sous le
nom de dogmatisme. Par la suite elle a changé plusieurs fois de
nom, et après s’être appelée pneumatisme avec Athénée de Cilicie,
'archéisme avec Yan Helmont, animisme avec Stahl, elle a, en su¬
bissant quelques modifications, pris le nom de vitalisme, auquel
s’attache le nom de Barthez.
3° Une troisième doctrine, aussi ancienne que la théurgie, qui
est en opposition directe avec le naturisme, c’est V empirisme. Elle
a pour fondateurs Philinus de Cos et Serapion qui, fatigués des
vaines discussions spéculatives, prétendirent qu’il fallait, en lais¬
sant de côté tout raisonnement, s’en tenir exclusivement à l’obser -
vation et à l’expérience, pour en faire les seules bases de la mé¬
decine.
4° Une autre doctrine qui a rendu les plus grands services â la
science, et qui l’a fait sortir du chaos des abstractions inutiles, c’est
Yanatomisme. Quand l’ordre d’idées sur lequel repose cette doc¬
trine n’est pas considéré comme l’unique base de la science et que
l’étude du corps sain ou malade ne vient qu’à son rang dans la re¬
cherche des maladies, l’anatomisme mérite la plus sérieuse atten¬
tion. Hérophile et Érasistrate en ont jeté les fondements que devait
consolider Galien, et qui plus tard devaient être l’appui du grand
édifice anatomique de Mondini, de Yésale, d’Harvey, d’Aselli, d’Eus-
tache, etc. C’est l’anatomisme qui, par ses transformations, est le
point de départ de tout le solidisme, de la chimiatrie de Sylvius
de le Boé, de Yanatomie pathologique de Bonnet, de Morgagni,
de Cruveilhier, de Lebert, de Ch. Robin, de Wirchow, etc., de la
physiologie de Harvey, de Haller, de Magendie, de Flourens, de
Cl. Bernard, de Longet, etc., de Y iatro-mécanique de Boerhaave;
de Y organographie, à laquelle nous devons la percussion, l’aus¬
cultation, le spéculum, l’ophthalmoscope, le laryngoscope, etc., et
l’emploi de tous les procédés physiques d’exploration indispensables
au diagnostic; enfin de Yorganieisme, qui utilise toutes ces don¬
nées pour en faire un seul et grand corps de doctrine.
5° La cinquième doctrine qui ait pris naissance dans l’antiquité
est le méthodisme. Son auteur, Asclépiade de Bithynie, ne vit dans
8 HISTOIRE DE LA MÉDECINE ET DES DOCTRINES MÉDICALES
l’homme qu’un être purement passif dont les tissus sont formés par
nn lacis de pores à travers lesquels circulent des corpuscules, ou
atomes, et du relâchement ou du resserrement de ces pores, il fit
naître les maladies. Quelques années plus tard, Thémison, à Rome,
reprit ces idées, dont il fit un corps de doctrine, et de même qu’As-
clépiade, il déduisit la maladie du strictum ou Au.laxum des tis¬
sus, faisant obstacle à l’exercice régulier des fonctions.
Cette théorie, bien vite oubliée, a. cependant reparu dans les
temps modernes, mais sous d'autres noms; le spasme et Y atonie
avec Frédéric Hoffmann et Cullen ; Y état sthénique et asthénique
avec Brown; le stimulus avec Rasori; Y irritation avec Brous¬
sais, etc.
6° Enfin la sixième doctrine que nous a léguée l’antiquité, est
Y éclectisme, dont on attribue la fondation à Agathinus de Sparte.
Ce n’est pas, à proprement parler, une doctrine, car elle se con¬
tente de prendre dans toutes les autres ce qui lui paraît juste et
admissible ; aussi, agissant sans principes,, n’ayant pas de lois, elle
ne peut former un tout homogène et devient un véritable autoera-
tisme individuel. Mais, si ce n’est pas là ce qu’on peut appeler une
doctrine philosophique, c’est un excellent moyen de polémique et
de démolition. Par lui, l’on attaque tout ce qu’il y a de trop absolu
dans les systèmes, et c’est ainsi que l’on ayula doctrine de Broussais
être anéantie sous les coups de l’éclectisme.
Telles sont, en résumé, les principales doctrines qui, tour à tour,
ont régné avec plus ou moins de gloire, et qui, tour à tour, spnt tom¬
bées pour se relever plus tard sous des noms nouveaux, mais en
réalité avec les mêmes idées fondamentales. C’est du reste ce qu’il
sera facile de voir en reprenant une à une chacune de ces doctrines
et les étudiant dans toutes leurs phases.
Remontant donc dans cette étude aux premières époques, je vais
•commencer par analyser le mysticisme médical et la théurgie qui,
avec l’empirisme, se retrouvent, partout et toujours à l’origine: de
notre science.
LIVRE PREMIER
DU MYSTICISME MÉDICAL ET DE LA THÉURGIE
Sommaire. — Du mysticisme médical et de la théurgie. — Leur raison
d’être dans l’humanité. — Mysticisme médical chez les sauvages, — chez les
Chaldéens, les Perses et les Égyptiens. — Du mysticisme et de la théurgie
dans la Grèce. — De la médecine dans les temples grecs. — De la théurgie
médicale dans la Rome païenne. — De là théurgie, de la démonomanie et dé
là sorcellerie dans les Gaules et au moyen âge. — Du magnétisme animal. —
Gassner, Mesmer et Cagliostro. — De l’homœopalhiè. — Du somnambulisme
artificiel . — De l’hypnotisme. — Du mysticisme médical en Amérique chez les
Peaux rouges du xixe siècle. — De la démonomanie en Savoie, en 1862. —
De l’origine démoniaque attribuée aux maladies nerveuses et mentales. — Du
mysticisme et de la théurgie dans leurs rapports avec l’étiologie et la théra¬
peutique. — Des songes. — De l’imagination. — De l’imitation dans ses rap¬
ports avec la production et la guérison des maladies. — Conclusions.
Qu’est-ce que le mysticisme médical ?
Qu’est-ce que la théurgie ?
C’est la croyance à l’intervention des dieux ou des esprits, des
démons et des qualités occultes de la matière, dans la production et
la guérison des maladies. Cette doctrine, essentiellement primitive,
universelle, s’est amoindrie, il est vrai, par les progrès delà science;
mais elle est toujours vivante, et conserve encore, au milieu de
nous, quelques représentants célèbres.
Elle est en rapport constant avec la cosmogonie des peuples,
l’état peu avancé des civilisations, la théocratie et l’amour du mer¬
veilleux.
Les rapports les plus intimes rapprochent la théurgie du système
adopté par les philosophes dans l’explication de l’univers, c’est-à-
dire de la cosmogonie. Dès qu’il découvre que la matière est asser¬
vie à la puissance de l’éternel et invisible esprit qui a créé l’univers,
soit qu’il multiplie les dieux à l’infini, comme dans les cosmogo¬
nies anciennes, soit qu’il arrive à l’idée d’un Dieu unique, l’homme
éprouvé par le malheur, tourmenté par la crainte ou la superstition,
ne tarde pas à se jeter dans le mysticisme. Il attribue à la divinité
une incessante action sur les choses de la terre, mêrùe les plus
infimes, et, l’associant même à ses plus mauvaises passions, il
8 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
lui fait jouer un rôle dans tous les phénomènes de sa vie maté¬
rielle et morale. Le temps, les saisons, la vie, la santé, la fortune,
les maladies et la mort, il attribue tout aux divinités, à ses bons
ou mauvais génies ou, plus tard, à ses démons. Quelle différence
avec la pensée des philosophes tels que Leucippeet Démocrite, dont
la cosmogonie consiste à envisager le monde, la nature vivante et
l’homme comme le résultat des propriétés éternelles et naturelles
de la matière, dont les atomes invisibles se réunissent selon leur
affinité particulière pour constituer cette immense harmonie du ciel
qu’on appelle l’univers.
C’est surtout dans l’enfance des peuples et chez les nations peu
civilisées ou encore sauvages, mais ayant le sentiment de la divinité,
que la théurgie est en honneur comme doctrine médicale, soit dans
la production des maladies, soit dans leur guérison. Colère des dieux
et châtiment de l’homme coupable, action des génies malfaisants
qui font le mal par instinct, intervention du diable, tel est le fond de
cette pathogénie mystique qui se détruit peu à peu à mesure que la
science et la civilisation, dans leur progrès, touchent au terme de
leur entier développement.
Bien qu’il soit évident que la théurgie ait pu se développer et
fleurir chez les peuples libres , à demi sauvages, en monarchie ou
en république, témoin le mysticisme médical des peuples de l’Inde,
de l’Égypte, de la Grèce et de la république romaine, il est cepen¬
dant certain qu’elle est surtout en honneur chez les peuples gou¬
vernés par les prêtres ou dans les monarchies théocratiques. La
science des Chaldéens a été le privilège des mages qui, seuls,
connaissaient l’astrologie et attribuaient aux astres et aux étoiles
une influence particulière sur la vie,, sur la santé et sur les maladies.
Eux seuls étaient instruits des progrès de la science dont ils avaient
le dépôt sacré, et leurs actes, tenant du prodige, étant toujours ac¬
complis au nom des astres et des dieux, prirent le nom de magie .
Partout, dans l’antiquité, c’est au nom de la religion , et dans les
temples, que les prêtres ont accompli leurs miracles de santé. De.
nos jours encore, c’est par la foi religieuse et au moyen du respect
des choses saintes, que s’exercent une foule de pratiques morales
destinées au soulagement et à la guérison des maladies. La foi pro¬
duira toujours des miracles, en raison de l’influence de ce senti¬
ment sur l’organisation ; mais il est rare de voir une foi profane at¬
teindre les proportions d’enthousiasme de la foi religieuse, et ce sera
toujours cette dernière qui sera le principal appui du mysticisme
médical. -
Foi religieuse sincère et soumission aveugle à la théocratie, cré-
MYSTICISME MÉDICAL ET THÉÜRGIE 9
dulité profane, telles ont été et telles seront les bases de la théurgie
et du mysticisme.
La théurgie place l’homme sous l’influence des astres, des dieux
incarnés dans les animaux ou dans les êtres de la nature ; sous
l’influence des démons et de fluides imaginaires émanés de la terre
ou corps humain, enfin sous la puissance des propriétés occultes
et illusoires de la matière.
Crédulité, superstition, telle est l’étiologie de cette doctrine. En
effet, croire que quelque chose qui n’est pas en nous produit la ma¬
ladie, mène fatalement au mysticisme thérapeutique le plus étrange.
De là l’intervention des prêtres dans les temples antiques, des
mages, des magiciens, des astrologues, des devins, des oracles, des
pythonisses, des sybilles, des sorciers, des thaumaturges, des ma¬
gnétiseurs, des pèlerins et des pèlerinages aux lieux profanes et sa¬
crés, des religieuses, des amulettes, des somnambules, des magné¬
tiseurs, des homœopathes, des hydrologues, des charlatans et des
imposteurs de toute nature.
Si la théurgie n’eût eu d’autres bases que le mensonge et la cré¬
dulité, l’expérience en eût promptement fait justice ; il n’y aurait
pas à en parler ; mais de même que la magie et toutes les pratiques
capables de créer des phénomènes en apparence surnaturels, elle a
eu pour instruments les opérations peu connues ou ignorées de la
sensibilité organique ou impressibilité (Bouchut; Des attributs de
la vie, page 22) , capables d’agir sur l’organisation pour produire
ou guérir un certain nombre de maux.
De même que l’état moral produit des maladies , de même il pro¬
duit des guérisons, et c’est faute d’avoir suffisamment étudié les
rapports du moral sur le physique et du physique sur le moral, que
les faits merveilleux de la théurgie et de la magie ont été rapportés
à un surnaturalisme qui n’existe pas dans les choses physiques de
la vie habituelle.
A côté de la magie ordinaire ancienne qui doit aboutir à la physi¬
que et à la chimie modernes, il y a une magie pathologique, pour
employer le langage deM. AMaury (De la magie dans V antiquité,
page 228), qui devait conduire au magnétisme animal et à l’étude
scièntifique de la folie ; et si des charlatans, des imposteurs, ont
exploité la crédulité publique par des phénomènes morbides qu’ils ,
faisaient naître et disparaître à volonté, il y a d’éminents philosophes,
de saints prêtres et des savants honorables, qui, dans une foi sincère
et désintéressée, ont signalé les mêmes phénomènes et les mêmes
merveilles. Tout n’est donc pas mensonge .dans le njerveillëux des
prodiges qui ont été observés depuis l’antiquité jusqu’à notre époque,
10
HISTOIRE DE LA. MÉDECINE
et qui s’opèrent encore tous les jours sous nos yeux. L’erreur n’a été
que dans l’interprétation, et c’est à une fausse théorie et aux écarts
de la raison, qu’il faut s’en prendre, plutôt qu’à la réalité des faits
qui, pour la plupart, sont incontestables. Si l’on eût observé sans
prévention, les choses eussent été bien différentes ; mais est-il pos¬
sible de demander à l’homme de taire taire ses préventions ? Quoi
qu’il en soit, les faits sont vrais. Pourquoi sont-ils vrais? C’est ànous
de le dire. Ils sont la conséquence de la religiosité, de Y imagina¬
tion et de Y état moral sur la sensibilité organique et sur l’organi¬
sation. Ils se perpétuent par la même influence et au moyen de l’i¬
mitation.
J’aurai donc : 1° à exposer les faits qui servent de base à la
théurgie, au mysticisme médical, à la magie pathogénique et théra¬
peutique, et 2° je prouverai, par l’étude de l’homme sain et malade,
l’influence de la religiosité, de l'imagination et de l’imitation sur la
production des maladies, tant du système nerveux que des autres
organes.
La religiosité est l’attribut distinctif de l’homme. Linné a dit :
« Le minéral croît ; — le végétal croît et vit; — l’animal croît, vit
et sent; — l’homme, croît, vit, sent, et pense: moi j’ajouterai :
divinise.
Quant à l’imagination et à Limitation, leurs effets sont connus,
mais ils ne sont pas assez étudiés, et c’est par ces sentiments humains
qu’on doit comprendre tout ce qui est relatif à la théurgie et au
mysticisme médical.
La théurgie a été, est et sera, parce qu’elle a sa raison d’être dans
l’esprit et dans la nature de l’homme.
En voici des preuves dans l’histoire de l’humanité.
CHAPITRE PREMIER
DU MYSTICISME MÉDICAL, DE LA THÉUKGIE ET DE LA MAGIE
DANS L’ ANTIQUITÉ
§ Ier. — DU MYSTICISME MÉDICAL CHEZ LES SAUVAGES.
Dans l’enfance des peuples, l’homme est le jouet d’un naturalisme
superstitieux et d’un fétichisme dans lequel tous les phénomènes de la
nature, tous les êtres de la création, deviennent des objets d’adora¬
tion. Partout il explique les phénomènes qui l’environnent, par des
esprits personnels conçus à son image, séparés de ces objets ou con-
MYSTICISME MÉDICAL ET THÉÜRGIE 11
fondus avec eux. Telle a été la croyance oui servit de base au
polythéisme des Chinois, des Égyptiens, des Grecs, des Latins, et
qu’on retrouve chez toutes les peuplades sauvages.
Le brahmanisme des Indous, le boudhisme des Tartares, l’isla¬
misme des Arabes, des Persans et des Africains, le Judaïsme des
descendants dispersés des Hébreux, etc., sont remplis de pratiques
en rapport avec le fétichisme que ces religions ont remplacé.
Comme les autres phénomènes de la nature, la maladie fut attri¬
buée à une influence surnaturelle, et c’est alors que la magie prit
naissance. Elle eut surtout pour objet de conjurer les esprits mal¬
faisants et de guérir les maux faits par eux. Ayant déterminé la de¬
meure des mauvais esprits, on répétait des incantations en touchant
des amulettes, et l’on s’adressait à ceux qui, croyait-on, avaient le
pouvoir de les chasser. Suivant les lieux et selon les peuples, le
nom de l’amulette change, mais l’idée reste la même ; ce sont des
grigris chez les nègres, des mariris chez les Caraïbes, des sacs à
médecine chez d’autres, et les prêtres sont seuls chargés de con¬
sacrer toutes les amulettes.
Ces prêtres cumulent les fonctions de devin, de prophète, d’exor¬
ciste, de thaumaturge et de médecin. Parfois, ce sont des femmes.
Tous ont une grande autorité, et ils sont très- redoutés, tant on a
peur de leur puissance surnaturelle. Partout il en est de même; le
nom et la forme des choses changent, mais le principe est immuable
et ne changera jamais ; il est éternel car c’est celui de la crédulité.
§ II. — DU MYSTICISME MÉDICAL CHEZ LES CHALDÉENS, LES PERSES
LES ÉGYPTIENS.
Dans le berceau de la civilisation, voisin des bords du Tigre et de
l’Euphrate, dans les empires de Ninive et de Babylone, chez les As¬
syriens s’est développée la plus ancienne cosmogonie connue. La
sérénité du ciel disposait ces peuples aux observations astronomi¬
ques, et ils crurent voir dans les astres autant de divinités douées
d’influences bienfaisantes ou malfaisantes, comme ils l’avaient déjà
fait pour le soleil et pour la lune. — Les Kaldins ou Chaldéens, des¬
cendus des montagnes du Kurdistan à Babylone, finirent par cons¬
tituer une caste savante sacerdotale, et ils s’occupèrent assez de la
contemplation du firmament pour découvrir quelques-unes des lois
qui régissent le monde céleste. Leurs temples étaient aussi des
observatoires, ce dont on a la preuve par la tour de Babylone.
La science des Chaldéens, qui devint plus tard, chez les Grecs,
l’astrologie, se composait de physique, de chimie, de médecine, de
12
aiSTOIRE DE IA MÉDECINE
magie, de théologie et d’astronomie. Babylone avait déjà ses sor¬
ciers aussi bien que ses devins et ses astrologues. D’après Diodore
de Sicile (voyez Guignaut, Religions de Vantiquité, t. II, part,
il, p. 895), les Chaldéens et les Assyriens plaçaient, à la tête des
dieux, le soleil et la lune, dont ils avaient noté le cours et les posi¬
tions respectives, par rapport aux constellations du Zodiaque.
Ce Zodiaque, imaginé par eux, était l’ensemble des douze de¬
meures dans lesquelles le soleil entrait successivement dans l’année.
Chacun des signes dépendait d’un dieu qui avait son influence sur
le mois correspondant, et chaque mois, divisé en trois, formait trois
décans sur chacun desquels régnait une étoile nommée le dieu
conseiller. Cela faisait en tout trente-six dieux décadaires, dont une
moitié veillait les choses supérieures à la terre, et l’autre celles du
sol. Le soleil, la lune et les cinq planètes, portant le nom de dieux
interprètes, occupaient le rang le plus élevé dans la hiérarchie
divine, et leur cours régulier indiquait la succession des événements.
On consultait le rapport des planètes — désignées par les noms
de Bel (Jupiter), Mêrodocli (Mars), Hébo (Mercure), S in (la lune),
Mylitta (Vénus) — aux constellations zodiacales (appelées maîtres
des dieux). Et de telle ou telle conjonction céleste au moment de
la naissance, d’un homme, les Chaldéens tiraient des prédictions que
plus tard les Grecs ont appelé des horoscopes. Les Chaldéens sup¬
posaient une relation étroite entre chacune des planètes et les phé¬
nomènes météorologiques ; de là à l’influence bienfaisante ou mal¬
faisante des astres sur la nature, aux prédictions, à l’interprétation
des songes et aux pratiques superstitieuses, il n’y avait qu’un pas et
il fut vite franchi.
C’est plus tard, après la destruction de l’empire de Babylone,
lorsque la religion des Perses entre dans les pays qu’arrose l’Eu¬
phrate, que la science des Chaldéens se dénature entre les mains
des prêtres du mazdéisme. Sous l’influence aussi des vedas, livres
sacrés de l’Inde, la croyance de ces peuples devient un peu plus
spiritualiste. La notion d’esprits célestes ou d’êtres intelligents mais
cachés se substitue à l’adoration des forces et des objets de la na¬
ture. Le soleil et les astres ne sont plus regardés que comme les
manifestations de puissances intelligentes et matérielles. L’idée de
Dieu unique se dégage et on l’appelle ormudz (sage vivant), en
même temps la cause du mal est attribuée à Ahriman ou le malin¬
tentionné. Autour de ces deux divinités les Perses en plaçaient une
foule d’autres comme assesseurs : les Amçchaspands (saints immor¬
tels), personnification des formes solaires, les Izeds, personnifi¬
cation des phénomènes naturels, et les ferouers, génies des forces
MYSTICISME MÉDICAL ET THÉURGIE 13
vivantes de la nature. Les serviteurs d’Ahriman étaient les Dews ,
esprits pervers qui aidaient ce dieu dans l’œuvre du mal, mais ce
dieu devait toujours succomber.
Avec ces idées, les Perses s’occupèrent de s’assurer la protection
des génies, et de conjurer l’influence des Dews. De là des prières,
des pratiques et des cérémonies, dont les prêtres ou mages étaient
les instruments, et de là le nom de magie.
Dans leur liturgie, ils employaient beaucoup le Hom , plante sa¬
crée, réputée magique par les Grecs, et qui était le symbole de la
nourriture céleste. Le Hom éloigne la mort, donne la santé, la vie,
la beauté, chasse les mauvais esprits et conduit au ciel. C’est une
divinité cachée sous une apparence sensible, se laissant manger de
ses adorateurs pour entretenir dans leur cœur la pureté et la vertu.
En Égypte, la religion avait des caractères un peu différents que
dans l’Assyrie. On y adorait les animaux comme des incarnations
d’autant de divinités. Mais, ici, l’évocation prétendait contraindre le
dieu d’obéir aux désirs des fidèles et de manifester sa présence à
leurs yeux, tandis que les Perses n’évoquaient seulement que des
esprits.
Chez eux l’astrologie était fort cultivée, et ses principes étaient
consignés dans le livre du dieu Thoth, identifié par les Grecs avec
Hermès .
Ainsi s’explique l’action qu’ils attribuaient aux astres sur les dif¬
férentes parties du corps. Le soleil ou le dieu Ra agissait sur la tête,
Cinubis sur le nez et les lèvres, Hathor sur les yeux, Selk sur les
dents, Moon sur la chevelure, Rieth sur les genoux, Phtha sur les
pieds, etc. Et quand telle partie du corps était affectée, on invoquait
pour la guérison la divinité à laquelle en était confiée la garde
(Al. Maury, loc. cit., p. 45). Dans ce même livre se trouvent aussi les
préceptes sacrés de la religion et de la médecine. Mais si l’on compare
les connaissances de cette époque avec, les principes et les lois qui
sont exposés dans le livre de Thoth, on est tenté de douter de son
existence à cette époque, et il semble plus rationnel d’admettre qu’il
est l’œuvre d’une époque postérieure.
Quoi qu’il en soit, voici comment s’exprime M. Houdart : « Afin
que le lecteur juge, dit-il, de l’immensité dus connaissances des
savants de l’ancienne Égypte, je vais mettre. sous les yeux le titre
des quarante-deux volumes du recueil hermétique. Les deux pre¬
miers contenaient, l’un des hymnes aux dieux, l’autre les devoirs
des rois. Les quatre suivants traitaient de Tordre des étoiles errantes,
de la lumière, du lever et du coucher du soleil et de la lune. Dans
dix autres on donnait la clef des hiéroglyphes, la description du
14- HISTOIRE DE LA MÉDECINE
Nil, des ornements sacrés, des lieux saints ; puis on y enseignait
l’astronomie, la cosmographie, la géographie et la topographie de
l’Égypte. Dix autres volumes concernaient le choix des victimes, le
culte divin, les cérémonies de la religion, les fêtes, les pompes pu¬
bliques, etc.
Un pareil nombre de volumes, qui étaient appelés sacrés, était
consacré aux lois, aux dieux et à toute la discipline des prêtres.
Enfin les six derniers regardaient la médecine.
Nous laissons au lecteur le soin de déduire toutes les consé¬
quences d’une pareille encyclopédie ; mais ce que nous ferons re¬
marquer, c’est que les six volumes qui regardaient la médecine ren¬
fermaient un corps de doctrine complet et des mieux ordonnés. Le
premier traitait de l’anatomie; le second, des maladies; le troi¬
sième, des instruments ; le quatrième, des médicaments ; le cin¬
quième, des maladies des yeux; et le dernier, des maladies des
femmes.
Assurément on ne peut nier que cette distribution ne fût très-
méthodique. On donnait d’abord la description du corps humain,
montrant par là qu’il fallait commencer par les connaissances du
sujet sur lequel on devait opérer ; ensuite on passait à l’étude des
maladies, puis à celle des médicaments et des instruments néces¬
saires pour les guérir ; et comme les affections des yeux et les ma¬
ladies des femmes sont en très-grand nombre, et qu’elles demandent
une attention particulière, on avait soin de les examiner à part et
d’en faire une étude spéciale. N’est-ce pas là un corps de doctrine
médicale aussi complet que bien ordonné ? (Houdart, Etudes histo¬
riques et critiques sur la vie et la doctrine d’ Hippocrate, et sur
V état de la médecine avant lui, p. 135.j
§ III. — DU MYSTICISME ET DE LA THÉURGIE. CHEZ LES GRECS.
Le courant des connaissances humaines, qui, dès les premiers
temps, s’est fait jour en Perse, en Chaldée, en Égypte, ne tarda pas
à s’étendre en Grèce.
Déjà, à l’époque de la guerre de Troie, on voit combien, est grande
l’influence des dieux; il ne surgit pas d’événement qui ne leur soit
attribué, on les invoque pour remporter la victoire, on les supplie
de mettre fin aux calamités publiques ; et de même qu’on suppose
que c’est grâce à l’intervention des dieux que la flotte ou l’armée
ennemie est arrêtée dans sa marche, de même admet-on que c’est
par leur influence que la santé s’altère, et que la guérison des ma-
MYSTICISME MÉDICAL ET THÉURGIE
15
ladies s’obtient. Aussi que de prières, que de sacrifices, pour rendre
les dieux favorables à l’accomplissement d’une expédition ou au ré¬
tablissement de la santé !
En Grèce, le culte était rempli des pratiques superstitieuses de la
magie des premiers âges. Des prêtres, des devins, faisaient les céré¬
monies du temple, préparaient les charmes et les sacrifices. On avait
recours à eux contre la fascination, pour évoquer les dieux, guérir
les maladies, cicatriser les plaies ; ils charmaient les serpents, con¬
juraient les vents et pouvaient, croyait-on, changer les hommes en
animaux, témoin la fable de Médée et celle de Gircé, dans laquelle,
au moyen d’un breuvage, les compagnons d’Ulysse sont changés en
loups, en ours, etc. Tout cela nous prouve jusqu’à quel point peut
en arriver la crédulité humaine. Néanmoins, jusqu’alors la théurgie
n’avait pas existé en Grèce à l’état de doctrine, ce ne fut que quel¬
ques années après la prise de Troie, qu’elle prit un corps et commença
à s’exercer dans les temples consacrés aux dieux de la médecine.
1° De la médecine dans les temples grecs.
Le premier temple à Esculape fut élevé à Titane, dans le Pélopo-
nèse, cinquante ans après la prise de Troie, et il s’en éleva une
fouie d’autres en Grèce, puis en Asie, en Afrique et en Italie. Les
plus célèbres furent ceux d’Epidaur'e dans le Péloponèse, celui de
Pergame en Asie Mineure, celui de Cos et celui de Cyrée en Libye.
Dans le temple d’Epidaure existait une statue du dieu de la mé¬
decine, assis sur son trône, un bâton dans une main, et sous l’autre
la tête d’un serpent. Un chien reposait à ses pieds. Des prêtres
étaient attachés à son culte, et çomme, d’après M. Malgaigne, les
plus célèbres appartenaient à la famille d’un Asclépiade, le nom
leur en est resté dans l’histoire, qui les appelle tous des Asclé-
piades, faisant ainsi d’un nom propre une désignation générale. Ils
formaient une caste obéissant à des engagements secrets, notamment
de n’instruire des choses saintes que les élus admis à cette connais¬
sance après les épreuves de l’initiation.
Ces temples étaient situés dans des lieux agréables, près de
sources thermales ou de cours d’eau, entourés de jardins , pour
que les malades pussent se distraire, et la foi qui les attirait, non
moins que les cures merveilleuses dont ils étaient témoins, favori¬
sait la révolution organique susceptible de les guérir.
Les prêtres conseillaient des remèdes appropriés à chaque ma¬
ladie, des- vomitifs, des purgations, des bains de mer, des frictions,
des eaux minérales, et au besoin pratiquaient la saignée. Mais avant
d’en arriver là, il fallait que les malades fussent préparés par l’abs-
16 HISTOIRE DE LV MÉDECINE
tinence, le jeûne, les prières, les offrandes, les sacrifices, et quel¬
quefois par la retraite d’une ou de plusieurs nuits dans l’intérieur
du temple. Des serpents inoffensifs, élevés par les prêtres,- se pro¬
menaient sur l’autel ou étaient dans leurs mains, et remplissaient de
terreur l’âme des profanes. Puis, le dieu se faisait entendre mysté¬
rieusement, et une voix cachée expliquait les songes et rendait,
sous forme d’oracle, les arrêts de sa thérapeutique.
Ainsi excitée par la terreur et la foi, l’imagination des pauvres
malades venait en aide à la nature, réagissait sur l’organisme souf¬
frant, et quelques-uns se trouvaient immédiatement guéris, tandis
que d’autres devaient attendre plus longtemps le réel effet des re¬
mèdes.
Ceux qui étaient guéris s’en retournaient heureux, bénissant le
ciel de sa clémence, et laissant des témoignages de leur gratitude.
Ceux qui n’avaient pu être soulagés partaient encore avec l’espé¬
rance de l’avenir, remplis de la crainte de n’avoir pas fait assez
pour satisfaire la colère divine, ils se purifiaient de nouveau, et fai¬
sant un second pèlerinage, ils redoublaient de libéralité.
En outre de là pratique, les prêtres enseignaient les adeptes, fai¬
saient école à Rhodes, antérieurement à Hippocrate ; à Gnide, où
parurent les Sentences gnidiennes, et à Cos. Dans tous ces tem¬
ples on suivait l’usage' importé d’Égypte, qui consistait à suspendre
aux murs des tables Solives avec le nom du malade et de la mala¬
die, avec le traitement mis en usage.
Plusieurs de ces tables ont été retrouvées, et l’on peut voir, par
l’extrait suivant, comment se pratiquait la science : « Julien reje¬
tait le sang par la bouche et paraissait perdu sans ressources.
« L’oracle lui ordonna de prendre, sur l’autel, des graines de pin
et d’en manger, avec du miel, pendant trois jours ; il le fit et fut
guéri. Ayant donc remercié Dieu, il s’en alla. »
Cependant il y avait déjà des esprits sceptiques qui, raillant la
puissance du ciel, méprisaient les actes de ses ministres, et sor¬
taient du saint lieu la colère dans l’âme et le blasphème sur les lè¬
vres.
On en peut juger par le discours suivant qu’ Aristophane place
dans la bouche d’un personnage de comédie : « Le sacrificateur du
temple d’Esculape, après avoir éteint toutes les lumières, nous dit
de dormir, ajoutant que, si quelqu’un entendait le signal de l’arri¬
vée du dieu, il ne bougeât en aucune manière. En conséquence,
nous nous tînmes tous couchés sans faire de bruit.
a Pour moi, je ne pouvais trouver le sommeil, parce que l’odeur
d’,un pot plein d’un excellent potage, qu’une vieille tenait assez
MYSTICISME MÉDICAL ET THÉURGIE
17
près de moi, me chatouillait furieusement l’odorat. Souhaitant donc
passionnément me glisser jusqu’à lui, je levai doucement la tête, et
je vis le sacristain qui enlevait les gâteaux et les figues de dessus la
table sacrée, et qui, faisant le tour des autels, l’un après l’autre,
mettait dans un sac tout ce qu’il trouvait ; je crus qu’il y avait beau¬
coup de mérite à suivre son exemple, et je me levai pour aller
quérir le pot de la vieille. »
Comme on le voit, dès cette époque reculée, l’esprit de scepti¬
cisme et d’incrédulité existait à un très-haut degré, et se traduisait
en ridiculisant les cérémonies et les choses sacrées ; mais ce n’est
pas tout. Déjà se glissait également la fourberie au milieu de ces
pratiques médicales, et les devins avaient quelquefois recours aux
plus singulières ruses pour conserver leur pouvoir sur la foule im¬
bécile. En voici la preuve dans la manière dont se pratiquait la lé-
canomancie ou divination par le moyen des bassins.
Les magiciens, dans une chambre close, peinte en bleu, pla¬
çaient à terre un bassin plein d’eau réfléchissant le bleu du pla¬
fond. Dans ce plancher est une ouverture cachée, et le bassin de
pierre a un fond en verre, au-dessous de la chambre est une pièce
secrète où sont les compères déguisés en dieux, en démons, et
quand le magicien les fait voir au fond du bassin, la dupe effrayée
ajoute entière confiance à tout ce qu’on lui annonce.
Dans d’autres circonstances ils faisaient paraître le démon dans
la flamme ; pour cela ils dessinaient sur le mur la figure à évoquer,
qu’on enduisait secrètement d’une composition d’asphalte et de bi¬
tume, et, au moment de l’évocation, on approchait une lampe du
mur de façon à mettre le feu aux matières inflammables.
Ailleurs pour faire voltiger Hécate sous la forme d’un feu aérien,
un compère, caché dans la chambre obscure, attendait la fin de l’é¬
vocation magique, et lâchait un milan ou un hibou, auquel était at¬
taché de l’étoupe enflammée. Aussitôt la dupe, prévenue d’avoir à
se prosterner lors de l’apparition du feu, devait se cacher la face
contre terre jusqu’à ce que le magicien lui ordonnât de se lever, ce
. qu’il ne faisait qu’ après avoir repris l’oiseau et lorsque le feu était
éteint.
Ainsi, le mensonge, la fraude et l’imposture avaient déjà leurs
adeptes qui exploitaient, comme aujourd’hui, la crédulité humaine;
et, de même que ceux qui agissaient avec la plus entière bonne foi,
ces médicastres éhontés cherchaient à frapper l’imagination pour
s’emparer d’elle; et souvent, les uns et les autres arrivaient âu
même résultat, c’est-à-dire à la guérison des maladies.
Déjà cependant aussi la médecine semble vouloir sortir du rôle
BOUCHOT.
18 HISTOIRE DE LA. MÉDECINE
que lui faisaient le mysticisme et la théurgie. Environ deux cents
ou trois cents ans avant Jésus-Christ, on voit, sous l’impulsion des
idées philosophiques de Thalès, de Pythagore, de Démocrite et de
leurs disciples, la médecine se séparer peu à peu de la religion, et
son enseignement devenir plus séculier. Les sentences gnidiennes
et les œuvres des Asclépiades sont les premiers monuments de la
science, qui parurent aux yeux du public. On y trouve bien encore
quelques vestiges et quelques traces de théurgie médicale, mais un
nouveau courant d’idées s’est fait jour, et il va bientôt entraîner
l’esprit humain dans une nouvelle voie, celle de l’observation et de
l’expérience.
§ IV. — r Dü MYSTICISME ET DE LA THÉ ORGIE DANS LA ROME PAÏENNE.
De la Grèce, où elle fut d’abord si florissante, la théurgie médi¬
cale ne tarda pas à s’étendre à Rome, .en Asie, en Afrique, en Es¬
pagne et dans les Gaules. Partout elle se manifesta avec les mêmes
caractères que dans la Grèce. Elle avait pour but la pénétration de
l’avenir et la guérison des maladies. C’est environ deux cents ans
avant Jésus-Christ qu’elle s’introduisit à Rome ; et là elle fut pra¬
tiquée par les prêtres, les astrologues, les devins et les fabricants
de charmes, . de philtres et d’enchantements.
Au temps des Étrusques, c’étaient les aruspices qui, en exami¬
nant les entrailles des victimes, prédisaient les événements futurs.
Plus tard, ce furent les augures romains qui se chargeaient de l’ins¬
pection et de l’interprétation du vol des oiseaux.
Néanmoins la théurgie n’eut pas à Rome le même éclat que dans
la Grèce, elle se dissipa vite au souffle de la science médicale sé¬
rieuse importée de chez les Grecs, et elle resta presque exclusive¬
ment l’œuvre d’obscurs adeptes.
§ V. — DU MYSTICISME ET DE LA THÉURGIE DANS LES GAULES AU MOYEN
AGE ET JUSQUES DANS LÈS TEMPS MODERNES.
Dans les Gaules, la théurgie eut pour représentants les druides,
qui eux aussi s’attribuaient le pouvoir de commander aux esprits et
d’opérer des cures merveilleuses.
C’est alors qu’on vit se produire cette grande révolution morale
qui opéra des changements si profonds dans les idées de cette époque.
Le christianisme venait de naître et s’étendait avec rapidité, ren¬
versant les faux dieux, leurs temples et toutes les pratiques qui s’y
faisaient ; il avait établi le culte d’un Dieu unique et engagé la lutte
au nom de la foi contre les superstitions païennes.
MYSTICISME MÉDICAL ET THÉURGIE 19
En son nom, les évêques combattent la magie, poursuivent la di¬
vination et défendent la sorcellerie.
Les empereurs chrétiens publient des décrets d’après lesquels on
punit, de peines très-sévères quiconque prétend connaître l’avenir,
ou être en communication avec les esprits. Mais rien ne peut déra¬
ciner cet instinct du merveilleux, qui a tant d’empire sur l’esprit de
j’homme et qui sut envahir jusqu’au christianisme lui-même, d’où
l’on ne pourra jamais l’expulser. Les chrétiens, en effet, changèrent
l’objet du culte, mais ils ne surent pas en bannir l’idolâtrie. Ils éta¬
blirent, en l’honneur des saints, les mêmes rites païens, les mêmes
fêtes par lesquelles on avait célébré les divinités antiques.
Et de même que les saints sont substituas aux dieux du paga¬
nisme, de même le démon, cet éternel esprit du mal, remplace les
mauvais génies. La magie païenne des dieux de l’Olympe est rem¬
placée par la magie diabolique. L’Église en combattait les excès, mais
au fond elle croyait à l’influence démoniaque.' Les sorciers, les ma¬
giciens, les astrologues étaient, selon la nouvelle foi, sous l’empire
du démon dont ils étaient les agents, et en les poursuivant c’était le
diable qu’elle croyait terrasser.
Malheureusement l’ignorance, l’ardeur delà foi, le fanatisme et l’es¬
prit deprosélytisme prenant des proportions de plus en plus grandes,
on en arriva à employer la terreur et la torture pour combattre l’in¬
fluence imaginaire du démon, à qui l’on attribuait, sous le nom de
possession, la plupart des délires et des maladies nerveuses observés
chez l’homme. C’est à ce point que, si un malheureux malade dans
son délire venait à prononcer le nom d’un autre homme, celui-ci
pouvait être immédiatement emprisonné et accusé d’avoir jeté un
maléfice sur son prochain. La chose était grave, car on l’interrogeait
pour lui faire avouer ses communications avec le diable. Naturelle¬
ment l’infortuné niait tout, mais on le mettait à la question et on
lui arrachait des aveux qu’il ne faisait que pour se soustraire aux tor¬
tures les plus affreuses. C’était peine inutile, car aussitôt les aveux ob¬
tenus, on dressait un bûcher sur lequel on brûlait le prétendu sorcier.
La guerre fut terrible, car en passant ainsi de l’exorcisme simple
à la torture et ensuite au bûcher, l’Église voulut anéantir ce qu’il
n’était pas en son pouvoir de vaincre. Ainsi périrent dans les flammes
des milliers d’individus qui n’étaient autres que des malades, tels
qu’on en voit tous les jours, et qu’un traitement rationnel aurait pu
guérir.
La croyance aux sorcières et à leurs sortilèges était si générale
au moyen âge, que laïques et religieux à la fois se mettaient à les
poursuivre pour les détruire au moyen des plus grands supplices,
20 HISTOIRE UE LA MÉDECINE
comme si la société avait en face d’elle de ces grands coupables qui
ne méritent aucune pitié. On sait quel a été le sort de Jeanne d’Arc,
accusée de possession et de sorcellerie. Mais ce qu’on ignore, c’est
que le supplice de la pucelle d’Orléans sembla faire naître une épi¬
démie d’héroïnes. Deux jeunes filles des environs de Paris se décla¬
rèrent inspirées de Dieu pour continuer sa mission. Elles furent je¬
tées en prison, l’une se rétracta heureusement pour elle et obtint
la liberté ; mais l’autre ayant persisté dans ses déclarations fut con¬
damnée à périr par le feu.
En 1436, à peine les cendres de Jeanne d’Arc avaient -elles eu le
temps de refroidir, que dans le pays de "Vaud on signale une épi¬
démie de lycanthropie, des hommes se croient changés en loup,
mangent de la chair humaine et dévorent même leurs propres
enfants. Des centaines d’individus avouent ce crime imaginaire au¬
jourd’hui connu sous le nom de folie ; on les croit possédés du
démon et ils sont brûlés.
En 1459 surgit en Artois une autre épidémie de possession dé¬
moniaque. Ce sont des femmes qui prétendent et avouent qu’elles
ont la nuit un commerce intime avec le diable. Pour les guérir on
les envoie aussi au bûcher.
Des faits analogues se produisent à Cologne, à Mayence, à Trêves,
à Salzbourg, mais là, il s’y joint une illusion anthropophagique , et
partout les flammes sont le remède apporté contre cette prétendue
anthropophagie , qui n’est qu’une véritable illusion sensoriale. Dans
ces villes, quarante-cinq femmes furent brûlées en un an, les unes
pour avoir dit qu’elles avaient mangé des enfants, les autres parce
qu’elles avaient avoué avoir un commerce intime avec le diable.
On observa les mêmes choses à Constance et à Raweinsburg, où,
en cinq ans, quarante-huit sorcières furent brûlées.
.Un peu plus tard, en 1491, c’est dans le couvent de Cambrai que
règne la possession démoniaque; ici, ce sont les tempestières -, elles
provoquaieut des orages avec le concours du diable, et l’on vit
même une femme s’accuser d’avoir soulevé une tempête en soufflant
sur un verre d’eau.
Tous ces faits se renouvelèrent durant le xvie siècle. Mais c’est
surtout en Espagne que le nombre des malades et par conséquent
des victimes fut considérable. Des milliers de pauvres malades ,
considérés comme sorciers, sous l’influence occulte du démon, furent
brûlés vifs.
Dans la première moitié du xvne siècle, ces supplices continuaient
encore, et, chose douloureuse à dire, en 1620, l’immortel Kepler
eut à défendre deux fois sa mère accusée de magie. Devant les juges,
MYSTICISME MÉDICAL ET THÉURGIE 21
Kepler dit qu’il croyait aux sorciers, mais il déclarait sa mère inno¬
cente.
Ainsi, on le voit, c’est la démonomanie, aujourd’hui considérée
comme une forme d’aliénation mentale, qui allume tous ces bû¬
chers. Un individu est soupçonné d’avoir des relations avec le diable,
on l’emprisonne, on lui fait avouer des crimes imaginaires et on
l’envoie au supplice. On a peine à croire jusqu’à quel point l’esprit
humain est susceptible de s’égarer. Mais si l’on veut prendre la
peine de lire la Magie de Bodin, on y verra consignés les faits les
plus extraordinaires qui se puissent imaginer en fait d’hallucinations
étranges et d’illusions sensoriales variées.
Au reste, pour donner une idée de la démonomanie à cette
époque, voici comment le conseiller Delancre résume les actes des
démonolâtres : « Us ont trouvé moyen de ravir les femmes d’entre
les bras de leurs époux, et faisant force et violence à ce saint et
sacré lien de mariage, ils ont adultéré et joui d’elles en présence de
leurs maris, lesquels, comme statues et spectateurs immobiles et
déshonorés, voyaient ravir leur honneur sans pouvoir y mettre
ordre : la femme, muette, enseveliè dans un silence forcé, invo¬
quant en vain le secours du mari, et l’appelant inutilement à son
aide, lui-même contraint de subir sa honte à yeux ouverts et à bras
croisés.-
» Danser indécemment, festiner ordement, s’accoupler diaboli¬
quement, blasphémer scandaleusement, se venger insidieusement,
courir après tous les désirs horribles, sales et dénaturés brutale¬
ment, tenir les crapauds et vipères, les lézards et toutes sortes de
poisons précieusement, aimer un bouc puant ardemment, le cares¬
ser amoureusement. » ( Tableau de V inconstance au moyen âge,
P- 13.)
Ainsi, voilà de malheureuses nymphomanes qu’on cherche d’a¬
bord à exorciser simplement, mais qui bientôt montent sur le bû¬
cher après avoir avoué elles-mêmes leurs crimes. Aujourd’hui elles
seraient simplement envoyées à l’hospice de la Salpêtrière, dans
des salles spéciales, et traitées comme de véritables aliénées.
Mais, ce qui paraît surprenant, c’est de voir se reproduire ces
événements jusqu’à une époque très-rapprochée de nous. Ainsi,
sous Louis XIY, alors que Voltaire et Bayle se révoltaient contre la
continuation de tels supplices, des magistrats de Rouen osèrent
encore, en plein parlement, réclamer le sang des sorciers et de¬
mander qu’on rallumât les bûchers. Est-il rien de plus significatif
de la part d’esprits éclairés, et comment ne pas voir dans ces fu¬
nestes aberrations la preuve de cette crédulité inhérente à l’esprit
22 HISTOIRE DE LA. MÉDECINE
humain et dont j’ai parlé précédemment? — Ces faits se produisaient
cependant à une époque et dans un pays où le Tartuffe et le Misan¬
thrope .avaient déjà paru sur la scène française !
A ce moment, néanmoins, la démonomanie commence à dispa¬
raître et à changer de forme, pour faire place à d’autres manifesta¬
tions, cette fois plus innocentes, du mysticisme médical et de la
crédulité publique. Les jansénistes et les molinistes étaient aux
prises; ceux-ci ayant fait des guérisons miraculeuses sur lesquelles
l’attention publique s’était fixée , les jansénistes voulurent les
imiter.
Jacques IL mort en exil à Saint- Germain, avait, dit-on, reçu du
ciel le don d’opérer des miracles. Comme ses prédécesseurs et
comme les rois de France, il guérissait les scrofuleux en les tou¬
chant du doigt. C’était sa distraction à Saint-Germain. En outre, dit
Salgues ( Erreurs et Préjugés du xvme siècle,, t. I), il faisait mar¬
cher les boiteux, dégourdissait la jambe des goutteux, redressait
les louches, faisait parler les bègues et les muets. Pour répondre à
ces guérisons extraordinaires, on répandit le bruit que monseigneur
de Yialart, janséniste, avait, pendant sa vie, rendu la vue à des
aveugles par sa bénédiction. Et comme il était enterré à Châlons-
sur-Marne, on vit aussitôt une foule de malades accourir dans cette
ville, espérant trouver la santé en visitant le tombeau du saint. Mais
comme la ville de Châlons était assez éloignée de Paris, les moyens
de transport difficiles, on devait songer à opérer des miracles dans
la capitale même de la France.
L’occasion se présenta bientôt. Un diacre janséniste, nommé
Pâris, connu par sa grande piété, vint à mourir et fut inhumé au
cimetière de Saint-Médard. Sa dépouille fut considérée comme
ayant la puissance d’accomplir des guérisons miraculeuses. Tout
aussitôt quelques malades furent envoyés près de son tombeau, et
là, dans le cimetière, la nuit, on les fit coucher sur la sépulture.
Chacun devine la terreur et la foi qui s’emparèrent de l’esprit de
ces pauvres malades. Leur eflroi se traduisit bientôt par des convul¬
sions, et quelques-uns revinrent guéris. C’était ce qu’on appelle si
faussement un miracle . Le bruit s’en répandit aussitôt, et, au bout de
quelques jours, on venait en pèlerinage au tombeau du diacre Pâris.
Les aveugles y venaient chercher la lumière, les muets la parole, les
paralytiques le mouvement; ils eussent été aux eaux minérales, à
la tombe de Mahomet ou de sainte Geneviève, etc., qu’ils y auraient
trouvé la guérison aussi bien qu’au cimetière de Saint-Médard. La
condition de ces merveilles, c’est que les malades aient la foi. La
foi ! tout est là dans ce genre de merveilles. Avec elle s’opère-
MYSTICISME MÉDICAL ET THÉURGIE 23
ront toujours des miracles de la nature de ceux dont il est ques¬
tion ici.
C’est aussi vers cette époque qu'on vit paraître dans le même
lieu l’ épidémie des flagellants. Là, des femmes nerveuses qui
venaient demander à ce tombeau la guérison de maux peut-être
imaginaires, tombaient tout à coup dans un état d’insensibilité com¬
plète ; elles se roulaient par terre; on leur mettait une planche sur
le corps, et plusieurs hommes marchaient dessus, sans qu’elles
éprouvassent la moindre douleur; bien plus, on ajoute qu’elles
éprouvaient une certaine jouissance à être torturées de cette ma¬
nière, et lorsqu’on les frappaient à coups de barre de fer, elles
criaient avec force : « Continuez, frères, continuez ! »
Est-il rien de plus incroyable en apparence , et de plus étrange
que cette théurgie? Cependant ces faits sont exacts, et il importe au
médecin de les connaître pour les apprécier comme ils le méritent
sans y apporter ce scepticisme absolu et railleur qui ferme les yeux
à la vérité.
Le bruit qui se fit autour de ces prétendus miracles, et le scan¬
dale de ces pratiques, où l’érotisme prenait une si grande part,
furent tels, que la police, obligée d’intervenir, se mit en devoir d’ar¬
rêter les débordements de ces imaginations délirantes et de fermer
le cimetière.
Tout le monde connaît la fameuse inscription :
De par le roi, défense à Dieu
De faire miracle en ce lieu.
Placé sur la porte du cimetière Saint-Médard, cet arrêt suffit
pour mettre fin aux pèlerinages, aux convulsions, aux flagellations
et aux miracles qui, pendant plusieurs années, servirent à la propa¬
gation du jansénisme.
D’un autre côté, l’influence des idées philosophiques émises par
Voltaire et Bayle commençait à se faire sentir. Le clergé compre¬
nait combien ces erreurs compromettaient la religion et l’engageaient
dans une voie funeste. Les sciences faisaient de grands progrès.
Tout, en un mot, contribuait à faire disparaître le mysticisme qui
avait allumé les bûchers et produit les miracles médicaux.
Newton venait de découvrir l’attraction et la gravitation ; le ma¬
gnétisme terrestre entrait dans la science. C’est au moment où ces
belles découvertes illustraient une époque, qu’on vit en Allemagne
deux hommes , un prêtre, Gassner, et un médecin, Mesmer , ori¬
ginaires de la Souabe, qui crurent, en 1774, avoir trouvé dans le
magnétisme animal la panacée de tous les maux de l’humanité.
24 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
Gassner, orné de son étole, pratiquait avec les formules ordi¬
naires du rite chrétien, un véritable exorcisme sur les malades
ayant la foi dans l’esprit et le diable dans le corps, et il abandon¬
nait aux médecins les maladies auxquelles, après quelques opéra¬
tions probatoires, il reconnaissait que l’esprit malin était étranger.
C’était une application de la théurgie.
Mesmer croyait également aux esprits, non plus à ces esprits fu¬
nestes qui s’emparent du corps des malades et qu’on doit expulser,
mais à des esprits de vie et de salut qu’on peut appeler au moyen
de pratiques attrayantes et de douces caresses. Esprit du monde ,
âme de l'univers, aimant, fluide universel, etc., tels étaient les
noms du nouvel agent capable de guérir immédiatement les mala¬
dies de nerfs et médiatement toutes les autres. C’était le ma¬
gnétisme animal.
§ VI. — MAGNÉTISME ANIMAL. GASSNER, MESMER ET CAGLIOSTRO.
Après avoir pratiqué quelque temps en Autriche, Gassner fut
exilé dans un couvent, et Mesmer, auquel on avait interdit ses pra¬
tiques, vint à Paris. C’était en 1778. Il descendit à la place Ven¬
dôme et guérit quelques malades. Du bruit se fit autour de son
nom. A Paris, c’en est assez, et l’hôtel des frères Bonnet, où il était
descendu, ne désemplissait pas. La robe, l’armée, la finance, la
noblesse fournissaient sa clientèle ; mais, chose importante à re¬
marquer, les femmes étaient ses malades de prédilection.
Par son esprit, son élégance et sa beauté, Mesmer fascinait ses
clientes. Il se mettait en rapport avec elles en les faisant Asseoir en
face de lui, le dos au nord, pied contre pied, genou contre genou. Por¬
tant alors doucement les deux pouces sur les plexus nerveux qui sont
au creux de l’estomac, il mettait les doigts sur les hypochondres en
les promenant pour effleurer les hypochondres sans bouger le pouce.
C’étaient les passes préliminaires. Mesmer en augmentait peu à
peu l’efficacité par la pénétration de son regard et par l’harmonie
d’une musique suave. Alors, se produisait du froid, chez d’autres
de la chaleur et de la douleur, et, d’après le siège du mal, les passes
devaient aller sur la partie malade. Il fallait que le toucheur eût
une main placée sur le côté opposé à celui où l’autre main agissait
pour enlever, injecter le fluide vivifiant qu’il développait avec l’autre.
Si la maladie était générale, on l’attaquait par des passes plus
larges qui couvraient le corps de la tête aux pieds, jusqu’à ce que
le malade, saturé de fluide, se pâmât de douleur ou de plaisir.
Alors les attouchements n’étaient plus nécessaires, et à distance,
MYSTICISME MÉDICAL ET THÉURGIE 25
au moyen d’une baguette de fer ou de verre en pointe mousse,
Mesmer injectait le fluide dont il se disait rempli. Bientôt la scène
s’animait, des éclats de rire, .des hoquets, des cris de douleur se
faisaient entendre et l’on observait des pâmoisons et des crises con¬
vulsives que l’on charmait au piano ou à Yharmonica, instrument
que Mesmer avait importé d'Allemagne. Les malades reprenaient
peu à peu leurs sens, mais à peine guéries la plupart demandaient
à être replongées dans leur état primitif de somnolence, de bien-
être et de langueur. Elles éprouvaient un attrait invincible pour le
magnétiseur, et il leur était impossible, disaient-elles, de ne pas
l’aimer.
De tout ce monde accouru à la place Vendôme, hommes et fem¬
mes, un quart seulement ressentait l’action de Mesmer, et les trois
quarts y restaient insensibles. Mais qu’importe? celles que les passes
magnétiques avaient charmées, et différentes cures heureuses chez
des sujets nerveux, suffirent à faire la réputation du magnétiseur, en
attendant que la persécution des corps savants et la vogue des gens
du monde fissent le reste de sa fortune. C’est alors que Mesmer
inventa son baquet.
Ne pouvant plus magnétiser chacun en particulier, il faisait des
groupes de dix à quinze, auxquels il administrait collectivement son
fluide. On se réunissait avec des amis; chacun voulait y aller . et
l’on disait : Serez-vous des nôtres ce soir, j’ai mon baquet ?
C’était une véritable épidémie, et voici comment se passaient les
choses : Dans une cuve à demi remplie d’eau, se trouvait au fond :
du verre pilé, de la limaille de fer et un lit de bouteilles remplies
d’eau à goulots convergents, tandis qu’ au-dessus il y avait un nou¬
veau lit de bouteilles à goulots divergents. Le tout était couvert d’uue
table percée de trous, par où sortaient des baguettes de fer ou de
verre coudées que chacun devait prendre, regarder et appliquer au
siège du mal. On entourait la table en tenant les tiges de verre, une
corde enlaçait d’un pli chaque malade pour faire communiquer le
fluide de l’un à l’autre, et bientôt arrivaient l’ennui, le malaise, les
frissons, les sueurs, le sommeil, les crises de rire ou les pertes de
connaissance. C étaient mille attitudes aussi diverses que grotes¬
ques et pénibles.
Mesmer, en habit lilas, avec jabot de malines, présidait à tout
avec une assurance parfaite, aidant l’action de ses regards et de ses
gestes, au son de l’harmonica et en touchant chacun de sa baguette
ou de ses doigts. Si la crise convulsive avait lieu, Mesmer emportait
la malade dans ses bras, le plus souvent c’était une femme, dans la
salle des crises, soigneusement matelassée. Il les délaçait et les
26 HISTOIRE DE LA. MÉDECINE
laissait se débattre dans ce sanctuaire, où personne ne devait entrer
que lui. . . ■ . .
Je n’ai pas à en dire davantage , pour ne point compromettre
la gravité de cette histoire. Mais ce qu’il faut remarquer c’est
qu’il y a dans ces transformations du mysticisme, passant de la
théurgie à la démonologie, de la démonologie à la magie et à la
sorcellerie, de la sorcellerie au magnétisme animal, au somnambu¬
lisme et à l’homœopathie, quelque chose qui afflige profondément
l’esprit humain et qui montre jusqu’à quel point peut aller sa cré¬
dulité.
Un peu plus tard, en 1785, le marquis de Puységur découvrit
le somnambulisme artificiel, qui devait à son tour captiver l’o¬
pinion.
Mesmer abandonné, mais n’avant pas encore quitté la France,
n’avait produit que des crises ; mais voici de simples passes produi¬
sant le sommeil et remplaçant le fameux baquet. Dans ce sommeil,
les facultés du magnétisé étant exaltées, le rendent docile à la
volonté du magnétiseur. Le nombre des adeptes va bientôt en gros¬
sissant, et M. de Puységur, imitant Mesmer, qui avait magnétisé un
arbre sur le boulevard du Temple, magnétise l’arbre de la place de
Buzancy, auquel il communique ainsi les plus merveilleuses pro¬
priétés. L’engouement fut à son comble ; tout le monde veut tou-;
cher l’arbre, on l’entoure de cordes, dont on donne les bouts aux
malades, qui font la chaîne , et reçoivent ainsi la bienheureuse
influence du fluide renfermé sous son écorce. On obtint ainsi
soixante-deux guérisons dans l’espace de deux mois. L’engouement
devint universel, et Ton ne vit bientôt de tous côtés que des arbres
magnétisés opérant des guérisons miraculeuses.
C’est alors qu’apparut le célèbre Cagliostro, qui remplaça les
passes par de simples attouchements, produisant des effets sembla¬
bles. Mais outre cela, ce nouveau magicien possédait un élixir de
longue vie, et s’ était fait le chef d’une nouvelle secte de franc-ma¬
çonnerie égyptienne. En peu de temps il arriva à avoir de nombreux
adeptes dans la haute classe delà société. Les femmes elles-mêmes
voulurent être initiées aux mystères de la nouvelle franc- maçon¬
nerie, et il faut lire le récit des scènes impudiques qui avaient lieu
.dans ces initiations pour apprendre ce que peut inspirer la folie
humaine et où peut conduire le mysticisme médical.
Cagliostro opéra quelques cures parmi les grands personnages de
l’époque* notamment celle du prince de Soubise, ce qui lui attira
une très-grande célébrité et la plus fructueuse clientèle.
MYSTICISME MÉDICAL ET THÉURGIE 27
Il était jeune, beau et généreux, ce qui ne gâte jamais rien ;,il
avait un regard fascinateur, et son influence sur les femmes était
prodigieuse. Les carrosses envahissaient la rue Saint-Claude où il
habitait, et sa personne excitait un tel enthousiasme, que son buste
fut taillé en marbre, et au-dessous on lisait cet hommage poétique :
De 1’ami des humains reconnaissez les traits.
Tous ses jours sont marqués par de nouveaux bienfaits.
Il prolonge la vie, il secourt l’indigence ;
Le plaisir d’être utile est seul sa récompense.
Ce qu’il y a de curieux dans toutes ces manifestations du mysti¬
cisme médical, c’est de voir la plus ridicule crédulité régner tou¬
jours, non pas dans la classe pauvre, ignorante, et par cela même
facile à tromper; mais parmi les nobles, les riches et les lettrés,
qui sont à la tête d’un pays et qui aspirent à la réputation d’esprits
distingués.
§ VIL — HOMŒOPATHÏE.
VIII. Homœopathie. — Au moment où les merveilles du magné¬
tisme animal préoccupaient encore les esprits, lorsqu’on commençait
à peine à se désabuser des supercheries de Mesmer et de Cagliostro,
à l’aurore du somnambulisme, parut, en 1790, une nouvelle trans¬
formation du mysticisme médical. Dans cette nouvelle superstition,
l’auteur crut devoir accorder à des propriétés occultes et fantas¬
tiques de la matière magnétisée des vertus thérapeutiques d’autant
plus fortes qu’on emploie moins de substance, et que l’intention de
l’expérimentateur est plus formelle . Ce mysticisme est celui d’Hah-
nemann, c’est Yhomœopathie.
Il y a, dans cette folie allemande, deux choses à considérer : la
doctrine et la thérapeutique. — Par sa doctrine Similia similibiis
curantur, empruntée à Paracelse, qui l’avait prise à l’antique mé¬
decine de Galien, l’bomœopathie a une prétention philosophique-
élevée, et elle serait discutable dans l’erreur de sa formule ; mais,
par le surnaturel de sa thérapeutique , elle sort des domaines de
la science, et rentre dans ceux de la superstition médicale. Il n’y
aurait même pas à en parler si elle n’avait conquis le suffrage de
gens que leur intelligence devrait mettre plus à l’abri d’une pareille
mystification. En effet, ce n’est pas dans les classes pauvres ou
ignorantes de la société qu’elle trouve des adeptes : ses clients et
ses patrons sont justement des personnes riches, éclairées, des
ministres, des officiers supérieurs, des lettrés, des femmes ner¬
veuses du plus haut monde, des gens qui, souvent, se vantent de
28 niSTOIRE DE LA MÉDECINE
leur incrédulité, des esprits forts, libres penseurs, ne croyant, ni
aux miracles, ni au surnaturel, traitant assez mal les choses de la
religion, et les considérant comme les restes d’une superstition
destinée à s’éteindre. Ces personnes d’élite ne croient pas au surna¬
turel, mais elles croient, avec l’homœopathie, qu’un novemdécil-
lionième de silice ou de charbon végétal, trituré d’une certaine
façon, a des propriétés thérapeutiques plus puissantes qu’un caillou
ou qu’un gros morceau de braise.
De toutes les inconséquences de l’esprit humain, c’est là, à mon
sens au moins, une des plus fortes qu’il ait jamais été donné à l’his¬
toire de faire connaître.
Pour Hahnemann, il n’y a pas de maladies, il n’y a que des ma¬
lades et des symptômes ; il est inutile de faire un diagnostic, et il
faut noter avec le plus grand soin tous les phénomènes que pré¬
sente le patient, pour appliquer les remèdes propres à combattre
chacun de ces accidents. Peu importe la pneumonie, la pleurésie
ou la fièvre typhoïde, ce diagnostic local ne sert à rien ; ce qu’il faut
rechercher, c’est ce qu’éprouve Celui qui souffre, constater un mal
de tête, le siège de la douleur, son caractère, l’heure de son.retour;
constater la soif, reconnaître la couleur des crachats; en un mot,
faire ce qu’on appelle la médecine des symptômes.
Un malade vomit, par exemple, il faut combattre le vomissement.
Mais ce phénomène se présente dans des affections souvent bien
différentes ; n’importe , on combat le vomissement sans souci de sa
cause.
C’est ainsi qu’un homme éminent, occupant, il y a quelques
années, un poste élevé dans le gouvernement de son pays, a payé
de la vie sa foi dans l’homœpathie. Cet illustre personnage, atteint
de hernie étranglée, se mit tout à coup à vomir de la bile, puis des
matières jaunes liquides stercorales ; il fit appeler un médecin ho-
mœopathe, qui administra des globules contre le vomisseent. Mais,
ces infiniment petits ne produisaient pas de soulagement , et, dans
un état désespéré, le malade fit appeler un chirurgien. A peine ce¬
lui-ci eut-il examiné les matières rendues, qu’il devina la nature du
mal, et, portant son examen sur l’abdomen, il découvrit une hernie
étranglée. Malheureusement l’étranglement avait duré si longtemps,
que le mal en était arrivé à un point où toute opération était inutile.
La mort fut la conséquence de cette erreur.
De plus, pour l’homœopalhie il y a deux choses dans les remèdes :
Y effet primitif ht Y effet secondaire , celui-ci étant l’opposé du pre¬
mier; il s’ensuit que si l’on veut combattre un symptôme , il faut
employer des agents dont l’effet primitif soit semblable au symptôme
MYSTICISME MÉDICAL ET THÉURGIE , 29
existant, pour produire l’effet secondaire, qui est la guérison. Ainsi
la quinine ne guérit la fièvre que parce qu’elle provoque, ditHahne-
mann, un mouvement fébrile primitif, suivi d’un effet inverse
d’apyrexie. — Un bain chaud est suivi de froid ; le froid est suivi
de chaleur, et les substances qui apaisent commencent par exciter :
exemple, l’opium et l’alcool. C’est en vertu de ce principe que. ne
voulant pas combattre un symptôme donné par des agents qui,
physiologiquement, produisent un effet contraire, dans la crainte
que la réaction de cet effet ne soit suivie de la réapparition du
symptôme primitif, c’est-à-dire de l'augmentation du mal, il ordonne
de choisir un remède produisant primitivement l’effet semblable au
symptôme existant. C’est, pour lui, le meilleur moyen d’en déter¬
miner la guérison. Similia similibus curantur.
Mais voici où commence l’incroyable folie du système. On ne
doit agir qu’avec des doses très-faibles de médicament, car V action
de la substance employée est en raison inverse de sa quantité.
Là est le principe thérapeutique fondamental de la doctrine. En
effet, dans cette posologie infinitésimale, le point de départ est un
grain dans une quantité centuple de sucre de lait, de sorte que
chaque grain de poudre renferme un centième de grain de la subs¬
tance (0,01). C’est ce qu’on appelle une première atténuation. A
une deuxième atténuation , ce centième de grain mêlé à cent grains
d’excipient donne, pour chaque grain, un dix-millième (0,0001).
De même pour la troisième atténuation , et alors un grain de la
substance représente la millionième partie de ce qui a été divisé
(0,000001).
Hahnemann est allé ainsi jusqu’à la trentième atténuation
c’est-à-dire à la proportion d’un novemdécillionième, soit une frac¬
tion ayant pour numérateur l’unité et pour dénominateur 59 zéros
(0,000000000000000000000000000001)000000000.00000000000000
0000001). Un homœopathe de Saint-Pétersbourg, le docteur Kor-
sakoff, est allé encore plus loin, et il a poussé la réduction des doses
jusqu’à la cent cinquantième atténuation , c’est-à-dire à une frac¬
tion ayant, pour dénominateur, 3000 zéros. Lorsqu’il s’agit de subs¬
tances liquides, la préparation est la même, mais porte un nom dif¬
férent, celui de dilution, et les doses médicamenteuses sont ainsi
réduites jusqu’à la trentième dilution.
Pourquoi ces atténuations et ces dilutions? C’est pour dynamiser
le médicament, et les triturations ou les dilutions successives, faites
d’une certaine manière, n’ont d’autre but que d’accroître la force du
remède, qui est d’autant plus actif, qu'il est plus dilué ou plus atténué.
Ainsi la dilution trentième de la bryone est infiniment plus active
30 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
que la première, et, bien qu’elle n’en renferme que la novemdecil-
lionième partie, ses effets sont d’une énergie excessive, en rapport
inverse avec la proportion décroissante de la substance.
C’est, comme on le voit, la magnétisation du médicament, sem¬
blable au magnétisme des arbres par le marquis de Puységur, des
tables par les spirits, ou des carafes d’eau parles somnambules,
que l’on considère comme pouvant donner à la substance employée
les plus merveilleuses propriétés curatives. Quelle folie ! Est-il pos¬
sible de pousser plus loin la crédulité, la superstition , ou, ce qui
est plus pénible à dire, la supercherie ; car il est impossible qu’un
homme encore doué de sens commun ait pu croire à de pareilles
dérogations aux lois de la nature.
Mais, dira-t-on, eela guérit! Oui, cela est quelquefois vrai. En
effet, on peut ainsi guérir ceux qui, ayant une maladie aiguë, que
dissipe tout naturellement la nature, aidée de la diète et du repos,
n’ont besoin de prendre aucun remède. Cela guérit encore ceux qui
croient à l’action miraculeuse des remèdes préparés par les soins
d’une mystérieuse doctrine, car ici l’imagination excitée imprime à
l’organisme un mouvement intime , de nature à dissiper certaines
douleurs ou à guérir quelques névroses.
C’est ici un effet analogue à celui que produisent les incubations
dans les temples, les charmes, les amulettes, certaines eaux miné¬
rales et la conviction d’une guérison prochaine. C’est l’analogue
d’une purgation produite par une boulette de mie de pain, ou un
chiffon de papier réputé devoir produire une action purgative.
Tout repose ici sur la crédulité de celui qu’on soigne, et l’incré¬
dule ne tire aucun avantage de cette médication. Comment de rien
pourrait-on produire quelque chose? Et, en effet, les maladies
chroniques qu’une dose infinitésimale ne guérit pas Cèdent bien à
une dose convenable du médicament approprié.
L’homœopathie ne peut guérir que les maux qui se guérissent par
les seuls efforts de la nature, ou les affections nerveuses que calme
et dissipe l’influence de l’imagination et de la volonté.
Je n’insisterai pas davantage sur cette aberration, qui fait la honte
de notre époque médicale, et dont la vogue n’ést pas près de cesser.
Elle marche de compagnie avec lé somnambulisme artificiel, qui
lui dispute le suffrage des gens du monde, et par lequel on opère,
disent les crédules, de si grandes merveilles thérapeutiques, avec
les médiums et les spirits, qui prédisent l’avenir, et avec les tables
■tournantes, dont les oracles servent encore de guide médical à une
foule de personnes.
MYSTICISME MÉDICAL ET THÉURGIE
31
Somnambulisme artificiel. — Spiritisme, médiums.
Depuis la découverte du somnambulisme artificiel, en 1785, par
M. de Puységur, c’est-à-dire du sommeil nerveux avec exaltation des
sens, produit par les passes du magnétisme animal, les thauma¬
turges, les médicastres, les magnétiseurs et les charlatans se sont
emparés du phénomène pour créer une pratique médicale assez lu¬
crative.
La prétention du somnambulisme artificiel est, comme on le sait,
de créer une sorte de seconde vue, de divination de l’avenir, de
vue à distances éloignées, de transposition des sens, et, au moyen de
ces dispositions surnaturelles, de prédire les événements, de voir
dans la pensée d’autrui, de le suivre dans ses actions, dans les con¬
trées les plus lointaines, de distinguer [la conformation normale ou
pathologique des organes d’un malade, de dire sans aucune étude la
cause des maladies et leur remède, enfin de voir par le dos ou par
les talons, sans le secours des yeux ; d’entendre avec les oreilles
bien closes, de sentir des odeurs ou des saveurs qui n’existent pas,
qui ne frappent point le goût ni l’odorat, et cela uniquement par
l’influence de la volonté des magnétiseurs, etc. Dans cette médecine,
les amis d’un malade portent à la somnambule une mèche de che¬
veux, une chemise, un gilet de flanelle ou quelque chose de la per¬
sonne qui consulte, et dans son sommeil la devineresse dit le mal
et indique le remède.
C’est le plus souvent un remède insignifiant, car la police ne per¬
mettrait pas autre chose, les médicaments actifs ne pouvant être dé¬
livrés que par ordonnance de médecin.
Dans quelques cas les somnambules vont à domicile, mais les
choses se passent là comme chez elles, et , après avoir touché le
malade des mains, elles font une insignifiante prescription, généra¬
lement composée d’infusions végétales et d’applications extérieures
sédatives.
De nos jours l’action mystérieuse occulte et fantastique de la ma¬
tière sur l’homme se révèle par d’autres pratiques inspirées du
même sentiment et des mêmes superstitions.
D y a des êtres qu’il n’est plus nécessaire de magnétiser pour en¬
dormir et qui ont une telle exaltation cérébrale, qu’à leur volonté,
pour ainsi dire, ils peuvent se mettre dans l’état de sommeil ner¬
veux et du somnambulisme. Ici le magnétiseur n’est pas nécessaire;
ce sont les médiums. Ces êtres faibles, impressionnables et excitables
au dernier degré, s’endorment quand il leur plaît, et, pendant ce
sommeil, causent d’une façon singulière, pour amuser les oisifs de
32 HISTOIRE DE LA. MÉDECINE
nos salons et les esprits crédules de la haute société. Ils prédisent
l’avenir, indiquent la retraite des voleurs et des objets voles, distin¬
guent les maladies et en font connaître les remèdes. Ce sont des
magnétisés, moins les magnétiseurs, et il faut toute la crédulité du
monde pour que leurs sottises obtiennent des auditeurs. Du reste,
ils savent trouver le moyen de maintenir cette crédulité dans l’esprit
de leurs spectateurs. Lorsqu’un médium fait son entrée dans un
salon, il commence par examiner toutes les physionomies, et s’il en
trouve de peu sympathiques, il a soin de les faire éloigner ; alors,
ne conservant que des croyants, il se place dans une demi-obscurité,
et peut en toute assurance se livrer à ses jongleries qui sont ac¬
ceptées sans contestations.
Ailleurs ce sont les tables tournantes animées par des esprits
invisibles , disant l’âge de celui qui les interroge, lui indiquant l’a¬
venir, l’époque de sa mort, la nature de ses maladies et jusqu’aux
remèdes à employer. Ces esprits frappeurs, que les spirits (c’est
le nom que prennent aujourd’hui ceux qui croient aux manifestations
des esprits) consultent et dont ils expliquent les oracles, tant sous
le double rapport de la santé et de la maladie, que sous celui des
intérêts ordinaires de l’existence.
Jamais peut-être l’esprit de crédulité n’est allé aussi loin depuis
l'avénement du christianisme et la renaissance des lettres. On se
croirait aux beaux jours d’un enfant séduit par les contes de fées,
ou aux absurdes féeries du théâtre contemporain ; mais en réalité
ce sont les idées de la civilisation naissante, de la barbarie et de
l’ignorance qu’on essaye d’introduire de nouveau parmi nous.
§ VIII. — RÉACTION CONTRE LE MYSTICISME. DÉCOUVERTE DE L'HYPNOTISME.
Heureusement pour notre époque, le sentiment du merveilleux et
le goût du surnaturel qui servent de base à ce mysticisme médical
et à ce charlatanisme ne sont le partage que d’un petit nombre de
personnes qui, pour la plupart, n’osent avouer leur participation à
ces erreurs.
Tout ce qui pense avec maturité s’élève contre le progrès de ces:
superstitions religieuses ou médicales. La science est là d’ailleurs
pour donner aujourd’hui l’explication de ces phénomènes réputés
surnaturels, produits par des esprits ou par des influences occultes,
démoniaques; et l’imagination et l’innervation troublées, c’est-à-dire
l’état nervenx des sujets surexcité par des influences toutes natu¬
relles, sont la cause de ces phénomènes considérés comme la mani¬
festation d’influences occultes ou spirites.
MYSTICISME MÉDICAL ET TELÉURGIE 33
La science a aujourd’hui établi par l’organe de M. Chevreul, de
M. Schiff, de M Babinet, etc., comment se fait la rotation de la ba¬
guette divinatoire des sources et des mines ; comment s’accomplit
le mouvement des tables tournantes ou du pendule explorateur tenu
à un fil entre les doigts; comment se font les visions du miroir
magique, le bruit des esprits frappeurs, etc. Elle a montré, après le
P. Kircher, par les travaux de M. Braid, la raison du sommeil som¬
nambulique, de l’extase, de l’exaltation des sens et de l’insensibilité
qui s’observent dans le magnétisme animal et qu’on produit sans
magnétisme. „
Cette dernière découverte est la plus importante et constitue
Y hypnotisme. On la doit à M. Braid, de Manchester. En 1841, ce
médecin vit qu’il suffisait de regarder à une distance de quelques
centimètres du nez, pendant vingt ou trente minutes, très-fixement,
un corps brillant, pour s’endormir, devenir insensible, cataleptique,
et pouvoir subir des opérations sans douleur.
C’était le sommeil magnétique produit sans magnétisme, unique¬
ment sous l’influence d’un léger strabisme et de la fixité des yeux
sur un objet rapproché ; en d’autres termes, c’était le sommeil pro¬
voqué par action réflexe à l’occasion de la souffrance oculaire.
Dans ce fait se trouve l’explication d’une partie des merveilles du
fluide magnétique, et celui qui s’endort les genoux contre les ge¬
noux de celui qui le magnétise et lui passe les mains à fleur de
peau en lui regardant de près dans les yeux, s’endort par hypno¬
tisme sans intervention d’un prétendu fluide animal.
La preuve, c’est que dans les Indes, le docteur Esdaile, long¬
temps avant que Braid ait publié ses recherches, endort ses malades
sans les magnétiser, et en plaçant derrière eux, au-dessus de leur
tête, lorsqu’ils sont couchés, la tête de son domestique nègre, qu’ils
doivent regarder assez longtemps.
Dans un ouvrage publié à Londres en 1852 ( Sur la clairvoyance
naturelle et mesmérique, avec l’application du mesmérisme à
la pratique de la chirurgie et de la médecine ) , le docteur Es¬
daile faisait connaître les résultats de deux cent soixante et une
opérations très-diverses, exécutées sans douleur pour le patient, par
un procédé qui n’.est évidemment autre chose que le sommeil ner¬
veux. Parmi ces opérations figurent deux cents ablations de tumeurs
provenant de la maladie si commune dans les Indes , et quel’on dé¬
signe sous le nom d ’elephantiasis. On sait que les tumeurs dites
éléphantiasiques atteignent parfois des dimensions énornes; le poids
des tumeurs enlevées par le docteur Esdaile, sous l’influence de ce
qu’il appelle Y état mesmérique , variait depuis dix jusqu’à cent
BOUCHOT. 3
34 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
livres. Une commission, nommée par le gouvernement du Bengale,
ayant révoqué ces faits en doute, M. Esdaile répéta ses opérations
devant les commissaires, dans un hôpital mis à,sa disposition par le
gouvernement. Or, voici en quoi consistait le procédé suivi par
M. Esdaile pour rendre ses malades insensibles à la douleur de l’o¬
pération.
Le patient étant couché sur un lit assez bas, dans une chambre
un peu obscure, un individu quelconque du service, le plus souvent
un serviteur nègre, se place debout à la tête du lit et s’incline en
avant, jusqu’à ce que son visage soit placé immédiatement au-des¬
sus du visage du malade. Il demeure dans cette attitude fixe pen¬
dant un quart d’heure ou une demi-heure, en faisant, par inter¬
valles, avec les mains, des passes sur la tête ou sur la poitrine.
Le patient finit par tomber ainsi dans un état de catalepsie et
d’insensibilité qui permet de pratiquer sur lui, sans douleur, les
opérations les plus longues. M. Esdaile se servait aussi, pour ar¬
river au même résultat, de ce qu’il nommait le procédé européen ,
qui consistait dans l’emploi des passes et manipulations diverses
qui sont propres à nos magnétiseurs. L’auteur ajoute que ce der¬
nier procédé réussit surtout chez les Européens, tandis que le pre¬
mier s’applique mieux aux indigènes.
Quand on considère que le visage du nègre indien , qui fait fonc¬
tion de mesmériste, se tient incliné et immobile un long espace de
temps au-dessus du visage du patient, ses yeux étant fixés sur les
yeux du malade, il devient évident que l’état physiologique provo¬
qué par ce moyen de fascination n’est autre chose que le sommeil
nerveux.
Un autre fait, que l’on peut invoquer à propos du même sujet,
c’est celui que présentent les moines du mont Athos , qui se jettent
dans de longues extases cataleptiques, prolongées par eux à volonté,
en se regardant fixement l’ombilic. On ne peut attribuer qu’au som¬
meil nerveux l’état extatique provoqué chez ces moines par cette sin¬
gulière contemplation.
« Les fakirs des grandes Indes tombent en catalepsie en se regar¬
dant pendant un quart d’heure le bout du nez. Au bout de ce temps
une flamme bleuâtre semble leur apparaître, dit-on, à l’extrémité du
nez, et bientôt la catalepsie se manifeste. C’est évidemment grâce
au sommeil nerveux, que les fakirs indiens peuvent conserver pen¬
dant un temps si considérable ces attitudes et ces poses extraordi¬
naires qui leur attirent le respect et l’admiration de la multitude. »
(L. Figuier, Histoire du merveilleux, t. III, p. 371.)
Mais voici qui est encore plus curieux, et qui se rapproche en-
mysticisme: médical et théurgie 35
eore davantage de l’hypnotisme : « Dans une lettre adressée du Caire,
au mois de Février 1860, au rédacteur de la Gazette médicale de
Paris, par le docteur Rossi, médecin du prince Halem-pacha, on
trouve des détails précis sur les procédés que les sorciers d’Égypte
emploient pour obtenir le sommeil accompagné d’insensibilité :
« Dans cette contrée des traditions, écrit M. le docteur Rossi, dans
ce pays où ce qu’on fait aujourd’hui s’y fait déjà depuis quarante
siècles, se trouve une classe de personnes qui font leur profession
du mandéb. Les effets qu’ils produisent, méprisés jusqu’à ce jour
par le mot banal de charlatanisme, sont les mêmes que M. Braid a
annoncés dernièrement. Bien plus, comme vous l’aviez pressenti par
inductions scientifiques, dans leurs mains l’hypnotisme n’est que le
premier anneau de la chaîne phénoménale qui se clôt par les phé¬
nomènes du somnambulisme magnétique.
» Voici comment ils opèrent :
» Ils font usage généralement d’une assiette de faïence et parfai¬
tement blanche. C’est l’objet lumineux de M. Braid. Dans le centre
de cette assiette ils dessinent, avec une plume et de l’encre, deux
triangles croisés l’un dans l’autre, et remplissent le vide de ladite
figure géométrique par Ses mots cabalistiques : c’est probablement
pour concentrer le regard sur un point limité. Puis, pour augmenter
la lucidité de la surface de l’assiette, ils y versent un peu d’huile.
» Ils choisissent en général un jeune sujet pour leurs expériences,
et ils lui ordonnent de fixer le regard au centre du double triangle
croisé. Quatre ou cinq minutes après, voici les effets qui se produi¬
sent. Le sujet commencé à voir un point noir au milieu de l’as¬
siette; ce point noir grandit; quelques instants après, change de
forme, se transforme en différentes apparitions qui voltigent devant
les yeux. Arrivé à ce point d’hallucination, le sujet acquiert souvent
une lucidité somnambulique aussi extraordinaire que celle des ma¬
gnétisés.
s II y a pourtant des cheks (ceux qui produisent ces phénomènes
sont vénérés comme cheks) qui, plus simples dans leurs appa¬
rats, sans recourir aux figures géométriques et aux mots cabalisti¬
ques, font tout bonnement de l’hypnotisme et du somnambulisme à
la manière de M. Braid, en faisant fixer le regard du sujet dans une
boule de cristal; et comme ils n’ont pas un Charrière pour leur
confectionner quelque joli appareil, ils emploient une de ces boules
qui servent, dans certaines maisons, de lampes en y mettant de
l’huile. » (L. Figuier, Histoire du merveilleux, t. III, p. 373.)
Pareil phénomène s’obtient chez les coqs, dont on tient le bec par
terre à l’extrémité d’une ligne blanche qu’ils sont obligés de regar-
36 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
der pendant longtemps. Ces animaux perdent bientôt connaissance,
deviennent insensibles, et on peut les manier ou les tourner comme
on veut.
Si le sommeil, la catalepsie, l’extase et l’insensibilité ne se pro¬
duisent pas chez tous ceux qu’on soumet à l’expérience, iis se pro¬
duisent dans la moitié des cas, surtout chez les sujets nerveux, et
particulièrement chez les femmes, comme dans le magnétisme ani¬
mal. Cela suffit pour montrer l’analogie des phénomènes et presque,
leur identité. J’ajouterai qu’il n’en faut pas plus pour démontrer
que le fluide magnétique n’existe pas ; que les merveilles de Mes¬
mer, de Cagliostro, de M. de Puységur et de tous les magnétiseurs,
que celles des tables tournantes, des médiums et des spiritisles sont
des phénomènes vrais, quoique souvent mélangés de simulation,
et que dans leur réalité ils n’ont rien que de naturel et d’explicable
par les troubles du système nerveux.
La sympathie et les actions réflexes, telles sont les causes du
sommeil cataleptique, anesthésique et extatique observé chez les dé¬
moniaques, chez les somnambules, chez les malades et chez les fous.
Quoi que fassent les spiritistes et les esprits amoureux de la su¬
perstition, enclins à voir le surnaturel et des prodiges là où un exa¬
men plus attentif fait découvrir l’exercice des forces ordinaires, si
admirables, de la nature et de l’organisation, le merveilleux s’en va,
et n’a plus d’asile que dans les âmes faibles et chez les peuples sau¬
vages ou encore au début de la civilisation.
En effet, ce qui s’est passé, il y a deux mille ans, et ce qu’on a vu
au moyen âge, se reproduit encore aujourd’hui de la même manière.
La démonologie existe dans la Savoie du xixe siècle, et nous retrou¬
vons actuellement les prodiges de la théurgie antique che2 les peu¬
plades sauvages de l’Amérique, où la civilisation n’a point encore
pénétré.
§ IX. — DU MYSTICISME MÉDICAL CHEZ LES PEAUX ROUGES DU XIXe SIÈCLE.
Chez les Indiens de l’Amérique, la médecine ne se sépare point
de la religion. Elle consiste à prier, à chanter, à danser et à fumer
pour la guérison des malades. D’après l’abbé Domenech (voy. Gazette
hebdomadaire, 1862, n°s 26 et 28), qui, en 1862, a publié le récit
de son voyage dans les déserts du nouveau monde, la médecine
et la religion, filles du ciel, émanées du sein du grand esprit, ont
été données aux hommes par Monàbodzo, et s’exercent dans des
temples, qui ne sont autre chose que de véritables cabanes, aussi
appelées loges de médecine.
MYSTICISME MÉDICAL ET THÉURGIE 37
Chez les Pawnis, la loge de médecine est consacrée au culte d’un
oiseau symbolique, fétiche représentant de l’étoile du matin, et qu’il
faut invoquer dans les occasions importantes. Cet oiseau, ou plutôt
ce fétiche est une sorte de boîte contenant des plantes aromatiques,
dont le parfum est agréable au grand esprit, et qui possèdent le pou¬
voir de fermer les blessures, de soulager les maux. On le désigne
sous le nom de sac à médecine. Indépendamment de ceux qui sont
l’objet d’un culte public dans les loges, il en est d’autres que chacun
porte avec soi en guise d’amulettes ou de talismans. On ne les a pas
sans initiation, et celui qui perd le sien devient un objet de mépris.
Pour se réhabiliter, il faut en prendre un autre sur le c'orps d’un
ennemi tué de sa main.
Comme le sac à médecine ne préserve pas toujours de la blessure
ni des maladies, il y a des hommes médecines qui se chargent du
soin de les guérir. Ces hommes médecines sont des sortes de prêtres,
de médecins, de magiciens, de sorciers, qui en même temps expli¬
quent les augures et prédisent l’avenir. Ils pratiquent des pénitences
très-rigoureuses, se mutilent, possèdent et vendent des charmes, et
président à toutes cérémonies religieuses ; ils dirigent les danses,
les chants et même font tomber l’eau du ciel.
Les épreuves d’admission à ce titre sont très -difficiles, et chez
les Dacotas elles sont extrêmement barbares. Le candidat, auquel
on a fait sur la poitrine deux incisions dans lesquelles on passe des
brochettes de bois, est attaché par ces brochettes à une corde fixée
à une perche de 8 à 10 mètres, et on le suspend un peu au-dessus
du sol, les pieds touchant à peine la terre, depuis le lever jusqu’au
coucher du soleil. Pendant tout ce temps, il tient son sac à méde¬
cine à la main, regarde le soleil et reçoit des cadeaux, tels que,
hache, fusil, pipe, mocassins, qui sont mis à terre, et qu’il prend à
la fin du jour, quand on le décroche. On les admire d’autant plus,
qu’ils ont montré beaucoup de courage et de sang-froid. Quant à
leurs connaissances, elles sont à peu près nulles, et ils ne savent
qu’un peu d’anatomie apprise en disséquant des animaux. Quant à
leur pathologie, elle se résume dans cet aphorisme : « La cause des
maladies est due à l’esprit d’un animal malfaisant qui s’introduit
dans le corps de l’homme. »
Pour visiter les malades ils ont un costume particulier, fait avec
une peau d’ours jaune, qui les couvre presque entièrement. Ils s’at¬
tachent autour du cou, de la ceinture et des bras, une foule d’ani¬
maux empaillés et de serpents à sonnettes, crapauds, chauves-sou¬
ris, chouettes, canards, etc. Dans leurs mains se trouvent le tambour
à médecine et la lance magique , bâton à l’extrémité duquel sont
38 -HISTOIRE DE LA MÉDECINE
suspendues des dépouilles de rats, de lézards et de couleuvres.
Si la maladie est légère, ils emploient les infusions et les dé¬
coctions de plantes, le sassafras, par exemple, contre la pleurésie.
Ils purgent avec l’euphorbe et l’huile de ricin. Ils emploient les
douches, les frictions, et quelquefois la saignée, qui est faite avec
un couteau ou un silex aigu. Dans quelques cas ils ont recours à des
passes qui ressemblent beaucoup à celles du magnétisme.
Quand le cas est grave, le médecin se livre à des gambades, des
sauts, des contorsions et ces cris, en tournant autour du malade ou
en le faisant tourner lui-même. C’est la danse de la médecine.
D’autres fois la danse est remplacée par des chants lugubres, que
les assistants accompagnent au son du tambour. Ensuite le malade
est étendu sur le dos, massé, frictionné, et l’on écrase sa poitrine
pour faire sortir le mal par la bouche. C’est une espèce d’exorcisme
pour chasser l’esprit malfaisant qui- est dans le corps du malade et
qui est la cause de tout le mal.
CHAPITRE II
ORIGINE DÉMONIAQUE ATTRIBUÉE AUX MALADIES NERVEUSES
ET MENTALES
Ce n’est pas, ainsi qu’on est généralement disposé a ie croire, le
christianisme qui a imaginé l’influence démoniaque ou la présence
du démon, pour expliquer les mauvaises actions de l’homme et la
production de ses maux ou de ses infirmités. Aon. C’est là une idée
aussi ancienne que la civilisation.
En raison de leur cosmogonie, qui multipliait les esprits et les
dieux à l’infini, les anciens furent conduits à expliquer les maladies
et la mort par l’intervention surnaturelle de leurs divinités irritées.
Sous ce rapport, les dieux de l’Olympe et ceux de l’enfer avaient un
pouvoir égal. La mort était le coup porté par un être invisible ; les
épidémies étaient le résultat de la vengeance des dieux ; et comme,
dans la guerre, on avait vu les dieux répandre autour d’eux la déso¬
lation et la mort, on attribuait les maladies nerveuses, mentales et
convulsives, à des êtres invisibles qui s’étaient introduits dans le
eorps : de là l’idée de la possession et de l’influence des esprits
infernaux ou des démons sur l’homme. — Pythagore pensait que
les maladies qui attaquent l’homme et les animaux étaient dues à
des démons répandus dans l’air (Diogène Laerce, VIII, i, § 32). C’é¬
tait alors la croyance générale.
MYSTICISME MÉDICAL ET THÉÜRGIE 39
D’après la plupart des philosophes grecs, chaque homme avait son
démon particulier personnifiant son individualité morale ; et si le
démon était en fureur, il en résultait une sorte de folie, état de dé¬
moniaques ou des possédés de dieu. Les dieux ou les démons,
telles étaient les causes premières des désordres intellectuels et des
autres troubles locaux de l’organisation.
Aussi chassait-on déjà les démons par des purifications, des sa¬
crifices et certaines formules sacramentelles, des ablutions et des
fumigations. Une fois guéri, le malade consacrait une offrande aux
dieux ( Hipp Littré, VIII, p. 468).
Bien que ces croyances fussent très-générales en Grèce, elles
n’étaient pas universelles. Déjà Hippocrate, à propos de l’épilepsie,
appelée le mal sacré, déclare que cette maladie, comme toutes les
autres, n’a pas un caractère surnaturel. Plutarque, tout en admet¬
tant l’inspiration des fous, dit qu’il n’y a que les enfants, les vieilles
femmes et les gens d’esprit faible qui croient être obsédés par un
méchant démon (Plut., Dion,, § 2). Plotin, en possession de no¬
tions plus justes sur la physique que beaucoup de sages de son
temps, comprit tout ce qu’il y avait de chimérique dans l’idée de la
possession, et l’un des chapitres de ses Ennéades, dirigé contre
les gnostiques, a pour but de les réfuter. Il n’est pas inutile de rap¬
peler ici ses paroles, elles achèveront de mettre en lumière la ma¬
nière dont les anciens se représentaient l’introduction des démons
dans le corps de l’homme. — Ils se glorifient encore, écrit le phi¬
losophe néo-platonicien, de chasser les maladies. Si c’était par la
tempérance, par une vie bien réglée, comme les sages, ils auraient
une prétention raisonnable ; mais il affirment que les maladies sont
des démons, qu’ils peuvent les chasser par leurs paroles, et ils s’en
vantent, afin de passer pour des hommes vénérables auprès du vul¬
gaire, toujours porté à admirer la puissance de la magie. Ils ne sau¬
raient persuader à des hommes raisonnables que nos maladies n’ont
pas de causes appréciables, comme la fatigue, la plénitude, la va¬
cuité, la corruption, en un mot, une altération qui a un principe
intérieur ou extérieur. On le voit par la nature même des remèdes.
Souvent on chasse la maladie en dégageant les intestins ou en don¬
nant une potion ; souvent aussi on a recours à la diète et à une
saignée. Est-ce parce que le démon a faim ou parce que la potion le
fait dépérir'? Quand une personne est guérie immédiatement, le
démon reste ou sort. S’il reste, comment sa présence n’empêche-
t-elle pas la guérison? S’il sort, pourquoi ? Que lui est-il arrivé ?
Est-ce qu’il était nourri par la maladie ? En ce cas, la maladie était
autre chose que le démon. S’il entre sans qu’il y ait de cause de
40 HISTOIRE DE LA. MÉDECINE
maladie, pourquoi celui dans le corps duquel il pénètre n’est-il pas
toujours malade ? S’il entre dans un corps quand il y a déjà une
cause naturelle de maladie, en quoi contribue- t-il à cette maladie ?
Cette cause suffit pour produire la fièvre. Il est ridicule d'admettre
que la maladie ait une cause, et que, dès que cette cause agit, il y
ait un démon tout prêt à venir la seconder. » (A. Maury, Magie ,
p. 271.)
La doctrine de la possession avait également cours en Egypte, et
parmi beaucoup de preuves, on peut citer celle que fournit une
thèse égyptienne de la bibliothèque impériale de Paris, relative à
une princesse vivant au xme siècle avant Jésus-Christ, et guérie de
sa possession par l’opération du dieu Khons :
« Le pharaon Rhamsès Méri-Amoun [s’était transporté jusque
dans la Mésopotamie pour recevoir les tributs des princes soumis à
son empire. Parmi eux, se trouvait le chef de Bakhtan ; celui-ci
profita de la circonstance pour présenter sa fille au pharaon. Sa
beauté attira les regards du monarque, qui la choisit pour épouse,
et la ramena en Égypte, où elle reçut le nom de Néférou-Ra, c’est-
à-dire beauté du soleil. Cette princesse avait une jeune sœur, Bint-
Reschit, qui était atteinte d’un mal terrible. Le chef de Bakhtan
envoya consulter surTétat de la pauvre enfant ces médecins égyp¬
tiens dont l’antiquité a vanté la science profonde. Le pharaon,
auquel le prince d’Asie avait adressé un messager, choisit un membre
du collège sacré, qui consentit à aller au pays de Bakhtan. C’était
Thot-Em-Hévi ; il trouva Bint-Reschit obsédée par un esprit.
« Le déliré était si persistant, que ses efforts furent vains pour
expulser le démon. Le chef de Bakhtan eut alors la pensée de re¬
courir à quelque divinité. Il dépêcha un nouveau message à son
royal gendre pour connaître le dieu à implorer.
« Rhamsès consulta le dieu Khons, surnommé dieu tranquille
dans sa perfection; il le supplia de tourner sa face vers Khons, le
conseiller de Thèbes, le grand dieu qui chasse les rebelles, afin de
lui communiquer sa vertu divine, et pour qu’il pût guérir la fille du
prince de Bakhtan. »
Sans doute qu’il est ici question d’une image du même dieu
Khons, adoré à Thèbes sous un attribut particulier, et qui, invoqué
comme un pur esprit, recevait le nom de tranquille dans sa per¬
fection, car la prière du pharaon ayant été exaucée, le texte égyptien
nous dit que Khons communiqua par quatre fois sa vertu divine à
l’idole révérée de Thèbes, laquelle fut envoyée en grande pompe au
pays de Bakhtan, et placée dans une de ces chapelles portatives usi¬
tées en Égypte, et que les Grecs appelaient naos, suivie de barques
MYSTICISME MÉDICAL ET THÉURGIE
41
sacrées portatives ou baris , et d’une nombreuse escorte. « Le chef
de Bakhtan se prosterna respectueusement à l'arrivée de l’idole, en
l’invoquant; elle fut portée à la demeure de Bint-Reschit, qui se
trouva aussitôt guérie, et par reconnaissance, son père fit célébrer
en l’honneur du dieu de Thèbes une fête solennelle, sur le conseil
même de l’esprit dont la princesse était possédée, car le démon
s’avoua lui-même vaincu. On fit, pour l’apaiser, une riche offrande
à l’esprit, sur l’ordre du prophète qu’inspirait le dieu. Khons or¬
donna au démon de partir et d’aller où il voudrait. Saisi d'une vive
dévotion pour une divinité puissante, le chef de Bakhtan retint près
de quatre années l’idole bienfaisante.
» Mais, sur l’avis d’un songe dans lequel il avait vu Khons sortir
de son naos sous la figure d’un épervier d’or, et s’élever au ciel
dans la direction de l’Égypte, il consentit qu’on la ramenât dans sa
patrie. La précieuse idole fut renvoyée à Thèbes, dans son temple,
avec une nombreuse escorte et accompagnée de riches présents. »
(1. Maury, Magie, p. 274.)
Les Assyriens et les Perses partageaient les mêmes idées. A Cey-
lan, au Tibet, en Chine, il en était de même, et ces idées sont
encore aujourd’hui en faveur.
Il y a peu de peuples, écrit le missionnaire Hue ( Voyage au
Tibet , t. II, p. 140); qui soient plus crédules que les Chinois en
matière de revenants et d’exorcismes. La moindre altération de la
santé, le plus simple mal de tête, sont regardés comme un effet de
l’influence démoniaque. C’est chez eux que les Tao-ssé (Stanislas
Julien, Recompenses et peines) prétendent avoir le don de chasser
les Tchoug-snée du corps des personnes possédées.
Partout, chez tous les peuples sauvages ou peu civilisés, chez les
Mongols, les Samoyèdes, les Kirghises, les Ttehouvaches, les tribus
indiennes de l’Amérique, les Patagons ; en Océanie, en Australie, à
la Caroline; chez les peuples noirs d’Éthiopie et d’Abyssinie, chez
les musulmans et les Arabes, a existé ou existe encore la même su¬
perstition (A. Maury, De la Magie, p. 277). Partout aussi ce sont
les prières, les exorcismes, les incantations, les fumigalijns, les
amulettes, les corrections, la musique, etc., qui sont mis en œuvre
pour guérir les démoniaques.
DISPARITION DF. LA POSSESSION.
Au milieu de cette superstition prolongée qui attribue toutes les
maladies nerveuses et mentales à l’obsession démoniaque, on voit
çà et là quelques médecins lutter de tout leur pouvoir contre eeüe
idée, imitant en cela l’exemple d’Hippocrate. Ainsi, pour faire éva-
42
HISTOIRE DE Là MÉDECINE
cuer les démons qui agitent les malades, ditCelse (lib. III, c. xviii),
il faut les mettre au pain et à l’eau, et leur donner des coups de
bâton.
Au ive siècle, Posidonius niait la réalité de la possession, et di¬
sait qu’il n’y a pas de démons qui tourmentent les hommes, mais
que les démoniaques sont simplement des malades (Philastorge,
Histoire ecclésiastique , VIII, x).
Plus tard les Pères de l’Église se joignent aux médecins , et
déclarent que la possession n’est qu’une maladie naturelle. lais,
malgré ce secours, les vieilles croyances démonologiques triom¬
phaient des suggestions éclairées de la philosophie et de la méde¬
cine. On commença à admettre, avec P. Zacchias, médecin du pape
Innocent X, que les possédés étaient des mélancoliques dont la
maladie attirait le démon, et auquel elle servait d’instrument, mais
que dans beaucoup de cas, des gens extravagants, des femmes mal
réglées qu’on tenait pour possédées, n’avaient aucune communica¬
tion avec l’esprit malin.
Cette opinion mixte et intermédiaire a longtemps régné. Ce fut
celle de Sennert, de Frédéric Hoffmann au xvne siècle, mais elle fut
vivement combattue par un grand nombre de médecins.
Guainerius de Pavie, en 1440, niait déjà toute espèce de posses¬
sion (Friedreich, op. cït., p- 103), et plus tard Poponat affirmait
que puisque des purgations ou un autre traitement médical faisait
cesser la possession, il n’y avait pas d’influence du démon, et que
les phénomènes démoniaques devaient être simplement des ma¬
ladies (De incantatione, p. 155, Basil., 1556). Ce fut l’opinion
de Montaigne, de Charron, de Cyrano de Bergerac, de Bonet, de
Riolan, qui manifesta son opinion à l’occasion du procès d’Urbain
Grandier.
En lisant les ouvrages de Salomon Semler (Commentatio de de-
moniacis quorum in Novo Testamento fit mentio, Halx, 1770-
1779, in-4°), de Gruner, de Farmer, de Lindinger (Médecine des
Hébreux ), de Domb ( Theologumence , Heidelberg, 1806, p. 333),.
on voit le point de départ de la réforme introduite dans les doctrines
de la possession, doctrines qui furent adoptées par les théologiens.
Ainsi l’abbé Bergier (Dictionnaire de théologie), au mot Esprit,
déclare que le nom d ’ esprit mauvais a été donné dans l’Écriture
à des maladies simplement inconnues et regardées comme incu¬
rables.
Un trappiste, le père Debreyne, à la fois médecin et théologien,
pense de même (Essais de théologie morale , chap. iv, p. 356); et
faisant ses réserves sur les possessions rapportées dans l’Ancien
MYSTICISME MÉDICAL ET THÉURGIE 43:-
Testament qui sont articles de foi, il déclare que les autres pos¬
sédés ne sont que des malades ou des charlatans.
CHAPITRE III
DTI MYSTICISME ET DE LA THÉURGIE DANS LEURS RAPPORTS
avec l’étiologie et la thérapeutique
Si, par l’apparition d’une maladie interne ou à l’occasion d’ une-
épidémie, chacun, lorsque régnait le mysticisme médical, se croyait
puni par les divinités outragées, ou sous le coup d’une attaque des¬
génies du mal, démons ou esprits infernaux, on essayait de recou¬
vrer la santé en se rendant les dieux favorables par des prières, des
offrandes, des sacrifices, etc Mais il arriva que ces prières ne fu¬
rent pas entendues des dieux, ce qui donna l’idée de les faire im¬
plorer par les hommes renommés parleur sagesse et leurs vertus.
Ceux-ci formèrent des adeptes, et devinrent ainsi les intermédiaires
entre la Divinité et les hommes ; ils s’attribuèrent, en outre, la mis¬
sion d’expliquer les songes.
Malade, victime de la colère des dieux ou des esprits infernaux,
l’homme croyait que le rêve cachait un avertissement ou une me¬
nace pour l’avenir, et, soit qu’il ait eu naturellement son rêve ou
que les prêtres l’eussent provoqué par des narcotiques, il attendait
des ministres des dieux l’oracle qui devait le guérir ou le condamner
à d’éternelles souffrances.
Chez tous les peuples primitifs, les songes ont été considérés^
comme des symptômes, et e’est de la théurgie ancienne que l’idée-
a passé en médecine, sans y rester, car la science moderne n’ajoute
plus qu’une très-médiocre importance à ce phénomène.
| Ier. — DES SONGES.
Toute l’antiquité, dit M. Renouard ( Histoire 4e la médecine,.
1. 1, p. 90), a eu foi dans les songes, et chacun pensait que la Divi¬
nité usait de ce moyen pour se mettre en rapport avec les mortels.
Les prêtres y croyaient comme les philosophes ou comme les esprits
les plus vulgaires, et ils voyaient là, outre la manifestation des vo¬
lontés du ciel, des indications qu’ils ont exagérées, mais qui ont
une certaine importance.
Le livre des songes qui se trouve dans la collection hippocratique,
sans être d’Hippocrate, en est la preuve.
On pensait alors que, pendant le sommeil, l’âme, n’étant point
44 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
distraite par les besoins du corps, qui partage son activité, pouvait
avoir une pénétration plus grande, qu’elle voyait les choses de l’état
physiologique et pathologique, qu’elle entendait celles qui sont du
ressort de l’ouïe, qu’elle touchait, marchait, s’affligeait et s’irritait.
De là l’idée d’ajouter foi aux songes, le soin de les expliquer, pour
reconnaître ceux que les dieux envoient pour annoncer d’avance les
biens et les maux dont sont menacés les villes et les particuliers;
de là, enfin, la nécessité de recourir à la prière, aux sacrifices ou
au régime, pour se défendre et échapper au danger en implorant la
clémence du ciel.
C’est ainsi qu’on étudiait les rêves naturels ; ou bien on les faisait
naître par des impressions provoquées dans la veille, par les lieux,
les sensations, les vapeurs, substances et pommades narcotiques.
C’était souvent dans des grottes ténébreuses, des antres profonds
remplis de vapeurs d’acide carbonique, d’hydrogène sulfuré, que
l’on allait consulter les oracles. On y ajoutait l’influence d’un jeûne
prolongé. Tout cela constituait ce qu’on appelait Y incubation.
Les malades avaient des visions représentant les divinités médi¬
cales, preuve évidente de la divinité des oracles, corroborée par les
guérisons miraculeuses qu’on y voyait se réaliser. De là les pèleri¬
nages aux temples d’Esculape, d’Isis, de Sérapis, qui se montraient
quelquefois en songe à leurs adorateurs. On venait dormir dans le
temple pour voir en songe le dieu qui devait vous guérir. « Ceux
qui vont consulter en songe la déesse Isis, dit Diodore de Sicile
(I, 25), recouvrent la santé contre toute attente. »
Plusieurs, dont la guérison était regardée par les médecins comme
désespérée, à cause de la difficulté du traitement de la maladie, ont
été sauvés de la sorte; et d’aufres qui étaient privés tout à fait de
l’usage de la vue ou de quelque autre partie du corps, en se réfu¬
giant, pour ainsi dire, dans les bras de la déesse, furent rendus à
la jouissance de leurs facultés. (A. Mauiy, p. 237). Des inscriptions
font foi de ces guérisons, et l’on en retrouve de pareilles en l’hon¬
neur d’Esculape et de Sérapis.
En Égypte, en Grèce, partout se faisait l’incubation, et l’on allait
à d’immenses distances implorer les faveurs des dieux, soit de ceux
que je viens de citer, soit des dieux Sotères, soit de la déesse Ino à
Thalames, ou Demithée dans la Chersonèse.
En arrivant au temps d’Hippocrate, on peut voir, par le passage
suivant, extrait de la collection hippocratique, toute l’importance
qu’on ajoutait aux songes à cette époque :
« Voir les morts purs et vêtus de blanc est favorable, ainsi que
recevoir d’eux quelque chose de pur; car cela dénote la santé du
MYSTICISME MÉDICAL ET THÉURGIE 45
corps et la salubrité de ce qui y est introduit. Eu effet, c’est des
morts que viennent les nourritures, les croissances et les se¬
mences -, or, que cela entre pur dans le corps, c’est une idée de santé.
» Voir le contraire, c’est-à-dire les morts nus ou vêtus de noir,
ou non purs, ou recevant quelque chose, ou emportant quelque
chose de la maison, est défavorable ; car c’est annonce de maladie :
ce qui entre impur dans le corps est nuisible. Il faut déterger par
les courses au cerceau et les promenades, par le vomissement, et, à
la suite, par une nourriture molle et légère qu’on accroîtra graduel¬
lement.
» Voir dans le sommeil des corps.de forme étrange et être saisi
de frayeur, indique une plénitude d’aliments inaccoutumés, une
sécrétion, un flux bilieux et une maladie dangereuse. Dans ce cas
on vomira, après quoi on suivra une progression graduelle pendant
cinq jours par des aliments aussi légers que possible, qui ne seront
ni abondants, ni âcres, ni desséchants,' ni échauffants; quant aux
exercices, on usera surtout des exercices naturels, si ce n’est des
promenades après le dîner. On prendra des bains chauds ; on se
reposera; on se gardera du soleil et du froid. Si pendant le som¬
meil on croit prendre la nourriture ou la boisson habituelle, cela
dénote le besoin d’aliments et l’appétit de l’âme : des viandes dont
on rêve les plus fortes indiquent l’excès de besoin; des viandes
plus faibles, indiquent un besoin moindre. Manger en rêve est bon
comme manger en réalité. Il ne convient donc pas de diminuer
les aliments ; car ce signe témoigne qu’il y a grand besoin de
nourriture. La signification est la même quand on s’imagine, en
dormant, manger des pains où entrent du fromage et du miel. Boire
de l’eau limpide est bon signe; tout le reste est nuisible. Tous les
objets habituels que l’on croit voir indiquent le désir de l’âme. Tout
ce que l’on fait effrayé indique l’arrêt du sang par la sécheresse; il
convient alors de refroidir et d’humecter le corps.
» Toutes les fois, que l’on se bat, que Ton est piqué ou enchaîné
par un autre, cela indique qu’il s’est fait dans le corps une sécrétion
contrariant le mouvement circulatoire; il convient de vomir, d’atté¬
nuer et de se promener/ d’user d’aliments légers, de vomir, et
après le vomissement de se nourrir par progression, pendant cinq
jours. S’égarer ou monter péniblement a la même signification.
Passages de rivières, hoplites, ennemis, monstres à forme étrange,
tout cela indique maladie ou délire. Il convient d’user d’aliments
légers, mous, en petite quantité, de vomir, et après d’accroître
doucement la nourriture pendant cinq jours. Exercices naturels et
beaucoup, si ce n’est après le dîner; bains chauds; repas; se gar-
46
HISTOIRE DE LA- MÉDECINE
der du froid, du soleil . En suivant les indications que j’ai tracéesi,
on demeurera en santé pendant sa vie. Et par moi a été découvert
le régime autant qu’un homme peut découvrir avec l’aide des dieux. »
(Hippocrate, Du régime, livre IV, ou Des songes , traduction de
Littré,, t. VI, p. 661.)
Tout ce livre des songes repose sur l’idée que le rêve est l’indice
de la bienveillance ou de la menace des dieux, qui donnent la* santé
ou la maladie, et si ce n’est plus la pensée des médecins, c’est, en¬
core, à peu de chose près, celle d’un grand nombre de personnes
de notre temps. Dans l’envoi des rêves, Dieu est remplacé par là
providence, le destin ou le hasard. Mais c’est toujours un phéno¬
mène réputé surnaturel dans lequel on cherche à trouver une signi¬
fication.
Quand on avait, par l’incubation dans un temple (ce qui est de
nos jours remplacé par des pèlerinages ou par les neuvaines) et par
la prière accompagnée d’offrandes, interrogé les dieux par l’inter¬
médiaire des prêtres et cherché à se les rendre favorables, il n’y
avait plus qu’à attendre la voix de l’oracle.
Des pénitences, des sacrifices et des offrandes, accompagnés de
prescriptions hygiéniques et médicamenteuses,, étaient ordonnés aux
malades, et quelques-uns se trouvaient guéris. Plus tard, la sorcel¬
lerie, la superstition et le charlatanisme aidant, vinrent les phil¬
tres, les charmes, les amulettes, les talismans, les arcanes, les eaux
minérales, la musique, les attouchements, les corrections corpo¬
relles, etc. Alors, ce furent des grimoires, des paroles magiques,
-des exorcismes, la torture et le bûcher.
Quand, ainsi que cela s’observe souvent, T épilepsie ou la folie ve¬
nait à se transmettre par imitation, par une sorte de contagion mo¬
rale, on supposait que le démon passait du corps des possédés dans
celui des nouveaux malades. C’est de la sorte qu’on tenta de guérir
le malheureux roi Charles VI, tenu pour possédé.
Juvénal des Ursins nous apprend qu’un prêtre, nommé Yves Gi-
lemme, et trois autres personnes, accomplirent de vains efforts pour
faire passer le démon dont était tourmenté le monarque dans le
corps de douze hommes qu’on avait cru devoir enchaîner, par me¬
sure de précaution. N’ayant pu y réussir, les exorcistes alléguèrent
pour excuse que ces hommes s’étaient couverts du signe de la croix.
D’autres moyens n’eurent pas plus d’effet, et chacun sait qu’on en
fut réduit à user pour Charles VI d’un remède moins chrétien, celui
d’Odétte de Champdivers (A. Maury).
Il ÿ eut aussi des saints qui' avaient la vertu de guérir la posses¬
sion. On institua des pèlerinages en leur honneur, et là l’acte de
MYSTICISME MÉDICAL ET THÉURGIE 47
foi était associé à des pratiques médicales, telles que le jeûne et les
purgations. On y entendait de la musique d’église. Ce moyen était
ce qu’on recherchait au pèlerinage de saint Guy pour obtenir la gué¬
rison de la chorée.
La rage était guérie par l’attouchement de l’étole de saint Hu¬
bert, aidée d’une forte cautérisation.
Des immersions froides étaient ordonnées aux pèlerins atteints
•d’aliénation mentale et de folie.
Enfin, de nos jours, dans l’homoeopathie, ce sont des vertus mi¬
raculeuses de la matière, et son énergie en raison inverse de sa
quantité, c’est-à-dire de véritables propriétés occultes, qui sont
■considérées par quelques mystiques comme devant guérir toutes les
maladies.
Ce n’est pas assez d’avoir fait connaître toutes les pratiques de la
théurgie, de la démonomanie et du mysticisme médical, depuis les
temps les plus reculés de l’histoire jusqu’au temps où nous vivons.
Leur persistance est un fait qui ne saurait exister sans cause, et
dès qu’on y réfléchit, on voit qu’il y a ici un élément moral à décou¬
vrir, dont l’existence explique pourquoi les doctrines théurgiques et
les causes occultes ont pris une si profonde racine dans la pensée
de l’homme, pourquoi elles trouvent et trouveront toujours de nom¬
breux disciples.
Dans cet assemblage de choses sacrées et profanes, respectables
•ou ridicules, innocentes ou cruelles, honorables ou deshonnêtes,
dont le tab’eau constitue en quelque sorte l’histoire du merveilleux
et du surnaturel en médecine, l’esprit humain trouve une leçon dont
il doit savoir tirer parti.
Pour mon compte, je me reprocherais de passer sous silence cet
enseignement de l’histoire, et je veux m’en servir pour démontrer
les rapports de ce mysticisme avec la civilisation, avec la politique,
avec les croyances religieuses, et plus encore, avec ces facultés per¬
sonnelles de l’homme qu’on appelle la religiosité et l’imagination.
Je l’ai déjà dit, la magie des Chaldéens et des Égyptiens, la
théurgie de la Grèce et de Rome, la théurgie chrétienne, la démo¬
nomanie et la sorcellerie du moyen âge, les puissances occultes du
magnétisme, le somnambulisme médical, l’homceopathie, le spiri¬
tisme moderne, etc., représentent, avec le polythéisme antique, le
christianisme devenu superstitieux, et la physique moderne, l'in¬
fluence multiple de la théocratie, de la superstition païenne, du
mysticisme scientifique, de l’ignorance populaire et de la science.
Mais la théocratie n’est possible, et le mysticisme religieux ou
profane ne peuvent exister que par suite de cette disposition innée
48 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
qu’on appelle l 'imagination, et qui, en tous lieux, chez tous les
peuples, est partout la source des créations poétiques. La forme et
l’objet du merveilleux varient, mais non le merveilleux ; et, en mé¬
decine, si la théocratie favorise le développement de la théurgie et
de la démonomanie, le merveilleux se retrouve sous forme de sor¬
cellerie, de magie ou de magnétisme, dans les gouvernements li¬
bres de quelques républiques. Il existe même chez ceux qui, en
dehors des influences religieuses ou sceptiques, n’en croient pas
moins aux esprits et aux propriétés occultes de la matière, ainsi
qu'à leur influence sur la santé.
A côté des premiers mages et des prêtres médecins, il y a le
magicien, l’oracle. Je sorcier, le devin, le somnambule, le magnéti¬
seur, avec cette différence que la foi pure et désintéressée des pre¬
miers disparaît chez les autres, et est remplacée par le plus avide et
le plus effronté charlatanisme. Partout c’est l’imagination et l’amour
du merveilleux qui font les frais du culte et qui servent de base à la
doctrine : sans elle, point de prosélytisme, point d’adeptes et point
de succès ; par elle, au contraire, des fervents sectaires et des mi¬
racles pour entraîner la conviction des incrédules.
Qu’est-ce donc que l’imagination ? Quels sont ses rapports avec la
religiosité innée de l’homme ? Comment peut-elle servir de base à
certaines pratiques médicales ? Quelle est donc son influence sur la
santé et la guérison des maladies? Je vais le dire, et c’est là l’ensei¬
gnement que fournit au médecin l’histoire de la théurgie et du mys¬
ticisme médical.
§ II. — DE L’IMAGINATION .
L’imagination (de imago , image) est cette admirable faculté de
l’esprit humain en vertu de laquelle l’homme découvre dans sa
\ pensée dès images particulières étrangères aux sensations pré¬
sentes.
L’animal raisonne, l’homme seul peut imaginer. Ce sont, chez les
uns, des images coordonnées, réelles, comme elles le sont dans la
nature ; chez les autres, des images abstraites ; ailleurs, enfin, des
images bizarres et sans ordre, comme dans le délire et dans les
songes. Mais partout c’est une réminiscence ou une création de
l’esprit. Chose singulière, c’est par. cette faculté que se révèlent à
la fois le génie et la folie. Par elle, se soutient l’espérance, cette
grande consolation des malheureux ; et sans elle, on peut dire sans
rien exagérer, la vie n’est que la plus amère des déceptions. C’est
elle qui dirige les premières pensées de l’enfant dans ses jeux, qui
MYSTICISME MÉDICAL ET THÉURGIE 49
crée les plus nobles passions de l’homme, et qui, en même temps
qu’elle lui ouvre la porte des maladies, lui fournit aussi le plus sur¬
prenant des moyens de guérison.
L’imagination, qui varie avec l’âge, est très-vive dans l’enfance.
C’est à ce point que les anciens Grecs supposaient que les regards
d’une personne étrangère avaient le funeste pouvoir de faire maigrir
et dépérir les enfants à la mamelle, et qu’ils soustrayaient ceux-ci à
Y œil de V envie et à l’haleine des personnes qu’ils supposaient ca¬
pables de les infecter. Ils essayaient même de prévenir ces dangers
en mettant au cou des enfants une balle d’or ou d’argent pourat-
tirer les regards et les détourner de la figure. (Virez, Imagination,
p. 24. Dictionnaire des sciences médicales.)
Sa vivacité est différente selon le sexe, selon le climat et selon le
régime. Tout le monde sait que dans les pays de l’Orient, où règne
une température élevée, où la nourriture est peu abondante et où
le jeûne est facile, l’imagination s’exalte au plus haut degré, favorise
les extases poétiques et engendre ces illusions sensoriales dont l’his¬
toire nous conserve le souvenir.
L’imagination a un pouvoir immense, non-seulement sur la con¬
servation de la santé, mais encore sur l’apparition des maladies
et sur leur guérison. Charron Ta dit (De la sagesse, XVIII) : « L’i¬
magination est une puissante chose... Ses effets sont merveilleux et
étranges...; elle fait perdre le sens, la cognoissance, le jugement,
fait devenir fol et insensé..., fait deviner les choses secrètes et à
venir, et cause les enthousiasmes, les prédictions et merveilleuses
intentions, et ravit en extase, réellement tue et fait mourir. Bref,
c’est d’elle que viennent la plupart des choses que le vulgaire ap¬
pelle miracles, visions , enchantements. Ce n’est pas le diable, ni
l’esprit, comme il le pense, mais c’est l’effet de l’imagination, ou de
celle de l’agent qui fait de telles choses, ou du patient et spectateur
qui peut voir ce qu’il ne voit pas. »
On sait, en effet, que la frayeur des épidémies dispose tout parti¬
culièrement à l’apparition du mal ceux qui en redoutent vivement
les atteintes, et que les médecins ne traversent si impunément les
coiitagions que parce qu’ils n’en ont pas peur. L’appréhension d’une
maladie la fait quelquefois apparaître par suite des effets de la con¬
centration de la pensée sur l’organe qu’on suppose malade et qui
ne Test pas encore.
De cette disposition d’esprit résulte, dans cet organe, un afflux
de sang suivi de la maladie analogue ou semblable à celle qu’on
redoutait. C’est ainsi que les étudiants en médecine, qui craignent
une maladie de cœur ou une carie vertébrale, ont des palpitations
BOUCHUT.
50 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
fort incommodes ou un notable affaiblissement des membres infé¬
rieurs, avec des fourmillements paraplégiques.
On cite le fait d’un Esquimau qui, ayant perdu sa femme, éprouva
un si ferme désir d’allaiter son enfant, que du lait se forma dans ses
mamelles et qu’il essaya de nourrir au sein {Revue Britannique ,
¥ série, t. XVI, p. 52). Ce fait, qu’il ne faut accepter qu’avec ré¬
serve, a été réellement observé chez la femme encore vierge. Il a
été plusieurs fois constaté chez les jeunes filles qui ont essayé de se
substituer à une mère qui venait de mourir. En donnant leur sein
vide, la succion de l’enfant y faisait venir du lait.
Le mysticisme religieux produit des phénomènes analogues, sinon
semblables, et parmi eux, les plus étranges sont ceux qui sont
connus sous le nom.de stigmatisations .
L’exemple le plus frappant est celui de saint François d’Assise.
ce Ce religieux était arrivé à la fin de sa carrière, après avoir vu
réussir tous ses projets. Il avait obtenu du pape Ilonorius III la con¬
firmation de l’ordre fondé par lui, pour les deux sexes; il avait
inauguré une règle nouvelle, qui était regardée comme la concep¬
tion la plus parfaite qu’on eût jamais eue de la vie monastique. Sa¬
tisfait d’une tâche si glorieuse, il s’était démis du généralat entre
les mains de Pierre de Catane, pour ne plus songer qu’à son salut.
Il se retira, en conséquence, dans une solitude de l’Apennin, entre
l’Arno et le Tibre, non loin de Camaldoli et de Vallombrosa, et fixa
sa retraite sur une montagne appelée l’Alverne, que lui avait aban¬
donnée le propriétaire, un seigneur du pays, nommé Orlando Ca-
taneo : là, dégagé de tous les devoirs et de toutes les préoccupa¬
tions de la vie pratique, il se livrait sans mesure aux rigueurs de
l’ascétisme le plus sévère et méditait incessamment en Dieu.
Des extases s’emparaient de temps à autre de son esprit, et le
rendaient de plus en plus indifférent?'' aux objets de la terre. Les
macérations, les abstinences se succédaient chez lui sans relâche.
Parmi les carêmes surérogatoires qu’il s’était imposés, se trou¬
vaient les quarante jours qui séparent la fête -de l’Assomption de
celle de saint Michel. Exténué par le jeûne et s’abîmant une fois
dans les élans de la prière la plus ardente, il crut entendre Dteu
qui lui ordonnait d’ouvrir l’Évangile, afin que ses yeux pussent y
lire ce- qui serait le plus agréable à son créateur. Frappé de cet
avertissement divin, saint François remèrcia Dieu dans une nouvelle
prière qui dépassait encore en ferveur celles auxquelles il se livrait
depuis le commencement de ce carême. « Ouvre-moi le livre sacré »,
dit-il au frère Léon, qui l’avait suivi dans sa retraite. Trois fois
cette épreuve fut faite, et trois fois le volume s’ouvrit à la passion
MYSTICISME MÉDICAL LT THÉURGIE 51
de Jésus- Christ. Le saint crut reconnaître là un ordre de pousse*
son imitation de la vie du Sauveur plus loin qu’il ne l'avait encore
fait. Sans doute, il avait imposé silence à la chair, par la mortifica¬
tion, et crucifié son esprit et ses désirs, mais il n’avait point encore
soumis son corps ad supplice de la passion, et c’était le supplice que
Dieu lui prescrivait en lui montrant du doigt le récit de l’Évangile.
Après cette épreuve, le solitaire n’eut plus qu’une pensée : le
crucifiement de son divin Maître. Il en passa et repassa en esprit les
douloureuses phases, exaltant davantage son imagination à chaque
raison. En même temps qu’il exténuait son corps par un jeûne
prolongé, il travailla à. évoquer en lui le tableau émouvant du Sau¬
veur sur la croix.
Dans ses visions, il était tellement absorbé par la contemplation
du Dieu souffrant, qu’il perdait conscience de lui-même, et se trou¬
vait transporté dans un monde surhumain. Le jour de l’Exaltation
de la croix, se livrant plus encore que de coutume, en raison de la
solennité, à une de ces contemplations extatiques, il crut voir un sé¬
raphin ayant six ailes ardentes et lumineuses descendre rapidement
de la voûte des deux et s’approcher de lui. L’esprit évangélique
soutenait entre ses ailes la figure d’un homme, les pieds et les
mains attachés à une croix. Lorsque le saint assistait à ce spectacle
miraculeux avec une onction et un étonnement profonds, la vision
s’évanouissait tout à coup. Mais le pieux anachorète en avait ressenti
un contre-coup étrange, et toute son économie était demeurée pro¬
fondément troublée. Il éprouva surtout aux pieds et aux mains des
sensations douloureuses qui firent bientôt place à des ulcérations, à
des espèces de plaies qu’il considéra comme les stigmates de la pas¬
sion du Christ.
Ce miracle eut un immense retentissement. Rien n’était plus fait
pour frapper des imaginations avides du merveilleux, et fortifier la
vénération profonde que ce saint personnage excitait par ses tra¬
vaux et ses vertus. Le pape proclama les stigmates de saint François
un don miraculeux de la grâce, et les chrétiens tinrent le prodige
pour une démonstration péremptoire du mystère de la Rédemption,
à raison surtout de cette circonstance que les stigmates avaient été
imprimés au saint jour de l’Exaltation de la croix.
L’allégresse que causa le miracle fut surtout grande chez les
franciscains. C’était le triomphe de leur ordre ; ce prodige donnait
une preuve éclatante de l’amour infini de Jésus-Christ pour leur
fondateur, puisqu’il l’avait choisi pour offrir sur la terre une image
visible de sa divinité. Il y eut donc désormais pour les religieux
mendiants deux passions, celle de Jésus-Christ et celle de sain
52 HISTOIRE DE IA MÉDECINE
François. On vit un gardien des cordeliers de Reims, le père Lan-
franc, faire inscrire au fronton de son couvent : Deo homini et
beato Francisco , utrique crucifixo : « A l’Homme-Dieu et à saint
François, tous deux crucifiés. » (Maury, Magie, p. 349.)
D’autres moines, Philippe d’Acqueria, Benoît de Reggio, Charles
de Saeta; Dodo, de l’ordre des Prémontrés; Angèle del Paz, de
Perpignan; Nicolas de Ravenne, sainte Catherine de Sienne, etc.,
eurent le même avantage, et rêvant sans cesse aux souffrances de la
passion, en virent les stigmates se montrer sur leurs corps. Une fois
répandue, la nouvelle de ces stigmatisations en fit paraître d’autres
dans les cloîtres du xve siècle. Mais des variations se produisirent.
Sainte Catherine de Raconisio et quelques autres eurent sur le front
les stigmates de la couronne d’épines. D’autres éprouvèrent les dou¬
leurs de la flagellation et en conservèrent lès marques, complétant
ainsi dans leurs extases toutes les douloureuses circonstances de la
passion. Ce fut une véritable épidémie, et pendant près d’un siècle
on ne parlait que de semblables miracles. Rs se reproduisirent jus¬
qu’au siècle dernier.
Des phénomènes semblables à ceux de la stigmatisation ont été
obtenus en d’autres circonstances. Ainsi on a vu desindividus s’ima¬
giner en rêves recevoir des blessures, des coups, être frappés de
maladies, et avoir au réveil, ou quelques jours après, les stigmates
de ces contusions sur les parties qu’ils supposaient atteintes, ou les
symptômes de la maladie rêvée. L’histoire nous apprend que les so¬
litaires de la Thébaïde et quelques visionnaires faisaient voir sur
leur peau les marques rougeâtres laissées par le fouet du démon ou
de l’ange qui les avait châtiés. On sait aussi que les malades lutinés
dans le sommeil par le succube montrent sur le corps des taches
violacées que les auteurs de démonologie ont appelées sugilla-
tiones, stigmates qui, dans les procès de sorcellerie, servaient à
établir le fait de la pression démoniaque.
Burdach dit qu’on a vu une tache bleue sur le corps d’un homme
qui venait de rêver avoir reçu une contusion.
Le docteur Marmisse, de Bordeaux, rapportait, dans Y Union mé¬
dicale de 1862, le fait curieux que voici : Une dame, souffrante
déjà depuis quelque temps, eut besoin d’être saignée. Sa femme de
chambre, qui lui était très-attacliée et qui la soignait très-assidû¬
ment, assista à cette petite opération; elle en ressentit une émotion-
si profonde, qu’au moment où le praticien enfonçait sa lancette dans
le bras de la malade, la servante éprouva au pli du coude le senti¬
ment d’une piqûre, et vit, peu de temps après, apparaître une petite
plaie dans cet endroit.
MYSTICISME MÉDICAL ET TBÉURGIE 53
Le docteur Elüotson a recueilli un assez grand nombre de faits,
dans lesquels l’attention concentrée sur une partie du corps y a
fait naître de la douleur. Ainsi, les hystériques, dont les fonctions
périodiques sont supprimées, ont souvent des hémorrhagies par les
divers organes sur lesquels elles portent leur attention.
Un travail matériel dans l’économie peut donc s’opérer sous l’in¬
fluence des préoccupations de l’âme, et, selon, le degré de cette
influence, la chair en garde les traces apparentes. Ces faits sont de
la plus haute importance, et ils justifient parfaitement la croyance
populaire sur le rapport des préoccupations de la femme enceinte
et des taches qui se produisent quelquefois sur le corps de l’enfant.
Si la pensée agit sur la matière, elle agit encore plus sur la sen¬
sation ; de là les hallucinations de la vue, de l’ouïe, de l’odorat des
extatiques dans leurs rapports avec Dieu, les sensations du toucher
qui leur fait croire qu’elles sont enlevées de terre, et les ravisse¬
ments qu’elles éprouvent de leur commerce avec Jésus-Christ. Cette
influence de l’imagination sur la vitalité des organes, sur leurs fonc¬
tions et sur les sensations, est telle, qu’on a vu le trouble de cette
faculté être suivi d’une mort immédiate. En voici un exemple.
En 1784, dans un rapport de Bailly sur le magnétisme, ce philo¬
sophe attribue les crises nerveuses magnétiques à l’imagination. A
ce sujet, il rapporte l’anedocte suivante. En 1750, à Copenhague,
voulant éprouver les effets de l’imagination sur le corps, quelques
médecins obtinrent qu’un criminel, condamné au supplice de la
roue, périrait par un moyen plus doux, tel que l’hémorrhagie. Après
l’avoir Conduit, les yeux bandés, dans la pièce où il devait mourir,
on piqua le patient aux bras et aux jambes et l’on simula un bruit
d’écoulement de liquide. Bientôt le condamné fut pris de syncopes,
de sueurs froides, de convulsions, et il mourut au bout de deux
heures et demie... Or, il n’y avait pas eu de saignée; de simples
piqûres, sans hémorrhagie, avaient été faites aux bras et aux jam¬
bes, et l’eau s’écoulant de quatre robinets ouverts simulait le bruit
du sang tombant dans un vase. La mort de ce malheureux fut donc
l’effet des troubles de son imagination. (L. Figuier, Histoire du
merveilleux, t. III, p. 8M.)
Les maux enfantés par les troubles de l’imagination ne sont rien
en comparaison des bienfaits qu’elle procure ; ses guérisons sont
innombrables, et là où elle ne peut 'guérir, elle apporte du moins
le bonheur, la joie et la douce espérance d’une amélioration pro¬
chaine.
Contentement passe richesse, dit avec raison le proverbe, et
cela est bien vrai, car il suffit souvent d’avoir confiance en celui qui
54
HISTOIRE DE LA. MÉDECINE
peut guérir, pour être soulagé ou guéri. Eu médecine, comme ail¬
leurs, la foi est une force dont la puissance est sans limites et fait
des miracles. Les incubations dans les temples, les paroles magi¬
ques, les charmes, les grimoires, les philtres, les arcanes, les talis¬
mans, les nombres, les amulettes, les terreurs morales, les attou¬
chements royaux, ceux d’un prêtre, d’un oracle ou d’un médecin en
sont la preuve; et les malades qui croient fermement à ces influen¬
ces sont, dans beaucoup de cas, bien près d’être guéris.
Profanes ou sacrés, tous les pèlerinages et toutes les pratiques du
mysticisme médical produisirent des merveilles.
C’est ainsi que le simple toucher du roi guérissait les scrofuleux;
que les exorcismes faisaient disparaître les attaques convulsives chez
les malheureux qui en étaient atteints.
C’est pour la même raison que la main d’un mort appliquée sur
des écrouelles les a fait guérir (Van Helmont et Bayle) ; que Pyr¬
rhus, roi des Épirotes, avec son pied, obtenait des guérisons mira¬
culeuses (Tacite).
Herlwig ( Obs . médic .) rapporte qu’un médecin ayant donné à
un paysan une ordonnance écrite pour avoir une purgation, lui dit :
Vous prendrez cela. Notre homme, rentré chez lui, se met au lit,
avale le papier, qui le purge fortement, et peu après iL revient dire
au médecin que sa purgation Ta guéri.
Des guérisons ont même été obtenues par le simulacre des exor¬
cismes.
Une prétendue possédée faisait beaucoup de dupes an temps
d’Henri III. Amenée devant l’évêque d’Amiens, celui-ci ordonna à
un laïque de se vêtir d’habits saeerdotaux, et de feindre de l’exor¬
ciser sur les Évangiles; mais on lut en place les épîtres de Cicéron.
Ce diable, qui ne se doutait pas de la ruse et ne connaissait pas le
latin, s’agita avec violence, comme s’il eût déjà ressenti les tour¬
ments de l’enfer. Le voilà donc conjuré par . l’incrédule Cicéron,
comme par les plus saints apôtres.
Les pèlerinages produisirent aussi des merveilles, et cela dans
toutes les religions. Ainsi, à Cachemire, on conserve précieusement
trois poils de la barbe de Mahomet qui accomplissent des cures mi¬
raculeuses chez les nombreux, pèlerins qui viennent chaque année
implorer la relique du grand prophète.
Moi-même, qui n’ai guère de prétention à passer pour sorcier, ni
pour un envoyé céleste ou pour un prophète, j’ai fait des miracles,
et il m’est arrivé de guérir des malades qui ont eu l’immense avan¬
tage d’avoir en moi une confiance illimitée.
En 1849, lorsque j’étais chef de clinique à l’Hôtel-Dieu, on m’ap-
MYSTICISME MÉDICAL ET THÉURGIE 55
porta une petite fille de onze ans, nommée Louise Parquin, qu’une
frayeur excessive, causée par une tentative de viol, avait rendue
muette et paralytique des quatre membres. Cette enfant venait de la
province. Pendant deux mois, tout avait été mis en œuvre par les
médecins de la localité et des environs, mais tout était resté infruc¬
tueux. Désespéré, le père voulut amener son enfant à Paris. Celle-ci,
qui n’entendait parler de la grande ville, de ses grands médecins et
de l’Hôtel -Dieu que d’une façon pompeuse, pour elle plus saisis¬
sante en raison de son âge, arriva pleine de foi à l’Hôtel-Dieu pour
y chercher la guérison. Le soir, je la vis muette et paralytique, et
fâché de trouver une infirme dans un hôpital, je ne fis aucune
prescription. Elle était encore dans le même état le lendemain ma¬
tin. J'ajournai tout traitement. Dans la journée, elle commença à
parler ; le jour d’après, elle commençait à remuer les jambes ; et le
troisième jour, elle marchait dans les salles, complètement guérie :
sa foi l’avait sauvée. Une impression morale vive, de nature diffé¬
rente, lui avait, à quelques mois de distance, enlevé et rendu l’usage
de la langué et des membres.
J’ai vu une fille hystérique et frappée depuis quelques mois d’une
paralysie des membres inférieurs qui avait résisté à tout traitement.
On lui annonça qu’on allait la guérir par la cautérisation du dos
avec le fer rouge. Au jour fixé, assise nue devant le brasier où
chauffaient les fers, on prit un cautère froid dont on se servit pour
toucher la colonne vertébrale. Aussitôt la jeune fille, qui n’avait
rien vu, pousse des cris de douleur comme si on l’avait brûlée, et,
faisant Ûes efforts pour échapper à cette cautérisation imaginaire,
se lève, se sauve comme si elle avait du feu dans les reins.
A ces récits je veux en joindre un autre, non moins curieux, et
dans lequel un simple effort d’imagination, l’espérance de guérir, a
fait le miracle de la disparition subite d’une paralysie.
On le trouve dans la Revue britannique et dans le charmant
livre du baron Feuchtersleben ( Hygiène de Vâme, 1854, p. 33).
Un médecin anglais, le docteur Beddoës, croyait que l’oxyde ni¬
treux était un spécifique certain contre la paralysie. Davy, Coleridge
et lui se déterminèrent à tenter une expérience sur un paralytique
de bonne maison, abandonné par les médecins. Le patient ne fut
point averti du traitement auquel on allait le soumettre. Davy com¬
mença par placer sous la langue de ce malade un petit thermomètre
de poche,, dont il se servait dans ces occasions pour connaître le
degré de chaleur du sâng, degré que l’oxyde nitreux devait aug¬
menter. A peine le paralytique eut-il senti le thermomètre entre
ses dents, qu’il fut persuadé que la cure s’opérait et que l’instru-
56 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
ment merveilleux qui devait le guérir n’était autre que le thermo¬
mètre : « Ah! s’écria-t-il, je me sens mieux. » Davy adressa un
regard expressif à Beddoës et à Coleridge. Au lieu du spécifique, on
se contenta du thermomètre, qui, pendant quinze jours consécutifs,
fut placé avec toute la solennité convenable sous la langue de ce
pauvre homme, dont les membres se délièrent, et dont la santé re¬
naquit, dont la cure fut complète, et auquel on ne fit subir aucun
autre traitement. Si Davy n’eût pas entouré d’un certain mystère
son expérience, s’il avait négligé la partie dramatique de son art,
s’il avait dit au patient : Voici un thermomètre qui doit servir à tel
usage, le malade serait resté paralytique, et le traitement par
l’oxyde nitreux aurait peut-être entraîné la mort.
§ III. — DE L’IMITATION DANS SES RAPPORTS AVEC LA PRODUCTION ET
LA GUÉRISON DES MALADIES.
A l’influence de l’imagination qui crée les maladies et qui les fait
disparaître, il faut, pour bien comprendre tout ce qui est relatif à
l’histoire de la théurgie et du mysticisme médical, et des qualités
thérapeutiques occultes accordées à la matière, tenir compte d’une
autre disposition de l’esprit, qui exerce une action tout aussi réelle
tant sur la production des maladies que sur leur propagation et sur
leur guérison : je veux parler de l 'imitation. On ne tient pas, en
toute chose, à faire comme son voisin, mais un sentiment irrésis¬
tible y pousse l’individu, et, en bien comme en mal, chacun, plus
ou moins, fait instinctivement ce qu’il voit faire. L’imagination n’y
est pour rien, et la pensée subjugée impose aux organes la repro¬
duction involontaire des actes accomplis par un autre. Comme l’i¬
magination, l’imitation est la source d’un grand nombre de maladies,
surtout des névroses convulsives et mentales, mais il faut dire aussi
qu’elle peut être l’instrument de leur guérison.
« La vue des angoisses d’aultrui m’angoisse matériellement, et a
mon sentiment souvent usurpé le sentiment d’un tiers ; un tousseur
continuel irrite mon poulmon et mon gosier. » (Montaigne.)
C’est dans l’humanité l’histoire de Panurge et de ses moutons :
« Panurge, sans aultre chose dire, jecte en pleine mer son mouton
criant et bellant. Tous les autres moutons, criant et bellant en pa¬
reille intonation, commencèrent soy jecter et saulter en mer après à
la file. 'La foule estoyt à qui premier y saulteroyt après leur compai-
gnon. Possible n’estoyt de les en guarder. Comme vous scavez estre
du mouton le naturel toujours suivre le premier quelque part qu’il
aille. » (F. Rabelais, Pantagruel , liv. IV, chap. vin.)
MYSTICISME MÉDICAL ET THÉURGIE 57
L’imitation produit toutes les névroses, et à ce titre il n’est pas
surprenant qu’elle ait produit les épidémies de folie suicide, de
convulsions, de démonomanie, de lycanthropie, etc., dont l’histoire
a gardé le souvenir.
Ce n’est pas seulement de nos jours qu’on a constaté l’influence
de l’imitation sur la production et la guérison des maladies.
En effet, deux cents ans avant la guerre de Troie, on vit les filles
de Prœtus en proie à des attaques d’hystérie, qui erraient à travers
les campagnes, se croyant changées en génisses ; bientôt, la maladie
se propageant, ce fut une véritable épidémie de lycanthropie parmi
les femmes d’Argos. Le berger Mélampe parvint à guérir les filles du
roi. Ayant remarqué que ses chèvres se purgeaient en mangeant de
l’ellébore, il eut l’idée d’en faire prendre à ses malades.
Ensuite, pensant qu’une grande fatigue musculaire ne ferait que
compléter la cure, il les fit poursuivre à outrance par de jeunes
garçons.
Il obtint ainsi une guérison complète, et bientôt l’épidémie cessa
d’elle-même. Prœtus, en récompense d’un si grand service, voulut
lui donner une de ses filles en mariage, mais Mélampe n’accepta
qu’à la condition que son frère aurait la même faveur et qu’il épou¬
serait une des Prœtides.
Nous trouvons dans Plutarque le récit d’une épidémie de suicide
qui régnait chez les filles de Milet.
Elles avaient adopté un lieu spécial où chaque jour un grand*
nombre d’entre elles venaient se pendre. ;Pour arrêter cette triste
monomanie, il ne fallut rien moins qu’un édit de la république qui
ordonnait d’exposer à nu, en public et la corde au cou, le corps des
filles qui se seraient pendues. Les magistrats, en frappant l’imagi¬
nation populaire de terreur par l’idée d’une profanation, réussirent
ainsi à arrêter les suicides qui dépeuplaient leur ville.
A une époque beaucoup, plus rapprochée de la nôtre, on a vu un
fait du même genré se produire à Lyon ; de nombreuses jeunes filles
se précipitèrent dans le Rhône, choisissant toujours le même lieu
pour leur suicide.
Un autre fait analogue a existé en Artois. Une jeune fille s’étant
noyée dans une mare, celle-ci devint bientôt un lieu de prédilection
que choisirent plusieurs jeunes filles qui recherchaient la mort avec
une sorte d’avidité.
Dernièrement, il y eut, à la maison de détention de la Roquette,
une épidémie de suicide parmi les jeunes détenus. Un enfant, dé¬
sespéré par la dureté de la discipline, eut l’idée de mettre fin à ses
jours ; il parvint à s’échapper de son cachot et se précipita du haut
58 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
d’un pont qui conduit à la chapelle. Peu de jours après, on constata
un nouveau suicide dans le même endroit, puis un autre, jusqu’à ce
qu’enfin on ait contruitune clôture capable de mettre fin àcette sorte
de monomanie.
Tout le monde connaît l’histoire de cette fameuse guérite qu’on
fut obligé de brûler ; car depuis qu’un soldat s’y était brûlé la cer¬
velle, plusieurs de ceux qui y montèrent la garde suivirent ce fu¬
neste exemple.
Il en est de même de cette porte des Invalides, où un grand
nombre de vétérans mirent fin à leurs jours depuis que l’un d’entre
eux s’y était pendu. On ne put arrêter cette folie suicide qu’en dé¬
truisant la porte.
De tous ces faits où l’imitation joue un si grand rôle, on peut
rapprocher ceux qui se passaient au moyen âge . L’histoire du vam¬
pirisme et de la lycanthropie en offre des exemples curieux.
On voyait des hommes errer dans les forêts, se prétendant
changés en loup, ou s’accuser de, sucer le sang des enfants et de
manger de la chair humaine.
Tous les faits que je viens d’indiquèr se sont souvent reproduits,
mais il en est de moins connus et qui n’en sont pas moins inté¬
ressants. -
L’un d’eux, observé après la bataillede Lulzen, aété l’objet d’un cu¬
rieux conflit entre l’autorité de Larrey et l’omnipotence deNapoléon Ier.
Le lendemain de la vietoire, dans le compte rendu du chirurgien
en chef Larrey, l’empereur s’aperçut que beaucoup de jeunes sol¬
dats, parmi les nouvelles recrues, avaient à la main des blessures
qui n’étaient pas ordinaires et qu’il crut n’être pas le résultat du
combat. Suspectant là des mutilations volontaires, épidémiques et
contagieuses, accomplies dans le but d échapper au service militaire ;
encouragé d’ailleurs dans cette funeste pensée, par quelques-uns
de ses généraux, il entre en colère, et, pour arrêter le mal à ses
débuts par une vigoureuse intimidation, il ordonne de décimer les
blessés en fusillant ceux que désignerait le sort. Aussi humain que
courageux dans la circonstance, Larrey veut persuader à l’empereur
qu’il se trompe, et il insiste avec une telle vigueur, que l’empereur
le congédie presque en disgrâce en lui demandant un rapport pour
le lendemain.
Larrey se retire et fait le rapport exigé. Il revient alors, sûr de
lui-même, certain de faire cesser le mal que veut atteindre l’empe¬
reur, sans recourir à aucune violente extrémité. Il attribue à la mal¬
adresse et à l’inexpérience des armes ce que l’empereur croyait
MYSTICISME MÉDICA.L ET THÉURG1E 59
être un lâche effet de la préméditation, et il réussit à sauver la vie
de ces malheureux soldats.
Le même phénomène de mutilation volontaire s’est reproduit de
nos jours en Afrique. Un soldat s’étant fait sauter l’index, il est
bientôt imité par un grand nombre de ses camarades. On fut obligé
de disperser le régiment. Mais le bruit de ces mutilations s’étant
répandu, on les vit, pendant quelque temps, se reproduire dans di¬
vers endroits. (Gaz. méd., 1838.)
C’est à l’imitation qu’on doit rapporter aussi tous les phénomènes
des convulsions qu’on a observés à Saint-Guy, dans les Gévennes,
sur le tombeau du diacre Paris, ete., de même que ceux qui se pas¬
saient autour du baquet de Mesmer.
J’ai également publié plusieurs faits très-intéressants de convul¬
sions, dont la cause doit certainement être attribuée à l’imitation.
En voici, du reste, quelques-uns que je reproduis ici :
Au mois de juin 1848, à l’époque de nos discordes civiles, lorsque
tant d’ouvriers sans ouvrage étaient dans le besoin, le gouverne¬
ment provisoire eut l’idée de créer des ateliers nationaux de fem¬
mes, où l’on pourrait faire fabriquer les chemises de la troupe
moyennant un modique salaire quotidien. Plusieurs ateliers furent
ouverts : l’un d’eux fut installé au bout de la rue de Grenelle, dans
le vaste manège de M. Hope.
Quatre cents femmes furent installées dans ce manège, dont la
quantité d’air fut mesurée et fixée à 5000 mètres cubes, ce qui don¬
nait environ 12 mètres cubes par ouvrière. De vastes fenêtres pra¬
tiquées dans la partie supérieure, près du toit, répandaient à profu¬
sion l’air et la lumière dans cette vaste enceinte.
La durée du travail était de dix heures, avec un repos de deux
heures dans la matinée et un repos semblable après midi. Ce n’était
pas là une règle bien pénible, et l’ occupation n’était guère fatigante,
ni exercée dans de mauvaises conditions de salubrité.
Malgré cela, au bout de quinze jours, on vint annoncer à la mai¬
rie que des accidents sérieux, alarmants pour la population, se ma¬
nifestaient sur le personnel de l’atelier national du manège Hope.
Une des ouvrières perdit tout à coup connaissance, elle pâlit et
eut des convulsions toniques et cloniques dans les membres, avec
serrement des mâchoires. A l’autre bout du manège, une seconde
ouvrière, qui n’avait pas vu la première, éprouva des accidents àpeu
près semblables; puis ce fut une troisième, successivement d’autres
encore, prises çà et là dans cette immense assemblée; si bien qu’en
deux heures il y eut trente de ces femmes, jeunes ou âgées, qu’on
fut obligé d’emporter loin du manège. On allait les étendre en plein
60 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
air, sur l’esplanade des Invalides, alors couverte de gazon ; et mal¬
gré l’ardeur du soleil et une atmosphère étouffante, sous l’influence
d’un peu d’eau fraîche, tous ces accidents nerveux cessèrent en
vingt ou trente minutes, d’après ce qui me fut raconté.
Le lendemain, les malades de la veille revinrent à l’atelier pour
reprendre leur travail. j Au bout de quelques heures, l’une d’elles
fut de nouveau surprise par une perte de connaissance avec convul¬
sions générales. Il y en eut une seconde, puis une troisième, et les
mêmes phénomènes nerveux, à quelques nuances près, se montrè¬
rent sur quarante-cinq personnes, qui furent portées à l’air et cou¬
chées surlegazon de l’esplanade. De cenombre, il y en' eut beaucoup
qui avaient été malades le jour précédent, mais l’affection nerveuse
avait évidemment fait de nouvelles victimes.
Le troisième jour, mêmes accidents sur quarante ouvrières, et la
population de ces quartiers ne put assister sans murmure à ce spec¬
tacle quotidien d’ouvrières accumulées dans ce vaste atelier de tra¬
vail, et qui présentaient ainsi des accidents de syncope convulsive,
pouvant, par la crainte de la mort, effrayer ceux qui ne sont pas
familiarisés avec les malades. Ignorance ou malveillance, on enten¬
dit accuser le gouvernement provisoire de vouloir se débarrasser de
ceux qu’il ne voulait pas avoir à nourrir; des menaces de vengeance
se firent entendre et arrivèrent jusqu’à la mairie. Elle était [alors
dirigée par deux confrères, MM. Dujardin Beaumetz et Des Étangs,
qui me donnèrent mission d’étudier ces accidents, pour en faire
connaître les causes dans un rapport à M. le préfet de police.
C’est ce que je fis aussitôt; mais je revins pour observer la suite
des événements et prendre des notes pécises sur les faits que j’avais
signalés.
Je ne vis les malades qu’au troisième jour, lorsque cent quinze
d’entre elles avaient déjà été affectées. Plusieurs avaient eu peu de
chose. Au moment de ma visite, quelques-unes avaient repris l’usage
des sens et ne ressentaient plus rien de leur attaque. Quinze étaient
encore à peu près sans connaissance, étendues sur le gazon, au
milieu d’une foule immense que ce spectacle avait profondément
émue etpassionnée. Toutes avaient le visage naturel ; quelques-unes
étaient roides, immobiles, les yeux fermés, avec rigidité des mem¬
bres, insensibles au bruit, aux odeurs, à la piqûre d’une épingle et
le pouls très-ralenti. D’autres avaient des soubresauts du tronc, des
secousses musculaires dans les membres, le même ralentissement
du pouls et la même insensibilité des organes des sens. Je n’en ai
pas vu qui eussent de vraies convulsions, ni les spasmes cyniques de
certains cas d’hystérie; aucune n’eut de pleurs ni de suffocation vé-
MYSTICISME" MÉDICAL ET THÉURGIE 61
ritable. Et quand, après avoir repris leurs sens, elles purent me
raconter leurs sensations, elles me dirent qu’elles avaient été prises
d’étouffement avec fourmillements des membres, de vertiges avec
besoin d’air, crainte d’une mort prochaine, et alors qu’elles étaient
tombées sans connaissance dans l’état convulsif que je viens de dé¬
crire.
Quelques-unes de ces femmes étaient antérieurement sujettes à
des pertes de connaissance ou à des attaques d'hystérie, mais il y
en eut un grand nombre, et j’ai le regret de n’avoir pu les compter,
qui furent prises pour la première fois de ces accidents nerveux,
Ne trouvant rien dans le manège qui pût expliquer ces accidents;
aucune mauvaise odeur, pas de chaleur excessive, le sol étant fré¬
quemment arrosé, pas d’insuffisance d’air, puisqu’il y avait 12 mètres
d’air par personne en plein jour ; pas d’accumulation d’acide car¬
bonique, puisqu’une allumette brûlait à peu de distance de la terre,
je pensai :
1° Que les accidents nerveux observés sur les ouvrières du ma¬
nège Hope étaient des syncopes convulsives probablement de nature
hystérique;
2° Qu’ils étaient le résultat d’une contagion nerveuse;
3° Qu’il fallait renvoyer les ouvrières malades pour empêcher la
propagation du mal à d’autres personnes ;
4° Qu’il fallait faire ventiler le manège au moyen d’ouvertures pra¬
tiquées dans le bas de la muraille.
Ces conclusions furent adoptées, et la peur du renvoi de l’atelier,
l’absence de tout principe contagieux hystérique, ou la ventilation
plus complète, firent immédiatement cesser la manifestion des syn¬
copes convulsives.
Des faits du même genre se sont produits en 4861, à l’église de
Montmartre, le jour de la première communion, et les syncopes con¬
vulsives contractées ainsi sous l’influence d’une émotion morale ont
été, pour une enfant, le point de départ d’une épilepsie fort grave.
Ce récit a son importance, comme on va en juger.
Le 9 juin 1861, les enfants de la paroisse de Montmartre étaient
rassemblés pour la retraite de la première communion, qui devait
avoir lieu le jeudi suivant, 13 du même mois. Il y avait dans l’église
cent cinquante garçons et à peu près cent cinquante filles, ce qui
pouvait faire cinq cents personnes avec les assistants.
Dès le premier jour, le sanctuaire n’étant pas encombré et nul
exercice de piété n’ayant encore surexcité l’imagination des enfants,
trois filles furent prises de perte de connaissanoe et de mouvements
convulsifs généraux qui durèrent quelques instants. C’était une syn-
62 HISTOIRE DE LA. MÉDECINE
cope convulsive. Il en fut de même aux offices du lendemain, 10,
le matin et le soir. Le jour d’après, 11, les mêmes accidents se re¬
produisirent sur trois ou quatre autres jeunes filles ; le mercredi 12,
les convulsions apparurent encore sur quelques jeunes filles. Les
ecclésiastiques, craignant alors de trop exalter l’imagination de ces
enfants, prièrent le prédicateur, jusque-là toujours réservé, de ne pas
se laisser aller à aucun entraînement de paroles capables d’exciter
la terreur ; il n’y eut là, par conséquent, aucune de ces intimidations
morales auxquelles on a l’habitude de se livrer pour inspirer l’hor¬
reur du vice en montrant les vengeances du ciel prêtes à punir le
pécheur. Malgré ces précautions, le 13, jour de la première commu¬
nion, au milieu d’une assistance nombreuse, évaluée à trois mille
personnes, par une chaleur excessive, bien que toutes les fenêtres
fussent ouvertes, douze ou treize jeunes filles furent prises de con¬
vulsions avec perte de connaissance; on fut obligé de les emporter
hors de l’église. Prises çà et là dans l’assemblée sans se voir les
unes les autres, elles poussaient un cri, tombaient en syncope, et
se tordaient sur le sol. Chez quelques enfants, l’attaque dura peu;
mais il en est d’autres chez lesquelles la perte de connaissance dura
une heure et demie, avec les apparences les plus graves.
Aux offices du soir, une vingtaine d’enfants furent prises comme
le matin, avec les mêmes symptômes, durant de quelques minutes à
une heure. On remarqua aussi que plusieurs de ces enfants étaient
prises pour la deuxième ou troisième fois.
On amena à l’hôpital Sainte -Eugénie une de ces enfants, et dans
mes salles j’ai pu l’observer avec soin.
Elle était prise trois ou quatre fois par jour, de céphalalgie, de
vertige, de strabisme, suivis de syncope convulsive. Elle tombait
n’importe où elle se trouvait, en se frappant avee violence sur le
sol et en se faisant de très-fortes contusions. Le visage était rouge,
la bouche tordue, écumeuse; il y avait du strabisme, et quelquefois
l’enfant se mordait profondément la langue. Elle se débattait avec
violence et se roulait comme une possédée sans connaissance,
insensible au bruit et à la douleur; ses membres roidis se dres¬
saient et s’abaissaient avec violence, puis au bout de dix minutes
les accidents se calmaient pour reparaître avec la même force ou ces¬
ser définitivement. Alors l’enfant revenait un peu à elle, restait aba¬
sourdie , étonnée, et comme endormie pendant une heure. Les
yeux troublés ne voyaient que du feu, et, à la fin de chaque attaque
elle disait voir quelque temps devant elle un grand crucifix rougel
Il ne lui restait du’ un peu d’insensibilité aux avant-bras et aux
mains.
MYSTICISME MÉDICAL ET T HÉ ORGIE 65
A l’exception de «es accidents, elle mangeait bien et paraissait
en très-bonne santé.
Ces attaques convulsives épileptiformes ont duré près de deux
mois et ont été guéries par des lavements de chloroforme adminis¬
trés trois fois par jour.
Je pourrais multiplier indéfiniment les exemples de névroses
dues à l’imitation. Cela est inutile; mais disons, pour compléter le
sujet, qu’il est aussi un grand nombre de phénomènes organiques
qui sont sous l’influence de l’imagination.
Beaucoup de gens ne peuvent voir vomir devant eux sans avoir
des nausées ou sans vomir; c’est ce qui arrive fréquemment à
l’occasion du mal de mer dans les traversées pénibles. La toux de
coqueluche est, comme sa cause, contagieuse au même degré, et
j’ai vu plusieurs fois, dans mes salles de l’hôpital , des enfants ma¬
lades, des enfants atteints de coqueluche tousser en même temps,
dès que l’un d’eux avait donné le signal. Ce n’est cependant pas là
une imitation vaniteuse, semblable à celle qui engendre un certain
nombre de névroses mentales.
On ne peut voir bâiüer quelqu’un sans bâiller soi-même. Le rire
amène le rire.
On a vu le hoquet se reproduire par contagion, et, en 4698, à la
Nouvelle-France, dans l’hôpital de Villamané, une fille entrée avec
le hoquet et les convulsions transmit son mal, au bout de trois jours,
à quatre autres filles affectées de maladies différentes.
Des cris, des miaulements se transmettent enfin de la même
manière. On en verra la preuve dans le récit suivant.
« M. Nicolle a connu une maison -religieuse où se sont produits
des faits remarquables.
«C’était une communauté très-nombreuse de filles, lesquelles
se trouvaient saisies tous les jours, à la même heure, d’un accès de
vapeurs, le plus singulier et pour sa nature et pour son universalité,
car tout le couvent y tombait à la fois ; on y entendait un miaule¬
ment général par toute la maison, qui durait pendant plusieurs
heures, au grand scandale de la religion et du voisinage, qui enten¬
dait miauler toutes ces filles. On ne trouva pas de meilleur moyen,
plus prompt ni plus efficace, pour arrêter ces imaginations blessées,
qu’en les frappant d’une impression qui les retînt toutes et toutes à
la fois. Ce fut de leur faire signifier, par ordre des magistrats, qu’il
y aurait à la porte du couvent une compagnie de soldats qui, au
premier miaulement, entrerait dans le couvent, et que sur-le-champ
ces soldats fouetteraient chaque fille qui aurait-miaulé.
« Il n’en fallut pas davantage pour faire cesser cette ridicule
64 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
scène, car l’imagination de ces religieuses, frappée par la honte
qu’elles auraient d’être fouettées par des soldats, les réduisit au
parfait silence. » (Naturalisme des convulsions. Soleure, 1733,
t. II, p. 30. Extrait de Tissot, t, III, p. 288.)
Des faits d’imitation donnant lieu à de véritables névroses s’obser¬
vent même chez les animaux. Ainsi, tous les vétérinaires connaissent
les faits relatifs à la contagion du tic chez le cheval , et de Y avorte¬
ment chez les vaches.
Qu’un cheval prenne l’habitude de serrer convulsivement sa man¬
geoire et d’avoir des éructations, et les autres bêtes du voisinage
prendront le même tic.
Il en est de même du tic de l'ours, car un cheval, habitué à re¬
muer sa têtecommel’ours blanc, transmet sa mauvaise habitude à ses
camarades d’écurie. — On sait, enfin, que dans une étable où plu¬
sieurs vaches sont pleines, celle qui avorte provoque quelquefois
l’avortement sur toutes les autres places dans le voisinage.
Au reste, si l’imitation est quelquefois l’origine de certaines ma¬
ladies et l’un des moyens de leur propagation, comme on le voit
dans les épidémies de névroses convulsives et mentales, elle peut
aussi être l’instrument de leur guérison.
C’est par l’imitation quion se guérit dans certains pèlerinages ; et
sans contester la réalité des cures de l’épilepsie obtenues à Tain,
dans la Drôme, au moyen du galium-album cueilli la nuit de la
pleine lune de mai, il y a des cas où la guérison est le fait de l’ima¬
gination frappée par le récit de guérisons miraculeuses, et de l’imi¬
tation qui dispose à la répétition du même phénomène. Ces mots,
où guérit-on ? accueillis avec enthousiasme par les malades, sont
souvent pour eux un instrument de salut, et dans les névroses que
propage l’imitation, c’est aussi l’imitation de la guérison qui peut
faire cesser.
§ IV. — CONCLUSIONS.
Le mysticisme médical et lathéurgie ont régné et régnent encore,
comme doctrine thérapeutique, dans tous les pays. Ils vivront tou¬
jours.
C’est la médecine primitive des peuples encore au début de la ci¬
vilisation, comme elle est celle de l’ignorance et de la superstition chez
les peuplades sauvages qu’une science réelle n’a pas encore éclairés
et on la retrouve chez tous les individus d’esprit faible et peu cul¬
tivé. Très-favorisée par le polythéisme et par la théocratie, elle fuit
devant la lumière des sciences modernes, et si elle trouve des adeptes
au milieu de pays civilisés comme le nôtre, c’est en secret et dans
MYSTICISME MÉDICAL ET THÉURGIE 65
les bas-fonds de la société ignorante. Elle se mêle parfois aux
saines doctrines, à petites doses, en quelque sorte, et la médecine,
telle que nous la pratiquons, a encore sa petite part de merveilleux
et d’influences occultes. Ici, seulement, le mysticisme est l’appoint
de la doctrine, au lieu d’en être la base, et, sans croire qu’on puisse
jamais le faire disparaître entièrement, il est certain que son in¬
fluence diminuera de jour en jour, par le fait même des progrès de
la science . Sous ce rapport, l’histoire du passé nous montre ce que
doit être l’avenir.
BOUCHUT.
LIVRE DEUXIÈME
DO NATURISME MÉDICAL
Sommaire. — Circonstances qui ont précédé l’apparition du naturisme médical.
— Apparition du naturisme avec Hippocrate. — Bases du naturisme sur la
nature médicatrice. — Sur les crises. — Sur les sympathies et sur la révulsion.
— Transformation du naturisme par Athénée. — Paracelse, Yan Helmont,
Stahl, Grimaud, Bordeu, Barthez.
Le naturisme représente en médecine l’idée de l’action pres-
ciente de la nature dans les actes physiologiques et morbides de l’or¬
ganisation. C’est l’opposé de la doctrine du supernkturalisme qui
attribue tous ces actes à des influences occultes surnaturelles,
divines ou démoniaques. La nature envisagée dans ce qu’elle a d’in¬
telligent et d’harmonieux, comme l’ont fait Virgile, Leibnitz, Lecat,
Bonnet, Buffon, Kant, etc., est ici la puissance régulatrice des
fonctions, soit qu’elle les maintienne dans leur exercice régulier,
soit qu’elle veuille les y ramener quand une force supérieure en a
modifié le cours.
Voici comme en parlait Virgile :
Dans les veines du monde, une âme répandue,
Partout de ce grand corps agitant l’étendue,
Remplit les champs de l’air, et la terre, et les eaux ;
Alimente l’éclat des célestes flambeaux ;
De son feu créateur à la fois elle anime
Les monstres bondissants sur les flots de l’abîme,
Et les peuples ailés, et les troupeaux nombreux,
Et l’homme, enfin, qui pense et qui règne sur eux.
(Virgile, Enéide, VI, p. 724., Irad. Fontanes.)
Buflon n’est pas moins explicite ni moins grandiose dans l’expres¬
sion poétique et philosophique de sa pensée :
« La nature est le système des lois établies par le Créateur pour
l’existence des choses et pour la succession des êtres. La nature
n’est point une chose, car cette chose serait tout ; la nature n’est
point un être, car cet être serait Dieu ; mais on peut la considérer
comme une puissance vive, immense, qui embrasse tout, et qui,
DU NATURISME MÉDICAL
67
subordonnée à celle du premier être, n’a commencé d’agir que par
son ordre, et n’agit encore que par son concours ou son consen¬
tement. Cette puissance est de la puissance divine la partie qui se
manifeste ; c’est en même temps la cause et l’effet, le mode et la
substance, le dessein et l’ouvrage ; bien différent de l’art humain,
dont les productions ne sont que des ouvrages morts, la nature est
elle-même un ouvrage perpétuellement vivant, un ouvrier sans cesse
actif, qui sait tout employer, qui, travaillant d’après soi-même, tou¬
jours sur le même fond, bien loin de l’épuiser, le rend inépuisable;
le temps, l’espace et la matière sont les moyens ; l’univers, son
objet; le mouvement et la vie, son but. »
On voit ici que la nature n’est plus considérée comme une force
occulte, ni comme une influence divine ou démoniaque. C’est tout
simplement la puissance régulière des éléments donnant lieu à la
série des phénomènes conçus par le divin Maître de l’univers.
Le naturisme ne s’est pas fait jour tout à coup, et il lui a fallu
beaucoup de temps pour se reconnaître lui-même. Né de la philo¬
sophie spiritualiste des sages et des prêtres de l’Inde, de la Chaldée
ou de la Grèce, il s’est révélé par ses actes avant d’être formulé dans
le langage des médecins, et ce n’est que deux siècles plus tard,
après la fondation de l’école d’Alexandrie, qu’on vit apparaître les
sectes médicales ayant leurs principes et leurs règles aboutissant à
un symbole déterminé.
Préparé en Grèce par la philosophie de Pythagore, il faut, pour
bien comprendre l’importance et la profondeur du naturisme, l’é¬
tudier : 1° dans les circonstances qui ont précédé son apparition ;
2° dans son premier développement, sous l’inspiration d’Hippocrate,
et enfin 3° dans les transformations successives qu’il a subies jus¬
qu’à notre époque, sous l’influence d’ Athénée, de Galien, de Pa¬
racelse, de Van Helmont, de Stahl, de Grimaud, de Bordeu, de
Barthez, et de tous ceux qui ont vu dans le vitalisme la base impor¬
tante et la plus vraie des doctrines médicales.
CHAPITRE PREMIER
CIRCONSTANCES QUI ONT PRÉCÉDÉ L’APPARITION
DU NATURISME
En Grèce, à l’époque d’Hippocrate, 400 ans avant J.-C., la méde¬
cine, pratiquée dans les temples et hors des temples parles prêtres
ou par des magiciens, était, ou une œuvie désintéressée de la foi
68 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
religieuse, ou une spéculation du charlatanisme le plus avide. C’était
un acte de foi pour les uns, et pour les autres un acte d’empirisme
profane, ou quelquefois d’indigne exploitation.
La science commençait à se former et à se montrer hors des
temples avec son caractère essentiel de franchise et d’honnêteté.
Sous l’influence de la philosophie qui la précédait pour en éclairer
la marche et lui indiquer la direction à suivre, on la voit faire école
à Cyrène, à Rhodes, à Gnide et à Cos.
Thaïes, Zénon, Empédocle et Pythagore avaient publié leurs cos¬
mogonies et expliquant les lois des corps organisés par les lois de
l’univers, prétendaient éclairer la nature de l’homme par celle de
la nature.
Ce là les premières applications de la philosophie à la médecine.
Le temps, qui nous a transmis les principes de la philosophie
antique, n’a pas eu les mêmes égards pour les essais de nos pre¬
mières écoles médicales ; il a détruit la plupart des manuscrits de
cette époque, et ne nous a rien laissé sur les écoles de Rhodes et de
Cyrène; il ne nous a transmis que les Sentences gnidiennes , attri¬
buées à Euryphon, dont parlent Hippocrate et Galien, et l’école de
Cos, sa rivale, nous est représentée par les livres de la collection
hippocratique.
M. Littré cependant croit qu’il reste encore quelque chose de
l’école de Gnide, et que ces restes ne sont autres que les deuxième
et troisième livres des maladies, intercalés dans les œuvres d’Hip¬
pocrate. ,
C’est dans ces livres qu’on trouve quelques faits relatifs à Y aus¬
cultation, notamment l’indication du frottement pleural, comme
signe de pleurésie, et celle du bruit de gargouillement dans certains
cas d’épanchement pleurétique (1).
Nous savons, en effet, aujourd’hui ce qu’a ignoré Laennec, que,
dans certaines pleurésies avec épanchement, il y a du gargouille¬
ment thoracique qui peut faire croire à une excavation pulmonaire
tuberculeuse ou autre, qui n’existe pas, ce qui explique comment on
a publié des faits de guérison de phthisie pulmonaire avancée, qui
n’avaient rien de ce qu’on appelle maintenant la phthisie.
Dès ce moment déjà, deux principes opposés de philosophie mé¬
dicale sont aux prises, comme ils le sont encore aujourd’hui : l’un,
prétendant localiser toutes les maladies pour n’y voir qu’une simple
manifestation organique, c’est-à-dire un symptôme ; l’autre, attri-
(1) « Si, appliquant l’oreille contre la poitrine, vous écoutez pendant longtemps,
cela bout en dedans comme du vinaigre. » (§ 61, liv. II, Des maladies, Littré,
p. 95, t. VII.;
DU NATURISME MÉDICAL 69
buant les maladies à un trouble général de l’économie modifiée dans
l’exercice de ses fonctions.
L’école de Gnide représente le premier de ces principes, celle
de Cos représente le second.
A en juger par la critique que fait Hippocrate des Sentences gni-
diennes (Hippocrate, t. II, Du régime dans les maladies ai¬
guës, § 1), l’école de Gnide désignait toutes les maladies par leurs
symptômes, et essayait de les classer, comme plus tard devait le
faire l’illustre Boissier de Sauvages, en ne tenant compte que de
leurs manifestations extérieures. « Ceux qui ont recueilli les sen¬
tences qu’on nomme gnidiennes ont bien tracé les symptômes mor¬
bides tels qu’ils se montrent, ainsi que la manière dont certaines
affections se terminent, mais on en pourrait faire autant sans être
médecin, en s’informant auprès des malades de ce qui leur arrive.
On a négligé dans lés Gnidiennes bien des choses que le médecin
doit savoir sans les apprendre du malade, et qui sont essentielles
pour l’appréciation exacte du mal... Quelques-uns n’ignoraient pas
cependant les divers caractères des maladies et leurs différentes
formes, mais ils se sont mépris quand ils ont voulu en faire une
répartition bien ordonnée, car l’erreur dans le dénombrement est
facile, si l’on distingue une maladie d’une autre par une simple
nuance, et si l’on donne un nom différent à toutes celles qui ne
sont pas identiques. (Hippocrate, Du régime dans les maladies
aiguës, traduit de Gardeil, § 1 .)
Tandis que l’école de Gnide ne voyait qu’une succession de sym¬
ptômes dans chaque maladie, et s’appliquait à les subdiviser à l’in¬
fini, en surchargeant la science de détails inutiles, et en négligeant
les signes qui font prévoir la fin des maladies, l’école de Cos suivait
une direction opposée . Elle considérait la maladie comme un trouble
général de l’économie, suivi de quelques localisations dans les
organes, et elle en suivait la marche en cherchant les moyens d’en
prévoir et d’en favoriser la fin. A l’école de Cos revient la gloire
d’avoir fondé le pronostic, tandis que la diagnose fut surtout le mé¬
rite de l’école de Gnide.
Au sein de ces différentes écoles, la médecine déjà bien vieillie (1)
faisait de continuels progrès.
La Grèce marchait à pas de géant vers la civilisation et allait
prendre, à la tête des nations, une place qui, pour s’être amoindrie,
n’en est pas moins des plus glorieuses pour l’esprit humain. Le
mysticisme et la théurgie allaient céder le pouvoir à la philosophie,
(1) Hippocrate parlait déjà des époques éloignées de l’histoire. « Toute l’anti¬
quité, dit-il, a foi dans les songes, etc. »
70 HISTOIRE DE LA. MÉDECINE
et les prêtres, gardant le dépôt exclusif des rites sacrés ou des céré¬
monies religieuses, allaient abondonner, en partie du moins, la cul¬
ture des sciences aux philosophes et aux savants .
C’est alors que parut Pylhagore, dont la philosophie eut une telle
influence sur la médecine, qu’après avoir été l’inspiration de la mé¬
decine d’Hippocrate, elle se fait encore sentir aujourd’hui dans les
doctrines de notre temps.
Jamais philosophie n’eut plus d’éclat ni plus d’importance, et,
comme on va le voir, elle est le point de départ du naturisme de
L'école de Cos et de son immortel promoteur, le grand Hippocrate.
Pylhagore, né à Samos, d’abord athlète, ne se livra que plus tard
exclusivement à l’élude de la philosophie. Disciple de Phérécide , il
parcourut l’Égypte, la Phénicie, la Chaldée et l’Inde, pour en étudier
les mœurs et coutumes, les cultes et les doctrines religieuses. Re¬
venu dans le Péloponèse, il n’y séjourna que peu de temps et se
rendit en Italie, à Crotone, où il fit connaissance de l’athlète Milon,
et où il commença sa réforme philosophique. Son succès fut
immense. Les disciples se pressaient en foule autour de lui. 11
accepta de faire leur éducation, mais en les soumettant à un noviciat
des plus sévères pendant deux à cinq ans. Pendant ce temps, ils
devaient garder un silence presque absolu, prendre leurs repas en
commun et vivre d’une nourriture des plus frugales, dans une sou¬
mission absolue aux ordres du maître.
C’est Pythagore qui a inventé le théorème du carré de l'hypo-
thénuse et la division de Vannée en 365 jours 6 heures, comme
s’il avait soupçonné le mouvement de la terre et des planètes autour
du soleil.
Sa cosmogonie est des plus curieuses, et c’est d’elle que la méde¬
cine a dû s’inspirer pour formuler la théorie des maladies telle que
nous la trouvons dans Hippocrate. On en pourra juger par les extraits
suivants que Lysis, pythagoricien, précepteur et amid’Épaminondas,
nous a laissés dans sa collection de sentences pythagoriciennes tra¬
duites de nos jours par Fabre d’Olivet.
Pythagore considérait l'univers comme un tout animé (xo&poç)
dont les membres étaient des intelligences divines. De l’unité, prin¬
cipe de la nature, dérive le nom d’univers. L’unité est le principe
de toutes choses, c’est Dieu, et à côté la matière représentée par
2 donne pour l’univers le nombre 12, qui résulte de la juxtaposition
des nombres 1 et 2.
Cette application du nombre 42 à l’univers est, comme on le voit,
la reproduction des vieilles idées chaldéennes qui ont présidé à
l’institution du zodiaque.
DU NATURISME MÉDICAL
Dans ce système, l’unité absolue ou Dieu représente l’âme spiri¬
tuelle de l’univers, le principe de l’existence, et l’on admettait entre
l’Être suprême et l’homme une série non interrompue d’êtres inter¬
médiaires, dont les perfections décroissent en proportion de leur
éloignement du principe créateur.
Tous les animaux, toutes les plantes, ne sont que des modifica¬
tions d’un végétal originaire .
L’homme seul est le nœud qui unit la divinité à la matière, qui
rattache le ciel à la terre. Il a un corps, une âme et un esprit, se
manifestant par trois facultés distinctes : la sensibilité, le sentiment
et l’intelligence. — Selon Pythagore, « l’âme a un corps qui lui est
donné suivant sa nature bonne ou mauvaise pour le travail intérieur
de ses facultés ». Il appelait ce corps le char subtil de l’âme, et di¬
sait que le corps mortel n’en est que l’enveloppe grossière.
Avec Pythagore, et lorsque le vent de la persécution eut dissous
la société pythagoricienne pour en disperser les membres dans les
différentes parties de l’Italie et de la Grèce, commença T ère de la
pratique médicale sérieuse. Les disciples de ce philosophe intro¬
duisirent l’usage de visiter les malades à domicile ; ils allaient de
ville en ville et de maison en maison, donner leurs conseils à qui
en avait besoin, faisant ainsi concurrence aux asclépiades qui exer¬
çaient la médecine dans les temples, aux gymnasiarques qui trai¬
taient les athlètes et les malades dans leurs gymnases, et à l’empi¬
risme des charlatans qui débitaient leurs drogues sur les places
publiques et dans leurs boutiques particulières.
L’histoire les a désignés sous le nom de médecins periodentes
ou ambulants. Alcméon de Crotone, qui a écrit sur l’anatomie des
animaux et sur la physique, Empédocle d’Agrigente. furent les plus
célèbres de ces médecins (1).
Tous préparaient l’avènement d’une science sérieuse, et il est
évident que, par leur remarquable philosophie, ils ont favorisé la
naissance d’une théorie médicale qui n’a jamais cessé d’être en
honneur, et qui est la plus grande gloire d’Hippocrate. Je veux
parler du naturisme inscrit en propositions évidentes dans les œu-
(1) C’est à cet auteur que l’on doit la première notion écrite de l’influence nui¬
sible des eaux stagnantes. — Sélimonte était le siège d’une endémie qu’il attribuait
aux eaux stagnantes d’un fleuve sans eau courante. Il fit détourner deux cours
d’eau voisins pour amener leurs eaux dans le fleuve, et l’endémie disparut.
Sa ville natale était périodiquement ravagée par des fièvres pestilentielles qu
coïncidaient chaque année avec le retour du siroco qui soufflait entre deux petites
montagnes voisines. Il conseilla de fermer par un mur le passage par où soufflait
ce vent si funeste, et lorsque le travail fut exécuté, la maladie cessa. — Deux
pensées de ce genre suffisent à immortaliser un médecin, et ce n’est que justice.
72 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
vres attribuées à ce médecin, et dont la signification n’a été cepen¬
dant bien comprise que beaucoup plus tard. C’était la manifestation
d’un esprit judicieux, éminemment observateur, contre les pra¬
tiques contemporaines de la théurgie et de l’empirisme.
CHAPITRE II
DE L’APPARITION DU NATURISME
Le naturisme est, comme je l’ai dit, une doctrine dans laquelle le
médecin accorde à l’action de la nature la direction de tous les
actes physiologiques et morbides de l’organisation ; c’est, malgré les
affirmations contraires de Daremberg, qui a parlé d’Hippocrate sans
le comprendre, le fond de la philosophie médicale du père de la mé¬
decine. Il a été assez longtemps après lui appelé dogmatisme par les
partisans de la secte empirique, pour indiquer que le raisonnement
venait s’ajouter à l’observation.
Mais si le mot dogmatisme appliqué aux doctrines d’Hippocrate
et de ses successeurs immédiats, ne signifie rien de plus que l’u¬
sage de la raison en médecine, il n’a aucune valeur : car toutes les
doctrines prétendent raisonner et dogmatiser, même l’empirisme
qui, honteux de son origine, ne veut plus qu’on s’en tienne, comme
le faisaient Acron, Philinus de Cos et Sérapion, ses fondateurs, à
l’observation pure et simple des faits et au témoignage des sens
privés du secours de la raison. Le mot de naturisme, introduit
beaucoup plus tard dans la science, et adopté par un grand nombre
de médecins, me paraît préférable. Il a l’avantage d’exprimer sans
nulle équivoque le principe de la doctrine hippocratique, et la net¬
teté de sa signification me le fait choisir de préférence à tout autre.
Noïïsmv cpufiiç t7]T7jp. « La nature suffit seule aux animaux pour
toutes ces choses ; elle sait d’elle-même ce qui leur est nécessaire,
sans avoir besoin qu’on le lui enseigne et sans l’avoir appris de per¬
sonne . Elle est le premier médecin des malades, et ce n’est qu’en
favorisant ses efforts, que l’on obtient quelques succès. » ( Traité
de V aliment.) Tel est le principe de la médecine hippocratique et
du dogme de la nature médicatrice, corroboré par une foule d’a¬
phorismes ayant la même signification.
Ainsi, l’homme est un être doué de la propriété caractéristi¬
que d’être impressionné ou troublé en totalité dès qu’une partie
se trouve atteinte, bien différent sous ce rapport du minéral altéré
sur un point, et qui reste intact partout ailleurs.
DU NATURISME MÉDICAL 73
« Le corps vivant est un cercle dont on ne peut trouver le com¬
mencement ni la fin. » (Hipp.)
cc Tout est commencement et fin. » (Hipp.)
« Dans le corps vivant, tout concourt, tout conspire, pour le
même but. » (Hipp.)
« Le corps vivant est un tout harmonique dont les parties se
tiennent dans une dépendance mutuelle, et dont tous les actes sont
solidaires les uns des autres. » (Hipp.) ^
« Les différentes parties du corps, quel que soit le siège primitif
du mal, se le communiquent de l’une à l’autre ; le ventre à la tête,
la tête au ventre, aux chairs, et ainsi du reste. »
Ces principes sont ceux de la doctrine des sympathies physiolo¬
giques et morbides, doctrine qui est, comme l’on voit, l’un des
plus fermes appuis donnés au naturisme par l’observation et par
l’expérience.
Ce n’est pas tout. Si le corps vivant est un ensemble régi par une
puissance qui préside à tout, qui sent tout et qui manifeste son ac¬
tion partout où il est besoin, quand la maladie est déclarée, la même
puissance révèle son énergie en favorisant l’élaboration ou la coction
du principe morbifique. Tantôt le phénomène a lieu sans effort, la
maladie se termine naturellement par résolution (Xutn;), tantôt le
retour à l’état normal a lieu au moyen d’une manifestation particu¬
lière, la formation d’une humeur sécrétée par les voies naturelles
ou déposée sur quelques parties du corps. C’est ce qu’il appelait
les crises , dogme qui constate avec non moins de certitude que les
précédents l’influence de la puissance régulatrice de l’organisation.
A ce dogme se rapporte l’idée des jours critiques ou décrétoires
et celle des métastases, lorsque l’humeur fixée sur une partie ma¬
lade se portait sur une autre partie, en débarrassant la première.
Enfin, en thérapeutique, la même idée fondamentale se montre.
Cherchant les indications curatives, Hippocrate pose en principe
que le médecin doit être « le ministre de la nature », que « là où
tend la nature, il faut en aider le travail », et que, en vertu des
sympathies qui unissent toutes les parties du corps vivant pour les
rendre solidaires les unes des autres, on peut dans un but curatif
provoquer sur un point un travail morbide qui en déplace un autre
plus ancien et plus éloigné. Duobus laborïbus non in eodem loco
fortior obscurat alterum. C’est là le principe de la révulsion.
Ainsi, la nature médicatrice, les sympathies physiologiques et
morbides, les crises et les métastases, la révulsion et la dériva¬
tion, telles sont les bases du naturisme indiqué plutôt que formulé
par Hippocrate, développé par ses fils, amplifié par Galien et ses
74 HISTOIRE HE LA MÉDECINE
successeurs, modifié d’abord par Athénée, plus tard par Paracelse,
par Van Helmont, par Stahl, par Bordeu, par Barthez et par un
grand nombre de médecins dévoués à la défense du même principe.
Malgré les changements et les additions qu’a pu subir la doctrine,
malgré sa conversion en pneumatisme, en animisme et en vita¬
lisme, malgré les archées de Van Helmont substituées à l’influence
de la nature, le fond est resté, reste et restera le même comme une
de ces vfn^tés immuables que l’oubli ne peut jamais ensevelir.
Si nous voulons bien connaître le naturisme, et en approfondir
les bases telles que l’observation les fournit, afin de savoir ce qu’il
renferme de vérité ou d’erreur, il faut pénétrer plus avant dans l’a¬
nalyse des faits que j’ai cités, et les justifier ou les combattre par
les preuves que donne l’étude des malades. Je vais donc exposer les
bases du naturisme, et cela terminé, je commencerai l’analyse des
œuvres de tous les médecins illustres, tels qu’Hippocrate, Athénée,
Galien, Oribase, Aétius, Alexandre Trallien, Paul d’Égine, Rhazès
et les Arabes ; Paracelse , Van Helmont, Stahl, Fernel, Grimaud,
Bordeu, Barthez, etc., qui ont été les soutiens plus ou moins cé¬
lèbres de cette remarquable doctrine.
§ Ier. — DE LA. NATURE MÉDICATRICE ENVISAGÉE COMME PREMIÈRE BASE
DU NATURISME.
Quand on examine la succession des êtres dans les espèces homi-
nale, végétale et animale, on voit que dans leur court passage sur
le globe, chacun d’eux est soumis à l’action d’une double loi de
destruction et de réparation.
L’homme n’échappe point à cette loi de l’espèce et des individus.
Il vient combler les vides produits par la disparition des généra¬
tions antérieures, en attendant qu’il disparaisse à son tour. Chez lui
tout est sujet à un continuel mouvement d’apport et de départ, et la
substance se renouvelle sans cesse. Ce n’est pas seulement un être
corporel régi par les seules propriétés de la matière, sa triple nature
le sépare des corps inanimés en le rapprochant du monde des es¬
prits. Doué, en tant que vivant, d’une force spéciale pour tous les
êtres organisés, il en a de particulières à son espèce pour lui donner
la pensée, pour maintenir la forme extérieure de son corps et celle
de ses organes; pour régler les métamorphoses de ses tissus, l’exer¬
cice et la durée de ses fonctions, etc. — Cette force qui le fait vivre
de la vie ordinaire et naturelle, l’assiste dans la souffrance, lorsque,
troublé par une impression morbifique, il lui arrive d’être malade.
Conservatrice de la forme et des fonctions normales, elle lutte pour
rétablir la structure organique altérée par la maladie. Sa présence
DU NATURISME MÉDICAL
75
se révèle à chaque instant par le travail dynamique et organique
qu’elle réalise au sein de son être pour éliminer un poison, un
venin ou un corps étranger, pour isoler ou séparer un produit mor¬
bide des parties saines qui l’entourent, pour réunir des os frac¬
turés, pour oblitérer une artère largement ouverte, pour absorber
les matériaux solides ou liquides d’une inflammation des paren¬
chymes ou des séreuses, pour limiter, par la pétrification, l’accrois¬
sement de certains produits morbides, etc. — Il n’est pas de maladie
organique dans laquelle on ne découvre la preuve de son existence,
soit par des résultats curatifs complets, soit, au contraire, par une
simple ébauche, si une influence intempestive est venue l’arrêter
dans son œuvre de réparation. (E. Bouchut, Pathologie generale,
p. 349.)
Cette puissance si active n’est autre que la nature, et dans l’état
normal comme dans les troubles pathologiques, elle se révèle par
les plus merveilleux résultats.
Dans les actions physiologiques si harmonieusement préméditées,
le consensus et les sympathies ne sont pas autre chose qu’une
manifestation impérieusement commandée par la puissance de con¬
servation de l’être.
Les contractions du diaphragme et des muscles du ventre dans
l’éternumént produit par l’introduction d’un insecte dans les narines,
sont bien l’effet d’une propriété des muscles, mais l’éternument
ainsi provoqué est un acté réflexe conservateur de l’être, et nécessaire
à l’expulsion d’un corps étranger.
L’aspect d’une table bien garnie de mets succulents inonde la
bouche de salive. La vue de son enfant fait monter le lait dans le
sein de la mère, et cela dans un but qu’il est à peine utile d’indi¬
quer, et si c’est une propriété des glandes salivaires ou mammaires
de faire du lait ou de la salive, c’est l’effet de la puissance conser¬
vatrice des êtres qui fait venir ces liquides, juste à propos, à l’ins¬
tant précis où ils sont nécessaires.
Un froid modéré engourdit les hibernants, sans menacer leur
existence et détruit leur faculté de produire de la chaleur, mais un
froid très-rigoureux les réveille, ranime leur calorification pour un
moment et les fait périr s’il se prolonge.
Le consensus qui maintient la matière des êtres vivants dans des
combinaisons différentes de celle d’un cadavre et qui dirige l’en¬
semble des opérations organiques par la subordination des parties
n’est pas contestable.
La force qui préside à leur formation et à leur accroissement ne
l’est pas davantage.
76
HISTOIRE DE LA MÉDECINE
Donc, il y a une puissance formatrice et conservatrice de l’être
dans l’état de santé; mais si cette force révèle sa présence chez
l’homme sain, il est difficile de croire qu’elle cesse d’agir dans
l’état morbide. Comment nier son existence dans ce dernier élat,
lorsqu’on admet son influence dans le premier?
Les parties malades ne sont-elles pas vivantes comme les parties
saines, et si elles sont vivantes, elles dépendent de l’ensemble :
d’où la nécessité d’admettre que la force de conservation existe en
elles comme dans toutes les autres parties du corps.
La plupart des maladies sont susceptibles de guérir sans traite¬
ment, et par la seule influence de la nature. Voilà ce que le méde¬
cin doit savoir dès le début de sa carrière, afin de ne pas se faire
d’illusions sur la portée de son art, et s’il veut en apprécier exacte¬
ment les limites. Il évitera de cette manière le double écueil de la
crédulité et du scepticisme, si préjudiciable au perfectionnement
de la science, si compromettant pour la dignité du médecin et si
fâcheux pour la santé des malades.
Quand il devra intervenir, son action, motivée par des indica¬
tions précises, n’en sera que plus sûre et d’une efficacité incontes¬
table.
Ceux qui sont très-pressés d’agir disent, avec Asclépiade, que
le dogme de la nature médicatrice n’est qu 'une méditation sur la
mort.
Le mot est vif, mais ce n’est par bonheur qu’un mot créé par
l’ignorance, et auquel l’observation et l’expérience donnent le plus
éclatant démenti.
« Si le sage, dit Fr. Bérard {Doctrine médicale de Montpellier,
p. 205), faisait comparaître toutes les sectes devant son tribunal et
qu’il écoutât avec impartialité les raisons de chacune d’elles, et sur¬
tout leurs accusations réciproques, les médecins mystiques (croyant
à la colère du ciel dans la production des maladies et les abandon¬
nant aux forces de la nature) auraient peut-être à se reprocher le
plus de sottises, mais le moins de crimes; et si les malades étaient
appelés comme témoins, ils s’élèveraient moins contré eux que
contre les autres. »
Comme l’a dit'Bordeu, « la médecine a pour principe une vérité
de fait, bien consolante pour les malades et qui est aussi fort utile
aux médecins : c’est qu’il est incontestable que sur dix maladies, il
y en a les deux tiers qui guérissent d’elles-mêmes, et rentrent, par
leurs progrès naturels, dans la classe des simples incommodités qui
s’usent et se dissipent par les mouvements de la vie. »
L’homœopathie n’a de succès, ainsi que je l’ai démontré dans
DU NATURISME MÉDICAL
77
mon exposé des doctrines théurgiques (voyez plus haut, p. 30), que
parce que la plupart des maladies aiguës guérissent par l’influence
des seuls efforts de la nature : le malade, qui s’imagine prendre un
remède lorsqu’il ne prend en réalité qu’une substance inerte dé¬
corée d’un nom pharmaceutique, attribue à ce remède illusoire et à
la méthode une guérison dont l’honneur revient à la nature.
Il ne faut rien exagérer, ni croire que la nature médicatrice soit
de force à contre-balancer l’effet des maladies. Non. Ce serait une
erreur qui entraînerait le médecin à cette inaction systématique
qu’Asclépiade a si durement qualifiée de méditation sur la mort ,
et ce n’est pas ainsi qu’il faut comprendre l’action de la force médi¬
catrice. La conception de cette idée n’implique pas le moins du
monde celle de la guérison spontanée de toutes les maladies sans
l’intervention de l’art.
De ce que rien ne guérit sans l’influence bienfaisante de la na¬
ture, il ne s’ensuit pas qu’elle ait pour mission de rétablir toujours
et partout l’ordre troublé par une maladie, ni qu’elle ait la force de
se suffire à elle-même pour arriver à ce résultat.
Assez puissante dans un grand nombre de cas pour amener seule
la transition dè la maladie à la santé, la nature a souvent besoin
d’aide et de direction dans ses efforts, et c’est à les découvrir que
doit s’appliquer tout l’art du médecin.
duo natura vergit, eo ducendum.
Ailleurs, son travail commencé, mais insuffisant, a été trop faible
pour arrêter les progrès du mal et a été arrêté par la fin du malade.
Jusque dans l’insuccès éclate sa puissance. La mort l’annonce aux
vivants, et il est aussi impossible d’en méconnaître l’action que de
nier la puissance qui modèle les contours de l’homme dans le sein
maternel et les maintient dans son accroissement, malgré la rénova¬
tion de la substance.
Rien n’est mieux établi que l’action providentielle ordinairement
heureuse de la nature médicatrice, et ce que je viens de dire sur les
insuccès ne détruit pas le fait principal.
Les parties divisées ou coupées se réunissent ou se reproduisent
en formant des tissus normaux ou des organes complets.
L'homme peut reproduire le cristallin enlevé sans sa capsule
(Textor, Leroy); tous les os longs enlevés sans leur périoste (Flou-
rens, Blandin, Ollier, etc.).
Il refait la peau divisée, ainsi que les canaux excréteurs de Stenon
et de Warthon; il répare ses cordons nerveux (Schwan, Yulpian).
Mais c’est surtout chez les animaux inférieurs que l’on voit les plus
78 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
merveilleuses régénérations des tissus et des organes. Bonnet a
montré que les ndides coupées en vingt ou vingt-six morceaux
reproduisaient en quelques jours vingt ou vingt-six nouvelles naïdes,
et qu’on pourrait voir douze fois leur tête se reformer après sa sec¬
tion.
La planaire, coupée en deux, forme bientôt deux planaires, sa
partie supérieure se reforme, l’estomac et l’anus, tandis que la por¬
tion qui n’avait plus que l’estomac refait sa tête.
Les crustacés régénèrent plusieurs fois leurs pattes arrachées.
La salamandre dont on enlève l’œil et dont on coupe le bras,
refait un œil et reproduit son bras, avec les muscles, les nerfs, les
vaisseaux et les vingt os qui en constituent le squelette.
Le limaçon reproduit ses cornes et même sa tête, etc.
Ailleurs ce sont les forces générales de la vie qui luttent contre
les causes de la mort. Ainsi s’expliquent le réveil des hibernants
par un froid excessif (Williams Edwards, Des agents physiques
sur la vie, p. 247), la résistance des poumons à l’absorption de
l’oxygène au delà des proportions, la guérison des maladies hérédi¬
taires, c’est-à-dire de l’hérédité par Yinnéité (Prosper Lucas, De
l’hérédité naturelle et morbide).
Dans les phlegmasies, à côté de l’obstruction des capillaires du
tissu enflammé, il se forme dans l’exsudât fibrineux des vaisseaux de
nouvelle formation qui aident à la résorption des produits inflamma¬
toires ou au rétablissement de la circulation capillaire.
Quand un exsudât inflammatoire se change en pus, un travail
nouveau le dirige à travers la profondeur des tissus pour l’évacuer
au dehors, à travers la peau ou à la surface d’une membrane mu¬
queuse; tandis qu’ailleurs la partie liquide du pus se résorbe en
laissant un noyau solide qui se réduit de plus en plus avant de dis¬
paraître (E. Bouchut, Mémoires de la Société de biologie, 1857).
Une maladie qui produit l’engorgement du système circulatoire
général ou local, donne souvent lieu à des hémorrhagies supplé¬
mentaires qui viennent rétablir l’équilibre.
Des obstacles formés à l’orifice des organes creux, comme l’esto¬
mac, le cœur, la vessie, etc., provoquent une hypertrophie com¬
pensatrice des parois de l’organe, dans le but de créer une force
capable delutter avantageusement contre le rétrécissement des ouver¬
tures et de favoriser la sortie des liquides à mettre en mouvement.
Lorsque de gros vaisseaux s’oblitèrent et cessent d’être pénétrés
parle sang, il s’organise dans le voisinage une circulation collaté¬
rale qui rétablit, avec le temps, les fonctions circulatoires dérangée
de leur état normal.
DU NATURISME MÉDICAL
79
Existe-il un corps étranger dans les tissus (balles, aiguilles, mor¬
ceau de drap, etc.), de deux choses l’une : ou un travail naturel
l’enveloppe de capillaires nouveaux qui s’oblitèrent plus tard, for¬
ment une membrane d’enveloppe. ou un kyste destiné à l’isoler et à
protéger les tissus contre lui jusque dans les parties les plus déli¬
cates, ou bien il provoque une phlegmasie qui le chasse au moyen
de la suppuration.
Dans les maladies, l’œuvre de la réparation se voit partout, et si
elle ne réussit pas toujours, quel qu’en soit le résultat, on trouve
toujours la trace de son effort.
Dans les plaies que réunit d’une manière immédiate la lymphe
plastique, et dans les réunions secondaires où le travail de cicatri¬
sation, pour être moins rapide, n’en est pas moins curieux, quel est
l’agent curatif, de la nature ou de l’emplâtre appliqué par le chi¬
rurgien ?
Une fracture vient d’avoir lieu, et voilà qu’un suc spécial, déposé
entre les extrémités divisées de l’os, sert à leur consolidation avec
ou sans le secours du chirurgien; heureux si l’art intervient pour
diriger le travail de la nature, mais la science ne saurait ici avoir
d’autre prétention.
Dans tous les produits morbides, cancer, poches hydatiques, tu¬
bercules, etc., déposés au sein des tissus, malgré l’incurabilité de
la diathèse qui engendre le mal, la nature entreprend encore au¬
tour de ces produits un travail de vascularisation destiné à leur
enkystement et à leur pétrification . Cela s’observe dans les pou¬
mons remplis de tubercules (Natalis Guillot, Des vaisseaux de nou¬
velle formation autour des tubercules) . Je l’ai constaté autour de
tumeurs hydatiques du foie, et chacun sait que les tumeurs fibreuses
de l’utérus se remplissent souvent de concrétions calcaires, de façon
à suspendre leur développement et à se guérir par pétrification.
Tous les phlegmons aigus de l’ovaire, des annexes de l’utérus et
de la fosse iliaque, cheminent à l’extérieur vers la peau, quelque¬
fois dans la vessie ou dans l’intestin, et c’est ainsi qu’ils guérissent
sans l’intervention du chirurgien qui ne peut toujours y porter son
instrument.
Tous les tissus divisés se rapprochent et se séparent par la repro¬
duction de tissus semblables, et il n’est pas jusqu’aux cordons ner¬
veux divisés qui ne se reproduisent, car, dans certains cas, la para¬
lysie consécutive à une section de nerf se guérit, et dans la cica¬
trice se retrouvent des éléments nerveux de nouvelle formation.
Il serait trop long d’énumérer toutes les preuves de l’action cu¬
rative de la vie que révèle l’observation des malades. Ce que j’ai dit
80
HISTOIRE DE LA. MÉDECINE
doit suffire. J’ai montré par un grand nombre d’exemples la réalité
d’action d’une force conservatrice de la structure des tissus, de la
forme des organes, de la régularité des fonctions, et cela par des
actes naturels, ayant pour but de détruire, de chasser et d’isoler les
produits matériels développés par la maladie. Tout dans ces actes
représente la contre-partie des actes morbides; c’est une lutte de la
conservation contre la destruction , et il est impossible de ne pas
placer à côté de la nature créatrice de l’homme, la nature médi¬
catrice qui le conserve, en rémédiant aux maladies qui troublent et
abrègent son existence. Cette action bienfaisante de la nature contre
les effets de la maladie est aussi évidente que ces effets eux-mêmes,
et c’est presque une ingratitude que de vouloir la contester. Il n’est
personne qui n’ait des grâces à lui rendre, et à qui elle n’ait rendu
quelque bon office.
Les empiriques et les sceptiques, ceux qui font de la vie une
simple propriété de la matière, nient énergiquement l’influence
providentielle de la nature sur la terminaison des maladies.
Ils disent : Mais tout ne guérit pas par la nature médicatrice.
Intelligente comme on l’a supposée, elle ne devrait pas laisser
mourir autant de malades, elle ne devrait pas consolider une frac¬
ture de travers, ni laisser un membre fracturé se raccourcir, elle
ne devrait pas faire ouvrir dans le péritoine un abcès qui entraîne
la mort, ni produire l’étranglement d’une hernie, etc.
D’abord, parmi les philosophes qui ont admis le dogme de la na¬
ture médicatrice , personne n’a jamais dit, ou seulement insinué
que l’influence de la nature fût de force à empêcher de mourir. La
destinée humaine est fixée d’avance, et les lois de conservation de
l’espèce n’ont d’autre pouvoir que de la préserver ou de la conserver
pendant un temps très-court, mais défini. Cette action n’a rien de
particulier à l’individu ; il ne faut pas se flatter à cet égard ; elle
n’est pas relative à la maladie en général, telle que nous la compre¬
nons, comme une chose abstraite ; elle est spéciale à un désordre
corporel contre lequel elle lutte, et, à ce titre, elle se révèle partout
autour des lésions organiques.
Ainsi, un homme a un abcès de la fosse iliaque que la nature
pousse à la fois vers l’extérieur et vers le péritoine ; il allait s’ou¬
vrir au dehors, lorsqu’une secousse le fait crever dans le péritoine,
en produisant une phlegmasie mortelle! Une femme est affectée d’a¬
névrysme de l’aorte, avec une poche énorme qui use les côtes,
s’ouvre à l’extérieur dans un effort et la fait périr en quelques se¬
condes. Quelle a été dans ce cas la puissance de la nature médica¬
trice qui a laissé périr ces deux malades?
DÜ NATURISME MÉDICAL 81
Je l’ai dit tout à l’heure, cette action de la nature n’est pas spé¬
ciale à l’individu, mais à la maladie et à la lésion. Non, sans doute,
la nature médicatrice n’a pas préservé delà mort X... avec son ab¬
cès' de la fosse iliaque, ni Z... avec son anévrysme, mais elle tra¬
vaillait dans le but d’arrêter les progrès du mal. Qu’on ouvre le
cadavre, et l’on verra si elle n’a pas fait preuve d’intelligence et de
prévoyance.
Ici, elle avait établi des adhérences du foyer avec l’intestin pour
faire cheminer sans danger le pus de la fosse iliaque dans le cæcum ,
et là elle avait fait une poche formée de couches sanguines concen¬
triques, qui s’opposaient depuis plusieurs années à la rupture de
l’anévrysme, en faisant tout ce qu’il fallait pour le guérir. De ce
qu’elle n’a pas sauvé les malades, il ne s’ensuit pas qu’elle n’ait
rien entrepris pour faciliter la terminaison favorable de leur mal ;
au contraire, je viens d’établir les traces de son action bienfaisante.
Il en est ainsi partout, et, dès qu’on pénètre au fond des choses,
on voit que les objections faites par l’empirisme à la réalité d’une
nature médicatrice ne sont pas fondées.
§ II. — DES SYMPATHIES ENVISAGÉES COMME SECONDE BASE DU NATURISME.
Les sympathies sont des actes physiologiques ou morbides, dus à
l’influence de certains organes les uns sur les autres et attestant la
solidarité de toutes les parties du corps. Chez l’homme, tout con¬
court , tout conspire à sa conservation, a dit Hippocrate, dont les
œuvres renfermént en aphorismes le résumé de la doctrine des sym¬
pathies.
« Le corps vivant est un tout harmonique dont les parties se
tiennent dans une dépendance mutuelle et dont tous les actes sont
solidaires les uns des autres. » (Hipp.)
« Les différentes parties du corps, quel que soit le siège primitif
du mal, se le communiquent de l’une à l'autre : le ventre à la tête,
la tête au ventre, aux chairs, ainsi du reste. » (Hipp.)
Qui ne voit dans ce peu de mots le principe des sympathies phy¬
siologiques, morbides et curatives, auquel la science a depuis ac¬
cordé de si longs développements en le considérant comme une des
plus solides preuves du naturisme ?
La doctrine des sympathies morbides et curatives n’est pas plus
contestable que ne l’est celle des sympathies physiologiques affirmée
par tous les observateurs. L’étude de l’homme sain et malade four¬
nit de trop nombreuses preuves en faveur de ces trois ordres de
sympathies, pour que, malgré l’inconstance du phénomène, il y ait
le moindre doute à concevoir sur sa réalité.
BOUCHUT.
6
82
HISTOIRE DE- LA MÉDECINE
Bien qu’elles soient très-réelles, les sympathies ne sont pas con¬
stantes, et lors même qu’elles se sont une fois montrées chez une
personne, elles peuvent bien ne pas sé reproduire, alors que les
conditions accessoires sont les mêmes. C’est un effet ie l’idiosyncra¬
sie qui peut changer d’un moment à l’autre.
Ainsi les vomissements sympathiques de la grossesse n’existent
pas toujours, et, après avoir eu lieu pour un premier enfant, ils peu¬
vent ne pas se produire dans une grossesse suivante. — Le froid de
la peau, que l’on a vu suspendre une hémorrhagie, ne réussit pas
toujours à déterminer ce résultat.
Les sympathies sont passagères, mais elles peuvent survivre à
leur cause, et bien des fois, on a vu un phénomène morbide, né
sous l’influence d’une cause accidentelle, devenir une maladie per¬
manente, alors que la cause occasionnelle avait disparu. La folie
puerpérale dure quelquefois toute la vie, elle strabisme ou l’épilep¬
sie engendrée par des entozoaires, ne cessent pas, bien qu’on ait
chassé tous les helminthes de l’intestin.
Leur intensité est très -variable et diffère avec l’âge et le sexe des
individus. D’une autre part, elle est tantôt supérieure et tantôt in¬
férieure à celle des maladies qui leur ont donné naissance. Ainsi la
fièvre, qui est le plus commun de tous les phénomènes sympathi¬
ques, est généralement plus vive chez les enfants que chez les vieil¬
lards, plus fréquente chez la femme que chez Fhomme, et enfin
très-variable dans sa violence, relativement au mal qui la produit.
Si elle est ordinairement en rapport avec la gravité de la lésion primi¬
tive, elle, est quelquefois plus violente qu’elle ne devrait être, tandis
qu’ailleurs elle est au-dessous de ce que l’on pourrait supposer d’a¬
près le peu d’importance de la lésion. Elle peut même ne pas exis¬
ter, et il en résulte alors ce qu’on appelle des maladies latentes.
(E. Bouchut, Pathol générale, p. 262.)
C’est l’affaiblissement des sympathies qui est la cause des mala¬
dies chroniques. On sait en effet que le premier signe de la chroni¬
cité est l’absence de réaction ou la cessation de la fièvre, malgré la
persistance de la lésion qui en a été le point de départ.
Les sympathies nesont pas toujours réciproques ; et s’il est vrai
de dire que celles de la peau sur les muqueuses se reproduisent des
muqueuses sur la peau dans le scrofulisme ou dans l’herpétisme, on
n’en pourrait dire autant de celles qui ont été signalées entre le cer¬
veau et l’estomac.
Les sympathies sont d’autant plus nombreuses, que Y excitabilité
(E. Bouchut, De la vie et de ses attributs, de Vimpressibilité, p.
58), qui en est la source, est plus facilement mise en jeu. Cela ex-
Dü NATURISME MEDICAL
.83
plique pourquoi l’enfance est surtout l’époque de leur manifestation,
et pourquoi toutes les maladies aiguës de cet âge sont si souvent pré¬
cédées ou suivies de convulsions, de coma, de vomissements et de
paralysies, qu’on n’observe pas aune époque plus avancée de la vie.
Leur fréquence diminue chez 1 adulte, en même temps que l’excita¬
bilité, et elles deviennent de plus en plus rares, à ce point que chez
les vieillards, les phlegmasies les plus graves peuvent exister sans
fièvre. C’est là un phénomène essentiellement vital, qui prouve l’é¬
nergie de l’influence qui dirige ou maintient l’harmonie des parties
constituantes de l’organisation humaine, et qui rend toutes ces par¬
ties solidaires les unes des autres. Rien de pareil n’existe dans les
différentes parties d’un cadavre ou des corps inorganiques.
Comme l’a dit Barthez, les sympathies ne sont pas perpétuelles,
ce qui devrait être si les causes de la sympathie étaient de nature
mécanique, au lieu d’être en rapport avec le principe de la vie, et,
dans leur manifestation inconstante ou intermittente, elles attestent
ledegrédesensibilité inconsciente des organes, qui avertit l’homme
qu’un trouble s’est produit dans une partie de son corps.
Le nombre des sympathies a considérablement diminué depuis
que, par suite des progrès de la science, on a pu attribuer à leur vé¬
ritable cause des complications jusque-là expliquées par la sympathie.
On a pu, ou l’on pourra encore se tromper, en considérant comme
sympathique un phénomène qui ne l’est pas ; mais du plus ou moins
grand nombre de sympathies ne dépendent pas l’avenir ni la solidité
de la doctrine, et il suffit que plusieurs de ces phénomènes soient
incontestablement sympathiques, pour que la théorie conserve toute
sa force. On ne croit plus, avec Bichat, que l’œdème des membres
dans les maladies organiques du cœur, soit un phénomène sym¬
pathique, et l’on explique son apparition par l’obstacle à la circula¬
tion du sang, qui ne peut revenir dans le cœur. On sait à présent que
les abcès du foie, dans les plaies de la tête, sont moins la consé¬
quence d’un effet sympathique, que d’une phlébite des veines qui
donne lieu à la résorption purulente et à la formation d’abcès dans
le tissu hépatique.
Malgré ces réductions, et quelque nombreuses qu’elles soient, les
sympathies sont des phénomènes vulgaires. Tantôt physiologiques,
tantôt morbides, elles sont, dans ce dernier cas, ou des complica¬
tions de la maladie principale, ou des moyens curatifs au service
de la nature médicatrice.
Elles ont lieu : 1° entre les tissus et entre les organes de même
nature ; ou 2° entre des organes et entre des tissus de nature dif¬
férente.
84
HISTOIRE DE LÀ MÉDECINE
1° Des sympathies entre tissas et entre organes de même nature.
Les phénomènes synpathiques se produisent souvent entre les
diverses parties d’un même tissu, ce qu’on voit dans le tissu cel¬
lulaire pour l’obésité ; dans les muqueuses pour les phlegmasies
multiples de ces membranes; dans les séreuses (1), dans les os (2),
dans l’iris (3), dans le cristallin (4), dans le tissu fibreux (5), glan¬
dulaire (6), capillaire, etc.
Ailleurs, elles ont lieu d’un organe entier sur un organe entier,
mais semblable. Exemples : L’action d’un œil malade sur l’autre,
qui devient quelquefois malade à son tour, et qu’on sauve en enlevant
le premier ; l’action de la carie dentaire qui se produit très-souvent
des deux côtés sur la dent semblable, etc.
2° Des sympathies entre des tissus et entre des organes de structure différente.
Bien que la structure de toutes les parties du corps ne soit pas la
même, la plus entière solidarité existe entre elles, et elles offrent
des sympathies extrêmement fréquentes. On les observe entre la
peau et les muqueuses, entre la peau et les séreuses, entre les mu¬
queuses et les séreuses, enfin entre tous les organes, quelle que
soit leur conformation.
Peau et séreuse. - Chacun sait que dans les hydropisies consi¬
dérables des séreuses, notamment dans l’ascite, il y a diminution
delà perspiration cutanée, ce qui forme une espèce de révulsion.
Réciproquement, la perspiration de la peau supprimée amène de
l’anasarque ; enfin le refroidissement de la peau produit le rhuma ¬
tisme, la pleurésie, la péricardite, etc.
Muqueuses et séreuses. — Une étroite sympathie unit la mu¬
queuse de l’urèthre atteint de blennorrhagie avec la séreuse du
(1) La péritonite entraîne souvent la pleurésie ou l’arachnoïdite. L’arthrite est
souvent suivie de péricardite, d’endocardite, de pleurésie ou de méningite.
(2) La sortie des dents est toujours parallèle, et la carie d’une d’entre elles amène
souvent la carie de sa pareille dans le côté opposé.
(3) La dilatation d’une pupille entraîne la dilatation de l’autre.
(4) Une cataracte produit presque toujours la même maladie de l’autre œil.
(5) Le rhumatisme fibreux des jointures se montre à l’intérieur sur le tissu
breux des méninges , de l’intestin, de la peau, de la sclérotique, du périoste
crânien, etc.
(6) La glande parotide malade rend quelquefois malade la glande mammaire,
oreillons.
DU NATURISME MÉDICAL 85
genou ou de l’épaule, qui offrent souvent de l’hydarthrose, et la
même muqueuse irritée par le cathétérisme amène quelquefois la
syncope, quelques accès de fièvre intermittente, ou un accès mortel
de fièvre pernicieuse.
, Sympathies. cTun organe sur Vautre. — Les glandes salivaires
occupées par des oreillons produisent quelquefois par sympathie
une affection douloureuse de la mamelle et du testicule, constituant
la mammite, et ici une véritable orchite. Tous les tissus enflammés
amènent l’accélération des battements du cœur, et la réplétion des
capillaires avec élévation de température, d’où la fièvre , considérée
avec raison par tous les médecins comme le plus fréquent de tous
les phénomènes sympathiques.
Les phlegmasies, quel qu’en soit le siège, occasionnent un état
saburral de la langue, avec dégoût des aliments et inappétence. La
fièvre amène toujours la courbature, c’est-à-dire l’amyosthénie, ou
perte de l’influx nerveux qui soutient les forces musculaires. Avec
la fièvre, existe une névrose salutaire, qui estla soif, ou polydipsie.
De sorte qu’on voit ici des phénomènes sympathiques tout à fait
en rapport avec les besoins de l’éconoinie et la guérison des maux
qui l’affligent. La nature ici met les malades à la diète, au repos, et
leur inspire le besoin de prendre des boissons abondantes. C’est
dans un but de conservation analogue qu’au début de certaines hé¬
morrhagies elle produit le spasme des capillaires cutanés, la chair de
poule et la syncope, qui ralentissent l’impulsion du cœur, arrête
quelquefois l’écoulement de sang.
* L’estomac et l’intestin dérangés dans leurs fonctions produisent
souvent la céphalalgie, l’hypochondrie et l’aliénation mentale.
Toutes les maladies aiguës du cerveau troublent la digestion et
provoquent des vomissements. Il en est quelquefois de même de la
tuberculisation pulmonaire à ses débuts.
Un œil qui se détruit entraîne quelquefois par sympathie la perte
de l’autre, et l’opération qui détruit le premier sauve quelquefois le
second.
La dentition difficile détermine souvent la diarrhée.
La blennorrhagie amène quelquefois une pyélite qui détruit la
presque totalité du rein.
La vessie, irritée par un calcul, excite très- souvent au méat uri¬
naire un prurit qui indique la présence du corps étranger.
L’utérus malade, fiuxionné par les règles ou par un commence¬
ment de grossesse, déterminent le gonflement des mamelles et l’é¬
rection douloureuse de son mamelon.
86
HISTOIRE DE LA MÉDECINE
La menstruation provoque très -souvent l’apparition d’une pus¬
tule d’acné au visage, sur les épaules ou sur quelque autre partie
du corps.
L’utérus malade engendre quelquefois autant que l’état de gros¬
sesse, les nausées et les vomituritions alimentaires.
La colique néphrétique, maladie bornée au rein, a pour principal
syriptôme un phénomène sympathique, qui est le vomissement.
Dans la première enfance, le travail de la dentition produit sou¬
vent des attaques d’éclampsie, tandis que dans la seconde, il s’ac¬
compagne plutôt de toux nerveuse ou de danse de Saint-Guy.
Les fièvres éruptives, comme les maladies aiguës de l’enfance,
s’annoncent très-souvent par des phénomènes sympathiques, et
avant toute autre chose se révèlent par des convulsions ou du dé¬
lire, par des vomissements, par du frisson avec cette contraction des
capillaires qui constitue la chair de poule.
La dyspepsie est souvent cause d’une migraine, qu’on guérit en
faisant disparaître la maladie de l’estomac.
Les helminthes de l’intestin produisent souvent la toux nerveuse,
l’éclampsie, la chorée et des paralysies partielles de la sensibilité et
du mouvement.
Le tétanos a souvent pour point de départ une plaie exerçant la
plus fâcheuse influence sur les troubles du système nerveux.
L’accouchement et l’état puerpéral qui suit, ainsi que l’apparition
des règles, déterminent quelquefois chez certaines femmes des atta¬
ques de manie aiguë.
De nombreuses sympathies existent donc entre les différentes
parties du corps, de façon à établir entre elles une solidarité qui
prouve leur dépendance réciproque. Il n’en pourrait être différem¬
ment. Le principe qui dirige les opérations de la vie vers un but
que nous ne connaissons guère, a besoin d’être instruit de tout ce
qui se passe dans l’organisme, et il reçoit par les troubles de la sen¬
sibilité inconsciente, répartie dans tous les tissus, c’est-à-dire par
des phénomènes sympathiques, l’avertissement du mal qui va se
produire. Sous ce rapport, les sympathies aident à la conservation
de l’individu ; elles peuvent être considérées comme le cri des or¬
ganes souffrants indiquant la nature du mal, et elles contribuent
beaucoup aux progrès du diagnostic.
Si quelques sympathies ne sont que des complications, il en est
d’autres qui servent à la nature de moyen de guérison, et sous ce
rapport, comme je l’ai déjà dit, elles se rattachent très- directement
au -dogme de la nature médicatrice. Ce sont les sympathies cura¬
tives. Il est bien évident que dans l’invasion des maladies aiguës,
DU NATURISME MÉDICAL
87
les sécrétions désagréables de la langue, l’amertume de la bouche
et l’inappétence qui empêchent de prendre des aliments, sont des
phénomènes sympathiques, très-utiles à la guérison du mal, et il
en est de même de la soif ou de la courbature. Tous ces phénomè¬
nes font que l’homme fait diète, boit et se repose, remplissant ces
trois indications fondamentales de la thérapeutique.
Les animaux n’ont pas d'autre médecine que celle-là, et ils ne
s’en trouvent pas trop mal.
Je laisse après moi deux grands médecins, disait Chirac, la diète
et Veau. Cela est vrai, et dans les maladies aiguës, avant tout au¬
tre remède, ces deux moyens sont les plus utiles à la guérison.
Dans une hémorrhagie interne, la chair de poule, la contractilité
des capillaires et la syncope qui se produisent, sont des phéno¬
mènes sympathiques capables d’arrêter l’écoulement de sang, ét
c’est ainsi que plus d’une fois chez l’homme, des hémorrhagies sont
arrêtées au moment où par leur continuité elles auraient occasionné
la mort.
Parmi les sympathies, il en est une enfin, la fièvre, à laquelle on
a fait jouer un rôle conservateur, qui n’est pas reconnu tel par tous
les médecins.
A côté de ceux qui disent que la fièvre est un effort de la nature
pour débarrasser l’organisme d’un produit morbide (1), il en est
d’autres qui la considèrent comme une complication des ma¬
ladies.
Où est la vérité entre ces assertions contradictoires, et quelle est
l’opinion qui se justifie le mieux par l’observation des malades?
Il est bien certain, quelle que soit l’idée qu’on se fasse de la fiè¬
vre, que ce phénomène indique la réaction de la vie contre les états
morbides susceptibles d’occasionner la mort. Que la fièvre favorise
ou non l’expulsion de la matière morbifique, peu importe, cette ma¬
nière de voir n’étant qu’une hypothèse, mais ce qu’il y a d’incontes¬
table pour tout le monde, c’est qu’elle est la réaction de la vie
contre ce qui en trouble l’exercice.
Or, dans les maladies, la réaction est regardée avec- raison par
tous les médecins comme une chose utile ; tant qu’elle existe, le
mal peut guérir, et dès qu’elle n’a plus lieu, on voit paraître l’état
(1) Stahl définit la fièvre une opération de la nature pour une fin salutaire, dont
le but est l’expulsion des matières nuisibles. La définition est à peu de chose près
la même : la fièvre est un mouvement salutaire imprimé au sang par la natur ,
dont les efforts tendent à débarrasser ce liquide des matières morbifiques qui l’al¬
tèrent, et à lui rendre sa pureté primitive. D’après Stahl, c’est une affection de
la vie qui s’efforce d’écarter la mort.
88 HISTOIRE DE LÀ MÉDECINE
chronique, entretenant un état maladif permanent plus ou moins
grave suivant l’organe affecté .
La réaction peut être plus forte que le malade, mais elle n’en est
pas moins l’agent naturel destiné à favoriser les opérations molécu¬
laires qui éliminent certaines productions morbides, les isolent si
l’élimination est impossible, et réparent les tissus altérés par ces
productions. Dans l’état chronique même, comme la scrofule ou
certaines pblegmasies très-anciennes sans réaction, la guérison ne
s’obtient qu’en faisant naître au moyen du fer, du quinquina, de l’ar¬
senic, de l’alimentation, de l’exercice et des excitants locaux, une
fièvre artificielle qui, ranimant la vitalité générale et celle des par¬
ties malades, les replace progressivement dans leur état normal.
C’est là un fait consacré par l’expérience et fondé sur l’analogie,
Ainsi, l'observation établit qu’une affection fébrile survenue acciden¬
tellement fait disparaître des maladies chroniques qui avaient pré¬
cédemment résisté à tous les moyens rationnels. ( Dictionn . des
sciences médicales , t. XY, p. 260.) Une fièvre intermittente rebelle
peut disparaître par une fièvre continue intercurrente, par un vio¬
lent exercice ou par une profonde ivresse. Le catarrhe pulmonaire
chronique guérit quelquefois par le vin, par le punch et par d’au¬
tres liqueurs stimulantes. Toute fièvre peut guérir l’épilepsie, dit
Galien, et il y a depuis lors un grand nombre d’observations qui
prouvent qu’elle peut cesser sous l’influence d’un typhus. On trouve
dans les Actes des curieux de la nature , t. Y, obs. 64, des exem¬
ples de paralysie guérie par des fièvres continues survenues acciden¬
tellement. Il en est de même des névralgies, de quelques hydropisies
asthéniques, etc.
Des faits pareils ne pouvaient pas être perdus pour l’observation,
qu’éclaire le raisonnement ; ce que fait la nature doit être le guide
du médecin, et c’est ainsi que la thérapeutique par les stimulants ,
par les toniques , par les astringents , par les excitants et par Yhy-
drothérapie a pu être proposée dans les maladies chroniques.
Elle a pour but de faire naître une sorte de fièvre accidentelle ca¬
pable de faire disparaître d’anciens états morbides.
Sous certains rapports, donc, la fièvre peut être considérée
comme un effort salutaire delà nature, et à cet égard elle rentre très-
bien dans la catégorie des sympathies curatives , naturelles, qui
attestent la réalité d’une nature médicatrice.
§ III. — DES CRISES ENVISAGÉES COMME TROISIÈME BASE DD NATURISME.
Un autre appui du dogme de la nature médicatrice et du natu¬
risme, ce sont les crises observées dans les maladies aiguës et con-
DU NATURISME MÉDICAL gg
sidérées comme la manifestation d’un effort de nature pour leur
guérison.
Les erises sont en effet des phénomènes morbides qui, dans le
cours des maladies aiguës, annoncent une terminaison favorable ou
funeste. C’est \e jugement de la maladie. Cependant les crises n’ont
pas toujours lieu, et, dans un certain nombre de cas, il n’y en a
point trace, la maladie se terminant d’une autre manière, par réso¬
lution, Xuffiç (lysis), ou par décroissement successif de tous les
symptômes.
Le dogme des crises existait avant Hippocrate, qui n’en parle que
sans prétention, eomme lorsqu’il s’agit d un fait ancien, dans le livre
Des maladies et des épidémies; dans les Aphorismes , et enfin
dans deux livres aprocryphes de compilation, ayant l’un pour titre :
Des crises, et l’autre : Des jours critiques. Ce n’est que plus lard
qu’on trouve dans Galien la première étude complète de la doctrine
que nous connaissions, et c’est là l’ouvrage à consulter si l’on veut
en prendre l’idée la plus exacte.
Pour bien comprendre la doctrine des crises, il faut se rappeler
qu’Hippocrate, n’ayant pas fait d’anatomie pathologique, accordait
peu d’importance aux lésions des solides, et considérait surtout les
maladies comme un changement survenu dans la quantité, la qua¬
lité et la distribution des humeurs.
Tout en admettant le principe recteur de la vie dans les actes
morbides, ce qui en fait un vitaliste (ubi stimulus , vel dolor,
ibi fluxus), sa pathologie était essentiellement humorale. Il ad¬
mettait que la santé résultait du mélange exact de quatre hu¬
meurs : le sang, la pituite, la bile et l’atrabile, qui devaient s’équi¬
librer dans leurs proportions. Si ce mélange cessait d’exister, il y
avait maladie, ou, dans le langage du temps, une intempérie ca¬
ractérisée par la surabondance d’une de ces humeurs, dite alors
intempérée.
Si les humeurs élaborées, le sang dans le cœur, la pituite dans
le cerveau, la bile dans le foie, l’atrabile et l’eau dans la rate, se
portaient au loin sur un autre organe, elles y déterminaient une ma¬
ladie ou fluxion. L’humeur intempérée qui produisait la fluxion,
c’est-à dire la maladie, était d’abord à l’état de crudité, et elle
, devait se retirer au moyen d’une élaboration naturelle qualifiée de
coction ou de maturation , et dans ce travail lent et successif, s il
survenait un phénomène vital particulier, on lui donnait le nom de
crise. Si le travail s’accomplissait sans rien offrir de spécial, la
maladie réalisait, comme nous l’avons dit, la terminaison par réso¬
lution. Ces trois périodes de la maladie pour l’ancienne médecine,
90 HISTOIR K DE LA MÉDECINE
fluxion, coction, crise ou résolution, répondent aux trois périodes
actuelles, dites invasion ou accroissement , état et déclin de l’état
morbide.
La différence consiste en ce que les anciens, nos maîtres, mettant
beaucoup de leur raison dans les choses, avaient cherché à com¬
prendre le mécanisme de la maladie, tandis que notre époque, es¬
sentiellement empirique, ne voulant point raisonner sur la pathogé¬
nie, se borne à constater les actes de l’évolution morbide , en
déclarant qu’une maladie s’accroît, augmente et disparaît. Entre
ces deux opinions, la postérité dira où est la vraie grandeur et
la vérité.
Quand elle a lieu, la crise consiste donc dans l’évacuation de
l’humeur intempérée, ou dans la transformation de cette humeur
qui doit être rejetée au dehors. On a un exemple de cette transfor¬
mation dans la variole, dans le coryza, dans la bronchite, dans les
abcès, etc.
C’est à favoriser les crises que devait s’appliquer le médecin, et
il ne devait pas intervenir à la période de crudité des maladies,
sous peine de nuire au malade ; il devait attendre un peu que la
maladie soit bien déterminée pour en diriger les actes : Quo natura
vergit eo ducendum. C’est la condamnation des pratiques abor¬
tives au moyen desquelles l’empirisme a souvent prétendu juguler
les différents états morbides.
L’expérience n’a pas sanctionné cette manière de voir, qui n’est
vraie que pour un certain nombre de phlegmasies et de fièvres érup¬
tives, et encore la question est-elle aujourd’hui fort contestée. Il
est évident qu’il ne faut agir que lorsqu’on sait à quelle maladie on
a affaire et pourquoi on agit; mais alors toute intervention à la pé¬
riode de crudité d’un mal se justifie, même au point de vue hippo¬
cratique, si la médication abortive amène la résolution d’un mal au
lieu de le prolonger pour arriver à une crise formée par la matura¬
tion des humeurs
Imiter la nature dans ses efforts de résolution ou dans la pro¬
duction des crises, n’est-ce pas là le vrai principe d’Hippocrate, et
l’on a tort de reprocher à la médecine hippocratique une inaction
qui ne doit avoir rien d’absolu et qui consiste à dire : N’intervenez
que lorsque vous savez pourquoi vous agissez .
Les phénomènes critiques signalés par Hippocrate sont en général
des évacuations de matières morbides : 1° des pertes de sang ; épis¬
taxis, hémorrhoïdes, etc.; 2° des matières muqueuses ou puriformes
de la bouche, du nez, des bronches, de l’intestin ou de la vessie :
urines, excréments, ptyalisme, expectoration, etc. ; 3° des matières
DU NATURISME MÉDICAL 9i
rejetées par la peau : les sueurs, des abcès, des éruptions cuta¬
nées, etc.
Dans les crises, dit Hippocrate, les humeurs, de ténues deviennent
épaisses, les transparentes un peu troubles, et les aqueuses ou pi¬
tuiteuses tout à fait purulentes.
Cela est vrai, et aujourd’hui encore, après vingt siècles, tous les
médecins peuvent vérifier l’exactitude de ces assertions.
Hippocrate a aussi parlé de phénomènes non critiques qui pré¬
cèdent ou annoncent les crises et peuvent faire prévoir le lieu de
leur apparition ; d’où une attention toute particulière recommandée
aux médecins pour découvrir des phénomènes de cette nature ayant
une si grande importance thérapeutique.
Ces phénomènes sont de deux sortes : 1° des phénomènes
communs annonçant l’imminence de la crise, sans détermination
du lieu où elle doit s’opérer; 2° des phénomènes propres indiquant
que la crise doit se faire, et le point où elle doit avoir lieu.
Malheureusement ces phénomènes ne sont pas très-clairement
indiqués dans les livres hippocratiques, et il est difficile de savoir à
quoi s’en tenir sur ces phénomènes indicateurs de la crise.
Les crises existaient surtout dans les maladies aiguës, du qua¬
trième au soixantième jour, car passé ce terme, la maladie est
devenue chronique, et sous cette nouvelle forme il n’y a plus de
crise à attendre; elles se terminent sans phénomènes critiques,
quelle qu’en doive être la fin, heureuse ou malheureuse.
Quand les crises devaient avoir lieu, on les observait à certains
jours fixes compris entre le quatrième et le soixantième, que pour
ce motif on nommait des jours critiques. Elles se montraient dans
les jours pairs ou dans les jours impairs, mais ces derniers étaient
regardés comme les plus favorables aux bonnes crises : de là l’im¬
portance du septième, du quinzième et du vingt et unième jour, où
se produisaient les crises les plus favorables. C’était là un reflet de
la philosophie de Pythagore, qui expliquait les phénomènes de l’u¬
nivers par l’influence des nombres, et qui considérait les nombres
impairs comme le symbole de tout ce qu’il y a d’heureux sur la
terre : Numéro Deus impare gaudet.
Telle est la part d’Hippocrate dans cette doctrine des crises, qui
n’a été formulée que par Galien, et dont le triomphe et les vicissi¬
tudes attestent la grandeur. Si beaucoup de médecins ont admis cette
doctrine, le plus grand nombre n’a voulu en prendre qu’une partie,
les crises, par exemple, sans reconnaître aucune vérité dans la doc¬
trine des jours critiques. Quelques médecins ont même condamné
le tout ensemble. Asclépiade et les méthodistes la considérait comme
92 HISTOIRE DE, LA. MÉDECINE
dépourvue de toute base sérieuse. Ils accusèrent Hippocrate de
s’être perdu dans les hypothèses en se laissant entraîner par les
dogmes de Pythagore sur les nombres, et ils attaquèrent Galien qui
était resté fidèle aux principes consignés dans les écrits du père de
la médecine. Galien ne leur répondit qu’en montrant des preuves
fournies par l’observation, et un jour, étant appelé auprès d’un
malade avec deux disciples de Thémisson (l’un des chefs de l’école
méthodiste), il s’approcha du lit, et ayant examiné les symptômes,
il assura que ce jeune homme allait être délivré par une hémorrhagie.
Les méthodistes tournèrent en ridicule ce pronostic, ils conseil¬
lèrent une saignée; mais ils sortirent bientôt couverts de confusion,
lorsqu’ils se furent aperçus que le malade commençait une hémor¬
rhagie nasale abondante.
Quoi qu’il en soit, existe-t-il des crises ? A cette demande, l’ob¬
servation des malades répond oui, et elle ne met en doute que la
réalité des jours critiques. Les crises sont des efforts de la nature
produisant un changement bon ou mauvais qui annonce la fin
des maladies.
Il y a des crises salutaires et des crises défavorables ; mais
quand on emploie le mot de crise tout seul il signifie en général un
événement heureux ; c’est du moins ainsi qu’il a été ordinairement
employé par Galien et par tous ceux qui ont adopté ses opinions.
Ces crises sont complètes ou incomplètes, et s’observent dans les
appareils de sécrétion sur les muqueuses, à la peau, dans le tissu
cellulaire ou séreux, enfin dans les glandes.
Ce sont des fluxions , comme dans les engorgements des glandes
ou du tissu cellulaire des membres, des hémorrhagies, des flux
séreux , des flux muqueux ou purulents sur les muqueuses, des
flux gazeux ou pneumatoses, des vomissements, des flux d’urine,
des éruptions variées, etc. Voici le tableau assez exact qu’en a
donné Landré-Beauvais.
Les crises par hémorrhagie s’observent dans les fièvres inflam¬
matoires, dans la phlegmasie ou dans la pléthore. Exemples : l’é¬
pistaxis, qu’annonce souvent de la céphalalgie, des étourdissements,
et un pouls fort, quelquefois dicrote ; l’hémoptysie, l’hématérnèse et
l’hématurie complémentaires du flux menstruel supprimé, ou com¬
plication fâcheuse de quelques maladies graves ; le flux hémorrhoïdal
dans les maladies de foie ou dans la pléthore; le flux menstruel, qui
se montre dans le cours de certaines maladies aiguës.
Les exhalations muqueuses sont les crises des phlegmasies
aiguës des muqueuses. Exemples : la sécrétion purulente épaisse
qui succède au coryza et à la bronchite, les vomissements dans l’em -
DU NATURISME MÉDICAL 93
barras gastrique ; la diarrhée dans les obstructions intestinales.
Les sueurs s’observent dans un grand nombre de maladies inflam¬
matoires, et quelquefois une abondante transpiration améliore très-
notablement l’état des malades.
Des éruptions très-variées : l’érythème, la miliaire, le pemphigus,
l’érysipèle, l’impétigo, l’herpès, se montrent dans le cours de beau¬
coup de maladies aiguës, tantôt comme crise heureuse, tantôt comme
Crise défavorable.
Les urines changent beaucoup de composition dans le cours des
maladies aiguës, et, vers la convalescence, elles présentent une sorte
de modification qu’il est très-important de rechercher. Après avoir
été rouges, épaisses, sédimenteuses, elles deviennent plus claires et
renferment en suspension un nuage léger qu’on appelle nuage cri¬
tique.
La salivation se montre dans la variole où, au moment de l’é¬
ruption, elle semble être une crise heureuse.
Les parotides des fièvres graves ont toujours été considérées
comme le résultat des crises fâcheuses. Cela est vrai, en général, et
presque tous les malades ainsi affectés succombent au bout de quel¬
ques jours.
Les bubons, considérés comme des phénomènes critiques, ne
s’observent guère que dans la peste. Ils constituent de bonnes crises
lorsque la suppuration est franche et rapide ; ce sont au contraire
des crises défavorables lorsque l’inflammation est lente, ou lorsque,
ayant commencé d’une manière assez vive, elle cesse tout à coup et
amène l’affaissement subit de la tumeur.
D’autres crises salutaires ou funestes ont été indiquées par les
partisans de la doctrine des crises, comme ayant leur siège dans le
tissu cellulaire.
Ainsi, le gonflement du visage, des mains et des pieds dans la
variole ; les furonches de certaines fièvres éphémères, de la variole
et de l’hypochondrie ; les gangrènes des fièvres graves et des mala¬
dies charbonneuses; les abcès des viscères et de la profondeur des
membres, etc. Ce sont des phénomènes dont on pourrait beaucoup
augmenter le nombre, mais les exemples que je viens de citer peu¬
vent suffire au but que je me proposais, et qui était d’établir clini¬
quement l’existence des crises.
Des jours critiques.
S’il est impossible au médecin de ne pas admettre l’existence des
crises dans le cours des maladies aiguës, il est au contraire légitime
de contester la réalité des jours critiques.
94
HISTOIRE DE LA MÉDECINE
Hippocrate, qui avait reçu de ses devanciers la doctrine des crises
et des jours critiques, nous l’a transmise très-brièvement avec toutes
ses erreurs, il a indiqué la présence des jours critiques, mais ce
n’est que plus tard et sous la plume de Galien, que véritablement
on voit se former la doctrine des jours critiques.
Les jours critiques étaient ceux où devaient se montrer les crises.
On les divisait : 4° en jours critiques décrétoires, 2° en jours cri¬
tiques indicateurs , et 3° en jours intercalaires.
4° Les jours critiques décrétoires étaient ceux où les crises
avaient le plus ordinairement lieu : c’étaient les septième, qua¬
torzième, vingtième, vingt -septième, trente-quatrième, quarantième,
soixantième, quatre-vingtième, etc. Mais entre chacune de ces pé¬
riodes de sept ou vingt jours , la crise pouvait également avoir lieu
ou être indiquée pour le quaternaire suivant : c’étaient les jours
indicateurs ou contemplatifs, les quatrième, onzième, dix-sep¬
tième, vingt-quatrième, trente et unième, etc. Un aphorisme d’Hip¬
pocrate (tome IV, aphor. 23 sect. n, Littré) les signale ainsi : « Le
quatre est l’indicateur du sept, le huit ouvre la semaine suivante.
Observez le onzième, c’est le quatrième de cette seconde semaine.
Observez encore le dix-septième, c’est le quatrième depuis le qua¬
torzième et le septième depuis le onzième. »
Les jours intercalaires étaient ceux où la crise n’avait lieu qu’im-
parfailement ou d’une manière irrégulière, souvent funeste: c’é¬
taient les troisième, sixième, neuvième, seizième, etc.
Venaient ensuite des joursvides ou non décrétoir es, les deuxième,
huitième, dixième, douzième, treizième, quinzième, etc. On les
nommait ainsi, parce qu’ils n’étaient ni indicateurs, ni décrétoires,
ni intercalaires, et qu’il ne s’y faisait généralement pas de crises.
Malheureusement pour la doctrine, Hippocrate lui-même montre
que les crises peuvent quelquefois apparaître la veille ou le lende¬
main du jour indiqué ( Épidémies , liv. I, t. II, p. 661), ce qui
revient à dire qu’elles peuvent avoir lieu à tout moment de la durée
des maladies, et, en conséquence, qu’il n’y a rien de fondé dans la
doctrine des jours critiques. C’est la solution à laquelle on arrive
quand, sans avoir d’idée . préconçue, on observe attentivement la
marche des maladies aiguës, depuis leur début jusqu’à leur termi¬
naison naturelle, en tenant compte de tous les phénomènes qu’elles
présentent. Elles offrent des complications des crises, mais point de
jours critiques, dans le sens de précision, jadis accordé à ce mot.
Comment d’ailleurs accepter cette doctrine, quand ou sait les
difficultés qu’on éprouve à préciser le moment d’invasion des ma¬
ladies. Dans beaucoup de cas, leur début n a rien d’instantané, et
DU NATURISME MÉDICAL
95
si, daus une pneumonie, le frisson initial annonce l’invasion du
mal, dans la fièvre typhoïde, au contraire, dans la rougeole, dans la
scarlatine, dans la pleurésie, dans la néphrite aiguë, dans la péri¬
cardite, dans l’encéphalite, etc., le moment et le jour de l’invasion
sont très-souvent ignorés du malade. En admettant donc que des
jours vraiment critiques puissent être observés dans les maladies,
lorsque la date de leur invasion a été rigoureusement déterminée,
dans le plus grand nombre des cas, toute recherche de ce genre est
inutile, impossible et fautive.
Il faut prendre garde, à propos des crises, de prendre comme
telles certaines complications des maladies. Ainsi, l’hémorrhagie
intestinale d’une fièvre typhoïde, l’expectoration de fausses mem¬
branes ramifiées dans la pneumonie, les perforations de l’intestin
ulcéré par un effort du malade, le dépôt phosphatique des urines
ayant séjourné dans la vessie, etc., ne sont pas des crises. Ce sont
des actions chimiques et physiques produites dans le corps en de¬
hors de l’action vitale, tandis que la crise est un effort naturel de la
matière vivante, conduisant à une terminaison favorable ou funeste
des maladies.
Reste à savoir si la crise ou jugement des maladies est bien un
effort de la nature agissant sur les humeurs pour le ramener à l’état
normal, ainsi que les organes où elles se sont accidentellement dé¬
posées, ou bien, au contraire, si elles ne sont pas un simple travail
nécessaire d’évolution morbide. Ce sont là des questions controver¬
sées par les détracteurs de la doctrine des crises, questions oi¬
seuses, si l’on pense que dans l’idée qu’ils se faisaient des crises,
les anciens ne songeaient qu’à placer dans la nature la puissance
de production et de guérison des maladies. Peu importe qu’on voie
dans les crises un phénomène d’évolution semblable à celui des
plantes ou un acte chimique comme celui de la digestion, il reste
acquis à la science que l’observation montre çà et là dans les mala¬
dies des phénomènes spontanés, dont l’apparition ou l’absence in¬
dique la guérison ou la mort. C’est là une vérité contre laquelle se
brisent tous les mauvais vouloirs de l’empirisme, et par cela même
qu’il se fait naturellement des crises, le médecin a le droit d’en
conclure que la nature travaille selon ses forces à la guérison des
maladies.
§ IV. — DE LA RÉVULSION ENVISAGÉE GOMME QUATRIÈME BASE DU
NATURISME.
Le naturisme trouve dans le fait thérapeutique de la révulsion ,
que chacun peut reproduire à volonté, une nouvelle preuve de la
96 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
réalité du principe . Si je démontre à mon tour qu on peut
utiliser la force vitale d’un organe sain pour en exagérer l’action
dans le but de débarrasser ceux qui sont malades, et que cette
vérité soit rendue incontestable, il sera évident que la nature de
l’homme, qui spontanément le guérit de ses maladies, pourra en¬
core, lorsqu’elle est sollicitée par les pratiques de l’art, produire de
semblables résultats. Or, la démonstration est des plus simples.
L’étude des sympathies physiologiques, morbides et curatives,
montre que les organes agissent les uns sur les autres, et qu’ils
ont entre eux des antagonismes dont la vie seule peut rendre
compte.
L’utérus qui est malade ou que fluxionne la menstruation, rend
les mamelles plus grosses et souvent très-douloureuses. Le cerveau
qui s’enflamme trouble les fonctions de l’estomac et provoque des
vomissements. La peau a pour antagoniste la muqueuse de l’intes¬
tin, et une grande brûlure produit toujours de la diarrhée.
Enfin, il y a des métastases c’est-à-dire des maladies qui spon¬
tanément quittent un organe et se portent sur un autre, ce dont
on a une preuve dans l’orchite qui remplace quelquefois les oreil¬
lons.
Il n’y a donc rien d’impossible à ce que l’art puisse provoquer
l’état morbide d’une partie pour amoindrir ou guérir un autre état
morbide. C’est l’imitation de la nature. On comprend qu’une exci¬
tation ou une fluxion substituée à une autre, crée un antagonisme
susceptible de rétablir l’équilibre dérangé en produisant une mé¬
tastase artificielle analogue aux métastases spontanées de l’état
morbide.
Ce que cet exposé laisse comprendre est depuis longtemps accepté
comme une vérité indiscutable par un grand nombre de médecins
les plus justement célèbres. C’est une des bases de la thérapeutique
d’Hippocrate et de ses disciples. C’est la doctrine de la révulsion
introduisant dans la médecine pratique les conséquences de cette
vérité, que si la nature travaille par ses moyens à la guérison des
maladies, l’art peut abréger et faciliter son travail en Limitant et en
le dirigeant là où il semble se porter. La médecine hippocratique
avait déjà constaté les antagonismes physiologiques et morbides qui
produisent l’activité vitale d’une partie aux dépens d’une autre,
faits qu’Hippocrate a résumés dans un aphorisme célèbre : Auo tovmv
ap.a YivofAsvwv p.r) xoctoc tov au-rov totov, ô scpoopOTEpoç àuaupo? tov s'-rspov.
Que je traduirai en disant : « Lorsque deux maladies différentes se 1
développent au même moment sur des parties éloignées, la plus
considérable amoindrit l’autre. » Pour Hippocrate, ce travail est
DU NATURISME MÉDICAL
97
révulsif (àvTtejTOxciç) , lorsqu’il a lieu dans des parties éloignées l’une
de l’autre, et dérivatif (TOxpojrémKïiç), au contraire, lorsqu’il se
produit dans une région voisine du premier siège du mal.
’AvriffTtafftç Im TCHfftv avo), xa-rw avoj, im toîsiv xa tw. <£ La révul¬
sion a lieu dans les affections du haut vers le bas, et dans les affec¬
tions du bas vers le haut. »
IIapoy_£T£u<7iç v) iç tvjv x£<pa)à)V, v) êç rà -jtXaYta, ^ uaXtSTa p£7:si. « La
dérivation se fait par la tête, ou sur les côtes, là où les humeurs
tendent le plus, b (Hippocr., Œuvres, édit. Littré, t. V, p. 477.)
Sur ces aphorismes repose l’antique doctrine de la révulsion \et
de la dérivation exposée dans les œuvres d’Hippocrate, formulée
plus longuement par Galien, et venue jusqu’à nous à travers d’in¬
nombrables controverses. Qu’est-ce donc que la révulsion? La ré¬
vulsion est l’art de diminuer ou de guérir les maladies par la créa¬
tion d’un autre état morbide sur quelque partie voisine ou éloignée
du mal qu’on veut détruire. Exemples : une purgation dans la con¬
gestion cérébrale, ou bien un vésicatoire au bras dans une bro'nchite
chronique.
Au temps d’Hippocrate, la révulsion et la dérivation étaient des
choses distinctes.
Dans la première, on agissait loin du siège du mal, sur une partie
éloignée de la partie malade, « du haut vers le bas ou du bas vers
le haut, » pour arracher le mal, revellere ; dans la seconde, au con¬
traire, on provoquait le phénomène morbide dans les parties voi¬
sines du mal pour le détourner, derivare, là où les humeurs tendent
le plus. Exemples : des sangsues autour d’un phlegmon, ou des
cautères sur le dos, dans le voisinage d’une carie vertébrale. C’est
là une distinction secondaire qui nê touche en rien au principe de
la doctrine. Il est évident que la dérivation n’est qu’un procédé de
la révulsion, et que le fait reste le même en ce qui touche la néces¬
sité de faire naître, dans un but curatif, une manifestation morbide
capable de faire diversion à un mal plus ancien.
Révulsion et dérivation sont donc des choses distinctes dans l’ap¬
plication, quoique semblables dans leur principe, Elles ne diffèrent
que par le mode extérieur, aussi sont-elles aujourd’hui générale¬
ment confondues dans l’esprit de ceux qui, n’attachant pas une
grande importance à la doctrine, ne font guère attention aux mots
qui la représentent. •
La révulsion et la dérivation en thérapeutique sont nées de l’ob¬
servation qui a montré le fait des révulsions spontanées. La consta¬
tation des unes devait inévitablement conduire à l’institution des
autres. Quand on eut observé l’action sympathique d’un organe sur
BOUCHOT. - 7
HISTOIRE DE LA MÉDECINE
l’autre, les crises des maladies et les antagonismes morbides, quand
on eut enregistré l’influence de la grossesse sur la phthisie pulmo¬
naire dont elle suspend momentanément les progrès, on dut croire
à la possibilité du déplacement des maladies et aux bons effets de la
révulsion. Ces exemples ne sont pas les seuls et l’on pourrait les
multiplier à l’infini. Ainsi, j’ai vu plusieurs fois la grossesse sus¬
pendre momentanément Y acné rosacea ou couperose qui revenait
après l’accouchement. La lactation des nourrices suspend et retarde
le travail de l’ovulation et l’apparition des règles. Une maladie aiguë
chez une personne qui a une suppuration d’ulcère ou un vésicatoire
tarit momentanément la suppuration, qui recommence dès que la
phlegmasie tend à disparaître. Un érysipèle fait souvent disparaître
une bronchite. Un grand écoulement d’urine a quelquefois guéri
l’ascite. Il en est de même de la diarrhée, et cela est si vrai, qu’on
peut, à l’aide de violents drastiques, guérir pour plusieurs mois et
pour plusieurs années, des anasarques symptomatiques d’une maladie
du coeur. Si ces faits ne sont pas constants, leur fréquence est du
moins assez grande pour servir de base sérieuse à une méthode
thérapeutique, et pour autoriser la conduite du médecin qui prend
la nature pour guide, en cherchant à déplacer les maladies. Chez
les animaux, le fait de la révulsion est encore plus facile à démontrer,
car on peut multiplier les expériences d’une façon qu’il serait impos¬
sible d’imiter chez l’homme.
Des sétons de 50 centimètres, appliqués à des chevaux, peuvent
donner, d’après M. Bouley, 48 grammes de pus en vingt-quatre
heures. On en met, suivant les cas, cinq ou six à la fois pendant six
jours, ce qui fait une spoliation de 2000 grammes de liquide dans
un assez court espace de temps. De pareils moyens ne peuvent
être sans énergie, et, en réalité, leur puissance curative est très-
grande.
Quand on étudie ce qui concerne la révulsion et la dérivation, il
y a deux choses à approfondir :
1° La nature des agents de révulsion;
2° Le mode d’action des agents révulsifs.
4° Agents de révulsion. — Les agents révulsifs sont des moyens
susceptibles : 4° de détourner l’afflux sanguin d’une partie enflam¬
mée; 2° de développer dans un organe une activité fonctionnelle
plus grande; et enfin, 3° de produire sur des parties saines une hy-
pérémie ou une sécrétion humorale abondante .
Tout ce qui augmente la vitalité des parties, attire les humeurs
ou détourne le sang, peut devenir un agent de révulsion.
DU NATURISME MÉDICAL
Cesmoyens sonthy giéniques, chirurgicaux elpharmaceutiques.
A. Les agents hygiéniques de la révulsion sont : le calorique,
l’air, l’eau, les bains chauds et froids, l’hydrothérapie, les frictions
de toute nature, les vêtements de laine, l’alimentation, l’exercice
qui excite la vitalité des organes locomoteurs, les influences mo¬
rales, le mariage, la grossesse qui suspend la marche de la phthisie,
l’allaitement, etc.
B. Les agents chirurgicaux de la révulsion sont : la saignée du
bras et du pied, les sangsues en petit nombre, les ventouses sèches
et scarifiées, les ventouses Junod, le séton, les moxas, les cautères.
C. Les agents pharmaceutiques de la révulsion sont : les cata¬
plasmes, l’ortie, les acides, la moutarde, l’huile de croton, le tartre
stibié, l’ammoniaque, les vésicants, la potasse, la poudre devienne,
agissant sur la peau et sur le tissu cellulaire ; ceux qui agissent sur
les muqueuses et sur les organes sécréteurs sont : les sudorifiques,
les diurétiques, les sialagogues, les vomitifs, les purgatifs salins ou
drastiques dont l’action est évidente, les dépuratifs, les fondants et
les résolutifs, dont l’action, moins appréciable, n’est pas moins cer¬
taine, et qui agissent sur la vitalité des tissus.
2° Mode d’action des révulsifs. — Quelques médecins n’ont
jamais voulu voir dans la révulsion que la sortie des humeurs occa¬
sionnelles de la maladie. C’est une erreur. La révulsion produit
aussi une modification de la vitalité des tissus. En effet, quand on
examine le genre d’action des révulsifs, on voit qu’il n’est pas tou¬
jours le même et qu’il faut l’étudier, tantôt dans l’organe impres¬
sionné par le révulsif, et tantôt dans ceux qui en ressentent les
effets indirects ou secondaires.
1° Les révulsifs produisent la déviation du cours du sang et
l’anémie d’un tissu (saignée locale, bains de pied très-chauds pou¬
vant amener la syncope) ; la congestion (cataplasmes ou bains) ; les
hypersécrétions (sialagogues, diurétiques et purgatifs) ; l’hyperes¬
thésie (plantes âcres, ortie piquante, sinapisme, etc.) ; l’excitation
sans douleurs (stimulants, antimoniaux, tartre stibié) ; la phleg-
masie (érythème, vésicules, bulles, pustules) ; les phlegmasies pu¬
rulentes (cautères, feu, etc.) Dans ces cas, l’action révulsive est
une suractivité vasculaire, nerveuse, véritable action vitale dont les
effets ne peuvent être contestés.
2° La révulsion produit des phénomènes indirects variables.
Parfois elle excite tout l’organisme et même l’organe malade. C’est
un effet de la sympathie, mais le fait est rare. Dans les cas ordi-
-- -
£ 100 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
/' nâir’es, elle apaise les désordres occasionnés par l’état morbide et
'^provoque un salutaire antagonisme, d’où le nom de méthode anta-
igomstique. qui lui a été donné par Hufeland.
Le tartre stibié à haute dose, la digitale, etc., sont des contro-
stimulànts, dont l’usage apaise beaucoup les maladies imflamma-
toires et diminue notablement la fréquence du pouls.
Si la révulsion ne produit pas toujours l’effet qu’on en attend,
c’est qu’on ne sait pas assez quelles sont les causes de la variabilité
du phénomène, et qu’on n’a pas appris à neutraliser ou à éviter les
motifs de cette inconstance. Pour obtenir de bons effets au moyen
de la révulsion, il faut tenir compte des dispositions de l’organe
malade, de l’état général de l’organisme, de l’espèce du révulsif à
employer, et du lieu où l’on croit devoir agir, conditions que
M. Guérin (de Mamers) a étudiées avec un rare talent d’observation.
Circonstances relatives à l’organe malade. — Quand un or¬
gane est très-malade, les révulsifs risquent d’augmenter sympathi¬
quement l’état morbide, et il faut commencer parles sédatifs. Ainsi,
on ne commence pas le traitement d’une pneumonie ou d’une pleu-^
résie par l’application d’un vésicatoire. C’est un moyen à réserver
pour la fin de la maladie, lorsque la résolution ne se fait pas assez
rapidement.
A ses débuts, une irritation faible pent être arrêtée par les révul¬
sifs, c’est là le cas de certaines maladies héréditaires qu’on prévient
par des exutoires.
Quand une maladie, ayant perdu son intensité, passe à l’état chro¬
nique, c’est le cas d’employer les révulsifs pour prévenir les dégé¬
nérescences organiques. Exemples : un vésicatoire sur une hydar-
throse ancienne, sur une sciatique rhumatismale, sur la poitrine
occupée par une pleurésie, etc.
Circonstances relatives à l’état général de V organisme. — Un
état fébrile très-violent, une grande pléthore et une vive sensibilité
excluent l’emploi des révulsifs énergiques, et demandent de grands
ménagements dans leur usage.
Quand, au contraire, les forces sont abattues, c’est le moment de
recourir à la révulsion la plus active.
Du choix des révulsifs. — On doit toujours choisir le révulsif
dont l’effet est en rapport avec l’accident à détruire. Exemples : la
congestion par la saignée, et un flux par une sécrétion antagoniste.
Il faut toujours choisir le révulsif dont l’énergie soit proportionnée.
DU NATURISME MÉDICAL
101
à celle du mal qu’on veut détruire : cataplasmes, bains, vésicatoires,
cautères, feu, etc.
L’action du révulsif doit être assez forte pour détruire le mal au¬
quel on l’oppose, mais il faut prendre garde qu’elle soit assez vio¬
lente pour provoquer sympathiquement une réaction nuisible ou
dangereuse.
Les révulsifs n’ont pas besoin de produire sur la partie où on les
applique, une action aussi forte que celle du mal pour lequel on les
emploie.
La persistance d’action des révulsifs est nécessaire à leur efficacité.
Pour agir avec efficacité, les révulsifs doivent être étendus s’ils
sont superficiels, et profonds, au contraire, quand ils sont étroits.
Les révulsifs destinés à produire une hypersécrétion cutanée,
n’ont de bons effets que s’ils donnent des produits suffisants et de
convenable qualité.
Circonstances relatives au lieu d’application des révulsifs. —
Les parties où l’on met les révulsifs doivent avoir une vitalité suf¬
fisante.
Les révulsifs ne doivent être appliqués que sur des parties saines
et exemptes de maladie antérieure.
Plus la vitalité d’une partie est grande, plus la révulsion produite
par son excitement est puissante.
Quand on veut rappeler une maladie extérieure dont la suppres¬
sion donne lieu à des accidents graves, c’est sur le siège primitif de
l’affection que l’on doit appliquer le révulsif.
Quand une affection est récente et intense, les révulsifs doivent
être appliqués à une grande distance du lieu malade.
Quand les affections légères, sans réaction générale ou ayant pris
la forme chronique, menacent de désorganiser les tissus et qu’elles
ont résisté aux révulsifs éloignés, c’est près du siège de l’affection
locale qu’il faut agir.
Enfin, si la nature dirige ses efforts dans un sens utile au malade,
il faut que la révulsion ne nuise pas à ce travail favorable et le
serve si cela est possible. « Quo natura vergit eo ducendum. »
Tels sont les principes de l’emploi des révulsifs, ce que l’on pour¬
rait appeler aussi les lois de la révulsion parfaitement exposées de
nos jours par M. Gintrac. Il y a encore beaucoup à faire à cet
égard. Il faudrait, par exemple, déterminer le rapport qui existe
entre l’impulsion révulsive et l’acte curatif. Mais c’est là une chose
difficile, car entre l’effet produit et le moyen employé, il y a pour
intermédiaire, la nature vivante, qui engendre toujours un effet
10?
HISTOIRE DE LA. MÉDECINE
individuel sous l’influence d’une cause générale. Sans prétendre
aller aussi loin, on peut se borner à étendre les recherches cliniques
à la détermination des circonstances propices ou défavorables à la
révulsion, et, dans ces limites, l’observation peut encore beaucoup
pour les progrès de la science.
Quoi qu’il en soit, la révulsion et la dérivation existent et reposent
sur deux ordres de faits, les uns naturels ou spontanés, et les autres
accidentels provoqués par le médecin. Elles n’ont rien de constant,
ce qui les rapproche de tous les autres phénomènes vitaux, morbides
ou curatifs. Nier la révulsion, parce que des agents révulsifs lie ré¬
vulsent pas toujours le principe morbide qu’on voudrait détruire,
ne prouve rien. Autant vaudrait nier les propriétés narcotiques de
l’opium et les propriétés stimulantes de l’alcool, parce qu’il arrive
souvent au premier d’exciter, et à l’autre d’endormir.
Ce ne sont là que de faibles objections. La révulsion est un fait
vital, qui relève de la force individuelle toujours très-difficile à dé¬
terminer, et l’acceptant comme vraie, d’après les observations de
l’homme souffrant , nous devons y voir la confirmation de la doc¬
trine qui accorde un rôle actif à la nature dans la guérison des
maladies. C’est pour cela que nous l’avons fait connaître comme
une des bases les plus solides du naturisme hippocratique.
CHAPITRE III
TRANSFORMATIONS DU NATURISME DEPUIS HIPPOCRATE
JUSQU’AUX TEMPS MODERNES
\
Le sentiment qu’Hippoerate avait de la nature comme d’une force
vive dirigeant les phénomènes de l’univers et de la vie, fut le prin¬
cipe de sa philosophie médicale.
Dans sa pensée, l’hoinme n’était ni force, ni matière, mais tout
ensemble un composé de force, de matière et d’humeur, c’est-à-dire
de substances hétérogènes solidaires les uns des autres et régies
par un moteur indépendant. Aussi, dans ces premiers temps de la
science, n’y a-t-il pas encore de doctrine médicale ni de système.
L’homme -et l’univers sont considérés comme étant soumis à l’im¬
pulsion des forces de la nature. « Cet ouvrier, comme dit Buffon,
qui sait tout employer et qui, travaillant d’après soi-même sur le
même fonds, bien loin de l’épuissr, le rend inépuisable. »
Ce n’est que plus tard qu’on voit apparaître les systèmes de ceux
qui, métamorphosant et amoindrissant les idées antiques du Natu-
DU NATURISME MÉDICAL
103
risme, en font une parodie aussi dénuée de grandeur que de vérité.
Hippocrate et ses disciples furent tout à la fois des naturistes, des
empiriques, des humoristes, des solidistes et des vitalistes, c’est-à-
dire des philosophes tenant également compte de l’action des so¬
lides, des liquides et des forces dans l’étude des fonctions et des
maladies. L’expérience éclairée parla raison était le guide de toutes
leurs recherches,
Plus tard, on a cru mieux faire en prenant l’une des parties de
l’organisme pour en faire la base d’un système, ici les forces, ail¬
leurs les solides, plus tard les humeurs, et l’on a même été jusqu’à
faire de l’expérience seule, non contrôlée par la raison, sous le
nom d’Empirisme, une doctrine scientifique.
On n’a pas vu que le solidisme , l1 humorisme, le pneumatisme,
Varchéisme, X animisme , et le vitalisme n’étaient que des repré¬
sentations partielles de la science de l’homme, et il a fallu des
siècles pour montrer tout ce qu’avait d’abjection l’ancien empirisme.
Le Naturisme, qui tient compte de tous les éléments liquides, so¬
lides et dynamiques dont l’homme se compose, est la seule véritable
doctrine qui puisse rallier tous les médecins sous sa loi. Elle s’ap¬
plique à l’homme tout entier, tandis que tous les autres systèmes
n’en représentent qu’une partie. Mais l’habitude, la satiété d’esprit
et le scepticisme se sont fatigués des vérités hippocratiques, comme
ils se lassent de tous les chefs-d’œuvre qu’on voit trop souvent et
qui sont néanmoins la gloire et l’honneur du genre humain. Le be¬
soin de changer inhérent à l’homme a fait le reste, et le Naturisme
s’est peu à peu transformé de manière à préparer les voies à de
nouveaux systèmes qui, sans détruire l’ancien, n’ont eu de bon que
ce qu’ils avaient su lui emprunter.
Nous voyons ainsi le Naturisme se convertir au 11e siècle en pneu¬
matisme sous l’influence d’ Athénée, plus tard, en 1722, devenir
de Y archéisme avec Paracelse et avec Van Helmont; en 1740, de
Y animisme avec Stahl, et enfin du vitalisme avec Fizes, Bordeu,
Grimaud, Barthez, Lordat, etc.
Athénée, d’Attalie en Cilicie, pratiquait à Rome sous les règnes
de Néron et de Domitien, une centaine d’années avant Galien. Il y
obtint une juste célébrité en attaquant les principes de l’école des
méthodistes, pour y substituer ceux du pneumatisme. Fortement
imbu des idées d’Hippocrate, il voulut aller plus loin et crut mieux
faire en substituant à la force intelligente et impersonnelle de la
nature, l’influence d’un agent spécial, aériforme, que, d’après Éra-
sistrate, il appelait pneuma. C’était l’éther des anciens philosophes
grecs, un souffle introduit dans les poumons et répandu dans le
104 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
sang pour entretenir la santé ou produire la maladie, enfin un prin¬
cipe distinct delà matière, mais la pénétrant et pouvant être cause
des changements qu’elle éprouve.
Le succès de cette doctrine fut de courte durée, car elle ne tarda
pas à disparaître. Galien devait lui donner le coup de grâce en dé¬
veloppant et complétant par d’immenses recherches les doctrines
d’Hippocrate. Son naturisme triompha de tous les obstacles, et vint
jusqu’aii xve siècle, à l’époque de Cornélius Agrippa, de Paracelse
et de Yan Helmont.
L’influence jde la nature, jusque-là prépondérante, fut peu à peu
remplacée par l’action de la divinité et des puissances occultes, as¬
trales ou démoniaques. On imagina ensuite qu’un archée princi¬
pal, placé dans l’estomac, présidait à la digestion, à la nutrition, et
que d’autres archées secondaires existaient dans chacun des orga¬
nes pour en diriger les actes. C’étaient autant d’êtres déraison subs¬
titués à l’influence générale et indéterminée de la nature, dont per¬
sonne ne peut nier l’existence, sans avoir à en découvrir ni à en
pénétrer le principe.
A son tour, Varchéisme très-vivement attaqué par l’iatro-méca-
nique, et, plus tard, au xvme siècle, par la chimiatrie et l’anatomie
pathologique naissante, cessa de trouver des disciples, et il fut
remplacé par les grossières théories de la chimie en enfance.
C’est alors que Stahl chercha à montrer la distance qui sépare
les manifestations de la vie des phénomènes inorganiques, et attri¬
buant à un principe immatériel la coordination de tous les actes
observés dans l’homme vivant, il formula cette doctrine que Y âme
était à la fois le principe de tous les phénomènes physiologiques et
morbides. L’âme se trouvait ainsi substituée à la nature médica¬
trice d’Hippocrate.
Ce système jouit d’une certaine faveur pendant plusieurs années.
On le vit fleurir à Montpellier sous l’influence de Sauvages, mais il
devait s’y transformer et offrir une nouvelle phase dans la doctrine
du naturisme d’Hippocrate.
Ne pensant pas que le principe immatériel de la pensée puisse
être en même temps chargé des opérations intimes de la vie, l’école
de Montpellier admit avec Fizes et avec Barthez qu’un principe
vital immatériel, différent de l’âme, une âme de seconde majesté,
selon Lordat, était la cause des phénomènes physiologiques et mor¬
bides de l’être vivant. De là un dualisme entre les forces qui ani¬
ment le corps de l’homme, l’âme d’un côté, et le principe vital de
l’autre, ce qui a fait donner à la doctrine le nom de vitalisme .
Ici encore c’est la vie ou le principe vital qui remplace l’idée an-
DU NATURISME MÉDICAL 105
tique de la nature conduisant les opérations de l’organisme, mais à
part la différence du nom, c’est la même philosophie.
Ainsi, sauf de très-minimes changements, le naturisme hippo¬
cratique est venu jusqu’à nous vivace et indestructible comme les
vérités éternelles qui résultent de l’observation. Ses différentes
phases indiquent les transformations de la science dont il a dû
subir les vicissitudes, mais le fond est resté le même, et sous quel¬
que nom qu’on le désigne, il représente toujours les grands prin¬
cipes cliniques de la sympathie, de la nature médicatrice , des
crises et de la révulsion ou de la dérivation.
Je reviendrai plus tard sur chacune des transformations de cette •
doctrine, afin de les faire connaître avec plus de détails et pour ap¬
précier les ouvrages laissés par chacun des réformateurs que j’ai
cités
Pour le moment, il m’a semblé que cette rapide esquisse des
métamorphoses du Naturisme pouvait suffire à l’intelligence du
sujet, et qu’ après avoir exposé les principes fondamentaux de la
doctrine, je pouvais commencer l’étude des œuvres des naturistes.
LIVRE TROISIEME
DES NATURISTES
Sommaire. — Hippocrate. Moralité professionnelle et secret médical.
Philosophie d’Hippocrate. — Son Étiologie, son Pronostic, sa Thérapeutique,
ses Aphorismes. — Athénée. — Arétée. — Galien. — Oribase. — Rhazès. —
Avicenne. — Paracelse, — Van Helmont, — Stahl. — Barthez, — Bouchut, etc.
Tous les médecins dont je vais analyser les œuvres sont ceux qui
ont associé leurs noms à la défense de la doctrine première ou trans¬
formée du rôle de la nature dans la direction des fonctions et dans
la guérison des maladies. Je ne m’occuperai que des plus célèbres,
laissant à l’écart les hommes secondaires qui, même avec une cer¬
taine réputation dans leur siècle, n’ont été pour rien dans le mou¬
vement et dans la propagation des idées. Je ne fais point ici de
chronologie, ni de calendrier médical, où doivent figurer successi¬
vement et par ordre de dates tous les noms illustres du passé. Cette
histoire de la médecine est plutôt celle de l’évolution des principes,
des idées et des doctrines fondamentales de la science, que celle de
la succession des événements qui ont signalé son cours à travers les
siècles. C’est l’histoire des doctrines et des doctrinaires, et comme
j’ai procédé à propos du mysticisme et des mystiques, je vais faire
pour le naturisme en commençant l’étude du premier des naturistes.
CHAPITRE PREMIER
HIPPOCRATE
L’heureux et immortel fondateur du naturisme, celui du moins
qui a eu le rare avantage d’en formuler les premiers principes et
de les transmettre à la postérité comme des vérités éternelles que
rien ne peut anéantir, c’est Hippocrate. Avant lui, la médecine,
qui comptait déjà de longues années d’existence, car on parlait déjà
de son antiquité, n’est presque rien pour nous. Au delà, son his¬
toire se perd au milieu des légendes fabuleuses de ces temps héroï¬
ques, et la science serait très-privée si elle n’avait point la collec¬
tion hippocratique pour nous faire comprendre où en étaient les
connaissances médicales de cette époque.
« Toute la médecine est établie depuis longtemps, et Ton a trouvé
DES NATURISTES — HIPPOCRATE
107
la voie et le principe pour découvrir, comme on l’a déjà fait, plu¬
sieurs excellentes choses qui serviront encore- à en découvrir beau¬
coup d’autres, pourvu que celui qui les cherchera soit propre à cela,
et qu’ayant connaissance de ce qu’on a trouvé, il suive la même
piste. Celui qui rejette tout ce qui a été fait avant lui, et, prenant
une autre route dans sa recherche, se vante d’avoir trouvé quelque
chose de nouveau, se trompe lui-même et trompe les autres avec
lui. » {Del’ ancienne médecine ^Histoire de la médecine, Leclerc,
p. 233.) .
Un pareil aveu, à une époque que l’on appelle quelquefois le
début de la science, émané de celui-là même que l’on regarde
comme un de ses fondateurs, est la preuve que si la collection hippo¬
cratique est le plus ancien des monuments écrits de notre art, elle
n’est aussi que l’héritage médical de toutes les générations anté¬
rieures.
Hippocrate vit le jour à Cos, trente ans avant la guerre du Pélo-
ponèse, la première année de la LXXXe olympiade, à la fin du xxxve
siècle. Il était, dit on. le dix-huitième descendant d’Esculape par
son père, le dix-neuvième descendant d’Hercule par sa mère, et il
appartenait à la famille des Asclépiades, depuis longtemps en pos¬
session d’exercer la médecine. Il était le deuxième du nom et eut
dans sa descendance sept personnes qu’on appela comme lui, et
dont les œuvres ont été mêlées aux siennes. Il voyagea beaucoup et
parcourut tour à tour les différentes parties de la Grèce. Il se
rendit successivement à Délos, en Libye, en Scythie, et pratiqua la
médecine à Athènes, en Thessalie, avant de revenir à Cos pour s’y
fixer et se livrer aux devoirs de la pratique et de l’enseignement.
Digne et illustre dépositaire d’un passé auquel il rend un sincère
hommage, loin de rien réclamer à son profit, il indique déjà l’anti¬
que origine de la science médicale. S’il n’est pas le créateur de la
médecine, comme on se plaît à le dire trop légèrement, il est, d’a¬
près le témoignage de Celse, le premier qui l’ait magistralement
enseignée, et c’est dans la collection de ses œuvres qu’on trouve les
premiers développements sérieux de la théorie et de la pratique
médicales.
Les œuvres d’Hippocrate renferment un grand nombre de traités
('ont les doctrines philosophiques uniformes présentent d’assez
réelles différences dans les détails , pour qu’on doive y recon¬
naître d’une façon positive, la collaboration de personnes différentes.
On suppose, et cela est assez vraisemblable, que les descendants
d’Hippocrate, ses fils et ses nombreux commentateurs ont ajouté à
ses œuvres éparses et sans coox’dination sérieuse un certain nombre
108
HISTOIRE DE LA MÉDECINE
de traités apocryphes qui s’y trouvent encore mêlés aujourd’hui. En
effet, au milieu de cette collection se trouvent des morceaux com¬
posés avant ou après lui. On y trouve des idées communes à côté
d’une notable diversité des parties accessoires. Il y règne une même
philosophie, mais on y reconnaît des époques différentes de la
science, car dans quelques-uns existent des notions anatomi¬
ques contemporaines d’Aristote, et par cela même postérieurs à
Hippocrate.
De nombreux travaux de philologie ont été publiés dans le but
d’indiquer les livres qui sont ou qui ne sont pas d’Hippocrate.
Ce sont des commentaires écrits par les savants de cette époque,
notamment par Hérophile et ses disciples, par les empiriques, par
Asclépiade, par les méthodistes, travaux indiqués par Galien, les
commentaires très-remarquables de Galien lui-même et enfin ceux,
en si grand nombre, qui ont été publiés depuis la renaissance des
lettres et des sciences médicales. Parmi ces derniers, nous citerons
les travaux de J. Freind. de Daniel Leclerc, de Sprengel, de Littré,
de Daremberg, et de Malgaigne.
Malgré ces commentaires, l’histoire de la médecine n'est pas
beaucoup plus avancée que du temps de Galien ; elle ne sait encore
au juste à quoi s’en tenir sur le degré d’authenticité des différents
livres de la collection hippocratique. Ainsi, comme j’ai déjà eu l’occa¬
sion de le dire, M. Littré attribue, textes en main, le livre de l'an¬
cienne médecine à Hippocrate, tandis que beaucoup d’autres avec
M. Malgaigne le font remonter à une date plus reculée. Ne pouvant
espérer résoudre des questions sur lesquelles des philologues aussi
distingués n’ont pu s’entendre, et n’ayant d’autre but que de tracer
la philosophie de l’histoire, ces recherches n’ont pas autant d’impor¬
tance pour moi que pour les hellénistes de profession, et je me bor¬
nerai à indiquer, d’après M. Malgaigne, les livres attribués à Hippo¬
crate et ceux qui lui sont antérieurs ou postérieurs.
d’Hippocrate.
Postérieurs.
i Airs, eaux et lieux.
1 Pronostic.
] Liv. I et III des Épidémies.
V Fractures et articles.
I Liv. II des Prorrhétiques.
I Aphorismes.
I Officine.
Régime des maladies aiguës.
Plaies de tête.
Liv. II, IV, et VI des Épidémies, attribuées à son
fils Thessalus.
Épidémies, V et VII, à un autre Hippocrate.
Goaques.
DES NATURISTES
HIPPOCRATE
109
Antérieurs .
Liv. II des Maladies.
Nature de la femme.
De la vision.
Ancienne médecine (école italique).
Du serment, ; école de Pythagore.
La loi, )
Quand on étudie ces œuvres réunies sans méthode, et où il ne
faut voir qu’un assemblage d’opuscules écrits sans aucune idée
d’ensemble, on y trouve des notions très-variées de la plus haute
importance sur tout ce qui intéressa, la science et la profession. Les
devoirs et la conduite du médecin, la philosophie médicale, la na¬
ture de l’homme, la nature des maladies, leurs causes, leur marche ,
le pronotic et la thérapeutique, tout s’y trouve indiqué en peu de
mots par des formules concises auxquelles la science moderne n’a
guère ajouté autre chose que des preuves cliniques et des dévelop¬
pements extrêmement utiles sans être indispensables. On y ren¬
contre peut-être bien des erreurs, bien des hypothèses en rapport
avec la physique et les cosmogonies arriérées du temps, bien des
théories physiologiques capables de faire sourire les savants de
notre époque, bien des formules thérapeutiques étranges ; mais
dans ce mélange de vérité et d’erreur, sous cet amas de choses sa -
vantes et puériles, il y a un code scientifique et philosophique qui
sera toujours l’honneur de l’homme qui l’a signé et du pays qui l’a
vn naître.
Quelqu’un s’est-il jamais avisé de reprocher aux ruines de la
Grèce leur dégradation ou la mousse, qui en cache les formes admi¬
rables, ni aux plus belles statùes antiques les défauts du marbre
dont l’artiste s’est servi pour en modeler les contours ? Que le mé¬
decin fasse donc pour les ruines d’Hippocrate ce qu’un voyageur
érudit sait faire pour les monuments dont il étudie les restes muti¬
lés ; qu’il recherche surtout la pensée de l’œuvre, et qu’il sache
admirer ce qui mérite de l’être, sans se préoccuper outre mesure
d’erreurs qui ne sont évidemment qu’une conséquence de l'impéritie
du temps; Ainsi ferai-je dans ce que j’ai à dire, montrant ce qui est
beau et ce qui est vrai, indiquant ce qui a vieilli, sans faire au nom
de mon siècle une critique par trop facile de fautes scientifiques
commises il y a plus de deux mille ans.
1° De la moralité professionnelle dans les œuvres d’Hippocrate.
Si quelque chose indique l’ancienneté de la médecine à l’époque
où vécut Hippocrate, c’est son degré de perfection morale attesté
HO HISTOIRE DE LA MÉDECINE
par un sentiment de dignité professionnelle incontestable, et qui
peut aujourd’hui encore nous servir de règle et d’exemple.
La beauté morale et la beauté physique ne s’atteignent pas du
premier coup ni en un seul jour.
Aux sentiments innés du juste et du beau il faut la sanction de
l’expérience, et il n’y a de bons usages, de bonnes coutumes et de
véritables lois que celles qui résultent d’une longue pratique. A cet
égard, les règles tracées par Hippocrate sur la tenue du médecin,
sur sa conduite publique et privée, sur ses rapports avec la société
au milieu de laquelle il doit vivre, sur la manière de servir la science,
le serment qu’il exigeait de ses disciples, attestent une expérience
séculaire, et les maximes qu’il nous a laissées sont encore à présent
le guide de tout médecin exerçant sa profession en honnête homme.
Pour connaître ainsi son temps, les besoins de la science et les
droits de l’humanité, pour défendre une profession contre les juge¬
ments présomptueux de l'ignorance et les audacieuses calomnies du
mercantilisme, il était nécessaire qu’il réunît à une expérience per¬
sonnelle la connaissance profonde du passé recueillie par la tradi¬
tion, et qu’il s’inspirât hardiment de celte double origine. Rien
n’est jremarquable comme le sentiment qu’il avait de l’importance
et de la dignité de l’art. Il le manifeste* partout dans ses œuvres, et
le mépris qu’il témoigne pour l’imposture et le charlatanisme prouve
qu’à cette époque déjà, comme de nos jours, il y avait dans ces vices
professionnels une cause de déconsidération contre laquelle il de¬
vait protester. C’est alors qu’il a dit :
« La médecine est le plus noble de tous les' arts ; mais l’ignorance
de ceux qui l’exercent et de ceux qui en jugent témérairement fait
qu’elle est regardée comme le moindre. D’ailleurs, ce qui nuit à la
médecine, c’est qu’elle est la seule entre les arts où il n’y ait d’autre
peine établie contre ceux qui f: exercent- mal, que le déshonneur et
la honte; mais c’est à quoi ces sortes de gens ne sont pas sensibles.
Ce sont des espèces de comédiens, qui représentent des personnages
bien différents de ce qu’ils sont eux mêmes ; car il y a beaucoup de
médecins de nom, mais peu qui le soient effectivement, ou dont les
œuvres répondent à la profession qu’ils font. » (De la loi.)
Averti par les incertitudes d’une intelligence ouverte à tous les
doutes qu’inspire l’étude approfondie des lois de la nature, il dit
mélancoliquement :
« L’art est long et la vie est courte; l’occasion échappe, l’expé¬
rience est trompeuse et le jugement difficile. Il ne. suffit pas que le
médecin fasse son devoir; le malade et ceux qui sont auprès de lui
DES NATURISTES — HIPPOCRATE itl
doivent faire le leur, et il faut que les choses du dehors soient dis¬
posées comme il est convenable. » (Aphor., liv. I. 1.)
Et plus loin :
« Ceux qui tâchent de détruire la médecine, sous prétexte que Ton
meurt souvent entre les mains des médecins, n’ont pas plus de rai¬
son de blâmer la conduite du médecin que celle des malades ,
comme si les premiers ne pouvaient qu’ordonner mal à propos des
remèdes, et que les derniers ne fissent pas de fautes de leur côté, ce
qui leur arrive néanmoins très-souvent. Ou comme si l’on ne pou¬
vait pas imputer la mort du malade à la violence insurmontable de
la maladie, aussi bien qu’à la faute du médecin qui l’a traité. » (De
l'art.)
« Il en est de la médecine comme des autres arts, il y a de bons
et de mauvais ouvriers. » (De l'ancienne médecine.)
« Ce n'est pas que les médecins fassent jamais de fautes. Ceux
qui en font le moins ou qui en font peu souvent doivent être fort
estimés, car il est impossible que l’on rencontre toujours aussi juste
qu’il serait nécessaire. » (De l'ancienne médecine.)
« Les plus habiles médecins sont quelquefois trompés dans les cas
qui se ressemblent. » (Epidém., liv. VL)
« C’est plutôt l’opinion ou la conjecture qui juge des maladies
obscures et difficiles à connaître que l’art, quoiqu’en cette rencontre
ceux qui ont de l’expérience soient préférables à ceux qui n’en ont
point. » (Des vents.)
« Un médecin approuve souvent ce qu’un autre médecin désap¬
prouve. C’est ce qui expose leur art à la calomnie du peuple, qui
s’imagine, à cause de cela, qu’il n’y a rien de plus vain que cet art.
Il en est, dit- on, de même du métier des médecins que de celui des
augures, dont l’un dit, à l’égard du même oiseau, que s’il a paru du
côté gauche c’est un bon signe, mais que si on l’a vu du côté droit
le présage est mauvais, et l’autre dit tout le contraire. » (Dat virtus
rationem acutis.)
« Il ne faut jamais assurer qu’un tel remède guérira parce que les
moindres circonstances font varier les maladies, et qu’elles se ren¬
dent quelquefois plus longues et plus mauvaises que l’on ne pense. »
(Préceptes.)
« Un médecin ne doit pas avoir honte de s’informer, près des
moindres personnes du peuple, touchant des remèdes que ces per¬
sonnes ont donnés avec succès. C’est, à mon avis, par ce moyen que
l’art de la médecine s’est établi peu à peu, c’est-à-dire en ramassant
et recueillant une à une les observations faites en divers cas parti-
112
HISTOIRE DE LA MÉDECINE
culiers, lesquelles étant ensuite jointes toutes ensemble, ont fait un
corps complet. » ( Préceptes .)
Ce qu’il dit de la pratique, de la tenue et de l’habitude extérieure
du médecin est fort remarquable :
« Un médecin doit souvent visiter ses malades, et prendre garde à
tout avec une grande attention. » (De la bienséance.)
Contrairement à- ce qui a été soutenu plus tard par Platon, il
pense que, pour établir son crédit, le médecin doit avoir un air de
santé et une bonne couleur.
« On s’imagine quelquefois que l’homme qni n’a pas le corps bien
disposé ne saurait donner d’utiles avis aux autres qui sont dans le
même état. » (De medico.)
En effet, Platon dit qu’on doit avoir dans une ville de bons mé¬
decins, qui , outre l’étude requise pour apprendre leur prof es -
sion, aient vécu dans leur jeunesse avec un grand nombre de
malades, et aient eux-mêmes passé par plusieurs sortes de ma¬
ladies, étant naturellement infirmes et valétudinaires.
Malgré l’apparence de vérité que renferme la proposition de Pla¬
ton, et qui semble faire du médecin un être compatissant aux mi¬
sères d’autrui par une sorte d’égoïsme, je préfère le principe d'Hip¬
pocrate ; et, en effet, un homme bien portant, gai sans inconve¬
nance, s’il a du cœur, comprendra aussi bien qu’un médecin valé¬
tudinaire les misères de ceux qui réclament ses bons offices.
Là où Hippocrate se révèle tout entier comme moral, c’est dans
les propositions suivantes :
« Un médecin doit avoir de la propreté dans ses habits, de la gra¬
vité dans ses manières. Il doit être modéré dans toutes ses actions,
chaste et retenu dans le commerce qu’il est obligé d’avoir avec le
sexe. Il ne doit point être envieux ni injuste, ni aimer le gain dé¬
shonnête. Il ne doit pas être grand parleur, mais il faut néanmoins
qu’il soit prêt à répondre à tout le monde avec douceur. Il doit en¬
core être modeste, sobre, patient, prompt à faire tout ce qui est de
son devoir sans se troubler ; pieux, sans aller jusqu’à la superstition,
se conduisant avec honnêteté dans sa profession et dans toutes les
actions de sa vie. » (De la bienséance. — Préceptes.)
« En un mot, il doit être homme de bien, et avoir en même temps
la prudence et l’industrie requises pour bien exercer son art. » (Des
glandes.)
Sincèrement pénétré des embarras de pratique que donnent à un
médecin honnête certains cas difficiles, il s’écrie, en parlant des con¬
sultations :
« Il n’y a point de déshonneur pour un médecin, lorsqu’il est en
DES NATURISTES — HIPPOCRATE 113
peine touchant la manière dont il doit se conduire en certains cas
auprès d’un malade, de faire appeler d’autres médecins, afin d’aviser
conjointement avec eux sur ce qu’il y a à faire pour le bien des ma¬
lades. » ( Préceptes .)
Enfin, abordant la délicate question du salaire que méritent les
offices du médecin, il se place au-devant du mercantilisme, et il se
montre aussi grand et généreux que naguère il s’est montré obser¬
vateur attentif et homme de bien.
« Pour ce qui est du salaire que l’on doit au médecin, il en usera
en cette rencontre avec honnêteté et avec humanité, ayant égard au
pouvoir ou à l’impuissance où se trouve le malade de le récompenser
plus ou moins libéralement. Il est même des occasions où le méde¬
cin ne doit point demander ni point attendre de récompense, comme
lorsqu’il a traité un étranger ou un pauvre, qui sont des personnes
que tout le monde est obligé de secourir. Il y a d’autres occasions
où il peut convenir d’avance de son salaire avec le malade, afin que
ce malade se remette avec plus d’assurance entre ses mains, et soit
persuadé qu’il ne l’abandonnera point. » (Des préceptes .)
Son patriotisme l’a même heureusement inspiré dans une cir¬
constance remarquable et qui est l’un de ses titres de noblesse de¬
vant la postérité. Généreux vis-à-vis de l’ami étranger devenu l’hôte
de son pays, et tombé malade loin de ses foyers, il reste inexorable
pour les ennemis de sa patrie et repousse les offres d’un roi de
Perse qui par l’appât de l’or désire l’attirer auprès de lui. Bien qu’a-
près deux mille ans, et sans preuves suffisantes, la philologie es¬
saye de nier cet acte de désintéressement et d’honneur, je l’accepte
sur les témoignages écrits du sénatus- consulte d’Athènes, et de
quelques écrits du temps cités par Leclerc. Ces efforts de destruc¬
tion critique, que nous voyons tous les jours se produire, n’ont pour
résultat que d’amoindrir ce qui est grand et de déconsidérer ce qui
excite l’admiration universelle. C’est là un des vices de notre époque,
qui cherche à se grandir en abaissant celles qui l’ont précédée. Au
risque d’être confondu avec les légendaires, je rappellerai donc cette
réponse d’Hippocrate au ministre d’Artaxercès, et qu’on doit consi¬
dérer comme un modèle du plus pur patriotisme :
« J’ai dans mon pays lè vivre, le vêtement et le couvert. Il ne
m’est permis de posséder les richesses, ni les grandeurs des Per¬
sans, non plus que de guérir les barbares, qui sont les ennemis des
Grecs. »
Vraies ou supposées telles, ces paroles sont par le temps deve¬
nues historiques, et il n’appartient à personne de les effacer.
Ce qui couronne la morale privée d’Hippocrate, en jetant sur sa
114 HISTOIRE DE LA. MÉDECINE
mémoire un cachet d’inaltérable grandeur, c’est le serment qu il
imposait aux disciples venant profiter de ses leçons. Ce que nous
avons dit tout-à -l'heure s’appliquait à la conduite du médecin en
général et de ses rapports avec la société; mais ce qu’on trouve
dans le serment s’applique particulièrement à ceux qui, reconnais¬
sant sa supériorité, se rangent sous ses lois.
a Je jure par Apollon, par Esculape, par Hygie et Panacée, par
tous les dieux et toutes les déesses, mes témoins, d’accomplir ce
serment selon mon pouvoir et mou intelligence.
» Je regarderai comme mon père celui qui m’a enseigné la méde¬
cine, partageant avec lui mon bien, s’il en a besoin, et je m’occu¬
perai de ses enfants comme s’ils étaient mes frères, leur apprenant
la médecine sans salaire s’ils ont envie de l’apprendre.
» Je ferai de même pour ceux qui s’engageront à moi par un ser¬
ment semblable.
y> Je prescrirai à mes malades le régime le plus convenable en
supprimant tout ce qui pourrait leur nuire.
» Je résisterai à toute sollicitation qui pourrait m’être faite pour
donner des poisons ou aux femmes des pessaires abortifs.
» Je conserverai ma vie pure, et j’exercerai mon art en homme de
bien.
» Je ne taillerai pas les calculeux, et laisserai faire cette opéra¬
tion par ceux qui én ont l’habitude.
» Partout où j’entrerai ce sera pour le bien des malades, restant
pur de toute iniquité, m’ abstenant de toute séduction des femmes
et de toute débauche avec les hommes libres ou esclaves.
» Ce que j’aurai vu ou entendu dans l’exercice de mon art ou au¬
trement, je le conserverai comme un secret qui ne doit pas être
divulgué.
» Si je tiens mon serment, que ma vie soit heureuse et consi¬
dérée dans le présent et dans l’avenir.
» Que ce soit le contraire si je deviens un parjure. »
Tel est le serment des disciples d’Hippocrate Si on le rapproche
des maximes de morale et des principes de conduite renfermés dans
les œuvres hippocratiques, on a un ensemble qui montre à quel de¬
gré de délicatesse et d’élévation de sentiments visaient il y a deux
mille ans les médecins qui, voulant être dignes de leur maître,
obéissaient à ses lois dans la pratique de la médecine.
2° Du secret médical.
On parle si souvent du secret médical, et les médecins sont si
peu au courant de la question, qu’il ne saurait être inutile d’en
DÈS NATURISTES — HIPPOCRATE
1T5
parler avec quelques détails. Ce que je viens de dire des habitudes
de l’antiquité à cet égard justifie cette digression, et je parlerai
ici non-seulement du secret médical, mais encore du secret pro¬
fessionnel en général.
Le paragraphe du serment d’Hippocrate relatif au secret médical
et professionnel est le point de départ de tous les principes de de¬
voir, imposés depuis lors non- seulement aux médecins, mais en¬
core à tous ceux qui, par leur profession, peuvent se trouver en
possession du secret des individus ou des familles. La morale et les
lois de tous les peuples ont confirmé l’excellence de ces principes,
et la réprobation qui a suivi toutes les tentatives faites en sens con¬
traire, prouve bien qu’Hippocrate avait obéi à l’instinct de l’hon¬
neur en obligeant ses disciples à garder le secret sur tout ce qu’ils
pouvaient apprendre dans l’exercice de leur art.
L’obligation morale imposée aux disciples d’Hippocrate est au¬
jourd’hui doubléé d’une obligation légale, car l’article 378 de la loi
française, dans le code pénal, dit :
Art. 378. Les médecins, chirurgiens et autres officiers de santé,
ainsi que les pharmaciens, les sages-femmes, et toutes autres per¬
sonnes dépositaires, par état ou possession, des secrets qu’on leur
confie, qui, hors le cas où la loi les oblige à se porter dénoncia¬
teurs, auront révélé ces secrets, seront punis d’un emprisonnement
d’un mois à six mois, et d’une amende de cent francs à cinq cents
francs.
Ici, seulement, l’empereur Napoléon Ier a étendu l’obligation du
secret professionnel, non-seulement aux médecins et à ceux qui se¬
courent les malades, mais à toutes les personnes, avocats, notaires,
avoués, confesseurs, etc., qui dans l’exercice de leur état ont pu ac¬
quérir un secret dont la divulgation pourrait porter atteinte à l’hon¬
neur et aux intérêts d’autrui. (Voir Faustin Hélie, Théorie du Code
pénal , t. VI, p 523.)
Le secret médical et professionnel est donc une obligation morale
légale du médecin. Au temps d’Hippocrate, ce secret avait une im¬
portance bien plus grande que de nos jours. Alors il y avait non-
seulement à ne pas iivulguer les secrets relatifs à l’honneur et aux
intérêts d’autrui, mais il y avait des secrets professionnels d’une
très-haute importance. S’il faut en croire quelques historiens, l’é¬
tude de la médecine comportait des études secrètes d’anatomie
qu’on ne devait pas divulguer, afin de ne pas heurter la loi qui in¬
terdisait l’étude des cadavres humains et forçait l’anatomiste de se
contenter des dissections faites sur le cadavre des animaux. Cela est
possible; car bien que l’anatomie ne fût pas très-avancée au temps
116 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
d’Hippocrate, et qu’on assure qu’aucun cadavre humain n’ait ja¬
mais été disséqué par lui, les opérations qu’on faisait alors sur la
plèvre et dans les bronches, et sur le crâne, prouvent qu’on en sa¬
vait plus qu’on osait le dire, et peut-être y avait-il un enseignement
médical secret relatif aux choses que la loi défendait de professer
publiquement.
Aujourd’hui, et depuis longtemps déjà, le secret médical est ex¬
clusivement professionnel. Il est relatif non à la science, mais à la
pratique et aux rapports qui doivent exister entre le médecin, le
malade et la société. Celle-ci, dans une ordonnance de Louis XI en
1477, du chef de la police en 1666, du même en 1780 et en
1788, du même en 1816, a essayé d’imposer aux médecins l’obliga¬
tion de dénoncer les blessés auxquels ils auraient donné des soins,
sous peine de 300 livres d’amende, d’interdiction et même de pu¬
nition corporelle ; mais la réprobation publique a fait justice de ces
tentatives, qui ont toujours avorté. (F. Hélie, p. 530.)
A cet égard, le médecin peut être embarrassé dans ses rapports
avec la justice, et il est important qu’il apprenne et ses devoirs et
ses droits.
Outre son caractère d’immoralité, la violation du secret médical ,
acte contraire à la loi sur le secret , peut encore être un délit de
diffamation et à ce titre être puni comme tel, si la personne inté¬
ressée sait s’y prendre pour formuler sa plainte.
D’une manière générale, le médecin doit taire ce qu’il voit et ce
qu’il entend chez les personnes où l’appelle la confiance qu’inspire
son talent ; à plus forte raison doit-il se taire lorsqu’il est interrogé
par une tierce personne sur la santé et la vie intime de ses clients.
C’est à lui de savoir ce qu’il peut dire pour n’être pas impoli vis-à-
vis de ceux qui lui parlent, et ce qu’il doit garder sous peine d’être
indiscret. La chose est plus délicate quand, appelé par la justice
comme un témoin, le magistrat commence par exiger du médecin le
serment de dire la vérité. Ici, l’homme sage doit refuser le serment
et s’abstenir de déposer, car une fois faite, sa déposition est irrévo¬
cable et deviendra publique si le procès suit son cours. Toutefois,
en refusant de prêter serment il doit dire qu’il a été le médecin du
prévenu, et que les faits sur lesquels on l’interroge ne sont parvenus
à sa connaissance que dans l’exercice de sa profession.
Il est libre de déposer, au contraire, pour les faits antérieurs à
l’époque où il a été le médecin du prévenu, comme il est également
dégagé de toute obligation lorsque, sachant qu’il sera consulté sur
des faits appris indirectement, quelqu’un vient se confier à lui dans
le but d’enchaîner son témoignage.
DES NATURISTES — HIPPOCRATE 117
Les personnes obligées au secret sont-elles déliées de cette obli¬
gation par le consentement de la partie intéressée? Deux arrêts des
cours royales de Grenoble et de Montpellier, en 1827 et en 1828,
ont décidé :
« Que l’obligation dtf secret continue d’exister dans le cas même
où celui que les faits concernent et qui les a confiés en demande la
révélation. »
Cette circonstance affaiblit le délit en lui enlevant l’intention de
nuire, mais elle n’enlève pas l’obligation de taire ce qu’apprend
l’exercice de la profession : aussi le médecin devra-t-il garder le
silence.
C’est à l’occasion des mariages, lorsqu’on vient consulter le méde¬
cin sur la santé présente ou passée des futurs époux ; au moment
d’un accouchement clandestin , quand la mère veut rester incon¬
nue ; au moment où une personne veut s’assurer sur la vie à une
compagnie d’assurances; à l’occasion d’un procès criminel, dans les
blessures des guerres civiles ; etc., que se pose souvent la question
du secret médical et que le médecin est souvent embarrassé pour
connaître la ligne de conduite qu’il doit suivre dans ces cas diffi¬
ciles.
Le médecin a donc un double devoir à remplir au sein des fa¬
milles où il va porter la consolation, le soulagement et la guérison.
Il devra d’abord faire ce qui convient pour le physique ou pour
le moral des malades, et il devra ensuite garder le secret sur tout
ce qui lui aura été confié. Ce devoir lui est commun avec toutes les
personnes que leur profession rend susceptibles d’apprendre les se¬
crets d’autrui.
En voici la preuve dans la conclusion de MM. Chauveau et Faus¬
tin Hélie, sur la discussion de l’article 378 du Code pénal.
« En résumé, les médecins, les avocats, les confesseurs et les
autres personnes obligées au secret par leur profession, doivent,
comme tous les autres citoyens, déclarer à la justice tous les faits qui
sont parvenus à leur connaissance, autrement que comme déposi¬
taires par état de secrets qui leur ont été confiés à raison de leurs
fonctions. Dans ce dernier cas, ils doivent interroger leur conscience
et taire tout ce que la morale et les devoirs de leur état leur défen-
dentde révéler. A la vérité, leur décision est soumise à l’appréciation
des tribunaux qui conservent le pouvoir de leur infliger une amende
pour refus de déposition; mais ce n’est qu’au cas où il serait re¬
connu qu’ils ont acquis la connaissance des faits par une autre voie
que par leur état, que cette mesure pourrait être prise à leur égard,
et, en général , ils restent les souverains appréciateurs de l’appiica-
118 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
tion et des limites d’une règle qu’ils ne doivent observer que dans
l’intérêt de la morale et de l’humanité, et jamais avec la pensée de
nuire à la découverte de la vérité. » (Chauveau et Faustin Hélie,
Théorie du Code pénal, Révélation des secrets, t. VI. p. 544.)
3° De la philosophie d’Hippocrate.
Dans sa préface, Celse annonce qu’Hippocrate a cru devoir pro¬
tester contre l’alliance intime de la médecine et de la philosophie,
et qu’il est le premier qui ait indiqué la nécessité de leur séparation.
C’est une erreur. A cet égard, ri’en croyons qu’Hippocrate lui-même,
disant :
« Il faut rallier la philosophie à la médecine, et la médecine à la
philosophie, car le médecin philosophe est égal aux dieux. Il n’y a
pas grande différence entre l’une et l’autre science et tout ce qui
convient à la médecine : désintéressement, bonnes mœurs , modes¬
tie, simplicité, bonne réputation, jugement sain, sang-froid, tran¬
quillité d’âme, affabilité, pureté, gravité du langage, connaissance
des choses utiles et nécessaires à la pratique de la vie, fuite des
œuvres impures, absence de toute crainte superstitieuse des dieux,
grandeur d’âme divine. Il est de l’essence de ces deux sciences de
faire éviter l’intempérance, le charlatanisme, l’insatiable avidité, les
appétits déréglés, la rapine, l’impudence. Elles apprennent aussi à
bien apprécier ceux avec lesquels on est en rapport; elles donnent
le sentiment des devoirs de l’amitié ; elles enseignent la manière
de diriger convenablement et à propos ses enfants et sa fortune.
Une certaine philosophie est donc unie à la médecine, puisque le
médecin possède la plupart de ses qualités. La connaissance , des
dieux est inhérente à la médecine, car elle trouve dans l’étude des
maladies et de leurs symptômes une multitude de raisons d’honorer
les dieux. Les médecins reconnaissent la supériorité des dieux, car
la toute-puissance ne réside pas dans la médecine ellé-même ; les
médecins, il est vrai, soignent beaucoup de maladies, mais, grâce
aux dieux, un grand nombre guérissent d’elles-mêmes. » (De la
bienséance, Daremberg, p. xxxi de sa notice sur Hippocrate.)
D’après ces paroles, il est très-évident qu’Hippocrate ne s’est pas
moins occupé de philosophie que de morale ou de médecine.
Si l’on récuse ce témoignage comme antérieur à Hippocrate, en
raison de sa place au livre de la Bienséance, on n’en pourra faire
autant de ceux qui se trouvent dans le livre l du Régime, dans le
Traité des lieux et dans ce que ses œuvres renferment de philoso¬
phique sur la pathogénie.
DES NATURISTES — HIPPOCRATE
119
Si ce n’est pas à Hippocrate qu’appartient la doctrine des éléments
ou des qualités premières, ainsi qu’on l’a dit quelquefois, il est cer¬
tain qu’il s’en est inspiré pour sa conception de la nature de l’homme
et des maladies.
Sans avoir rien formulé de sa doctrine, comme l’ont fait depuis
tant de philosophes, et sans paraître prétendre au rôle glorieux de
législateur qui lui a été décerné par ses fils et ses disciples, sous le
titre de Dogmatisme , il a mieux fait et il s’est contenté de mettre
la philosophie dans ses œuvres C’est au lecteur de la découvrir et
la postérité ne s’y est pas méprise. .En caractérisant ses doctrines
sous les noms de dogmatisme, de naturisme et A' humorisme,
elle a montré qu’elle avait saisi les tendances de cette philosophie
médicale.
La doctrine d’Hippocrate est un reflet de la philosophie du temps
appliquée à l’étude de l’homme et de ses maladies. Successeur de
Démocrite, d’Empédocle, de Zénon d’Élée ; contemporain de Socrate
et de Platon, il avait été nourri de doctrines philosophiques qui de¬
vaient diriger sa pensée dans l’observation des phénomènes physio¬
logiques et morbides de l’homme.
Au reste, il en a toujours été ainsi des rapports de la philosophie
et de la médecine. Ges deux sciences se côtoient et se suivent sans
cesse ; toujours rivales, quelquefois amies, plus souvent hostiles;
car si l’étude de l’homme est leur but, la méthode qu’on emploie
pour le connaître diffère et soulève des prétentions passionnées de
préséances. Il n’est pas de système médical qui ne s’inspire d’une
idée philosophique en vogue, et l’empirisme même est la conséquence
de la doctrine du doute philosophique de Pyrrhon.
Pendant les deux siècles qui ont précédé la naissance d’Hippo¬
crate, la Grèce et l’ Asie-Mineur e étaient remplies de sages qui pas¬
saient leur vie dans la contemplation des phénomènes naturels et
qui appliquaient leur esprit à l’étude de l’univers et de l’homme.
Voués à l’observation de la nature, ne faisant qu’un petit nombre
d’expériences, ils étudiaient à la fois le monde physique, physiolo¬
gique, intellectuel et moral. Très-avancés en astronomie, préoccupés
surtout de la formation du monde et de la composition de sa matière,
les uns, comme Démocrite, étudiaient, avec les organes des ani¬
maux, les phénomènes accomplis au sein des corps vivants ainsi
que leurs aberrations ; les autres analysaient les actes de l’intelli¬
gence et du moral, les attributs de l’âme et de Dieu, les constitu¬
tions politiques à donner aux peuples et embrassaient ainsi la pres¬
que universalité des hautes connaissances humaines.
Dès l’origine de la science, le problème de la constitution des
120 MSTOIRE DE LÀ MÉDECINE
divers corps de la nature fut posé, et s’il ne fut pas résolu de façon
à satisfaire les exigences contemporaines, la solution donnée est
telle , qu’en attribuant aux mots leur signification antique, elle ne
mérite point le dédain dont on veut quelquefois l’accabler.
Les corps étaient considérés comme des composés de principes
ou d’éléments constituant les forces primordiales de la matière. On
y reconnaissait les solides représentés par la terre , les liquides re¬
présentés par Veau et les gaz par Y air; le tout réuni au moyen du
feu. Ces éléments composaient tout l’univers. Ils étaient en propor¬
tion variable dans chacun des corps naturels dus eux-mêmes à une
plus ou moins grande quantité de matière gazeuse , de terre ou
d’eau.
A chaque élément se rapportait une qualité particulière, telle
que le froid , le chaud, le sec, Yhurhide, et les différentes qualités
des corps résultaient de la prédominance de tel ou tel élément. On
les croyait irréductibles, simples, homogènes, ce qu’on sait être
aujourd’hui une erreur; mais en même temps on pensait, d’après
P autorité d’Anaxogore, qu’ils étaient composés de molécules sem¬
blables, ou atomes formant les éléments de l’élément, c’est-à-dire
les homéoméries,
On professait déjà comme aujourd’hui, que la matière des corps
vivants ne périt pas avec eux, que ses éléments dissociés par la
mort se réunissent pour faire des corps nouveaux et des combinai¬
sons nouvelles, mais qu’à travers ces changements elle reste cons¬
tamment la même ; que rien ne naît ou ne périt que la forme, que
tour à tour, enfin, les éléments se combinent et se séparent sous
l’influence des forces inconnues de l’univers.
« Tout passe de l’un au multiple et du multiple à l’un, de sorte
que la nature entière n’est autre chose que le mélange ou la sépa¬
ration des atomes. » Ces idées se retrouvent dans le Traité du ré¬
gime, liv. I, | 4t.
« Rien ne se produit, rien ne se détruit dans le monde qui n’ait
existé auparavant, mais se mêlant et se séparant les choses changent.
L’opinion est dans le monde que ce qui croît de Pluton ( de l’empire
des ombres ) à la lumière prend naissance, et que. ce qui décroît de
la lumière à Pluton périt....
. La vie est ici et là; et s’il y a vie, la mort est impossible si
ce n’est avec l’ensemble des choses; car où serait la mort? Mais
s’il n’y a pas vie, il est impossible que rien naisse, car d’où vien¬
drait la naissance? Le fait est que tout croît et décroît. Naître et
mourir, c’est se mêler et se séparer.
. Un pour tout, tout pour un, c'est la même chose, et rien dans
DES NATURISTES — HIPPOCRATE > 121
tout n’est la même chose, car l’usage est sur ce point en opposition
avec la nature. »
Tout est ainsi dans cette alternative de mouvement ou de repos,
et il est impossible d’étudier le rôle des éléments dans la composi¬
tion des corps sans se demander en vertu de quelle magique in¬
fluence leurs atomes se réunissent pour former ces éléments, à
quelle force ils obéissent les uns et les autres pour s’associer ou se
disjoindre. Pourquoi ces astres en mouvement dans l’espace? pour¬
quoi ces corps organisés où tout concourt à un but déterminé dont
les moyens sont asservis aux ordres d’une merveilleuse intelligence?
quelle est la cause de tous ces phénomènes, tel est enfin le grand
problème posé dès l’origine de la science et légué à nos méditations
par les philosophes et les physiologistes de la Lxxxe olympiade.
Il n’y a que deux manières de la résoudre, et nous ne sommes
pas beaucoup plus avancés sous ce rapport qu’il y a vingt siècles
Aujourd’hui, comme dans ces temps reculés, on place cette force
dans la matière elle-même ou en dehors de la matière. Si l’on fait
delà matière le siège delà force qui dirige les phénomènes de l’u¬
nivers, il faut soutenir que la matière active par elle-même est sus¬
ceptible de s’imprimer tous les changements si variés qu’elle éprouve.
On professe alors qu’il y a de toute éternité dans l’espace une ma¬
tière formée d’atomes doués d’activité, dont les mouvements variés
sont la cause unique des mouvements, des phénomènes et des innom¬
brables changements dont l’univers est journellement le théâtre.
C’est le système de Leucippe d’Abdère, adopté par Démocrile et un
peu plus tard développé et popularisé par Épicure. Ce fut aussi celui
d’Empédocle qui, tout en admettant le rôle d’activité des atomes
dans la formation des éléments, disait en corrigeant sa pensée : les
vrais éléments ne sont pas ceux que nos sens grossiers perçoivent.
Les éléments des éléments sont des êtres vivants, des âmes, des
dieux.
Asclépiade est en médecine le disciple de ces philosophes et,
comme on le verra, sa doctrine est le reflet de ces erreurs.
Au contraire, ceux qui placent au dehors de la matière la force
qui lui imprime les formes qui excitent tant notre admiration, sou¬
tiennent que la matière est inerte, qu’elle est incapable de se changer
elle-même, qu’elle ne peut se transformer que par l’intervention
d’une foice objectivement différente, surajoutée, qui domine l’uni¬
vers, remplit le monde et lui donne la vie. C’est la philosophie
d’Hippocrate et des livres de la collection hippocratique. En les
lisant avec soin, on y découvre un certain nombre de pensées par¬
faitement en rapport avec les doctrines qui précèdent. L’espace et
122 ’
HISTOIRE DE LA MÉDECINE
la matière n’expliquent pas tout . , l’harmonie de l’univers et
l’ordre qui s’y révèle (xo<7j/.oç, veut dire ordre), semblent faire croire
que tout s’y passe comme si tout était dirigé par une intelligence,
dont la nôtre n’est qu’une faible image.
Ailleurs, le monde est mû par une intelligence d’où vient, soit le
mouvement et la séparation des parties discordantes, soit l’union des
parties analogues, de façon à bien établir que toutes les parties de
l’univers obéissent à une influence générale et commune. Enfin,
au point de vue médical, la composition du corps lui paraît sem¬
blable à celle de l’univers, et commence la comparaison si souvent
faite entre ce que l’on a appelé le grand monde et le petit monde,
c’est-à-dire le macrocosme et le microcosme. Il se livre aux mêmes
discussions que les philosophes de son temps, sur le rôle des quatre
éléments dont l’assemblage constitue le corps humain. Ce sont ces
éléments qui forment les liquides ou les solides, et leur distribution
est ordonnée dans l’organisme par la même force qui régit l’univers.
S'ils sont rassemblés d’une autre façon, l’ordre cesse et la maladie
commence.
Seulement, quand Hippocrate fait intervenir cette force suprême
à propos de l’état morbide, ce n’est pas pour dire que celte force
s’altère en aucune façon. Jamais il n’a tenu ce langage.
D’après lui, les causes de maladies agissent sur les éléments et
non sur cette force qu’il appelle nature et qui n’intervient que pour
conduire, diriger ou coordonner les actes de l’économie, afin d’y
établir la solidarité d’action qu’on y rencontre. De même que dans
l’univers les phénomènes naturels sont soumis à des lois constantes
et invariables, de même, au sein du corps vivant , les phénomènes
physiologiques sont régis par des lois qui leur donnent la-régularité
nécessaire à la conservation de l’être Dès que l’ordre physiologique
est troublé ou rompu, la maladie commence sans porter atteinte à
cette force, sans pouvoir l’anéantir; car dans son développement,
dans sa durée, elle favorise les terminaisons à certains jours heu¬
reux ou néfastes, pairs ou impairs, qui rappellent les idées philoso¬
phiques et spéculatives de Pythagore sur les nombres. Elle continue
là son action conservatrice et agit comme dans l’état de santé; ten¬
dant sans cesse à ramener l’harmonie troublée par une série d’actes
nouveaux, qui , comme les actes physiologiques, ont leur ordre de
développement, de succession et de durée. Enfin la thérapeutique
n’a d’autre but que de prévoir, de favoriser, ou de modérer les
phénomènes au moyen desquels cette force conservatrice manifeste
sa puissance, pour ramener le désordre des fonctions à l’ordre qui
leur est naturel.
DES NATURISTES — HIPPOCRATE 123
Une fois mis en présence de la maladie, l’observateur semble
entraîné par les mêmes idées philosophiques et elles dominent
l’observation de toute leur influence. Il considère dans l’homme,
comme dans l’univers, le mouvement d’impulsion qui en dirige l’é¬
conomie, To svoppov; ouvapiç ; cpuciç; et il admet qu’une chaleur
innée naissant avec l’individu et se développant avec lui, se sert
des mêmes éléments dont se compose la nature , pour former
dans le corps humain les différents solides et les différentes hu¬
meurs, le sang, la pituite ou phlegme; la bile et l’atrabile ou
l’eau.
Principalement attentif au rôle important que jouent ces dernières
dans l’institution comme dans l’ entretien des phénomènes de la vie,
d’après leurs proportions, il leur accorde une influence exagérée
que ne pouvait ratifier l’avenir. Complètement trompé sur leur ori¬
gine, tout en croyant la connaître avec certitude, il imagine que le
sang fabriqué par le cœur, la pituite par le cerveau, la bile par le
foie et l’atrabile ou Peau par la rate, se répandent dans tout le corps
en proportions différentes, pour faire le mélange convenable à la
santé. De plus, en vertu d’un principe de physiologie et de pathologie
fort contestable, sinon erroné, il pense que toutes parties communi¬
quant ensemble, comme les aréoles du tissu cellulaire, qu’elles sont
traversées par ces humeurs, libres de se porter sur différents points
sous l’action des diverses influences morbifiques, et que cet afflux
anormal est l’origine de la plupart des maladies. A cette grande idée
se rattache la théorie des fluxions et l’emploi des révulsifs. Si le
fait est vrai pour la diffusion séreuse de l’anasarque et des humeurs
dans les différentes diathèses scrofuleuse, syphilitique, bilieuse aiguë
ou ictère, goutteuse, etc., il n’en est pas toujours ainsi, et la diffu¬
sion humorale est soumise à d’autres lois hydrauliques que celles de
la porosité des tissus.
Il lui semble impossible de faire une bonne médecine sans étu¬
dier préalablement la nature de l’homme, et en effet qui ne connaît
pas l’homme sain ne connaîtra jamais l’homme malade. C’est ce
qu’Hippocrate a dit en d’autres termes dans le Traité des lieux ,
§ 2 : « La connaissance de la nature du corps est le point de départ
de tout raisonnement en médecine », et dans le Régime : « Celui
qui fait un bon traité du régime de l’homme doit connaître dans la
nature humaine. Ce qu’il doit pénétrer, c’est la constitution intime
et primitive du corps, c'est-à-dire les éléments, et après, il cher¬
chera à connaître les parties dont cette nature’ est secondairement
composée, c’est-à-dire les solides et les liquides. » — Bien que le
livre de l’ancienne médecine renferme quelques propositions qui
124
HISTOIRE DE LA MÉDECINE
semblent contraires aux précédentes, M. Andral fait remarquer que
la contradiction est plus apparente que réelle.
En effet, lorsque Hippocrate avance que le médecin n’a pas be¬
soin de faire une étude spéciale de la nature de l’homme et que les
faits médicaux peuvent lui suffire dans cette recherche, on voit, en
lisant tout le paragraphe, qu’il attaque seulement ceux qui procè¬
dent dans cette étude d’une manière hypothétique, substituant aux
réalités naturelles les conceptions arbitraires de leur esprit.
Cette nature est le résultat du mélange des éléments combinés
de façon à produire les solides et les liquides de l’organisme. Tout
est à étudier dans l’homme, et les auteurs du Régime ont raison, à
notre point de vue contemporain, de vouloir étudier d’abord les élé¬
ments, puis ce qui en dérive à l’état solide ou à l’état liquide. On sait
tout le parti qu’Hippocratë a tiré de cette étude. Pour lui, les pro¬
priétés et qualités, ou forces (Suvapi;), résultent de leur composition
(voir de Y Ancienne médecine), et les modifications de ces propriétés
ou qualités sont subordonnées aux altérations des parties consti¬
tuantes du corps. C’est la localisation des maladies. En outre, la cha¬
leur innée qui va en diminuant avec l’âge et qui persiste autant que
la vie, joue un rôle dans les phénomènes de la santé aussi bien que
dans l’état de maladie, et Hippocrate dit qu’il y a des circonstances
où les humeurs acquièrent une chaleur plus grande, qui se com¬
munique aux solides du corps et que cette augmentation de chaleur
fait la fièvre.
Pour lui, le corps est constitué par un mélange de parties solides
et de parties liquides; recevant de l’air apporté du dehors ; animé
d’une chaleur interne; doué de qualités et de propriétés en rapport
avec la nature de ses parties constituantes et pouvant changer avec
ses parties ; dirigé dans l’ensemble de ses actés normaux aet anor¬
maux, par la force régulatrice de l’univers sans laquelle on ne com¬
prend rien à l’harmonie de la nature. C’est là l’origine de ce prin¬
cipe de composition des corps vivants : ce qui contient, ce qui est
contenu et ce qui donne le mouvement (xà lo-yovxa, xà iyc$yop.svot,
jtal xà juvoïïvxoc). ( Épidémies , liv. 6, sect. 8.)
Ce corps vivant, ainsi doué, avec sa force, présente des propriétés
particulières qui le caractérisent, entre autres celles d’être impres¬
sionné, troublé en totalité, dès qu’une partie se trouve atteinte,
bien différente sous ce rapport du corps brut qui, altéré sur un point,
ne sent rien sur les autres. C’est ce qui a pu faire dire métaphori¬
quement à Hippocrate :
« Le corps vivant est un cercle dont on ne peut trouver le com¬
mencement . Tout est commencement et fin . Tout concourt,
DES NATURISTES — HIPPOCRATE
125
tout conspire . Le corps vivant est un tout harmonique dont les
parties se tiennent, restent en état de dépendance mutuelle, et dont
tous les actes sont solidaires les uns des autres. »
Voilà l’idée qui domine toute la médecine de ces temps et qui
règne dans la collection des œuvres hippocratiques.
C’est encore à beaucoup de titres la loi fondamentale de ceux qui
observent sagement et obéissent aux grands principes de l’observa¬
tion raisonnée.
Toutes les parties du corps, quel que soit le point malade, exer¬
cent une action sympathique sur les autres, le ventre sur la tête, la
tête sur le ventre, sur les chairs et cela dépend de ce que les diver¬
ses parties quoique n’étant pas disposées de même, sont au fond
identiques, formées des mêmes éléments combinés de différentes
façons. La plus petite lésion d’une partie est ressentie par tout le
corps, parce que la plus petite a tout ce que possède la plus grande ;
de là un principe de traitement auquel chacun peut encore souscrire,
à savoir qu’il faut souvent traiter tout le corps, mais qu’il faut sur¬
tout rechercher la partie primitivment atteinte pour y porter re¬
mède, dans le but de faire plus sûrement disparaître la souffrance
générale.
4“ De l’étiologie d’Hippôerale.
Les causes des maladies étaient déjàelassées au temps d’Hippocrate
sous le nom de causes intérieures , dépendantes de l’âge, du sexe,
du «tempérament, des habitudes, de l’exercîcq, de l’hérédité, et de
causes extérieures dues à l’influence de l’air, des aliments, des
eaux, des lieux, -du sommeil et des veilles, des choses qui sortent
de notre corps, et de celles qui y sont retenues, des passions, des
poisons, des venins, etc. Nous n’avons fait que perfectionner cette
étude des causes morbides, en précisant le mode d’action de ces
causes, mieux qu’on ne pouvait le faire alors.
Age. — Le livre des Aphorismes et le livre Ier des Épidémies ,
§ 22, renferment beaucoup de principes importants sur les rapports
de l’àge avec la nature, la forme, la gravité, la marche, la durée et
le mode de terminaison des maladies.
« Dans les maladies, il y a moins de danger pour ceux dont la ma¬
ladie est conforme à leur âge. » (Sect. IV, aphor. 34.)
Cela est très-vrai pour quelques maladies aiguës, et surtout pour
les fièvres éruptives.
« Les vieillards sont moins sujets aux maladies que les jeunes
126
HISTOIRE DE LA MÉDECINE
gens, mais les maladies chroniques qui viennent chez eux ne finissent
souvent qu’avec eux. »
Cela est très vrai pour la bronchite chronique, les tumeurs du
foie, les maladies delà vessie, etc.
« Les catarrhes des vieillards ne guérissent jamais. »
Cela est vrai.
Complexions. — Les constitutions sanguine, bilieuse et phlegma-
tique, ce que nous appelons aujourd’hui le tempérament, ont été in¬
diquées par Hippocrate dans leurs rapports avec l’apparition de cer¬
taines maladies (Épidémies, liv. 1er et III). Dans ce dernier livre,
§ 54, se trouve un passage qui indique la complexion prédisposante
à la phthisie pulmonaire.
<.< La phthisie sévit de préférence sur des hommes dont le corps
est glabre, la peau blanchâtre, le teint blafard, la chair molle, et
qui présentent une saillie considérable des omoplates.
«c Dans une année, les complexions sanguines et mélancoliques
lurent frappées par les frénésies, les manies et les entérites in¬
tenses. ».
Habitudes. — Les habitudes sont aussi indiquées comme des
causes fréquentes de maladie.
« Les choses auxquelles on est accoutumé depuis longtemps, lors
même qu’elles sont moins bonnes que d’autres, nuisent moins que
celles auxquelles on n’est pas habitué. » (Aph.)
« C’est un grave inconvénient que de passer brusquement d’nne
vie laborieuse à une vie inoccupée et réciproquement. » (De la na¬
ture de l'homme.) *
Exercice. — h’ exercice peut devenir cause de maladie, soit par
défaut, soit par excès, ce qui arrivait fréquemment dans cè temps,
où la gymnastique était en honneur. A ce sujet, Hippocrate (Ré¬
gime, liv. II) s’occupe des maladies des athlètes ; ces hommes aux¬
quels l’exercice avait créé un tempérament spécial, tempérament
athlétique , avaient des maladies à eux ; mais tout cela a disparu avec
le changement d’habiiude.
Hérédité. — L'hérédité , cette cause si importante de nos mala¬
dies, a été signalée en termes explicites à l’époque primitive de la
science. Hippocrate en parle dans son traité Des airs, des eaux et
des lieux , à propos d’un vice de conformation singulier, la macro-
céphalie, qu’il avait observé chez un petit peuple voisin. On défor-
DES NATURISTES — HIPPOCRATE 127
mait la tête des enfants après la naissance, et il arriva qu’ après bien
des générations, les enfants venaient au mondela tête mal conformée.
C’est alors qu’il dit :
« Si ceux qui naissent de parents chauves, louches ou avec des
yeux bleus ont des yeux bleus, sont louches ou chauves, rien n’em¬
pêche qu’un homme ayant une longue tête n’engendre un enfant à
longue tête. »
Il ajouta plus loin :
« Le bilieux naît du bilieux, le phlegmatique du phlegmatique. »
Il admettait l’hérédité de l’épilepsie, de la phthisie et de l’affec¬
tion calculeuse.
De l’air, des eaux , des lieux. — Les causes extérieures de la
santé et de la maladie sont, en général, les influences incessantes
des agents physiques qui nous entourent, et dont l’ensemble cons¬
titue l’univers. On aura une idée de leur action quand on apprendra
que par eux se forment, non-seulement l’état physique de l’homme,
mais encore son état intellectuel et moral, ses sentiments, ses pas¬
sions, et jusqu’à ses institutions civiles, politiques et religieuses.
C’est Hippocrate qui, le premier, dans le traité Des airs, des eaux
et des lieux, a frayé la voie que plus tard Montesquieu devait par¬
courir avec tant d’éclat.
A l’origine de la science, on s’est beaucoup occupé de l’influence
des agents physiques sur la vie, et Hippocrate est un de ceux qui
l’ont fait avec le plus de succès. Cela était d’autant plus nécessaire,
que l’on attribuait généralement les épidémies et la plupart des
maladies à une intervention de la divinité, à la colère des dieux ou
à l’influence des démons. En prononçant les mots to ôsTov, à l’occa¬
sion du développement de certaines maladies, et surtout de la ma¬
ladie sacrée ou épilepsie, Hippocrate employait une locution de son
époque, sans y ajouter la créance qu’elle avait dans l’esprit du vult
gaire, et il proteste contre cette croyance. C’est lui qui a déclaré
ne voir rien de plus divin dans cette maladie que dans les autres,
et il termine sa critique en donnant le conseil d’en chercher les
causes naturelles, sûr qu’on trouvera quelque chose à cet égard.
Combien de temps a-t-on cru à l’intervention des dieux dans la pro¬
duction des fièvres paludéennes ? Il a fallu le génie d’Empédocle
pour en découvrir la véritable cause. On sait que les populations
d’Agrigente, en Sicile, désolées par les fièvres, faisaient de nombreux
sacrifices dans les temples pour être débarrassées du fléau, lorsque
Empédocle, faisant fermer l’ouverture placée entre deux collines
d’où -venaient avec le vent les miasmes d’un marais voisin, fit dispa-
128 HISTOIRE DE LA. MÉDECINE
raître la fièvre. Il fit de même à Sélinum, en noyant, par de grands
courants d’eau, un marais placé au centre de la ville. Les habitants,
qui voyaient dans la fièvre une punition du ciel, virent un Dieu dans
leur sauveur, et lui offrirent des sacrifices dans des temples érigés
en son honneur.
Comme on le voit, le mysticisme de l’esprit humain ne perd jamais
ses droits, et le surnaturel vient toujours le trouver, sûr d’être bien
accueilli par lui.
Parmi toutes les causes extérieures des maladies, les aliments,
l’air, le climat, le sol, etc., sont celles qui ont été étudiées avec le
plus de soin par Hippocrate, dans le traité D.es airs , des eaux et des
lieux ; dans Y Ancienne médecine ; dans le Régime des maladies
aiguës ; dans le Régime en général , dans le livre des Épidé¬
mies , et enfin dans quelques Aphorismes de la troisième section.
Des aliments. — Les aliments peuvent nuire par leur abondance,
par leur insuffisance et par leur mauvaise qualité.
« Si la pléthore produit des accidents, l’insuffisance des aliments
en produit de plus funestes. »
Pour lui, l’insuffisance des aliments cause un très-grand nombre
de maladies, et modifie leur physionomie en changeant leurs symp¬
tômes, leur marche, leur durée et leurs terminaisons. Dans les
maladies aiguës, l’abstinence amène l’anxiété, l’insomnie, le délire,
le trouble de la vue, les tintements d’oreille, des vertiges, l’angoisse
de la respiration; elle empêche la résolution et favorise le passage à
l’état chronique. C’est alors qu’il dit :
« Il est honteux de ne pas connaître les symptômes engendrés par
l’inanition. Beaucoup de médecins les produisent par une diète trop
prolongée, alors il survient un autre médecin ou même un homme
étranger à la médecine qui ramène tout simplement à la santé un
homme qu’on croyait perdu. C’est ainsi qu’on déconsidère la méde¬
cine. »
Dans le traité du Régime des gens en santé , Hippocrate établit
que l’alimentation doit varier suivant la saison et selon les âges, selon
les sexes, le tempérament et l’exercice que font les personnes. Ainsi :
« Les enfants supportent plus difficilement la diète que les adultes.
L’absence d'exercice, chez une personne qui mange beaucoup, amène
des accidents de pléthore accompagnés de phénomènes d’irritation
du côté des voies digestives.
« Il y a des cas où, avec un exercice très- considérable, l’alimen¬
tation n’est pas assez abondante, et occasionne des accidents gastri¬
ques qu’un peu de repos fait disparaître. »
DES NATURISTES — HIPPOCRATE 129
Tout cela est très-vrai, et aujourd’hui ce sont des faits vérifiés
par tous ceux qui observent, sans prévention, les phénomènes de la
nature.
Le traité Des airs, des eaux et des lieux est exclusivement con¬
sacré aux influences de l’air et du climat sur la santé. C’est le plus
remarquable de la collection hippocratique. On y voit que. le méde¬
cin amoureux de son art doit étudier la qualité des eaux, l’influence
des saisons et de leur action respective, ia nature des vents chauds
ou froids, ceux qui sont communs à tous les pays, et ceux qui sont
propres à chaque localité. Hippocrate dit même que , sans jamais
avoir séjourné dans une ville, le médecin peut avoir une idée assez
exacte de la santé des habitants, et des maladies qui y régnent, s’il
a égard à 1 exposition de la ville par rapport aux vents, au lever et
au coucher du soleil, aux qualités du sol bas ou élevé, sec ou hu¬
mide, nu ou boisé, aux qualités des eaux, au genre de la vie, d’ali¬
mentation, d’exercice et d’occupation des habitants, etc. Cela est
très-juste.
En étudiant l’influence sur la santé des différentes expositions au
nord, au sud, à l’orient ou à l’occident, Hippocrate formule pour la
première fois les principes que vingt siècles d’expériences ulté¬
rieures n’ont fait que légitimer.
Influence du Nord. — Sous l’influence de l’air froid et sec,
l’homme a un grand développement de forces physiques et des
fonctions digestives avec une tonicité plus grande des tissus. La pu¬
berté est tardive, les règles moins abandantes, les conceptions
moins nombreuses, et la vie moyenne plus longue.
Là, sont plus communes les maladies aiguës, telles que la pleuré¬
sie, la pneumonie, les hémorrhagies nasales, et elles marchent plus
vite vers la résolution.
Les femmes récemment accouchées sont plus sujettes qu’ailleurs
à devenir phthisiques, et il y a chez les enfants de fréquentes hydro-
pisies du scrotum.
Influence du Midi. — Les vents du midi, chauds et humides,
produisent la faiblesse et l’atonie avec peu d’appétit, prédominance
du phlegme ou suc muqueux; les évacuations sont faciles, abon¬
dantes, et la durée de la vie est généralement plus courte que chez
les habitants du nord.
Les maladies aiguës inflammatoires sont rares, et quand elles se
• montrent, elles ont une certaine disposition à devenir chroniques.
Il se produit souvent de la diarrhée, des ophthalmies avec sécrétions
BOUCHUT. 9
130 HISTOIRE DE IA MÉDECINE
abondantes, plutôt muqueuses que purulentes, mais elles sont
courtes et sans pravité. C’est le pays des hémorrhoïdes, des pertes
utérines et de la leucorrhée. Quant aux enfants, ils sont plus que
partout ailleurs sujets aux convulsions et à l’épilepsie.
Influence du Levant. — A cette exposition, la plus salubre de
toutes, l’air est chaud, sec, et les habitants ont en général la colora¬
tion vermeille du tempérament sanguin, avec un caractère doux et
pénétrant.
Les maladies sont assez rares, légères et de même nature que
dans les villes exposées au midi.
Influence de l'Occident. — Ici l’air est, humide, et offre de fré¬
quentes alternatives de température. Il y a un contraste fâcheux
entre la fraîcheur du matin ou du soir avec la chaleur du jour. C'est
la plus insalubre des expositions.
Les habitants sont de faible complexion, ont le teint décoloré, et
les tissus du visage un peu bouffis. Leurs maladies sont nom¬
breuses et à peu près les mêmes que dans toutes les autres expo¬
sitions.
Une remarque à faire ici, c’est que ces observations ne sont
applicables qu’aux lieux où pratiquait Hippocrate, et il n’a pas dit
qu’il en dût être partout de même.
C’est dans le traité De la nature de l’homme , dans le traité Des
humeurs , et dans le livre Des vents , qu’il revient encore sur les
qualités de l’air, de l’atmosphère et des particules nuisibles, et des
miasmes qui peuvent s’y trouver en suspension.
« Si l’air entre dans le corps chargé de miasmes ennemis de la
nature humaine, les hommes sont malades; s’ils sont ennemis des
autres espèces animales, l’homme restera sain, mais celles-ci seront
frappées. » ( Des vents.)
Cela est très- remarquable. Lucrèce en a dit autant dans son
poëme sur la Nature des choses.
« Ils viennent on ne sait d’où par les vents, voyageant avec les
nuages et portant la mort, ou ils s’élèvent de la terre humide sous
l’influence du soleil. »
C’est la théorie actuelle sur la formation des miasmes qui produi¬
sent les typhus et les fièvres intermittentes.
Des eaux. — Hippocrate attribuait une grande influence aux eaux
d’un pAys, et particulièrement à celles qu’on destinait à la boisson,
aux eaux de source, de rivière, de pluie, de neige, de fonte des
glaces et des marais qu’il appelle eaux dormantes.
des Naturistes — rippocrate 131
« Les eaux des marais et dormantes sont les plus funestes à la
santé de l’homme. »
Mais, dans sa pensée, il parlait de ces eaux prises en boisson,
car, malgré les travaux antérieurs d’Empédocle, il ne connaissait
pas l’action des effluves qui s’élèvent des marais. Cela est d’autant
plus curieux qu’il n’ignorait aucun des accidents produits par l’in¬
toxication paludéenne.
D’après Hippocrate, là où les eaux sont dormantes, la durée
moyenne de la vie est plus courte, la vieillesse prématurée, les en¬
fants naissent gras, boursoufflés ; il semble qu’ils sont forts, mais ce
n’est qu’une apparence trompeuse ; peu de temps après leur nais¬
sance ils perdent leur embonpoint factice, deviennent maigres, ché¬
tifs et meurent en grand nombre.
Chez les femmes, les conceptions sont rares, les accouchements
plus difficiles, et souvent suivis de leucophlegmasie.
Dans ces pays, régnent : 1° La fièvre intermittente avec toutes
ses variétés, avec l’augmentation de volume de la rate et les hydro-
pisies consécutives; 2° la fièvre rémittente, et 3° le flux de ventre
avec épreintes, selles sanguinolentes, en un mot la dyssenterie.
Tout cela est très-vrai. Pour la contrée où vivait Hippocrate, et
pour tous les pays chauds où existent des eaux dormantes, la
science moderne n’a fait que confirmer ces assertions du mé¬
decin grec.
Des saisons et des influences atmosphériques. — Dans le troi¬
sième livre des Épidémies, Hippocrate divise l’année en deux par¬
ties, Yestivale et Yhivernale.
C’est là où il dit :
« L’arrivée de l’hiver guérit les maladies de l’été.
« L’arrivée de l’été change les maladies de l’hiver. »
Rien n’est plus vrai d’une manière générale que ce double prin¬
cipe, dont il ne faudrait cependant pas exagérer l’importance. Ainsi
dans les pays de fièvre intermittente, ces fièvres, qui viennent à la
fin de Tété, disparaissent pendant l’hiver. La bronchite chronique et
l’asthme s’améliorent dans l’été. Certaines maladies épidémiques,
comme le choléra qui a son lieu d’origine dans l’Inde, se montrent
Tété, et cessent l’hiver pour revenir Tété suivant.
Hippocrate a été plus loin, mais sa manière de voir est peut-être
moins exacte, lorsqu’il a dit : Les maladies d’une saison sont souvent
dues à l’influence de la saison précédente. La saison hivernale en¬
gendre les maladies de la saison estivale qui lui succède, et celle-ci,
132 HISTOIRE DE LA. MÉDECINE
à son tour, donne naissance aux maladies de la saison hivernale
qui suit.
Dans cette doctrine, adoptée par Celse et Galien, l’étude de la
constitution hivernale pourrait faire prédire les maladies de l’été
suivant, et on suppose que l’organisme, différemment modifié par
les saisons estivale et hivernale, est plus ou moins influencé par la
saison qui remplace l’autre, d’où une prédisposition aux maladies
compliquées par l’influence saisonnière actuelle.
Hippocrate admet, en effet, que, dans chaque saison, prédomine
une humeur, et comme la maladie dépend de leur intempérie, c’est-
à-dire de leur prédominance, cet excès, en rapport avec l’influence
saisonnière précédente, crée pour le présent une prédisposition
morbide toute spéciale. C’est ainsi qu’il faut comprendre l’influence
des saisons sur la production des maladies. (De la nature de
V homme.)
En hiver, prédominent les sucs blancs, le phlegme, la pituite, les
mucosités, ce qui amène les maladies de la gorge, des fosses nasa¬
les, des bronches, la diarrhée indolente, et toutes les affections
catarrhales.
Au printemps, apparaît un mouvement plus vif du sang, occa¬
sionné par son excès de quantité, d’où une disposition aux hémor¬
rhagies et aux phlegmasies aiguës.
En été, les fonctions du foie s’exagèrent, la bile est plus abon¬
dante, et se montre comme élément dans toutes les maladies qui
ont un caractère bilieux plus ou moins prononcé, dans la diarrhée,
dans la fièvre bilieuse, etc. C’est là un fait constant dans les pays
chauds, comme dans la Grèce, où ont été faites ces observations.
En automne, le sang diminue, et la bile noire, ou l’eau, prédomi¬
nent; c’est le temps des fièvres intermittentes et des maladies de la
rate, de la dyssenterie, du retour des affections catarrhales, etc.
On trouve l’application et la répétition de ces principes dans le
livre des Épidémies, dans le livre du Pronostic, dans quelques
passages des Aphorismes, mais il ne s’y trouve rien autre que ce
que je viens de dire,
Des climats. — L’influence des climats a été pour Hippocrate
l’occasion de montrer toute sa sagacité d’observateur et de philo¬
sophe. Dans son traité Des airs , des eaux et des lieux, il compare
les habitants des climats chauds de l’Asie, et ceux des climats tem¬
pérés de l’Europe, sous le double rapport du physique et du moral,
et il montre tout l’avantage que possèdent ces derniers sur les
autres. Dans son opinion, les qualités de l’air respiré du sol, haut
DES NATURISTES — HIPPOCRATE
133
ou bas, sec ou humide, les eaux à boire et les vapeurs d’eau, la
nourriture, etc., exercent une influence considérable sur l’état in¬
tellectuel, moral et politique des peuples. En Asie, dit-il, où la
température est éloignée de chaleurs excessives et du grand froid,
« Les mœurs sont douces et faciles, tout dans l’homme est tem¬
péré comme le climat; il est sans courage, sans constance dans le
travail, facile à abattre par la fatigue, sans énergie morale, tout en¬
tier à l’attrait du plaisir, facile à gouverner, et acceptant sans peine
l’institution des gouvernements despotiques, qui, à leur tour, agis¬
sent sur lui en l’énervant davantage. » ( Des airs , des eaux et des
lieux , p. 55.)
En Europe, c’est tout le contraire, mais les mœurs varient avec
les dispositions locales de chacune des contrées qu’on observe.
Quand le pays est montueux, inégal, très-élevé au-dessus de la
mer, et sujet à de grandes vicissitudes atmosphériques, les habitants
sont courageux, ardents au travail, rudes à la fatigue, opiniâtres,
capables de grandes entreprises, violents dans leurs résolutions et
dans leurs mœurs, plus sauvages que civilisés, et d’humeur généra¬
lement très-belliqueuse. (Des lieux, p. 87.)
Si le pays est plat, enfoncé, exposé à des vents chauds qui entre¬
tiennent une température douce et variable, les habitants ont moins
de courage, sont mous, indolents, et ont des qualités toutes diffé¬
rentes de celles qu’on observe chez les montagnards et chez les
hommes du nord.
Dans les pays humides, bas, brumeux, les habitants sont peu in¬
telligents, et leur moral est aussi peu développé que leur constitu¬
tion physique.
Tout cela varie, et n’a rien d’absolu, mais ces observations ren¬
ferment un fond d’exactitude incontestable, et qu’on ne peut bien
juger qu’en lisant ce remarquable traité Des airs, des eaux et des
lieux. C’est ainsi qu’après avoir exposé d’une manière générale
l’influence des climats, il parle des effets produits par certaines lo¬
calités sur les populations qu’on y trouve.
Dans le Phase, pays chaud, marécageux, humide et boisé, les ha¬
bitants, qui vivent au milieu des brumes sur le bord des marais,
sont décolorés, bouffis, et leur peau ressemble à celle des icté-
riques.
Chez les Sauromates, aux environs des Palus-Méolides, les femmes
montaient à cheval, et faisaient la guerre tant qu elles étaient
vierges. Une fois mariées, elles vivaient dans leur intérieur. Pour
faciliter leurs habitudes de tirer de l’arc, on leur détruisait la ma¬
melle droite, au moyen de la cautérisation.
134
HISTOIRE DE LA. MÉDECINE
Dans la Seythie, où parait à de rares intervalles un soleil sans
chaleur, et où régnent des brouillards et de continuels vents Iroids,
les habitants ont beaucoup d’embonpoint, la peau rouge, basanée,
dépourvue de poils, de sorte que les hommes ont la plus grande
ressemblance avec les femmes. Ils sont mous et indolents, peu dis¬
posés à l’amour, et leurs femmes sont peu fécondes. Leurs articu¬
lations sont couvertes de nombreuses cautérisations faites pour
combattre leurs maladies articulaires, et ils ont des habitudes essen¬
tiellement nomades. Leur vie se passe à cheval* et sur des chariots
que suivent les troupeaux.
« Ils demeurent dans le même lieu tant que le fourrage y suffit à
la nourriture de leurs bestiaux, et quand tout est consommé ils se
transportent ailleurs. Ils mangent des viandes cuites, et boivent du
lait de jument, avec lequel ils font une sorte de fromage nommé
hippace. » [Des airs, des eaux et des lieux, p. 69.)
C’est parmi eux que régnait à l’état endémique une maladie sin¬
gulière qui n’existe plus que d’une façon exceptionnelle, c’est la
maladie efféminée, qui d’après Hérodote commença à l’époque où
les Scythes ayant fait une invasion en Asie, pillèrent à Ascalon un
temple consacré à Yénus.
On la considérait comme une punition de la déesse. Mais Hippo¬
crate proteste contre cette superstition, en disant :
« Que si cette maladie vient de la divinité, comme toutes les ma¬
ladies, aucune n’est plus divine ou plus humaine que l’autre, mais
que toutes sont semblables et toutes sont divines. »
Les hommes étaient impuissants, ce qu’Hippocrate attribue à
l’habitude de l’équitation. Le mal était plus commun chez les riches
que Chez les pauvres et une fois affectés ils quittaient leurs habits
d’hommes, vivaient avec lés femmes dans les chariots et cessaient
de monter à cheval.
On les vénérait à cause de leur malheur et on les adorait presque
comme dans quelques pays on adore les idiots et les crétins. (Des
lieux, p. 79.)
Telles sont en abrégé les opinions d’Hippocrate sur l’étiologie des
maladies. Comme on le voit, c’est un exposé très-complet où abon¬
dent les vues philosophiques et qui atteste un degré très-avancé des
connaissances médicales.
3“ De la nosologie d’Hippocrate.
Il n’y a pas de nosologie, c’est-à-dire de nomenclature ou de clas¬
sification des maladies dans Hippocrate, mais Daniel Leclerc a pris
DES NATURISTES — HIPPOCRATE
135
la peine d’en faire une avec les matériaux renfermés dans les livres
hippocratiques. On y trouve la plupart des maladies connues de nos
jours sous les mêmes noms, ce qui prouve que leur connaissance
remonte à une époque bien reculée.
D’après Leclerc, les maladies indiquées par Hippocrate peuvent
être divisées en cinq classes :
1° Les maladies dont lés noms n’ont pas changé et qui ont les
mêmes symptômes. Ce sont les plus nombreuses. Le nombre en est
immense. (Daniel Leclerc, Histoire de la médecine , p. 165.)
2° Les maladies dont les noms ont changé et qu’on reconnaît par
leurs symptômes. Ex. : la maladie desséchante, qui est aujourd’hui
la phthisie; la maladie ructueuse, où l’on rend beaucoup de gaz
par la bouche, la maladie noire, etc.
3° Les maladies qu’Hippocrate n’a pas nommées, mais qu’il a
décrites. Ex. : la rate grosse, la mélancolie, le scorbut, l’impuis¬
sance, etc.
4° Les maladies désignées par certains noms qui ne sont pas re¬
connus exacts eu égard aux symptômes rapportés. Ainsi on ne sait
ce qu’est le typhus indiqué par Hippocrate.
5° Les maladies qui ont des noms et qu’on ne reconnaît pas parce
que la description ne s'applique à rien de connu aujourd’hui.
A part cette classification, si l’on veut savoir de quelle façon
Hippocrate envisageait les maladies, on voit qu’il admettait des ma¬
ladies aiguës et chroniques ; des maladies endémiques , épidé¬
miques , dispersées ou sporadiques ; des maladies héréditaires ;
enfin, des maladies de bonne et de mauvaise nature, c’est-à-dire
bénignes ou malignes.
Hippocrate connaissait : 1° les fièvres (™pgToi), c’est-à-dire les
maladies aiguës où il n’y a pas d’organes spécialement atteints, ce
qu’il appelait les fièvres continues et intermittentes ; 2° les inflam¬
mations ou phlegmasies ; 3° les hémorrhagies; î° les hydropisies ;
5° les maladies organiques, xapxivwp,a ; 6° les paralysies ; > les con¬
vulsions, etc.
Ce peu de mots suffit pour montrer que si la nosologie n’était
pas très-avancée au temps d’Hippocrate, à en juger du moins par
les livres qui sont parvenus jusqu’à nous, l’idée qu’on se faisait des
différentes espèces de maladies était parfaitement claire dans l’esprit
des observateurs, et qu’il avait commencé par faire les distinctions
qui plus tard ont été nettement formulées par les pathologistes. Hip¬
pocrate connaissait les choses et ses successeurs ont créé les mots.
136 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
6° Du pronostic.
« Le meilleur médecin est celui qui sait le mieux prévoir et pré¬
dire. »
Dans cet aphorisme d’Hippocrate se trouve toute la pensée de
l’auteur sur l’importance des observations qui doivent permettre au
médecin de deviner la marche et l’issue des maladies.
C’est par l’étude du pronostic que brille surtout le talent d’obser¬
vation d’Hippocrate. Il avait tellement étudié la nature, qu’il en de¬
vinait souvent les actes prochains, avantages que n’auront jamais
ceux qui en méconnaissent la force et la puissance. Le médecin qui
sur quelques symptômes saura dire à un malade ce qui lui est arrivé
et ce qui lui arrivera, en ajoutant ce qu’on a omis de lui raconter,
qui indique d’avance ce qui doit se produire dans la suite, inspirera
la confiance et, s’il ne guérit pas son malade, son pronostic servira
du moins à le garantir de tout reproche. C’est dans le livre des
aphorismes et dans le pronostic que sont surtout consignées les
observations d'Hippocrate sur la Doctrine des signes. Il y en a
également dans les prédictions et les pronostics de Cos que Galien
attribue à ses successeurs.
L’observation et le raisonnement l’ont guidé dans l’institution de
ces préceptes que l’observation brutale des empiriques n’eût jamais
pu réaliser. Il appelait à son aide les lumières de l’analogie et com¬
parant le présent avec les faits semblables précédemment observés,
il cherchait à se rendre compte de la succession nécessaire des
phénomènes morbides. Sa réserve était aussi grande que sa péné¬
tration, car ne voulant pas donner à son pronostic une précision
qu’il ne saurait avoir que dans les mains présomptueuses de l’igno¬
rance et du mercantilisme, il dit :
<( Les prédictions qui concernent les maladies aiguës sont incer¬
taines, et l’on ne saurait dire au juste si le malade doit succomber
ou guérir. »
Il avait parfaitement compris qu’il ne suffisait pas de chercher
dans tout ce qui compose l'homme les signes du pronostic, il in¬
terrogeait encore dans ce but les fonctions naturelles, les actes, les
gestes, les attitudes, la manière d’être qui, avant et pendant la ma¬
ladie, peuvent en éclairer la nature et en faire prévoir les suites.
Le visage était pour lui l’enseigne des maladies aiguës, et en
effet, leur nature et leur degré de gravité s’y montrent pour tous les
yeux exercés. Il a mentionné la coloration rouge des pommettes
dans la pneumonie, et c’est à lui qu’on doit la description du visage
des mourants qui a le nom de fades hippocratique.
DES NATURISTES — HIPPOCRATE
137
a Quand un malade a le nez aigu, les yeux enfoncés, les tempes
creuses, les oreilles froides et retirées, la peau du front dure, ten¬
due et sèche, le teint plombé, on peut assurer que la mort est pro¬
chaine, à moins que l’individu n’ait été tout d’un coup épuisé par
de longues veilles ou par un flux de ventre, ou qu’il n’ait été long¬
temps sans manger. »
Les yeux d’un malade ne pouvant pas supporter la lumière, ou
répandant des larmes involontaires indiquent une situation grave.
Les yeux ternes sont un présage de mort ou de grande faiblesse.
Les yeux étincelants, hagards, marquent le délire. Les yeux diver¬
gents marquent la paralysie. Les yeux devant lesquels il y a quelque
chose de rouge, ou des étincelles, ou des éclairs, annoncent une
hémorrhagie, une perle sanguine.
Le decubitus sur le côté, les jambes retirées est bon ; mais sur le
dos et les bras étendus c’est le signe d’une grande faiblesse. — Si le
malade glisse et se laisse couler au pied du lit, c’est un signe de
mort. — Sur le ventre, si c’est un decubitus naturel, c’est l’indice
du délire ou de la douleur de ventre.
La carphologie fébrile est le signe du délire et des fièvres.
Un taciturne qui parle, ou un parleur qui se tait, annonce le dé¬
lire. Il en est de même des soubresauts des tendons.
Le délire gai est moins grave que le délire lugubre ou terrible.
La respiration aisée naturelle des maladies aiguës est un bon
signe ; fréquente elle annonce l’inflammation des poumons ; longue,
prenant beaucoup de temps, elle annonce le délire; petite, courte,
empêchée, elle indique une phlegmasie au-dessus du diaphragme, etc.
Les excréments ont été étudiés par Hippocrate, dans leur couleur,
dans leur odeur, dans leur consistance, dans les matières étran¬
gères du extraordinaires qui s’y trouvent mêlées; leur chaleur, leur
froid, leur âcreté, leur quantité, le lieu d’où ils sortent, le temps
de leur séjour, les circonstances de leur sortie, leur goût même ont
été signalés, et il est impossible que cet examen n’ait donné d’utiles
renseignements au pronostic.
On a dit qu’Hippocrate goûtait les excréments, c’est probable¬
ment une erreur, car il en pouvait parler d’après le goût des malades
et non sur le sien. C’est ainsi qu’il a pu dire également (Livre des
Humeurs et livre VI, sect. 5, des Épidémies) :
« Des crachats salés ou doux, de la sueur, des larmes, des sécré¬
tions nasales salées ou aigres ont une signification différente ; du
cérumen auriculaire doux s’observe chez ceux qui doivent mourir ;
il est amer chez ceux qui doivent guérir. »
Les urines lui fournissent beaucoup de signes. Celles qui sont
138 HISTOIRE DE LÀ MÉDECINE
claires, jaunâtres, dont le sédiment est blanc, doux au manier,
égal, c’est-à-dire homogènes, et qui restent telles tout le temps,
annoncent une guérison rapide.
Les urines cuites annoncent la coction parfaite des humeurs, et
paraissent surtout dans les jours de crise à la fin des maladies. Les
autres sont mauvaises et rendues dans la période de crudité ; elles
ne diffèrent entre elles que du plus au moins. Quelques-unes , rou¬
geâtres, avec un sédiment doux, homogène, annoncent une maladie
de courte durée dont l’issue sera favorable ; d’autres, au contraire,
sont très-rouges , claires , sans sédiment , ou troubles au moment
de l’émission et en rapport avec une situation grave.
Il y en a qui renferment un nuage ou énéorème suspendu dans le
liquide à une hauteur plus ou moins grande, et plus ce nuage est
élevé au-dessus du fond du vase, plus il y a de crudité.
Les urines blanches , claires comme de Veau, annoncent aussi
une grande crudité ou un transport de la -bile au cerveau. Celles
qui sont jaunes ou rousses marquent l’absence de la bile. Celles qui
sont noires sont très-mauvaises; qnand il y a un sédiment comme
de la farine grossière ou de petites larmes, il y a un mauvais état de
la vessie ou des reins.
La graisse qui surnage comme une toile d’araignée indique la
consomption.
Une grande quantité d’urine est un signe de crise ou fait une
espèce de crise. Les urines de mauvaise odeur, claires ou épaisses,
sont fâcheuses.
Les vomissements de bile ou de pituite sont les plus naturels.
Ceux où il n’y a que de la bile ou de la pituite seulement sont plus
mauvais.
Les matières très-vertes, porracées, sont funestes. Il en est de
même de celles qui sentent fort mauvais. Le vomissement de sang
est très-souvent mortel.
.Les crachats indiquent aussi la coction des maladies du poumon.
Il faut qu’ils sortent facilement. Les crachats noirs, verts, rouges,
sont très-fâcheux.
Les crachats mêlés de bile et de sang au début des inflammations
du poumon sont de bon augure, mais ils sont mauvais s’ils ne vien¬
nent qu’au septièmejour.
Les plus mauvais signes dans les mêmes maladies, c’est leur ré¬
tention et le bouillonnement ou râlement qu’ils produisent dans la
poitrine ou le gosier. — Le crachement de sang est suivi du crache¬
ment de pus et de la mort.
DES NATURISTES — HIPPOCRATE 139
Les bonnes sueurs sont abondantes, chaudes, universelles, et
elles emportent souvent la fièvre.
La sueur froide est mauvaise, surtout dans les fièvres aiguës ; car
dans les autres, elles marquent surtout la langueur. La sueur de la
tête et du cou annonce que la maladie sera longue et périlleuse.
Une légère sueur de quelque partie, tête ou poitrine, ne soulage
point et marque la faiblesse de la partie. Hippocrate l’appelle éphi-
drose.
Le pouls n’a été que très-superficiellement indiqué par Hippo¬
crate :
« Dans les fièvres très-aiguës, le pouls est très-fréquent et très-
grand. »
Plus loin, il parle des pouls tremblants qui battent avec lenteur.
(. Épidémies , liv. IV.)
C’était pour lui le pouls des artères, mais il ne parle pas de la ra¬
diale. — A propos des pertes blanches des femmes, il dit :
« Le pouls qui frappe légèrement et languissamment les doigts
est un signe de mort prochaine. »
Enfin, dans les Prénotions de Cos, il parle des léthargiques dont
le pouls est lent et tardif.
Tout cela est le commencement des études si approfondies de
Galien sur ce sujet.
7° De l’hygiène dans Hippocrate.
Tout en parlant de la nature de l’homme et de ses maladies,
Hippocrate, aussi encyclopédiste qu’il était possible de l’être à cette
époque primitive de la science, s’occupe beaucoup de l’hygiène et
des moyens de conserver la santé. L’une de ses principales maximes
était ( Épidémies , liv. VI, sect. 4, aphor. 20) :
— Pour entretenir la santé, il faut ni trop se charger de nourri¬
ture, ni être paresseux à prendre de l’exercice ou à travailler. »
Il passe en revue les viandes de chien, de cheval, de renard, et
d’âne dont on faisait usage à celte époque, et il en apprécie les
qualités. Il indique ensuite les herbages, le lait, le petit-lait, le
fromage, le poisson frais et salé, le blé, les légumes et toutes
sortes de graines.
Il s’occupe des boissons : de l’eau ; du vin, dont l’usage peut
être porté jusqu’à la gaieté, mais non à l’ivresse, comme on l’a dit.
Il parle de V exercice, de la gymnastique, de la lutte, du sommeil
ou des veilles ; de l'air; des autres corps qui nous environnent ;
de ce qui doit sortir de notre corps ou y être retenu ; enfin, des
HISTOIRE DE LA MÉDECINE
140
passions. Il recommandait de ne pas trop garder les excréments,
et, dans ce but, il conseillait les viandes relâchantes, les lavements
onctueux, salés, les suppositoires.
Gomme préservatif des maladies, il conseillait les vomitifs une ou
deux fois le mois, pendant l’hiver et au printemps
8° De la thérapeutique d’Hippocrate.
Confiant’ dans le rôle de la nature qu’il considérait comme toüte-
puisssanle dans la formation du corps et dans la guérison des mala¬
dies, Hippocrate observait avec soin pour se rendre compte de l’es¬
sence des maladies soumises à son examen ; il disait avec une raison
que chacun doit admirer (Épidémies, liv. VI) :
« Il ne faut rien faire témérairement. Il faut quelquefois se repo¬
ser ou demeurer sans rien faire. De cette manière, si vous ne faites
pas de bien au malade, vous ne lui faites pas mal. »
Toujours plein de respect pour la raison et sans se laisser atlein
dre par l’influence dissolvante du scepticisme, il ajoute :
« Quand on fait quelque chose selon la raison, quoique le suc¬
cès ne réponde pas toujours, on ne doit point aisément ou trop vite
changer de manière d’agir, tant que les raisons que Ton a eues au
commencement subsistent. » (Aphorismes .)
Toutefois, comme ce principe pourrait entraîner trop loin celui
qui doit avant tout suivre la nature en imitant ses opérations, il en
atténue l’expression par ces mots :
« Il faut faire une grande attention à ce qui soulage et à ce qui
fait du mal, à ce qu’on supporte aisément et à ce qu’on ne saurait
souffrir. »
Son dogmatisme se montre surtout dans un certain nombre de
propositions thérapeutiques inspirées de la- plus saine observation
fécondée par d’irréprochables raisonnements.
« Les contraires ou les opposés sont les remèdes de leurs op¬
posés. »
Principe d’où résulte cet aphorisme :
« Que l’évacuation guérit les maladies qui viennent de réplétion,
et la réplétion celles qui sont causées par l’évacuation. »
Il avait plus d’une fois observé, comme nous le faisons encore
chaque jour :
« Qu’il y a des sucs ou des humeurs qu’il faut, en certaines ren¬
contres, vider ou faire sortir du corps, ou les dessécher, et d’autres
qu’il faut remettre dans le corps ou faire qu’elles s’y produisent de¬
rechef. »
DES NATURISTES — HIPPOCRATE
141
Mais pour remplir ces indications, il conseille :
« De ne pas vider ou de ne pas remplir tout d’un coup, ou trop
vite, ou trop abondamment, et qu’il est même dangereux de ré¬
chauffer ou de refroidir subitement ou plus qu’il ne faut, tout ce qui
va à l’excès étant ennemi du bien. »
Enfin, sachant quelles sympathies rattachent toutes les parties du
corps les unes avec les autres, quel consensus il y a entre tous les
organes, il observe qu’une souffrante locale accidentelle amoindrit
un travail morbide antérieur; il en conclut le fait de la révulsion,
et intelligent ministre de la nature, docile à ses inspirations, il crée
la doctrine thérapeutique de la révulsion et de la dérivation.
« Il faut prendre garde au cours que les humeurs prennent, d’où
elles viennent, où elles vont; et, en conséquence de cela, lors¬
qu’elles vont où elles ne doivent pas aller, qu’on leur fasse prendre
un détour (7iapo-/eTEU£Tv), ou qu’on les conduise d’un autre côté, à
peu près comme on détourne les eaux d’un ruisseau. Ou, en d’au¬
tres occasions, qu’on tache de rappeler (avroncav) ou faire retourner
en arrière ces mêmes humeurs, attirant en haut celles qui se portent
en bas, et en bas celles qui se portent en haut. »
C’est à la révulsion que se rattache ce dernier principe, consacré
par l’observation dê tous les siècles, et dont chaque médecin peut
reconnaître la justesse :
« Aux extrêmes maladies il faut des remèdes extrêmes. Ce que les
médicaments ne guérissent pas, le fer le guérit ; ce que le fer ne
guérit point, le feu le guérit ; mais ce que le feu ne peut guérir, doit
être regardé comme incurable. » [Aph., sect. VII.)
A. Du régime des maladies aiguës et chroniques dans Hip¬
pocrate. — Ce n’est pas une vaine puissance que celle de la nature
sur l’homme sain ou malade, et Hippocrate en était si profondément
convaincu, que tout, dans sa conduite, dans ses doctrines et dans
ses écrits, est inspiré par son culte et son admiration pour l’in¬
fluence d’où résultent les merveilleux phénomènes visibles et invi¬
sibles de la vie.
Le rôle qu’il lui accorde dans la constitution de l’homme, dans la
formation des organes, dans le maintien de leur intégrité contre les
influences morbifiques, dans la guérison naturelle des maladies, il
l’utilise dogmatiquement par la puissance de sa raison et de l’obser¬
vation, pour jeter les fondements de la plus sage thérapeutique.
En se proposant d’ajouter ou de suppléer à ce qui manque dans
l’organisation malade, de diminuer le superflu, il formule pour la
142 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
première fois cette idée toujours grande, bien que le temps l’ait
rendue vulgaire :
« Qu’il faut soutenir la nature, l’aider à surmonter la cause du
mal, et la mettre en état de faire d’elle- même ce qu’il faut pour la
guérison des maladies. »
Sous ce rapport, le naturisme a rendu le plus grand des services
à la médecine, car il a enfanté la diététique, et s’il est vrai, comme
le dit Hippocrate, /
a Que les anciens (c’est-à-dire tous les médecins qui l’avaient
précédé) n’avaient presque rien écrit touchant la diète des malades,
et avaient omis cet article, qui était néanmoins l’un des plus essen¬
tiels de l’art » [Du régime dans les maladies aiguës ), il est cer¬
tain qu’on doit à cette doctrine philosophique le plus impérissable et
le plus important de nos procédés curatifs.
Dans les maladies aiguës et dans les fièvres, il donnait sous le
nom de ptisane , de xuasavr] (irtfiwreïv, broyer, ôter Y écorce), une
décoction de farine d’ orge mondé, de froment, de riz, de lentille ,
une partie sur quinze, avec un filet de vinaigre, un peu d’huile, de
graisse et de sel. D’abord un peu épaisse au début, il ordonnait
qu’on la rendît plus claire à l’apogée du mal, et il en suspendait
quelquefois l’usage si la fièvre offrait des redoublements, pour y re¬
venir dès qu’une détente avait lieu. Il en donnait deux fois par jour,
et én principe conseillait de nourrir un peu plus les enfants que les
hommes faits ou les vieillards. Cette méthode, qui n’a rien de cho¬
quant pour notre expérience, fut d’abord une révolution ; elle eut
beaucoup de contradicteurs, et Hippocrate se défendait en leur re¬
prochant par leur régime :
« De dessécher leurs malades comme des harengs ayant qu’il en
fût temps, et qu’ils les faisaient mourir. »
A la ptisane on joignait, dans les maladies aiguës, principalement
dans les fièvres, des légumes cuits, blette, citrouille, melon, etc.,
dès que le malade paraissait être en état de manger davantage.
Les boissons étaient l’eau miellée, hydromel, ou l’eau miellée
avec un peu de vinaigre, oxymel; l’eau vineuse, à moins de rêve¬
ries et de douleur de tête.
Dans les maladies chroniques, on ajoutait le lait ou le petit-lait,
l’exercice modéré, les bains, les frictions légères et un peu de gym¬
nastique. C’est à cette occasion que, parlant des malades pusilla¬
nimes qui se complaisent trop au lit, il s’écrie : « Il faut quel¬
quefois pousser hors du lit les timides et exciter les paresseux . »
( Épid ., liv. VI.)
DES NATURISTES — HIPPOCRATE
143
B. De la 'purgation. — Les mêmes principes de naturisme qui
ont enfanté cette diététique qu’à travers tant de révolutions politi¬
ques et sociales vingt siècles ont consacrée , ont également en¬
gendré la méthode évacuante. ( Hist . de la médecine , D. Leclerc,
p. 194.) Quoique Bacon ait affirmé que le principe des causes
finales comme la vierge consacrée à Dieu, était stérile, ce qui n’est
qu’une métaphore sans portée, nous devons à ce principe la médi¬
cation évacuante, qui n’est, en définitive, qu’une imitation des actes
dé la nature réputés utiles.
L’indigestion permanente, naturelle et mille fois répétée de l’en¬
fant qui tette sa mère, et l’indigestion accidentelle de l’adulte, ont
fait voir que la purgation émétique était chose utile, nécessaire,
avantageuse, et qu’il était bon de l’imiter à propos. L’expérience a
confirmé la théorie, et dès qu’il s’agit de diminuer ou d’ôter ce qui
est superflu en débarrassant la corps d’humeurs trop abondantes ou
corrompues, on a quelquefois recours à la purgation , l’un des
moyens les plus convenables pour atteindre ce résultat.
Nous avons modifié la théorie d’Hippocrate sur les purgatifs, mais
sans en changer le principe. Nous aurions honte de croire à Yat -
traction des éléments du purgatif sur les éléments semblables du
corps humain, et nous ne voudrions plus soutenir :
« Qu’un médicament qui doit purger la bile, tire premièrement
labile; mais si son action continue trop longtemps, ne trouvant
plus de bile à purger, il purge encore la pituite, et après la pi¬
tuite la bile noire, et enfin le sang. » (De la nature de Vhomme.)
Cependant, nous savons qu’un violent purgatif, après avoir évacué
de la bile, amène des sécrétions de glaires, c'est-à-dire de pituite,
des évacuations de sang, et nous pensons, comme il y a 2000 ans,
que la purgation délivre l’organisme de certaines humeurs et de
quelques matières trop abondantes ou corrompues
Croyant ou sceptique de l’influence de la nature, nous faisons
notre possible pour imiter ses procédés, pour produire artificielle¬
ment , et à notre gré, ce que seule elle fait quelquefois , en pur¬
geant par le haut et par le bas des individus qui ont des entrailles
obstruées ou embarrassées d’humeurs et de matières peu assimi¬
lables.
La divergence de la théorie, comme celle de l’opportunité d’appli¬
cation, n’a ici aucune importance. Que l’on discute sur le mode
d’action des purgatifs et sur l’instant d’y recourir, la contestation
ne nuit en rien au principe qui sert de base à leur usage, et, au lieu
de l’amoindrir, elle lui donne une consécration nouvelle. Si quid
est movendum , move, dit Hippocrate ; voilà son principe inspiré
144
HISTOIRE DE LÀ MÉDECINE
des opérations de la nature restée maîtresse d’elle-même, et sur ce
principe, nous voyons qu’il conseille surtout les purgations dans le
cours des maladies chroniques . Il n’en donnait point, on ne sait
trop pourquoi, dans la canicule et chez les femmes grosses, jamais
avant le quatrième ni après le septième mois de la grossesse, sans
doute par crainte de provoquer l’avortement.
Dans les maladies aiguës , sa réserve était grande ; il ne semble
pas qu’il y ait eu fort souvent recours, et il parle de leurs mauvais
effets. Cependant il les employait dans quelques maladies épidémiques,
dans la pleurésie, etc.
Il a même indiqué le moment d’y recourir, en disant :
« On doit seulement purger les humeurs qui sont cuites et non
pas celles qui sont encore crues, et il faut bien se garder de purger
au commencement d’une maladie, si ce n’est que les humeurs s’en¬
flent ou se remuent extraordinairement, ce qui arrive peu sou¬
vent. » (Aph XXII, sect. 7.)
Le commencement des maladies était pour lui du premier au qua¬
trième jour (De ratione victus in acutis).
On a mis très à tort cet aphorisme en contradiction avec cet autre,
qu’au commencement des maladies il faut remuer s’il y a quelque chose
à remuer. La contradiction n’existe pas, et si en général Hippocrate
conseille de ne pas purger au début des maladies, il excepte les cas
spéciaux où il y a quelque chose à remuer, ou qu’il faille mettre en
mouvement.
: Au reste, comme le mot de purgation employé par Hippocrate
s’applique non seulement aux évacuations artificielles stercorales,
mais à la purgation émétique, elle n’est pas susceptible d’une gé¬
néralisation absolue; aujourd’hui encore, si l’on ne séparait point sa
médication vomitive de la médication purgative, il serait impossible
de donner aucune formule générale de leur emploi. Si l’on parle
seulement des purgations excrémentitielles, le véritable et bon pra¬
ticien sera , comme au temps d’Hippocrate, d’avis qu’en général
elles ne valent rien au début des maladies, tandis qu’à ce moment,
la purgation émétique, souvent indiquée par la nausée, le goût de
bile ou le vomissement naturel, signe de quelque chose à remuer,
est presque toujours très-utile.
La purgation émétique s’obtenait surtout au moyen de Y ellébore
blanc, seul ou associé à la sésamoïde. La purgation ordinaire était
produite par Y ellébore blanc et noir, les semences de thymelea ;
le peplium, espèce de tithymale ; 1 e thapsia, le suc d'hippophœ,
Yélatérium,\a. coloquinte, la sçammonée, etc. (D. Leclerc, ouvrage
cité), et, avant d’y recourir, on préparait toujours le malade avec une
DES NATURISTES — HIPPOCRATE 145
boisson rafraîchissante, destinée à détremper les humeurs qu’on se
proposait d’évacuer.
Quand on ne voulait agir que sur l’extrémité des intestins par l’ex¬
pulsion des excréments, il employait la boisson de mercuriale, de
chou, le petit-lait, le lait d’ânesse jusqu’à plusieurs litres, les lave¬
ments, les suppositoires, etc.
Il parle de la purgation de la tête seule , dans l’apoplexie, la jau¬
nisse et quelques maladies chroniques, dans les céphalalgies invé¬
térées, etc. C’est un résultat qu’il obtenait en faisant respirer le suc
de céleri, ou la décoction de plantes aromatiques, en faisant priser
de la poudre de myrrhe, d’ellébore blanc, etc. Ces remèdes don¬
naient un coryza aigu ou chronique, avec sécrétion plus ou moins
abondante, et l’on pensait que c’était là une purgation du cerveau.
C’est à lui et aux médecins Cnidiens qu’on doit la première idée de
purger le poumon et la poitrine dans l’empyème, et dans la phthisie,
par le cathétérisme du larynx et les insufflations de poudres dans les
bronches conduisant au poumon malade. Après avor fait tirer la lan¬
gue autant que possible, on faisait entrer dans la cornue du poumon
ou trachée, une liqueur irritante capable d’exciter la toux et d’obli¬
ger le poumon à expulser le pus qu’il rènfermait. Il employait la dé¬
coction d -arum avec un peu d’huile, de sel et de miel, l’ellébore, la
fleur de cuivre, etc.
C. De la saignée , de l’application des ventouses. — Les empi¬
riques, qui attribuent la plupart de nos connaissances au hasard
plutôt qu’à la raison, ne croient pas que l’homme soit arrivé du
premier coup à la découverte et à l’emploi de la saignée. L’idée que
la théorie a pu conduire à ouvrir une veine, les révolte à tel point
qu’ils aiment mieux faire hommage de cette inspiration de génie à
l’hippopotame. On dirait que pour eux, l’homme est le seul être
qui ne puisse rien tirer de son cerveau. En effet, Pline (liv. VIII,
cap. 26) rapporte que l’hippopotame ou cheval marin, devenant trop
gros et trop gras à force de manger, se sert d’un roseau pointu pour
s’ouvrir une certaine veine de la jambe; et après en avoir laissé
couler une quantité suffisante de sang, bouche la plaie avec de la
boue, ce que les hommes n’ont pas manqué d’imiter. En admettant
la réalité de ce conte, l’empirisme n’y gagne rien au point de vue
de la doctrine ; car dépouiller l’homme de. son initiative de la sai¬
gnée en faveur de la bête, . ne prouve rien et ne sert qu’à déplacer la
solution du problème philosophique. On peut toujours se demander
qui a enseigné l’hippopotame, à quel heureux hasard il doit la dé¬
couverte de la saignée et, dans le cas où le hasard refuserait de
146
HISTOIRE DE LA MÉDECINE-
répondre, à quelle supériorité d’intelligence sur l’homme il a pu
deviner qu’une émission sanguine pouvait être utile contre les con¬
gestions et contre les phlegmasies .
Il est inutile de s’arrêter longuement sur une question de ce
genre. C’est déjà la résoudre que de l’exposer. Le plus mince bon
sens ne saurait s’y tromper, et chacun conviendra, ou que l’origine
de la saignée est tellement ancienne qu’on ne saurait en préciser la
date, ou qu’elle est une inspiration du naturisme imitant les hémor¬
rhagies spontanées, dont l’apparition fait cesser la congestion ou la
phlegmasie.
Hippocrate est le premier des auteurs qui parle de la saignée,
mais il n’en est pas l’inventeur, car le degré de perfection où elle
était arrivée de son temps annonce une origine plus ancienne. Il
pratiquait la saignée du bras, du pied, du jarret, du front , de la
langue, de Y occiput, etc, ; n’hésitait pas à ouvrir ou à brûler de
petites artères et appliquait souvent des ventouses scarifiées. Ici,
comme pour la diététique et la purgation, il se laissait guider par
la théorie et par la raison. Inspiré par les actes de la nature, son
dogmatisme, assiégé des contradictions les plus vives, adopté et
repoussé tour à tour, a survécu à toutes les luttes passionnées dont
il a été l’objet, et il est arrivé jusqu’à nous encore digne de la plus
sérieuse considération. On peut en discuter les détails, mais son
principe est inébranlable et peut braver les rigueurs de l’expérimen¬
tation la plus sévère. Il couronne dignement l’œuvre philosophique
d’Hippocrate, et, par sa hardiesse même, établit la supériorité de
la raison éclairée par l’expérience sur les observations de hasard,
seules reconnues valables par l’empirisme antique.
La saignée était pour Hippocrate un moyen d’ôter le superflu des
vaisseaux ou des parties engorgées, et il l’employait aussi pour
détourner ou pour rappeler le sang de parties où il ne doit pas
être. C’était là un mode particulier de dérivation. Dans quelques
cas, lorsqu’il y avait perte de connaissance subite et sans cause sen¬
sible, c’est-à-dire lorsqu’il y avait apoplexie, il la proposait :
« Comme étant capable de procurer un mouvement libre au sang
et aux esprits. »
Ce qui était en rapport avec l’idée qu’il se faisait de la nature de
cet accident, qu’il rapportait à une occlusion momentanée des veines
(çpXsëwv dbroXi^iEç) .
« Ceux qui perdent ainsi la parole ont des rougeurs de visage, de
l’immobilité des yeux, des tensions extraordinaires des bras, des
grincements des dents, des battements d’artères ou des palpita¬
tions ; ils ne peuvent desserrer les mâchoires ; ils ont les extrémités
DES NATURISTES — HIPPOCRATE
147
froides et les esprits sont interceptés, ou les passages que ces esprits
ont dans les veines sont bouchés (iuv£u[/.aT wv dvà liç ©Xègaç).
En ce cas-là, il faut ouvrir la veine interne du bras droit, et tirer
plus ou moins de sang selon la constitution ou l’âge du malade. »
Enfin la saignée était pour lui un moyen de rafraîchir les en¬
trailles échauffées et resserrées , ou étranglées dans l’ iléus ( Des
maladies , liv. III. ). Sauf le mot rafraîchir, adopté par les traduc¬
teurs, qui n’a peut-être pas eu autrefois la signification qu’on lui
donne aujourd’hui, et toute théorie à part, le fait est encore vrai, et
chacun sait que dans les cas de hernie ou d’étranglement interne,
une saignée copieuse poussée jusqu’à syncope peut atténuer la résis¬
tance des parties et les ramener soudain à leur position naturelle.
Ses idées étaient fort arrêtées ; bien qu’il eût pour principe d’a¬
bandonner les maladies à l’influence de la nature, il savait, comme
on le voit, s’en départir selon la nécessité , d’après l’indication, et
pour évacuer ou détourner le superflu du sang des vaisseaux et des
parties.
Son premier principe était dans ce cas de n’extraire le sang que
dans les maladies aiguës , véhémentes ou fortes et en suppo¬
sant que le malade soit robuste et à la fleur de son âge, ce qui
prouve qu’il ne saignait qu’ exceptionnellement les enfants et les
vieillards.
Contrairement à ce qui s’est beaucoup fait depuis lors, il proscri¬
vait la saignée dans la grossesse, crainte de provoquer l’avortement,
ou il ne l’employait que dans la parturition difficile et prolongée,
chez des femmes jeunes et robustes. Alors il se servait de la saignée
du pied.
C’est surtout dans les maladies aiguës, véhémentes et doulou¬
reuses ( De ratione victus in acutis ), que la saignée était pra¬
tiquée au temps d’Hippocrate.
On l’employait dans les inflammations du poumon, du foie,
de la rate, et elle était souvent poussée jusqu’à la Syncope. Dans
Y esquinancie , on saignait aux deux bras à la fois, et, dans les
grandes douleurs , sur la veine la plus rapprochée de l’endroit
douloureux ( Epid . liv. ¥1, sect. 6 ), par exemple sur la veine bra¬
chiale correspondante, ou du côté de la poitrine occupée par une
pleurésie.
D’après ce précepte , on saignait au front et aux tempes , dans
certaines douleurs de la tête ; mais chez d’autres individus dont la
douleur apaisée pouvait revenir, on ouvrait les veines dans une
partie très- éloignée, afin de rappeler insensiblement le sang
148 HISTOIRE DE LA. MÉDECINE
qui se 'porte vers le siège de la douleur. {De la nature de
l’hommè. )
En dehors des grandes douleurs , des inflammations et de l’apo¬
plexie, Hippocrate saignait peu, et déjà (au dire de Leclerc ) les
fièvres continues les plus ardentes, où il n’y avait pas de douleur
ni de marque à’ inflammation, n’étaient pas mises au nombre des
maladies aiguës et ne réclamaient pas la saignée. L’idée du rôle que
la bile jouait dans la production de ces maladies, qu’il savait être
très-distinctes des inflammations, lui faisait penser à priori que
cette humeur ne pouvait pas être évacuée par une émission san¬
guine. Il saignait quelquefois dans les maladies chroniques à titre
de révulsion, dans Yhydropisie ordinaire et dans Yhydropisie
venteuse de Yhypertrophie de la rate ( Des affections ), et quel¬
quefois dans l’hypochondrie. Le fait qu’il rapporte à ce sujet est des
plus remarquables , mais c’est un exemple qu’on fera bien de ne
pas imiter :
« Un jeune homme se plaignait d’une douleur de ventre accom¬
pagnée d’un grand bruit lorsqu’il demeurait quelque temps sans
manger, et qui cessait après avoir pris de la nourriture. Cette dou¬
leur et ce bruit continuant, les aliments ne profitaient point à ce
malade, au contraire il s’amaigrissait et devenait tous les jours plus
exténué. On lui avait inutilement donné divers médicaments, tant
purgatifs que vomitifs. Enfin, on s’avisa de lui tirer, par intervalles,
du sang de l’une et l’autre main, jusqu’à ce qu’il ne lui en restât
presque plus, ce qui le guérit parfaitement. » {Epid., liv. V. sub.
princip.)
On saignait sur les veines des bras, des mains, des malléoles, du
jarret, du front, du derrière de la tête, du dessous des mamelles,
des tempes, de dessous la langue , du nez, de l’anus , et sur quel¬
ques artères, principalement la temporale. Comme principe ; l’é¬
mission sanguine avait lieu aux bras et aux autres veines supérieures,
dans les maladies ayant leur siège au-dessus du foie et du dia¬
phragme, tandis qu’on ouvrait les veines d’en bas pour les parties
diaphragmatiques. Toujours dirigé par la théorie née de l’ohserva-
tion des actes naturels et appuyé de l’expérience, Hippocrate a pu
s’égarer dans l’explication qu’il donne des phénomènes morbides,
mais sa pratique reste grande comme tout ce qui émane des intelli¬
gences d’élite, inspirées de la grande et belle nature. La saignée,
dont il a dogmatisé l’emploi, en est la preuve.
D. Des diurétiques et des sudorifiques. — L’unité de vues et
la multiplicité des moyens se retrouvent dans toute la médecine
DES NATURISTES — HIPPOCRATE 149
d’Hippocrate, et planent encore sur la médecine moderne, qui sait
comprendre la grandeur du but qu’elle est appelée à remplir. En
dogmatisant la pratique de ses prédécesseurs et en montrant l’im¬
portance des indications qui résultent de l’observation des actes de
la nature luttant contre les causes morbifiques, le célèbre fondateur
du naturisme a promulgué des lois dont chaque jour éclaire la
vérité.
Après avoir établi, comme une loi fondamentale de la thérapeu¬
tique, la nécessité qu’il y a de diminuer le superflu du sang et des
humeurs, il montre l’emploi qu’on peut faire, dans ce but, du ré¬
gime. , des 'purgations , de la saignée , et enfin des substances diu¬
rétiques et sudorifiques qui produisent un effet semblable par des
voies différentes.
cc Toutes les maladies se terminent ou se guérissent par les éva¬
cuations qui se font par la bouche, ou par le ventre, ou par la vessie,
ou par quelque autre semblable ouverture; mais la sueur est com¬
mune à toutes les maladies ou les termine toutes également. » (De
ratione victus in acutis .)
Parmi les diurétiques employés, on trouve le bain , quelquefois le
vin doux, le vin blanc, et une nourriture herbacée, d’ail, d’oignon,
de poireau, de citrouille, de melon, de concombre, de céleri, etc. ;
de viandes sèches, et enfin d e cantharides au nombre de quatre,
dont les ailes et les pieds étaient enlevés et dont la poudre était
prise avec du vin et du miel.
Les sudorifiques étaient employés, surtout dans une fièvre qui
n’est point causée par la bile ni par la pituite , mais qui vient ,
ou de lassitude, ou de quelque autre cause, ce que nous appelons
aujourd’hui la courbature ou la fièvre symptomatique d’une inflam¬
mation.
Les lotions et les boissons chaudes ont été employées à cet usage.
E. De la spécificité dans la thérapeutique d’Hippocrate. — Si
le dogmatisme d’Hippocrate a trouvé l’occasion de s’exercer sur desè
observations d’une signification précise ou réputée telle, il s’est ar¬
rêté devant celles qui semblaient échapper au pouvoir de la raison.
A côté de faits soumis à une interprétation quelquefois judicieuse,
souvent erronée, s’en trouvent d’autres qui ne relèvent que de l’ob¬
servation irréfléchie, empirique, et qui montrent tout le respect
d’Hippocrate pour la vérité. Il suffit, en parcourant ses œuvres, de
lire ce qu’il dit des médicaments qui procurent le sommeil, qui
purgent et qui sont propres à toute espèce de maladie, sans qu’on
puisse se rendre compte de leur action. Il se hasarde bien à dire :
150
HISTOIRE DE LAr MÉDECINE
« Que les médicaments qui ne purgent ni la bile, ni le phlegme,
agissent en rafraîchissant, ou en échauffant, ou en séchant, ou en
humectant, ou en resserrant et épaississant, ou en résolvant ou dissi¬
pant. » (De affectionibus, p. m. 525.)
Mais au fond leur usage n’est qu'empirique, et révèle déjà l’exis¬
tence des qualités occultes ou cachées dans certaines substances,
pour agir sur certains organes et pour guérir certaines maladies.
L’action spéciale de ces médicaments ne s’accorde avec aucune es¬
pèce de théorie, et c’est ce qu’on appelle aujourd’hui la spécificité.
Si le mot n’est point dans Hippocrate, on y trouve la chose au triple
point de vue.de la pathogénie, de l’action élective des substances
sur les tissus, et de leur action curative sur telle ou telle espèce de
maladie; On reconnaît la spécificité des causes dans ce qu’il dit du
génie épidémique..., etc.; la spécificité organique, dans l’action du
mecon (pjxoW), ou méconium somnifère ([/.vptwviov), dont le suc
(ÔTtoç) a formé omov, et procure le sommeil; dans l’action des cantha¬
rides sur la vessie, de l’ellébore sur l’intestin; et la spécificité thé¬
rapeutique, dans l’action de la limaille d’airain sur les pâles cou¬
leurs.
10° De la chirurgie d’Hippocrate.
Si quelque chose peut montrer jusqu’à quel point la médecine
était avancée au temps d’Hippocrate, nonobstant ce que disent les
historiens sur son ignorance de l’anatomie normale et pathologique,
c’est l’état de la chirurgie à cette époque. On en faisait beaucoup
sans en prononcer le mot, qui n’existe pas dans les œuvres hippocra¬
tiques, et qui n’a été créé que beaucoup plus tard. La saignée du
bras, de la main, de la langue, de l’occiput, du jarret, des malléoles,
atteste des connaissances très-profondes en anatomie, et révèle une
étude très-minutieuse des veines du corps humain. Le traitement de
F esquinancie par un tube (Leclerc, p. 221) placé dans le gosier,
afin d’empêcher la suffocation (De morb., lib. III) ; de Y iléus par
Y insufflation du gros intestin avec un soufflet de forge introduit
dans le rectum, et suivie d’un lavement qu’on fait garder en bou¬
chant l’anus, indiquent une connaissance très-exacte des lésions
cadavériques de cette maladie (De morb ., liv. III, chap. 16-24). Il
en est de même du traitement de la phthisie par ce qu’il appelle la
purgation du poumon , ou injection dans la canne du poumon
(trachée-artère) d’une liqueur irritante, d'arum, d'ellébore , de fleur
de cuivre, susceptible d’exciter une violente toux, et l’expulsion des
matières purulentes contenues dans la poitrine ( Des maladies, liv.
II, et Des affections internes ).
DES NATURISTES — B1PP0CRATE
151
En disant :
«. Ce que les médicaments ne guérissent, le fer le guérit, et si le
fer ne sert de rien, il faut avoirs recours au feu » ( Epid ., lib. VI),
Hippocrate a formulé un principe qui n’est pas celui d’un art encore
en enfance, mais qui relève d’une expérience aussi longue qu’intel¬
ligente et raisonnée. Il faut avoir beaucoup vu et beaucoup appris
pour en arriver là, et les secours de la tradition ont dû ne pas lui
être inutiles sous ce rapport.
Le fer et le feu étaient pour Hippocrate des moyens de petite et
de grande chirurgie. Par le feu, il cautérisait sur plusieurs points la
poitrine et le dos des phthisiques ; le ventre de ceux qui avaient la
rate grosse ; le ventre des hydropiques sur la région du foie ; la
tête, aux oreilles, à la nuque, à l’occiput, et auprès de l’angle des
yeux, dans les violentes douleurs de tête ; les tempes et la nuque
dans les maladies des yeux, etc., etc.; et il se servait dans ce but
de fers chauds, de fuseaux de bois trempés dans l’huile bouillante,
d’un champignon qui est probablement de l’amadou, enfin de lin cru
ou étoupe arrangée en moxa.
Avec le fer, il faisaif des incisions en couronne autour du front,
et il y entretenait la suppuration au moyen de la charpie, dans les
douleurs de tête, dans les fluxions qui se jettent sur les yeux
C’était là de la dérivation. Il ouvrait le crâne au moyen du trépan
dans une espèce de douleur de tête, qu’il croyait causée par une eau
renfermée entre le crâne et le cerveau; et dans les fractures du
crâne pour relever les os enfoncés, pour enlever des esquilles pou¬
vant blesser le cerveau, et pour vider le sang et le pus qui pouvaient
se trouver sous la calotte crânienne. C’était là une grande hardiesse,
et, il faut le dire, une merveilleuse entente de l’anatomie pathologi¬
que dont on lui a dénié trop arbitrairement la connaissance.
Par le fer, il traitait Yempyème et Yhydropisie de poitrine qui
avaient résisté aux moyens médicaux. Dans l’empyème, outre ce
qu’il appelle la purgation de la poitrine par des injections bronchi¬
ques irritantes d’arum ou d’ellébore, quinze jours après le temps où
il supposait le pus formé dans la poitrine, il faisait asseoir le malade
et lui secouait assez fortement les épaules pour savoir de quel côté
se tronvait l’épanchement : c’est ce que nous appelons la succussion
hippocratique. Un bruit de flot lui annonçait le siège du mal, et si
l’épaisseur des chairs ou la qualité du pus empêchait la production
du bruit, il choisissait le côté où il y avait dilatation et douleur. Avec
un rasoir, il incisait la peau de côté, assez en arrière, et le plus bas
possible, entre deux côtes; puis, prenant un instrument étroit et
pointu, garni dans toute sa longueur, à l’exception de la pointe dans
152 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
la longueur d’un ongle du gros doigt, il le poussait dans la plaie
jusqu’à cette profondeur, et faisait sortir le pus. Après une évacua¬
tion suffisante, il bouchait la plaie avec du linge maintenu par un
fil, recommençait l’évacuation du pus tous les jours pendant dix
jours, et après l’écoulement de'la plus grande partie du pus, il serin-
guait dans la poitrine du vin et de l’huile qu’on y laissait douze
heures.
Quand l’écoulement devenait clair et gluant comme de l’eau, il
mettait une courte sonde d’étain pour le passage du liquide, et quand
l’humeur se tarissait, on diminuait le volume de la sonde, ou l’on
fermait la plaie.
Dans Yhydropisie de poitrine , il prenait la troisième côte en
commençant à compter par en bas, et y pratiquait le trépan; il
tirait une petite quantité d'eau de la poitrine, bouchait la plaie
avec de l’étoupe, une éponge molle par-dessus, et maintenait le
tout par une bande. Chaque jour, pendant douze jours, il soutirait
une nouvelle quantité d’eau, puis enlevait le reste en une seule fois,
et travaillait à sécher la poitrine par des médicaments et un régime
particulier (Des affections internes).
Dans Yhydropisie du ventre , ce que nous appelons ascite, il
pratiquait la ponction de l’abdomen auprès du nombril, et en arrière
auprès de la hanche. Il en faisait autant dans le dos en cas d 'abcès
du rein, et avait déjà appris l’utilité, en certains cas, des mouche¬
tures de la peau des jambes et du scrotum dans Y enflure qui carac¬
térise l’anasarque.
C’est à lui qu’on doit les meilleurs préceptes de l’opération du tri-
chiasis (De vie. ratione in acutis); et les premiers conseils écrits,
reproduits plus tard par Celse, sur le traitement des os cassés et dis¬
loqués, sur les bandages, sur les moyens d’arrêter le sang dans les
hémorrhagies, et sur la cicatrisation' des plaies et des ulcères; ainsi
que desréflexions, encore aujourd’hui pleines d’actualité, sur le danger
des plus petites blessures, comme une très-petite plaie au front avec
carie osseuse suivie de mort, sans doute par infection purulente;
ou une simple plaie au doigt causant des convulsions mortelles (pro¬
bablement le tétanos), etc. Mais ce qui doit causer la plus grande sur¬
prise, et je dirai même une réelle admiration, c’est le traitement de
la pierre par Y opération de la taille. Il est certain que si les Grecs
n’avaient pas connu l’anatomie du bassin, ils n’auraient jamais osé
entreprendre l’ouverture de la vessie par le périnée, car les motifs
du choix de cette région sont exclusivement anatomiques et tirés de
la crainte qu’on avait sans doute alors d’ouvrir le péritoine. C’est une
gloire qui ne revient pas à Hippocrate, et qui, tout entière, se rap-
DES NATURISTES — HIPPOCRATE
153
porte à la science de son époque. Jamais, en effet, le père de la
médecine n’a pratiqué la taille, et il redoutait à ce point l’inexpé¬
rience de ses disciples, qu’il leur faisait prendre l’engagement de ne
point tailler ceux qui ont la pierre, et de laisser faire cette opé¬
ration à ceux qui en ont pris la spécialité , admirable leçon faite
pour inspirer la conscience des médecins, et pour les engager à ne
se charger que de ce qu’ils savent réellement bien faire.
11° Des aphorismes.
Les aphorismes sont le témoignage d*e la manière dont on obser¬
vait au temps d’Hippocrate, alors que, privé de moyens faciles d’ex¬
primer sa pensée, on était obligé de dire beaucoup de choses en
peu de mots. Ce sont des résumés qui pourraient donner lieu à de
nombreux commentaires et qui renferment, comme la science du
temps, autant de vérités que d’erreurs. C’est la médecine hippo¬
cratique condensée en un certain nombre de propositions concises,
relatives à la philosophie de la médecine, au diagnostic, à la thé¬
rapeutique, et surtout au pronostic des maladies. Pour les com¬
prendre et pour en profiter, il faut être très au courant de la
science, et avoir étudié à fond les doctrines de leur auteur. C’est
par là qu’il faut terminer la lecture des œuvres d’Hippocrate.
Les Aphorismes comprennent sept sections :
Dans la première, se trouvent des aphorismes sur l’utilité et sur
le danger des évacuations naturelles ou provoquées dans les mala¬
dies. Il y en a d’autres sur le danger de la diète trop absolue :
« Il est d’autant plus dangereux de tenir les malades à une diète
prolongée que, lorsque ensuite on veut les nourrir, on éprouve plus
de difficulté. »
Pour Hippocrate, la diète n’était utile qu’à l’instant du plus haut
degré des maladies aiguës.
Là il est dit que ce sont les vieillards qui supportent le plus fad¬
ement la diète, puis les hommes faits, puis les jeunes/ gens, puis
es enfants.
Il faut plus de nourriture en hiver et au printemps que dans l’été,
et il y a lieu de tenir compte de certaines dispositions individuelles
qui supportent plus difficilement la diète que les autres.
Quand une maladie a été combattue avantageusement , et que
tout annonce qu’elle va disparaître, Hippocrate conseille de laisser
agir la nature, et à ce moment de ne faire aucun traitement actif.
Dans la seconde section, Hippocrate parle du sommeil, et indique
celui qui répare et celui qui ne répare pas.
154
HISTOIRE DE LA MÉDECINE
« Quand le sommeil fait cesser le délire, c’est un bon signe. »
Il parle des lassitudes spontanées qui annoncent les maladies.
Dans les maladies aiguës, la prédiction du retour à la santé, et
celle de la mort, ne sont jamais absolument sûres,
Hippocrate parle ensuite des jours où se montrent les crises dans
les maladies aiguës.
Les contraires guérissent par les contraires.
La fièvre qui complique les convulsions n’est pas très-grave, tan¬
dis qu’au contraire, dans les convulsions qui compliquent la fièvre,
le pronostic est très-grave. *
Dans un autre aphorisme, il recommande de se tenir sur ses
gardes, quand, daiis le cours d’une maladie aiguë, les symptômes
disparaissent, et le retour à la santé semble s’effectuer, car la ma¬
ladie reparaît presque toujours.
Il n’y a pas trop à s’inquiéter des aggravations qui ne sont pas
dans l’ordre de la maladie.
Il est très-fâcheux de voir maigrir très-rapidement un malade
dans le cours d’une fièvre.
Lorsque chez les convalescents qui mangent bien, la réparation
ne se fait pas, il faut craindre qu’une nouvelle maladie succède à
celle qui vient de guérir.
Une maladie est d’autant moins dangereuse qu’elle frappe un
âge, qui, d’ordinaire, y est plus sujet.
Dans l’épilepsie, la guérison n’est possible que si le mal s’est
montré avant l’âge de vingt-cinq ans.
Quand deux souffrances naissent au môme instant sur deux en¬
droits différents du corps, la plus forte enlève l’autre.
Dans la troisième section, il y a quelques aphorismes sur l’in¬
fluence des saisons, des tempéraments et des âges sur la produc¬
tion des maladies; sur l’emploi de l’ellébore, sur le vomissement
de sang et sur les maladies aiguës qui viennent aggraver la marche
des maladies chroniques.
La quatrième section renferme des aphorismes sur les purgations,
sur les fièvres, sur les sueurs et les urines. Tout ce qu’elle ren¬
ferme est de la plus haute importance.
Dans la cinquième section, il y a des aphorismes sur les spasmes,
sur la phthisie et l’empyème, enfin sur la grossesse.
La sixième et la septième section sont presque tout entières con¬
sacrées au pronostic, et tout ce qui s’y trouve annonce une grande
expérience des maladies, ainsi qu’une tradition déjà ancienne de
connaissances relatives aux études médicales. On y trouve quelques
DES NATURISTES — DU PNEUMAT1SME
155
propositions hasardées, mais le plus grand nombre est en rapport
avec des connaissances précises fort remarquables pour le temps
qui les a vues naître.
CHAPITRE II
TRANSFORMATIONS DU NATURISME HIPPOCRATIQUE.
DU PNEUMATISME
De tous les genres de satiété, le plus funeste, est, sans contredit,
celui qui consiste à dégoûter l’esprit et le cœur des vérités immua¬
bles de la science, de la morale, de la philosophie et de la vertu. Il
est fâcheux d’avoir à le constater, mais, par habitude, l’homme se
dégoûte du beau, du' bien ou de l’honnête, et c’est ainsi que les ci¬
vilisations avancées, riant des choses les plus sérieuses et les plus
vraies, touchent de près à la décadence. Après la mort d’Hippo¬
crate, ses doctrines , transmises de génération en génération à
Alexandrie , puis à Rome, contestées d’abord par les empiriques,
puis un peu plus tard par les méthodistes, finirent par se modifier
et par se dénaturer. Sans en perdre tout à fait l’esprit, ceux qui leur
restaient fidèles croyaient encore les servir en les perfectionnant, et
ils ne se doutaient guère que le mieux est quelquefois l'ennemi
du bien. Satiété ou progrès, et c’est un point que je ne veux pas
discuter en ce moment, les dogmes du naturisme hippocratique ,
acceptés d’abord comme des vérités fondamentales, ne tardèrent pas
à subir de gravés réformes jugées indispensables par les exigences
de l’époque. Sans détruire leur principe, les médecins qui les
avaient acceptés, s’en servirent comme d’un point de départ obligé
dans leurs études, mais ils crurent devoir aller plus loin. C’est ainsi
que le pneumatismè prit naissance ; et plus tard, dans le cours des
siècles, nous verrons de même apparaître Y archéisme de Paracelse
et de Van Helmont; Y animisme, rendu célèbre par Stahl; le vita¬
lisme de Barthez; et enfin la doctrine, sur laquelle je me propose
d’attirer l’attention, lorsque j’en aurai fini avec l’exposition du passé.
A l’époque où la secte méthodique commençait à se faire con¬
naître, sous Auguste, les idées épicuriennes d’Aselépiade sur la
forme et le mouvement des atomes, sur le relâchement et sur le
resserrement des pores, avaient presque entièrement banni de la
science médicale la doctrine hippocratique d’un principe conserva¬
teur de la vie réglant les actes de la santé et les phénomènes de la
156 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
maladie. Le naturisme était relégué au nombre des chimères, et
ridiculisé par le plus grand nombre qui l’appelaient une médita¬
tion sur la mort. Cependant ceux qui lisaient attentivement les
œuvres d’Hippocrate, et qui en même temps observaient des ma¬
lades, s’aperçurent bientôt qu’il était impossible de ne pas admirer
la justesse de ce principe. On le reprit donc , mais en le modifiant
d’une façon qui n’est peut-être pas heureuse, et il devint l’origine
de la secte pneumatique dont nous allons parler.
Athénée de Silicie fut à Rome, en l’an 60 ou 68 de J. C., l’au¬
teur de cette exhumation, qui n’est en réalité qu’une métamorphose.
En effet, le principe de la vie dont parle Hippocrate, c’est-à-dire la
nature, cette force bienfaisante qui semble veiller aux actes de l’é¬
conomie pour la conservation des malades, n’est pas susceptible de
s’altérer. Il joue dans la maladie le même rôle que dans l’état de
santé, dirigeant les phénomènes morbides jusqu’au moment du re¬
tour à l’état normal (voua&v <pu<7i; îtjttip), mais'jamais la perversion
de cette force n’a été admise par Hippocrate comme cause des
maladies.
C’est l’altération ou la perversion de la force régulatrice de la vie,
ou pneuma, qui est pour Athénée le point de départ de sa doctrine,
car de cette perversion peut naître la maladie. Tout le pneumatisme
est dans ce principe, et la secte pneumatique n’a eu d’autre ambition
que la propagation de cette idée fondamentale, qu’on retrouve dans
un traité de la collection hippocratique postérieur à Hippocrate, et
intitulé Des vents. Là, en effet, l’air est considéré comme la cause
des maladies pestilentielles, épidémiques, sporadiques, de l’iléus,
des fluxions et des hémoptysies, de l’apoplexie, de l’épilepsie, des
ruptures, de l’hydropisie, etc.
Dans cette doctrine, le principe de la vie devient pour la pre¬
mière fois un être matériel; il reçoit le nom de pneuma,. e t de ses
altérations dépend l’état morbide.
Qu’est-ce donc que 1 e pneuma? De l’air atmosphérique, un cin¬
quième élément, ou une force?
On voit que ce mot a eu des significations bien différentes qu’il
importe de connaître. D’abord c’était l’air introduit dans le pou¬
mon, et de là dans l’économie, pour se mêler au sang et entretenir
la santé ou produire la maladie. C’était l’opinion d’Hippocrate (rapî
<pu<7tov), et d’Érasistrate, qui, sous ce rapport, pourrait être consi¬
déré comme le premier chef des pneumatistes. Au reste, ces méde¬
cins n’appelaient pas l’air 1 epneuma; ils ne lui donnaient ce nom
que lorsqu’il était entré dans le corps, distinction plus subtile que
vraie, et qui sera toujours très-difficile à comprendre.
DES NATURISTES — DU PNEUMATISME — ATHÉNÉE 157
D’autres ont donné ce mot à un fluide subtil, à une sorte à? éther ,
un cinquième élément, s’ajoutant aux quatre autres dans le corps
des animaux. Il serait disséminé dans l’espace, et au delà de l’air
où il remplit les intervalles célestes. Ce fut la pensée de Thalès, de
Démocrite et des premiers philosophes grecs. Elle fut longtemps
acceptée par les physiciens jusqu’à Newton, qui la rejeta, et qui
n’en a parlé à la fin de son livre que comme d’une chose à démon¬
trer. Cependant cette idée a été reprise, et la physique moderne,
M. Pouillet, entre autres, admet l’existence de cet éther. Si quelque
chose est aujourd’hui vulgaire, c’est la division des éléments du
monde en agents pondérables (solides, liquides et gazeux), et en
impondérables (éther), qui s’interpose aux molécules de la ma¬
tière et remplit les espaces célestes.
Ailleurs, on a voulu approfondir la nature de cet élément, et aux
premiers temps de la philosophie stoïcienne, le pneuma , synonyme
d’éther, était quelque chose de plus subtile et de plus ténu que la ma¬
tière. C’était quelque chose d’entièrement immatériel, pneuma, spi-
ritus, souffle , comparable à ce que nous appelons une force. Ainsi
entendu , le pneuma, pour les stoïciens , était une force émanée
de Dieu, répandue dans l’univers et dans le corps des animaux,
comme un moteur et un agent d’impulsion universel. Le même mot,
pour les premiers Pères grecs de l’ère chrétienne, signifiait Y Esprit
saint (pneuma).
Il est très- difficile de dire au juste le sens donné au mot pneuma
par Athénée et ses disciples. Les ouvrages d’ Athénée sont perdus.
Arétée, son élève, ne l’a pas dit dans ce qui nous reste de lui, et
c’est dans Galien qu’il faut rechercher les principes de la secte
pneumatique.
« Il y a trois choses (. Introduction , le médecin) dans le corps
vivant : des solides, des liquides, et ce qui donne l’impulsion, to
Ivopp.wv. Malheureusement les successeurs d’Hippocrate ont brisé
cet édifice divin pour faire jouer un rôle exclusif aux solides et aux
liquides. Athénée et Archigène sont les auteurs d’une secte qui re¬
vint aux saines idées, et qui établit que tous les désordres dont l’é¬
conomie était le siège et toutes les maladies résultaient des altéra¬
tions d’un principe de mouvement désigné sous le nom de Trveüp.a,
d’où le nom de secte pneumatique. »
Pour Athénée, en outre des quatre éléments, il y en avait un cin¬
quième, qui, dans le corps, dirigeait et dominait tout le reste, et
dont les modifications devaient produire la maladie. Ce principe
était le pneuma, tout à fait distinct de l’air, puisqu’il est déjà dans
158 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
les quatre éléments (la terre, l’air, le feu et l’eau). C’était donc un
principe spécial, et de plus une substance matérielle.
Dans la plupart des maladies, le pneuma était la première partie
affectée. Par son influence naturelle et régulière, il animait la ma¬
chine vivante qu’il avait charge de nourrir pour la conserver, car la
mort subite était la conséquence de son repos. Au contraire, lors¬
que son influence s’exerçait d’une façon irrégulière, les maladies
devaient se développer, et elles différaient entre elles selon les
causes qui avaient troublé l’action du pneuma.
Si l’on prend la peine de lire Arétée , dont j’analyserai les
œuvres un peu plus loin, on pourra se faire une idée, bien que très-
imparfaite, de la nature de ces différents désordres. Quant à la
nature du pneuma lui-même, Arétée n’en parle guère, et ce qu’il
en dit semble faire croire qu’il s’agit de l’air atmosphérique. Cet
écrivain est très-réservé sur le fond de la doctrine ; mais comme il
est avec Galien le seul qui nous en ait laissé d’importants passages,
sur ce sujet, c’est à lui que nous devons nous adresser pour con¬
naître le fond de la doctrine.
A l’article épilepsie, après une description fort remarquable de
l’attaque convulsive, il ajoutera :
« C’est le pneuma renfermé et accumulé dans les organes qui
ébranle toute la machine. Par la rétention et la fermentation dans la
poitrine se produisent les râles de la respiration et l’écume qui s’é¬
chappe du nez et de la bouche. »
Dans Yiléus, c’est le pneuma entassé et accumulé dans l’intestin
qui étouffe les malades.
L’ asthme est la conséquence du pneuma refroidi et altéré par
l’humide, d’où sa fréquence plus grande chez la femme que chez
l’homme, la première étant de nature humide et froide.
C’est le pneuma qui gonfle et endurcit la rate, de façon à en
troubler les fonctions. Terne et sec, il produit l’apoplexie, tandis
qu’en devenant humide,, il engendre l’ascite. ■ — Dans le vertige,
c’est le pneuma qui tourne sur lui-même, et détermine la chute des
"malades.
Dans les cynanches, c’est-à-dire les angines, qu’il décrit à mer¬
veille dans leurs formes simple, ulcéreuse gangréneuse, couen-
neuse, et pour lesquelles il parle de la trachéotomie comme d’une
chose employée de son temps, il dit que lorsqu’il n’y a rien à la
gorge, c’est l’altération du pneuma qui exerce une mauvaise influence
sur le gosier, en le resserrant et en empêchant le passage des
liquides. Aujourd’hui, nous appellerions cela du spasme. Mais, pour
mieux faire comprendre cette étiologie, Arétée l’explique par une
DES NATURISTES — DU PNEUMATISME — ATHÉNÉE 159
sorte d’analogie, en disant que dans certaines grottes infernales
(fosses charoniennes) on voit des individus périr par la seule aspi¬
ration du souffle ou de l’esprit qui s’en échappe, et cela sans que le
corps soit affecté dans la matière qui le constitue. De même aussi,
sans morsure et par la simple aspiration de l’air d’un chien enragé,
l’homme peut prendre la rage. Ici le souffle est matérialisé ; mais
cela ne fait rien à l’erreur de la comparaison, puisque tout le
monde sait aujourd’hui que, dans ces cas, il s’agit d’un empoison¬
nement par l’acide carbonique, et que, dans l’autre, il est impos¬
sible que le contact, sans écorchure préalable et sans inoculation
virulente, puisse engendrer la rage.
Il en est de même dans toutes les maladies intérieures que l’on
voit se produire sous l’influence des troubles spontanés du pneuma,
sans que les parties solides ou liquides du corps soient altérées
Une semblable manière de voir sur le mécanisme de la* produc¬
tion des maladies telle qu’elle ressort du livre d’Arétée, devait avoir
des conséquences thérapeutiques importantes. En effet, les pneu-
matistes devaient chercher à agir sur le pneuma pour le modifier et
produire la guérison des maladies. C’est, en effet, ce qu’ils avaient
la prétention de réaliser. Ils devaient chercher à exciter le pneuma
pour le faire sortir de sa torpeur, pour le calmer, pour rendre sa
distribution plus régulière et pour empêcher son accumulation sur
les différentes parties du corps.
Ici, le pneuma n’est plus un souffle, un esprit, une chose imma¬
térielle ; cette manière de voir, bonne comme principe de la doc¬
trine, s’évanouit au contact de la pratique, et, dès qu’il s’agit du
traitement des maladies produites par les désordres primitifs du
pneuma, il faut agir par cet élément qui se matérialise à l’instant.
C’est, du reste, ce que nous retrouverons dans les doctrines de Van
Helmonl et de Barthez, où Y archée et le principe vital, d’abord
conçus comme des forces, des abstractions, deviennent, pour les
discfples, de véritables substances matérielles dont on ignore la
nature.
Si l’on en croit Galien, la secte pneumatique avait, comme toutes
les sectes nouvelles, la prétention de mieux raisonner que les
autres. Elle se fit l’héritière des travaux d’Érasistrate, auquel elle
emprunta son principe, le pneuma, et dont elle vulgarisa les con¬
naissances sur le pouls. Malheureusement, ce principe, mal défini,
entièrement hypothétique, n’a pu être compris de personne, et une
doctrine n’ayant pas d’autre base devait nécessairement périr. C’est
peut-être un malheur, car l’air atmosphérique vicié, introduit dans
le corps par la respiration et par les aliments, renferme, comme on
160 HISTOIRE DE LA. MÉDECINE
le sait, les germes matériels de la plupart des maladies (Linné, Ei-
seld, Pasteur) .
Au reste, Athénée paraît, avoir été le seul pneumatiste pur de la
secte, ce qui est tout naturel de la part d’un fondateur et d’un ré¬
formateur. — Ses élèves se sont montrés beaucoup moins exclusifs
que lui, et Sprengelles appelle même des éclectiques. Nous croyons,
avec M. Andral, qu’il est plus vrai de les envisager encore comme
des pneumatistes.
Parmi ces élèves, il faut citer Agathinus de Sparte, Hérodote,
Magnus , Théodore, Aristippe, Archigène, Léonid'es, et enfin
Arétée, qui est l’écrivain de la secte pneumatique.
Si nous faisions de la chronologie médicale, notre devoir serait
de parler de tous ces écrivains, pour la plupart ignorés aujour¬
d’hui; priais dans cette histoire doctrinale de la médecine, où les
noms propres ne sont que bien peu de chose en face des idées qu’ils
représentent, nous ne parlerons que des plus considérables entre
les hommes que nous venons de citer.
1° Agathinus de Sparte est un pneumatiste incomplet qui vécut à
la fin du Ier siècle, 81 ans après J. C., et dont Galien, Cælius Au -
rélianus et Aétius font mention. Il n’adopta qu’en partie les doc¬
trines du maître, et eut, pour son compte, l’ambition de devenir
chef de secte. Il emprunta quelques-uns de ses principes aux mé¬
thodistes et aux empiriques. Sa doctrine est connue sous le nom
d ’épisynthétique.
On cite de lui un bon travail sur le pouls, combattu par Galien.
C’était un praticien faisant un grand usage des lavages à l’eau froide
chez les gens bien portants.
2° Hérodote, qui vécut à Rome à la fin du Ier siècle, est cité par
Galien comme un des plus zélés pneumatistes. — Sa réputation fut
très-grande.
Il a publié un article sur la ligature des membres pour provenir
un accès de fièvre intermittente ; un ouvrage sur les bains d’huiles,
sur les bains de mer, sur les bains de sable chaud dans l’hydro-
pisie; sur les ventouses, sur les sudorifiques; sur le temps où il
est convenable d’alimenter dans les maladies, sur l’indication
d’ouvrir les veines et de faire la saignée ; sur l’utilité des bains
prolongés de douze à quinze heures dans la fièvre intermittente,
pour troubler l’accès et le détruire ; sur Yusage du vin dans les
différents âges et chez les insensés; sur l'indication des boissons
froides et des réfrigérants de la peau dans les maladies fébriles ;
sur les avantages delà natation , sur les vers intestinaux et leurs
signes, etc.
DES NATURISTES — DU PNEUMATISME — ARCHIGÈNE 161
3° Magnüs, disciple et sectateur d’ Athénée, vécut à Rome dans le
Ier siècle de l’ère chrétienne ; n’est connu que par un ouvrage perdu
ayant pour titre : « Des choses trouvées depuis Thémison », et
par un autre également perdu, relatif aux dogmes d’ Athénée. — Il
est souvent cité par Galien.
4° Archigène fut un des plus célèbres sectateurs d’Atbénée. —
Élève d’Agathinus de Sparte, il vécut à Rome sous Domitien, sous
Trajan, et il mourut, en 117, à l’âge de soixante-trois ans. Vanté
par Juvénal dans ses Satires , cité avec honneur par Galien, par Aé-
tius, qui a publié des fragments de ses œuvres, surnommé par
Alexandre de Tralles ô ôsiotocto; stuep aXXo;, il est évident que ce fut
un personnage considérable.
Quoiqu’il fût le disciple d’ Athénée, Archigène s’écartait assez
souvent des principes de la doctrine pneumatique pouf suivre le
courant de ses propres idées ; ce qui fait qu’on le regarde souvent
comme le chef des éclectiques (Éloy, Die. histor. de la méd.).
Ainsi, sa thérapeutique était, entièrement inspirée de l’empirisme,
qu’il proclamait supérieur en cas- aux données du dogmatisme, et il
croyait même à l’influence des amulettes, ce qui lui est fortement
reproché par Galien.
En vertu de ses croyances empiriques, Archigène employait des
médicaments très-composés, et son hier a, formule très-complexe,
ayant pour but d’évacuer les humeurs, était très-recommandé contre
les hydropisies. Pour lui, les purgatifs doux valaient infiniment
mieux que les drastiques
Comme pour tous les disciples de cette école, le pouls fut l’objet
de ses recherches, et il a écrit sur ce sujet un ouvrage com¬
menté pas Galien, dans lequel il établit huit choses à rechercher
dans la pulsation radiale : 1° la grandeur, 2° la force, 3° la vélocité,
4° la fréquence, 5° la plénitude, 6° la régularité, 7° l’égalité, 8° le
rhythme.
Dans chacune de ces formes de pulsation, Archigène admettait
des variétés infinies conduisant à des dictinctions plus subtiles que
réelles, et à l’emploi d’un nouveau langage vivement blâmé par
Galien, qui trouvait préférable d’employer le temps à l’étude des
choses qu’à rechercher des changements et des modifications au
langage reçu.
« Quels que soient les mots, convenons bien de leur significa¬
tion, et, sans s’embarrasser, observons les choses. Les anciens ac¬
ceptaient les mots établis et en précisaient le sens; ceux qui leur
ont succédé embarrassent et tuent la science par des mots nou¬
veaux. Les mots n’importent pas à la connaissance des choses, il
162 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
suffit de s’entendre sur leur signification, et les plus insignifiants
sont les meilleurs. On devrait faire les mots presque au hasard,
avec les lettres de l’alphabet tirées au sort, pour appliquer ces
mots aux choses observées.
« Pourquoi discuter sur ce que vous appelez le pouls fort? Appelez-
le 9swv, Sïov, etc., et toute discussion cessera. La science n’a pas
pour but de continuer des mots, mais des choses . N’employons
des mots nouveaux que pour exprimer des choses nouvelles. »
Archigène a fait une étude approfondie de la douleur, dont il a
distingué de nombreuses espèces en leur imposant des noms parti¬
culiers. Il soutenait que chaque partie ou chaque organe malade
produisait une douleur spéciale facile à reconnaître. Les sympathies,
qu’il appelait Y ombre de la maladie, ont été, de sa part, l’objet
d’une étude intelligente et approfondie, ainsi que celle des phéno¬
mènes idiopathiques, ce dont Galien le félicite beaucoup.
Archigène a fait différents traités, pour la plupart perdus : l’un
sur les maladies d’après leur siège (De locis affectifs), titre repris
par Galien; l’autre sur les fièvres 'pernicieuses, soporeuse, catalep¬
tique, dysentérique, diabétique, forme qui n’a pas été reproduite
ultérieurement; un autre sur les angines, dont le point de départ
était l’embarras gastrique et pour lesquelles il donnait des vomitifs ;
un autre sur la dysenterie, sur les abcès du foie, assez fréquents
alors sous le ciel de Rome; un autre sur les hémorrhagies uté¬
rines; sur la lèpre! sur les eaux minérales, qu’il divisait en
quatre classes, à l’exemple d’Aétius : les eaux minérales nitreuses,
alumineuses, salines et sulfureuses.
Sa thérapeutique était souvent bizarre comme celle de son temps ;
mais il est resté quelque chose de lui, c’est la pratique des lotions
tièdes ou chaudes sur le corps dans les maladies aiguës.
Il y a encore quelques pneumatistes célèbres dont le nom est
arrivé jusqu’à nous : ce sont, Léonidès, Philippe de Césarée, dont
parle Galien ; mais leurs ouvrages sont moins nombreux et moins
connus que ceux d’ Archigène, et cela nous conduit à l’illustre
Arétée.
Arétée est l’écrivain de la secte pneumatique. Il a vécu à la fin
du Ier siècle. Son nom, aujourd’hui très-populaire, était peu ré¬
pandu chez les anciens. On ne lejtrouve pas dans Galien. Il n’est
mentionné que par Dioscoride, Paul (d’Égine) et Aétius, et il ne
doit son éclat qu’aux érudits, qui l’ont tiré de la poussière des bi¬
bliothèques au xvie siècle. Alors un médecin de Padoue, Julius
Grassus, découvrit dans une bibliothèque un manuscrit grec dont il
devina l’importance, et il le traduisit en latin en 1552. C’était l’ou-
DES NATURISTES — DU PNEUMATISME — ARÉTÉE 163
vrage d’Arétée. Les éditions se multiplièrent; on en fit une en grec
à Paris en 1554. C’est celle qui a servi au docteur Renaud pour sa
traduction française publiée en 1834.
L’ouvrage d’Arétée se compose de deux parties distinctes, l’une
consacrée aux causes et aux signes des maladies aiguës et chro¬
niques, tandis que la seconde, en autant de sections particulières
qu’il y en a dans la première partie, concerne le traitement de ces
mêmes maladies.
Les premiers chapitres du premier livre, consacrés aux causes et
aux signes des maladies aiguës, manquent. Ceux qui suivent ren¬
ferment des considérations sur l’épilepsie, le tétanos, l’angine, les
ulcères des amygdales, la pleurésie , la phrénésie, la léthargie, l’a¬
poplexie.
Un second livre renferme la péripneumonie, le crachement de
sang, la syncope, le choléra, l’iléus, les maladies aiguës du foie,
de la veine cave, des reins, de la vessie, la suffocation de matrice
ou hystérie, et le satyriasis.
Dans ces descriptions concises, se trouvent des considérations
particulières sur l’influence des saisons, de l’âge et de la fréquence
des maladies aiguës; mais ce qui doit frapper l’attention, e’est la
forme de la description, où, malgré d’importantes lacunes, on re¬
trouve des portraits morbides d’une netteté et d’une véracité à faire
envie aux médecins modernes.
Elles représentent l'étiologie , la symptomatologie et la théra¬
peutique, telles qu’on les entendait à Rome au iei siècle de l’ère
chrétienne. Sous ce rapport, leur étude ale plus haut intérêt, et il
faut y apporter une grande attention.
Des études sur Yépilepsie , tronquées à leur commencement, ou¬
vrent le premier livre, et l’attaque convulsive y est décrite avec la
plus grande vérité. L 'aura s’y trouve déjà signalée, et Arétée parle
des cas dans lesquels on a pu empêcher les convulsions de se pro¬
duire en contrariant Yaura (p. 4). L’imbécillité et la démence pro¬
duites avec soin par la prolongation du mal sont également indi¬
quées par l’auteur (p. 80), et le traitement (p. 381) y tient une
très- grande place.
Le tétanos éiait bien connu d’Arétée dans ses causes et dates ses
formes trismus , A’opisthonos et A’emprosthotonos. 11 parle même
de son incurabilité.
La cynanche, ou angine, est causée tantôt par une inflammation
des organes de la respiration, tantôt par une affection particulière
de l’air ou pneuma, et a sa cause dans cet air même. L’analogie
avec la suffocation produite par l’air qu’on respire dans les fosses
164 HISTOIRE DE LA. MÉDECINE
charoniennes, c’est-à-dire dans les cavernes remplies d’acide car¬
bonique, est, d’après Arétée, la preuve que l’altération du pneuma
peut être cause des maladies.
La description des ulcères des amygdales, les uns superficiels
et de nature douce, les autres profonds, couverts d’une concrétion
blanche ou noire appelée eschare; leur propagation au poumon
par la trachée-artère, ce qui amène la gêne de respirer et la suffo¬
cation (p. 21); enfin la trachéotomie, rappellent tout ce que nous
savons de l’angine eouenneuse et du croup. « Ceux qui, pour pré¬
venir une suffocation funeste, font une ouverture à la trachée-ar-
tére, afin de procurer au malade un moyen de respirer, ne me pa¬
raissent point avoir pour eux l’expérience; la plaie que l’on est
obligé de faire ne fait qu’augmenter l’inflammation, la suffocation
et la toux ; et lors même que le malade échappe au danger, les bords
de la blessure ne peuvent se réunir, car ils sont de nature cartila¬
gineuse et inagglutinables. » (p. 279.) A part les erreurs d’appré¬
ciation sur les effets de la trachéotomie, dont Arétée n’était pas le
partisan, on voit que cette opération était, de son temps, une chose
usuelle.
A propos de la pleurésie, il indique la suppuration de la plèvre
et la migration du pus au dehors, à travers les côtes ou dans l’in¬
testin.
Ses considérations sur le crachement de sang qui provient de
la bouche, des fosses nasales, de la trachée, des bronches, des pou¬
mons, de l’estomac, sont excellentes, ainsi que les symptômes ob¬
servés dans ces circonstances différentes.
Il y a ensuite différentes descriptions de la syncope , du choléra,
de Y iléus et du volvulus ; des maladies aiguës du foie, des mala¬
dies aiguës de la veine cave, des maladies aiguës des reins, de la
vessie; de la suffocation de matrice ou hystérie, et enfin de la sa-
tyriase, infiniment plus communs à cette époque que de nos jours;
et toutes ces descriptions, si incomplètes et si abrégées qu’elles
soient, sont pour la plupart très-exactes et révèlent un grand talent
d’observateur et d’écrivain.
Dans la partie consacrée aux causes et aux signes des maladies
chroniques, on y trouve, avec des généralités importantes, \& cépha¬
lée, la scotodynie ou vertige ténébreux, Y épilepsie, la mélanco¬
lie et la haine, dont les descriptions sont très-remarquables ; la
résolution des nerfs ou paralysie du mouvement et du sentiment,
qualifiée à’ anesthésie, chapitre où se trouve la reproduction d’un
fait déjà signalé par l’empirique Cassius Félix, au sujet de la para¬
lysie par l’entrecroisement des nerfs.
DES NATURISTES — DU PNEUMATISME — ARÉTÉE 165
« Si le cerveau est attaqué, la paralysie est au côté droit quand la
lésion est à gauche; elle est au côté gauche si la lésion est à droite.
Ceci provient de l’entrecroisement des nerfs dès leur origine dans
le cerveau (1) . Ceux, en effet, qui partent du côté droit, au lieu de se
porter directement aux membres de ce côté, se détournent et se
portent presque immédiatement au côté gauche ; ceux du côté gau¬
che se dirigent de la même manière vers le côté droit, de façon que
ces nerfs se croisent, et forment à peu près la figure d’une X. »
Après la résolution des nerfs, À^étée parle de la phthisie et des
ulcères du poumon qui en sont la cause, de symptômes très-bien
exposés, et enfin de son traitement, qui se trouve mutilé, parce
qu’une partie de la rédaction a été détruite. Des empyiques, ou de
l’empyème, lorsqu’il se forme une suppuration au-dessus du dia¬
phragme qui peut être rejetée par l’expectoration, ou bien par les
voies inférieures. Des abcès de poumon, qui succèdent aux péri-
pneumonies, et se vident dans les bronches, sans abattre autant le
courage et les forces que la phthisie ou l’empyène. Quelle exacti¬
tude d’observation ! De Y asthme , avec ou sans orthopnée, produit
par une maladie des poumons ou du cœur. Des pulmônique s,
qu’il considère comme formant une variété de l’asthme; du foie;
dont l’inflammation engendre des abcès. De la rate, qui, en au¬
tomne; s’hypertrophie et reste grosse sous l’influence « de l’habita¬
tion dans des endroits marécageux , où les eaux sont stagnantes,
salées , infectes , » ce qui produit l’état cachectique, l’ictère et
l’hydropisie (p. 124).
De l’ictère, dépendant du foie, avec des excréments décolorés,
ou dépendant de la rate, quelquefois de l’intestin; mais alors les
matières ont leur coloration normale.
Des cachexies, de Yhydropisie , comprenant l’anasàrque, l’as¬
cite et la tympanite, dont il indique le diagnostic par la percussion
et l’absence de fluctuation.
Du diabète, caractérisé par la soif, la polyurie, l’amaigrissement
et la perte des forces. Des maladies des reins et des calculs qui
s’y développent. Enfin, des maladies de la vessie; delà, gonorrhée,
qui, à cette époque, semble synonyme de pertes séminales.
Des affections du cardia, « promoteur de la gaieté et de la tris¬
tesse; placé comme exprès dans le voisinage du cœur, donnant le
ton, le courage ou l’abattement par l’influence qu’il exerce sur
(1) Ceci prouve des connaissances d’anatomie pathologique et d’anatomie fort
avancées ; et il est difficile de croire, autant sur ce fait que d’après beaucoup
d’autres, qu’il n’y ait pas eu, dès cette époque reculée, des ouvertures de cadavres
faites en secret, et dont on n’a pas osé parler. »
166 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
l’âme » (p. 166), et dont les altérations engendrent la dyspepsie,
les palpitations, l’hypocbondrie, etc. — Ces affections résultent des
sympathies excitées par les maladies des autres organes, de l’in¬
flammation, de la diète ou de l’usage d’aliments indigestes, du tra¬
vail intellectuel excessif, etc.
Il parle ensuite de la passion cœliaque, de la colique , de la
dysenterie, dont la cause anatomique est très-bien indiquée ; de la
lienterie , des affections de matrice; enfin, de Y éléphant.
La dernière partie du livre est consacrée à la cure des maladies
aiguës et chroniques, mais elle ne vaut pas celle qui est relative aux
causes et aux signes de ces mêmes maladies. Elle est traitée avec
détail, et l’on y trouve un grand nombre de prescriptions et de pra¬
tiques surannées, qui semblent d’autant plus extraordinaires qu’elles
remontent plus haut dans l’histoire de la science. — Toutefois la
saignée du bras et du pied, la saignée des petites veines de la tête,
la saignée artérielle, les ventouses scarifiées et les ventouses sèches,
les vésicatoires aux cantharides, pour la première fois employés, les
flagellations d’orties (p. 254), les sinapismes à la moutarde, c’est-
à-dire la révulsion, jouent un très-grand rôle, non-seulement dans la
cure des maladies aiguës, mais encore dans celle des maladies chro¬
niques. — Les préparations diaphoniques, diurétiques, calman¬
tes et narcotiques, particulièrement l’opium, et enfin le purgatif
iïhiera, avec l’aloès et l’ellébore, sont les remèdes qu’Arétée a le
plus souvent mis en usage. — Ce qu’il indique avec un soin tout
particulier, c’est le régime, les tisanes et l’alimentation, qu’il règle
avec la plus scrupuleuse attention, et l’on voit que sous ce rapport
il met en pratique les préceptes d’Hippocrate.
La cure des maladies chroniques ne l’occupe pas avec moins de
sollicitude, et c’est là qu’il parle avec beaucoup de détails de l’hy¬
giène, de l’exercice, des voyages, et de la gymnastique la plus va¬
riée, dont il vante les différents procédés, comme un homme qui
en a fait une étude approfondie.
En somme, si le livre est incomplet, il est des plus remarquables
par sa concision, par l’exactitude de ses portraits et par ses prin¬
cipes thérapeutiques . L’auteur a su éviter la prolixité, et c’est là un
mérite qu’on ne saurait trop louer à une époque comme la nôtre,
où le vide des idées se cache si souvent sous une phraséologie so¬
nore, fatigante et diffuse.
Avec Arétée, je finirai mon appréciation du pneumatisme, non
qu’il n’y ait encore eu après lui d’autres sectateurs de ce système,
mais parce que, dans cet Essai de doctrines médicales , je ne
crois pas avoir besoin de faire la chronologie complète de tous
DES NATURISTES — DU PNEUMATISME — ARÉTÉE 167
les représentants d’un système. — Aux plus illustres et aux plus
méritants ! telle est ma devise. — Voulant faire connaître les
idées qui ont régné sur la science, je dois surtout en montrer
l’origine et le développement pour faire comprendre ce qu elles ont
de juste ou d’inexact; et quant aux hommes qui s’en sont faits les
défenseurs, quelques mots sur la personne des plus célèbres et
l’analyse critique de leurs œuvres me paraissent devoir suffire.
Le pneumatisme, dont on n’a jamais entendu reparler depuis sa
fin au 11e siècle, ce qui n’est que justice, revivra-t-il? Non, s’il reste
appuyé sur l’idée d’un éther formant un cinquième élément maté¬
riel à côté de l’air atmosphérique, ou sur l’idée d’une force imma¬
térielle; mais en prenant pour base l’air atmosphérique altéré, il
peut reparaître avec des apparences scientifiques sérieuses. — Ce ne
pourra jamais être la base d’une doctrine médicale universelle, ex¬
pliquant les fonctions et les désordres de la vie, mais ce pourra être
un côté important de la science.
Ainsi, en faisant du pneuma un élément synonyme de l’air at¬
mosphérique, il est certain que le pneuma est le principe de la vie,
et en même temps le point de départ d’un grand nombre de
maladies.
Sans air atmosphérique pur, il n’y a pas d’hématose ni de santé;
sa raréfaction fait cracher le sang; son altération par l’acide carbo¬
nique ou des gaz délétères amène l’asphyxie ou l’empoisonnement ;
sa chaleur, son refroidissement, sa sécheresse et son humidité sont
nuisibles. S’il n’arrive pas en assez grande quantité par la respira¬
tion, par encombrement ou par obstacle au larynx et aux bronches,
il en résulte de l’anesthésie cutanée et de l’asphyxie. Il doit être
mêlé à l’eau que nous buvons, car, sans lui, elle n’est pas potable;
aux aliments, qui, par lui, sont plus digestibles. Enfin, c’est à la
présence des spores et des poussières invisibles qu’il renferme (cor¬
puscules végétaux putréfiés, corpuscules animaux décomposés,
débris microscopiques de chairs empoisonnées, de pus virulent et
autres) qu’il faut rapporter toutes les endémies, toutes les épidé¬
mies et la plupart des contagions qui déciment l’homme et les ani¬
maux. Comme on le voit, c’est là un champ très vaste, et qui voudrait
le parcourir, pourrait restaurer un pneumatisme du xixe siècle,
qui ne serait pas sans avoir une certaine importance.
Mais ce ne sont là que des vues de l’esprit suggérées par les pro¬
grès de la science moderne. Revenons au pneumatisme antique, qui
s’éteignit peu de temps après la mort d’Arétée.
A partir de cet instant, la médecine cessa momentanément de
grandir. Elle se dégrada même de jour en jour ; l’anarchie était au
168 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
comble de sa force, l’empirisme individuel triomphait sur le métho¬
disme abattu, et il ne fallut pas moins qu’un retour aux idées d’Hip¬
pocrate sur le naturisme pour redonner à la science tout son éclat.
Ce retour et cette restauration s’accomplirent sous l’influence de
Galien, qui dut à cette circonstance l’avantage de partager avec son
maître, pendant près de quatorze siècles, le gouvernement de l’opi¬
nion médicale.
CHAPITRE III
ÉTUDE SUR GALIEN
La célébrité n’est souvent qu’une question de lieu et de temps.
Tout en tenant un grand compte de leur mérite personnel, de la
lucidité de leur intelligence et de leurs conceptions, de la finesse et
de la vivacité de leur esprit, il est certain que beaucoup d’hommes
n’ont laissé de traces dans l’histoire que par suite de circonstances
étrangères à leur personne. Savoir naître à propos n’est pas donné à
tout le monde. Il n’est pas indifférent de surgir au début ou à la fin
d’une civilisation, d’une révolution politique, sociale et même scien¬
tifique. — On ne découvre ou l’on n’exhume qu’une fois les vérités
fondamentales de la philosophie, de la morale ou de la science ,
et elles ne sont pas si nombreuses qu’il y en ait pour tout le monde.
— Aux premiers arrivés la fatalité de cette gloire.
Galien fut prédestiné par son temps comme par sa merveilleuse
organisation. Doué d’un esprit philosophique supérieur et d’une
vaste intelligence, il a eu le bonheur de naître à une époque où la
science tout entière pouvait tenir dans le cerveau d’un homme, et
alors il la fit entrer dans le sien. Ayant beaucoup travaillé et lon¬
guement cité les auteurs contemporains dont les ouvrages devaient
périr par l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie, il se trouve
qu’après cette destruction complète d’une partie des archives de la
science, c’est lui qui a le bonheur d’arracher aux décombres, pour
les transmettre à la postérité sous le couvert de son nom, un grand
nombre d’œuvres à jamais perdues sans lui. Ses ouvrages sont en
effet l’encyclopédie de ce qui l’avait précédé.
Placé au lieu de sa naissance, sur le petit théâtre de Pergame, où
il apprend de son père les vérités de la philosophie grecque, et de
son maître Stratonicus, les principes de l’hippocratisme, qu’il de¬
vait à son tour répandre dans le monde, il a l’heureuse idée de
changer sa résidence, et, après avoir visité Smyrne, Corinthe,
DES NATURISTES — GALIEN
Alexandrie, de venir à Rome, apportant à Marc-Aurèle, protecteur
éclairé delà science, des lettres et des arts, les trésors de la méde¬
cine grecque réunis aux connaissances de l’école d’Alexandrie. Sa
fortune est tout entière dans ce changement de lieu. Il eût été ignoré
à Pergame, au milieu de ses maîtres, tandis qu’à Rome il ne trouve
que des disciples, les chefs de la médecine romaine ayant presque
tout à apprendre de lui, et les empereurs, maîtres du monde, heu¬
reux d’attacher à leur couronne cette gloire qui devait rehausser
l’éclat de leur domination.
Galien fut universel, et pour cela on en fait un éclectique. C’est
une erreur : celui qui recueille toutes les notions scientifiques d’une
époque ne fait pas d’éclectisme. — Galien fut assez heureux pour
posséder tous les éléments de la science du temps et pour en créer
de nouveaux qui ne sont pas encore oubliés. Philosophe avant tout,
anatomiste habile, physiologiste ingénieux, médecin convaincu de
la nécessité de l’observation éclairée par la raison, perspicace dans
ses jugements, aussi expert dans l’art de prévenir que de guérir les
maladies, ne sacrifiant à aucun système morcelant la nature de
l’homme, mais ayant réalisé la doctrine de l’unité humaine, il ne
fut grand que parce qu’il sut être vrai et que jamais l’esprit de fan¬
taisie scientifique n’a inspiré sa . conduite et dirigé sa plume. Ses
erreurs sont celles de son temps, et bien qu’elles portent sur des
faits de haute importance, elles ne sont, en définitive, que des er¬
reurs de détail; car à cette époque déjà, les vérités doctrinales de
la science furent exposées par lui de manière à nous faire com¬
prendre que si nous avons changé les mots, nous n’avons pas beau¬
coup modifié les idées qu’ils représentent.
L’éclectisme de Galien, signalé par Éloy et accepté, d’après ce
jugement, par un grand nombre de médecins , récemment par
M. Andral (Andral, Cours de pathologie, leçons recueillies par Tar-
tivel), n’est peut-être pas aussi réel qu’on le pense. C’est un juge¬
ment à réviser. Bien que Galien ait, par un passage mal interprété
de ses œuvres, pu donner lieu à cette condamnation dont il sera
difficile de le réhabiliter, il me paraît que, par l’étude des œuvres
dans lesquelles il accorde partout aux forces et à l’intelligence, à la
nature, à la vie enfin, une prédominance d’action sur les éléments
qui font les tissus, les organes et les humeurs, une direction de
l’ensemble des fonctions en rapport avec leur finalité, une influence
intelligente sur la formation des organes, sur la guérison des ma¬
ladies. Sa philosophie est celle du naturisme ou du vitalisme plu¬
tôt que celle des éclectiques. Elle a même un si réel cachet d’origi¬
nalité, qu'on lui a justement donné le nom de galénisme.
170
HISTOIRE DE LA MÉDECINE
Grand par son esprit, par sa ^philosophie, par ses connaissances
scientifiques, Galien l’est encore par cette fatalité de naissance qui
le jette dans le monde au moment d’une civilisation nouvelle. Le
dogme chrétien intronise dans la foi un absolutisme qui a le tort de
s’étendre jusque sur la science, et qui, pendant quatorze siècles,
protège ses œuvres comme un Évangile scientifique, en l’imposant
partout et donnant même consécration à la vérité qu’à l’erreur.
Galien Va dit ! tel fut le jugement sommaire par lequel toutes les
puissantes médiocrités médicales condamnaient d’avance les anato¬
mistes, les médecins et les physiologistes qui avaient le bonheur de
découvrir quelque vérité nouvelle La persécution la plus violente
pouvait même atteindre le novateur récalcitrant. Il en sera toujours
ainsi : l’inaction est l’ennemie de l’action comme l’impuissance
l’est de la force ou du talent ; et quand, par malheur, l’impuissance
a l’autorité en main, elle écrase souvent quiconque vient lui mon¬
trer un fait qui contrarie les connaissances acquises. Cet éternel
sentiment du cœur humain, venant en aide aux institutions sociales du
11e siècle de notre ère, a fait de Galien mort un dictateur au nom
duquel on condamnait la science médicale à l’immobilité et les trop
ardents novateurs à l’exil ou à la tombe. — Tant d’injustice devait
disparaître en faisant éclore cette liberté noble et sage qui ne ré¬
clame d’autre satisfaction que celle de penser ou d’agir conformé¬
ment aux inspirations du bien, du juste et du vrai. — Galien dis¬
cuté ou rectifié n’en reste pas moins grand. Placé désormais dans
une auréole de gloire qui ne peut s’éteindre et qui éclairera sans
leur nuire tous ceux qui voudront en approcher, il restera, comme
Hippocrate, la plus brillante figure de notre histoire, méritant l’ad¬
miration et le respect de toutes les générations futures. — Personne
ne voudrait rectifier cet ignoble jugement de Bacon sur Galien :
« esprit étroit, vain bavard, peste dont l’indignité ne vaut pas qu’on
s’arrête sur son nom », et qui ajoute : « .... Hippocrate, demi-so¬
phiste, à l’œil stupide devant l’expérience. Qui ne rirait, quand Ga¬
lien et Paracelse s’empressent de s’abriter sous l’autorité d’un pa¬
reil homme comme à l’ombre d’un âne. » ( Temporis partus mas-
culus.)
Pour le juger convenablement, il faut parcourir ses œuvres, soit
dans le texte original, soit dans les traductions qui ont été faites de
plusieurs de ses traités particuliers, notamment du Deusu partium ,
soit dans l’édition française commentée par M. Daremberg , soit
dans les articles biographiques d’Éloy {Dict. hist. de la méd .,
t. II), deDezeimeris [loc cil., t. II), soit enfin dans les intéressantes
leçons de M. Andral à la Faculté de Paris. Cette dernière œuvre
DES NATURISTES
GALIEN
171
analytique et critique donne une grande idée du caractère et des
travaux philosophiques ou scientifiques de l’homme qui, pendant
quatorze siècles, a été l’oracle de toute la médecine civilisée. Peut-
être un peu plus belle que nature, marquée au coin d’une admira¬
tion très-vive, cette appréciation se recommande par son éloquence
non moins que par sa clarté, et c’est en la consultant sur mes notes
et d’après l’analyse publiée par M. Tartivel dans Y Union médicale ,
que je présenterai les principales doctrines de philosophie, de méde¬
cine, d’anatomie et de physiologie du grand personnage dont l’au¬
torité a si longtemps pesé sur la science médicale.
Galien naquit à Pergame, 131 ans après Jésus-Christ. Dans cette
ville, émule d’Alexandrie, existaient des écoles de rhéteurs, où l’on
discutait avec passion, et où l’on parlait beaucoup de soi. Il en
resta quelque chose à Galien.'
Fils de Nicon, architecte, homme austère, probe, doux, instruit
dans les mathématiques, l’astronomie, la logique, la philosophie,
etc., et d’une mère irascible, acariâtre, querellant tout le monde, son
mari, son fils, ses domestiques, nouvelle Xantippe exerçant la pa¬
tience d’un autre Socrate, Galien se vante beaucoup de son éduca¬
tion et de sa supériorité sur les autres jeunes gens. Aussi est-il
très-reconnaissant à son père, dont il reproduit les judicieux con¬
seils.
« Ne te livre jamais témérairement, ni aveuglément, à aucune
secte; étudie longuement, patiemment les dogmes de chacune d’elles,
et, après t’en être instruit, pénétré, discutes-en la valeur. Ainsi, tu
mériteras l’approbation des hommes sages et éclairés. Les sectes
sont d’implacables despotes ; accepter leur servage, c’est ôter à ses
actions et à sa pensée toute liberté. »
Il lui disait encore :
Sois juste, tempérant, courageux, prudent; fuis les désirs
immodérés ; recherche la vérité avant tout ; reste en tout semblable
à toi-même, inébranlable dans tes principes, ferme dans tes réso¬
lutions. Quel que soit le vent qui vienne à souffler sur toi, ne te
laisse pas entraîner à son courant ; sois le soir ce que tu as été le
matin. »
Ce sont là de grandes pensées, magnifiquement rendues ; et
comme la morale ne vieillit jamais, elles sont de notre temps, et
chacun de nous peut en faire son profit. Ce ii’est pas tout. Galien
ajoute :
« Mon père m’a appris à dédaigner les honneurs et la gloire ; ni
les injures des hommes, ni leurs injustices, ni la perte des honneurs
ne peuvent altérer la paix de mon âme. Je me suis préservé de ce
172 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
degré d’humiliation, que de tels événements puissent faire dévier
mon esprit du sentier de la raison. Il m’importe peu de plaire aux
hommes. Je ne m’affecte, ni des flatteries des uns, ni du blâme des
autres. Je ne pense pas plus à me concilier les suffrages de tous
qu’à posséder toutes choses. Quant aux biens du corps, il me suffit
de jouir d’une bonne santé, de n’avoir ni faim ni soif, d’être à cou¬
vert contre le froid, tout le reste m’est indifférent. »
Il n’est pas très-sûr que Galien ait autant profité des leçons de
son père qu’il veut bien le dire, et qu’il ait eu les vertus dont il
parle au degré qu’il précise de lui-même. En effet, malgré son mé¬
pris apparent de la gloire, des honneurs et de la flatterie, il vécut
toujours au milieu de la puissance, et ce qu’il y a de plus vrai dans
ce dont il parle, c’est son désintéressement au point de vue de l’ar¬
gent.
Galien commença la médecine à dix-sept ans, avec Satyrus pour
maître d’anatomie, avec l’hippocratiste Stratonicus, et en même
temps il suivait les leçons d’Æschrion, enthousiaste partisan de
l’empirisme. Il faisait en médecine comme en philosophie l’étude
des systèmes les plus opposés. Cela dura quatre ans.
A vingt et un ans, il perdit son père. Alors il quitta Pergame, et
se rendit à Smyrne pour étudier sous Pelops, médecin aussi cé¬
lèbre qu’anatomiste distingué, et sous Albinus, philosophe platoni¬
cien.
De Smyrne il alla â Corinthe, puis successivement dans plusieurs
autres localités, non pour pratiquer, mais pour s’instruire en voya¬
geant. Il vint jusqu’à Alexandrie, où l’on ne disséquait plus, mais où
l’on trouvait des musées remplis de squelettes et de préparations
tirées de l’homme et des animaux.
• « Galien, qui s’inspire en tout des doctrines d’Hippocrate, dit
comme lui : Que le bon médecin doit être philosophe ; qu’il doit
connaître la nature du corps ( Que le bon médecin eut philosophe,
traductions de Daremberg, t. Ier, p. 4) : qu’il doit pratiquer avec dé¬
sintéressement non pour de l’argent, mais pour le bien de l’huma¬
nité.
« Il n’est pas possible de convoiter la richesse, et en même temps
de cultiver dignement la médecine, cet art si noble; si l’on s’attache
avec ardeur à l’une, on négligera certainement l’autre. » ( Loc . cit.,
p. 4.)
Ce sont les mêmes sentiments que chez Hippocrate, qui a dit :
« Ne recherchez pas vos honoraires, si ce n’est dans le désir de fa¬
ciliter les moyens d’études; je vous exhorte à ne pas montrer trop
d’inhumanité, mais considérez le superflu et la vraie richesse ; soi-
DES NATURISTES — GALIEN
173
gnez quelquefois les malades gratuitement, préférant un souvenir
reconnaissant à un avantage direct; s’il se présente une occasion de
faire des largesses, donnez surtout à l’étranger et au pauvre. » (. Pré¬
ceptes, , p. 26, édit. Foes.)
« Comment aimerait- il le travail celui qui s’enivre, qui se gorge
d’aliments, et se livre aux plaisirs de Vénus, qui, pour le dire en un
mot, est l’esclave de son ventre et de ses penchants lubriques. Il
demeure donc établi que le vrai médecin est l’ami de la tempérance,
et qu’il est en même temps le disciple de la vérité; il s’attache à
suivre la méthode rationnelle pour apprendre à distinguer en com¬
bien de genres et d’espèces se divisent les maladies, et à saisir pour
chaque cas les indications thérapeutiques. C’est cette méthode qui
nous révèle la nature du corps, résultant à la fois des éléments pre¬
miers combinés intégralement entre eux, des éléments secondaires
sensibles homoiomères, et des parties organiques. Quel est, pour
l’animal, l’usage de chacune des choses que je viens d'enumérer, et
quel est leur mode d’action? Comme ce sont des problèmes qu’il ne
faut pas étudier légèrement, mais qui réclament une démonstration,
on doit en demander la solution à la méthode rationnelle. Que
manque-t-il donc encore pour être philosophe au médecin qui cul¬
tive dignement l’art d’Hippocrate? Pour connaître la nature du
corps, les différences des maladies, les indications thérapeutiques,
il doit être exercé dans la science logique ; pour s’appliquer avec
ardeur à ces recherches, il doit mépriser l’argent et pratiquer la
tempérance; il possède donc toutes les parties de la philosophie, la
logique, la physique et l’éthique (la morale). Il n’est pas à craindre,
en effet, qu’un homme méprisant les richesses et pratiquant la tem¬
pérance commette une action honteuse, car toutes les iniquités
dont les hommes se rendent coupables, sont engendrées par la pas¬
sion de l’argent qui les séduit, ou par la volupté qui les captive.
Ainsi le philosophe possède nécessairement les autres vertus, car
toutes se tiennent, et il n’est pas possible d’en posséder une quel¬
conque, sans que les autres suivent, comme si elles étaient en¬
chaînées par un lien commun. S’il est vrai que la philosophie soit
nécessaire au médecin, et quand il commence l’étude de son art, et
quand il se livre à la pratique, n’est-il pas évident que le vrai mé¬
decin est philosophe ? Car il n’est pas besoin, je pense, d’établir
par une démonstration qu’il faut de la philosophie pour exercer ho¬
norablement la médecine, lorsqu’on voit que tant de gens cupides
sont plutôt des vendeurs de drogue que de véritables médecins, et
pratiquent dans un but tout opposé à celui vers lequel l’art doit
tendre naturellement. » (Galien, traduction Daremberg, t. Ier, p. 6.)
174 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
A cette philosophie, essentiellement pratique, presque synonyme
de sagesse , et toute relative à la dignité de la profession médicale
se rapporte un éloquent mémoire adressé à la jeunesse pour lui
donner le goût de Y étude des arts. Discutant d’abord la question
de l’âme des bêtes, il montre la différence qui la sépare de l’âme
de l’homme, seule raisonnable, et en regard de cette organisation
privilégiée, il montre que le devoir de l’homme est de cultiver son
esprit par l’étude des arts et des sciences, en se détournant de la
poursuite de la fortune, et en dédaignant les avantages de la ri¬
chesse, de la naissance, de la beauté ou de la force, avantages maté¬
riels qui ne valent pas ceux que donne la culture des arts libéraux.
Ce sont des pages impérissables, aussi jeunes que si elles étaient
écrites d’hier, où se trouve l’empreinte d’un grand talent au service
d’une belle âme.
Voici comment débute Galien ( Galien , édit, de Daremberg, t. Ier,
p. 12) :
« Les animaux qu’on nomme sans raison n’ont-ils en partage
aucune espèce de raison? Cela n’est pas prouvé, car s’ils ne jouis¬
sent pas de celle qui se traduit par la voix, et qu’on appelle verbale,
peut-être participent-ils tous, les uns plus, les autres moins, à la
raison psychique qu’on nomme intime. Toutefois, il est évident que
l’intelligence de l’homme le place beaucoup au-dessus des autres
animaux; cela est démontré par le grand nombre d’arts qu’il cul¬
tive, et par son aptitude à apprendre ceux qu’il veut, lui seul étant
capable de science. En effet, les animaux, à quelques exceptions
près, n’exercent aucun art; encore ceux qui le font avec succès
obéissent-ils plutôt à un instinct naturel qu’à une détermination ré¬
fléchie. Mais l’homme n’est étranger à aucun des arts propres aux
animaux; il imite la trame de l’araignée; il modèle comme les
abeilles; il peut s’exercer à la nage, bien qu’il soit fait pour la
marche, mais, de plus, l’homme n’est point impropre aux arts di¬
vins : émule d’Esculape, il se livre à la médecine ; rival d’Apollon,
il pratique en même temps que la médecine tous les autres arts
auxquels ce dieu préside, c’est-à-dire celui de tirer de l’arc, la mu¬
sique et la divination ; il cultive encore ceux auxquels préside cha¬
cune des muses, car il n’est étranger ni à l’astronomie, ni à la géo¬
métrie. De plus, comme le dit Pindare, son regard pénètre dans la
profondeur de la terre, et s’élance par delà les deux.
» Enfin, par son amour pour l’étude, il s’est acquis le plus grand
des biens célestes, la philosophie; aussi, pour tous ces motifs, et
malgré la participation des animaux à la raison, l’homme seul, entre
tous, est donc appelé par excellence raisonnable. »
DÉS NATURISTES — GALIEN
175
Montrant ensuite qu’il est honteux de négliger ce que nous avons
de commun avec les dieux pour courir à la Fortune , il rappelle
que les anciens l’avaient représentée sous les traits d’une femme,
symbole assez significatif de déraison, un bandeau sur les yeux, un
gouvernail à la main, et les pieds sur une boule pour montrer son
instabilité.
« De même, dit-il, qu’au milieu d’une violente tempête, sur le
point d’être enveloppés et engloutis par les flots, on commettrait
une grande faute en confiant le gouvernail à un aveugle; de même,
au sein des naufrages qui, dans le cours de la vie, assaillent tant de
familles, naufrages plus terribles encore que ceux des vaisseaux en
pleine mer, on se tromperait étrangement si, dans les embarras
extrêmes dont on est alors environné, on attendait son salut d’une
divinité aveugle et instable. La Fortune est si stupide et si dérai¬
sonnable, que, dédaignant le plus souvent ceux qui méritent ses fa¬
veurs, elle enrichit les plus indignes; encore n’est-ce point d’une
manière durable, mais pour les dépouiller bientôt des richesses
qu’elle leur a prodiguées. Une foule d’hommes ignorants courent
après cette divinité . Tous ces suivants de la Fortune ne sont que
oisifs ou inhabiles dans les arts..., et vous prendrez en dégoût tout
ce cortège composé, en grande partie, de démagogues, de courti¬
sanes, de pédérastes, de gens qui ont trahi l’amitié, des homicides,
des violateurs du repos de la tombe, des voleurs, enfin une foule de
misérables qui, non contents d’insulter aux dieux, mettent leurs
temples au pillage. »
Mercure, le maître de la raison et l’artiste universel, est repré¬
senté
« Comme un frais jeune homme dont la beauté n’est ni em¬
pruntée, ni rehaussée par les ornements, et n’est que le reflet des
vertus de son âme. Son piédestal est de la forme la plus solide,
celle d’un cube, et ses adorateurs, toujours gais comme le dieu
dont ils forment le cortège, ne se plaignent jamais de lui, comme le
font les serviteurs de la Fortune.... Le dieu est au milieu d’eux,
tous sont rangés par ordre autour de lui; chacun conserve la place
qui lui a été assignée. Ceux qui approchent Mercure de plus près,
qui l’entourent immédiatement, sont les géomètres, les mathémati¬
ciens, les philosophes, les médecins, les astronomes et les gram¬
mairiens ; viennent ensuite les peintres , les sculpteurs . Au
troisième rang sont tous les autres artistes . A la vue d’une suite
ainsi composée, vous serez saisi, non-seulement du désir d'imiter
tous ces hommes, mais de vénération pour eux. On y trouve Ho¬
mère, Socrate, Hippocrate, Platon, et tous ceux qui sont passionnés
176 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
pour ces écrivains que nous révérons à l’égal des dieux, comme les
lieutenants et les ministres de Mercure . »
Après cette habile opposition des hommes voués au culte des arts
ou acharnés à la poursuite de la fortune, Galien déverse tout son
mépris sur la richesse, sur les titres de naissance, sur la beauté et
sur la force corporelle.
« Beaucoup de ces misérables qui rapportent tout à la richesse
ne songent pas que, parmi les animaux sans raison, ils ne recher¬
chent que les plus industrieux. Ainsi, ils préfèrent à tous les autres
les chevaux qui sont dressés au combat, les chiens habitués à la
chasse; ils font apprendre des métiers à leurs esclaves; souvent ils
dépensent en leur faveur beaucoup d’argent, mais ils ne s’occupent
pas d’eux-mêmes. N’est-il pas honteux qu’un esclave soit estimé
dix mille drachmes quand le maître n’en vaut pas une4? Mais que
dis-je, une, on ne le prendrait même pas à son service pour rien. »
La naissance n’est pas mieux traitée que la richesse, et voici ce
qu’il dit de ceux qui, sans avoir aucune qualité propre, tirent vanité
de leurs ancêtres :
«Ils ignorent, sans doute, que les titres de noblesse ressemblent aux
pièces d’argent : elles ont cours dans la ville où elles ont été frappées;
daus une autre, elles sont regardées comme de la fausse monnaie. »
C’est à l’occasion de la beauté et des avantages corporels que Ga¬
lien développe le plus d’énergie morale, et qu’il’ montre plus de
dédain, car il répète avec Sapho :
« Celui qui est beau ne l’est qu’autant qu’on le regarde; celui
qui est bon sera toujours beau. »
Poussant même le mépris à un excès que nous ne saurions com¬
prendre dans l’état de nos mœurs, il ajoute : la beauté enfin, qui
n’est qu’un infâme moyen de s’enrichir et pour lequel on ne doit
pas négliger l’étude des arts. C’est à cette occasion qu’il raconte le
Irait suivant de Diogène :
Mangeant un jour chez un homme dont l’ameublement était par¬
faitement disposé, mais qui n’avait pris aucun soin de lui-même,
il toussa comme pour cracher, et, promenant ses yeux autour de
lui, il ne cracha sur aucun des objets avoisinants, mais sur son hôte
lui-même; comme celui-ci lui reprochait avec indignation sa grossiè¬
reté, et lui en demandait la cause : « Je n’ai rien vu, dit-il, dans cette
chambre d’aussi sale que le maître de la maison; les murs sont
ornés de belles peintures ; le pavé est formé d’une mosaïque de
grande valeur qui représente les images des dieux; tous les usten¬
siles sont brillants et propres ; les tapis et le lit sont merveilleuse¬
ment travaillés ; je n’ai vu de sale que le maître de toutes ces choses ;
DES NATURISTES — GALIEN
177
or, la coutume générale est de cracher sur ce qu’il y a de plus
abject. »
« Jeune homme, gardez-vous donc de mériter qu’on vous crache
dessus '. Évitez cette marque d’infamie quand même tout votre en¬
tourage serait magnifique. Il est rare, sans doute, qu’un même
homme réunisse tous les avantages : naissance, fortune, beauté;
mais, si cela vous arrivait, ne serait-il pas déplorable que vous
seul, au milieu de tant de splendeur, soyez digne de recevoir un
crachat. »
Déjà sûr d’avoir produit son effet sur l’esprit des disciples auxquels
il adresse cette apostrophe, il leur dit :
« Courage, jeunes gens, qui, après avoir entendu mes paroles,
vous disposez à apprendre un art. Mais prenez garde de vous laisser
séduire par un imposteur ou un çbarlatan qui vous enseignerait une
profession inutile ou méprisable. Sachez, en effet, que toute profes¬
sion qui n’a pas" un but utile dans la vie n’est pas un art. » Et, à ce
sujet, il flétrit les occupations qui consistent à voltiger ou à mar¬
cher sur la corde, à tourner en cercle sans vertige, à devenir un
athlète, etc.
« L’homme, jeunes gens, tient à la fois des dieux et des animaux
sans raison, des premiers comme être raisonnable, des seconds
comme être mortel. Le mieux est donc de s’attacher aux rapports
les plus nobles, et de prendre soin de son éducation ; si l’on
réussit, on acquiert le plus grand des biens; si l’on échoue, on n’a
pas la honte d’être au-dessous des animaux les plus inutiles. Si les
exercices athlétiques manquent leur but, c’est un affront; s’ils l’at¬
teignent, on ne l’emporte même pas sur les brutes . Il y a dans
la nature les biens de l’âme, ceux du corps et les biens antérieurs;
on ne saurait imaginer aucune autre espèce de biens. Les athlètes
n’ont jamais joui des biens de l’âme, pas même en songe; cela est
tout à fait évident, car, bien loin de savoir si leur âme est raison¬
nable, ils ignorent même s’ils en ont une. Comme ils amassent une
grande quantité de chair et de sang, leur âme est noyée comme dans
un bourbier; elle ne peut avoir aucune pensée nette; elle est aussi
stupide que celle des brutes..... Leur vie se passe comme celle des
porcs, à cette exception près que ceux-ci, cependant, ne se fati¬
guent pas outre mesure, et ne se forcent pas pour manger. » Et,
quant à la force, Galien montre que l’homme ne peut lutter avec les
brutes, et il s’écrie : « Et si les athlètes ne l’emportent pas même sur
les animaux parleur force, de quelavantage peuvent-ilsse prévaloir? »
Galien leur refuse même l’avantage de s’enrichir , car il dé¬
clare qu’ils sont toujours accablés de dettes, ce qui le conduit à
BOUCHUT. 12
178
HISTOIRE DE LA MÉDECINE
une belle conclusion de ce chapitre en l’honneur de la médecine :
« S’enrichir par la profession ne constitue pas seul un titre mé¬
ritoire ; ce titre, c’est de pratiquer un art qu’on puisse sauver du
naufrage avec soi; or, cela n’est pas le fait de ceux qui gèrent les
affaires des riches, ni des receveurs, ni des négociants ; ces gens-là
s’enrichissent, il est vrai, surtout par leur profession ; mais s’ils
perdent leur argent, leurs affaires périssent avec lui, car ils ont be¬
soin d’un capital pour lés Soutenir —
« Si donc vous voulez trouver dans votre art un moyen sûr et
honnête de faire fortune, choisissez-en un qui vous restera pen¬
dant toute votre vie. Il y a d’abord dans les arts une division pre¬
mière en deux catégories : les uns sont du domaine de l’intelligence,
ce sont les arts honorables, libéraux; les autres, arts illibéraux,
consistent en des travaux corporels, il sont appelés mécaniques et
manuels. Lé mieux serait assurément de choisir une profession de
la première catégorie, car les arts de la seconde ne peûvent plus
ordinairement être continués pendant la vieillesse. Dans la pre¬
mière catégorie se trouvent la médecine, la rhétorique, la musique,
la géométrie, l’arithmétique, la dialectique, l’astronomie, la littéra¬
ture et la jurisprudence; on peut, si l’on veut, y joindre la sculpture
et la peinture; en effet, bien que ces deux arts consistent en un tra¬
vail manuel, ils ne réclament pas une force virile. Un jeune homme,
dont l’âme ne ressemble pas tout à fait à celle d’une brute, doit
donc choisir et exercer une de ces professions, surtout la médecine,
qui, selon moi, est la meilleure de toutes. »
Telle est cette exhortation à l’étude des arts, dont la forme ne le
cède en rien à la grandeur des idées et qui peut encore aujourd’hui
nous servir d’inspiration et d’exemple. Qu’il s’estime heureux celui
dont l’enthousiasme pour la médecine s’éveille à ces paroles, car il a
le sentiment du beau, et, dans les choses de la pensée, ce senti¬
ment est toujours l’inspiration des grandes œuvres.
Galien s’occupe ensuite des rapports du physique et du moral
dans un traité qui a pour titre : Que les mœurs sont la consé¬
quence des tempéraments du corps. Tout en attribuant à l’âme
cette puissance de la forme qui en est le caractère essentiel, puis¬
qu’elle constitue l’être dans son espèce, il reconnaît déjà, comme
nous le faisons à présent, que cette âme subit l’influence du corps
où elle est incluse, et certains passages du Timée ( loc . cit., p. 68)
et des parties des Animaux d’Aristote servent d’appui à cette
manière de voir.
C’est le développement de ce vieil aphorisme : Mens sana in
corpore sano. Mais, tout en admettant cette influence du physique
DES NATURISTES — GALIEN
179
sur le moral, Galien se garde bien de faire ce qu’ont fait depuis
d’autres philosophes, et notamment Cabanis, dont les doctrines à
cet égard détruisent le principe de la liberté humaine et de la res¬
ponsabilité morale. Admettre que les mœurs de l’âme peuvent être
modifiées par la disposition du corps ne conduit pas fatalement à
cette idée que l’âme est la résultante de l'organisation. Galien s’en
défend avec énergie en déclarant :
« Que l’essence de l’âme n’est pas la même pour tous les enfants,
car s’il n’y avait aucune différence dans cette essence de leur âme,
elle accomplirait toujours les mêmes actes, et les mêmes affections
seraient toujours produites en elle par les mêmes causes. » (P. 49,
t. I.)
Or, les caractères et les passions du jeune enfant sont essentiel¬
lement opposés, variables et différents. Sachons donc faire la part
du tempérament et de l’organisation sur les facultés de l’âme, part
que démontre journellement l’observation, mais n'allons pas au
delà en méconnaissant le principe de l’autocratie de l’âme humaine
et de la liberté morale qui en est la conséquence.
Si on lit, en outre, les livres de polémique où Galien, s’adressant
aux étudiants, leur parle des différentes sectes connues pour com¬
battre les empiriques , qu’il compare aux dogmatiques, en faveur
desquels il se prononce, pour attaquer les méthodiques, qu’il réfute
avec la plus grande vivacité, et celui intitulé : De la meilleure secte
à Thrasybule, on voit qu’il se prononce en faveur de la rationnelle
(dogmatique) contre Y empirique et la méthodique : « Aux empir
riques, le dogmatisme déclare que les phénomènes ne suffisent pas
pour en tirer, par leur observation, l’indication du médicament
convenable, car on a aussi besoin des choses cachées, et c’est de
là, en effet, que l’on tire l’indication du traitement... Contre les
méthodiques, qui regardent les phénomènes comme indiquant le
traitement convenable, le dogmatisme soutient que les phénomènes,
étant saisissables par eux-mêmes, se découvrent au vulgaire, et que
les communautés apparentes indiquant le traitement, le vulgaire
en saura autant que le médecin. » ( Loc cit., p. 408 et 409.)
Cette manière de voir, loin de caractériser l’éclectisme, constitue,
au contraire, une véritable profession de rationalisme ou de dogma¬
tisme analogue à celui d’Hippocrate, et comme, au point de vue mé -
dical, Galien adopte toutes les idées du père de la médecine sur le
rôle de la nature et des forces dans la production et dans la guéri¬
son des maladies, il rentre dans la catégorie des naturistes. C’est
ce qui paraîtra plus évident un peu plus loin
Si maintenant on étudie la philosophie naturelle de Galien, on
180
HISTOIRE DE LA MÉDECINE
voit, par la lecture de ses œuvres, que les corps doués de vie
sont au fond constitués des mêmes principes que les corps iner¬
tes. C’était aussi Vidée d’Hippocrate, de Platon et d’Aristote.
Quatre éléments, la terre , Y eau, Y air et le feu, par leurs com¬
binaisons diverses, forment tous les corps de la nature inorganiques
ou inertes, et ceux de la matière organisée.
Ces éléments du monde inorganique forment le corps humain, où
ils pénètrent avec les aliments. « Reçus dans le corps des anir-
maux et soumis à V influence des forces spè’ciales qui V animent
et le gouvernent, les aliments, par une série de modifications suc¬
cessives, se transforment en un liquide particulier, le sang, qui ren¬
ferme en lui et les rudiments du monde inorganique et les rudi¬
ments du corps des animaux. Après s’ètre débarrassé des parties
hétérogènes inutiles au corps, l’urine, la bile, etc., le sang aban¬
donne les parties solides pour nourrir les solides du corps, et les
liquides pour remplacer les humeurs que l’économie a perdues. »
(Andral.)
Dans les solides se trouvent : 1° des parties simples ou similaires
(tissus) : os, nerfs, veines, artères, ligaments, membranes, etc. ;
2° des parties composées.
Ce sont ces éléments réunis en proportions variables qui consti¬
tuent les solides ou les liquides, dont la composition est si diffé¬
rente; et les parties organiques, instrumentales (organes) : estomac,
foie, rate, matrice, etc.
Les humeurs sont le sang, la bile, l’atrabile et la pituite, et elles
sont composées, comme les solides, des quatre éléments réunis en
diverse proportion.
A chacun des éléments, dont les arrangements, variés à l’infini,
font les solides et les humeurs, se rapporte une propriété spéciale,
d’où quatre qualités élémentaires : le froid, le chaud , le sec et V hu¬
mide, quand prédominent l’air, le feu, la terre et Y eau, classifica¬
tion prématurée, malheureuse, qui a longtemps régné dans la
science et qui n’a été renversée que par Paracelse.
Il y a cependant derrière cette classification métaphorique des
éléments , et, sous cette considération hypothétique des qualités
élémentaires, des principes qui sont encore aujourd’hui la base de
la science. Ainsi, comme M. Andral l’a fait remarquer avec raison,
c’est dans la composition des corps et dans l’organisation que Ga¬
lien croyait devoir chercher 1» la cause du maintien de la vie, de
la santé et de la production des maladies.
2° Il pensait que les troubles des fonctions dépendent d’une mo¬
dification de l’état matériel des organes.
DES NATURISTES — GALIEN
181
3° Les modifications des quatre éléments, dont la réunion consti¬
tue les solides et les humeurs dans leurs proportions relatives, font
les différents états des liquides, et par suite les états normaux ou
anormaux des fonctions.
4° Les éléments, les parties similaires ou tissus, les parties com¬
posées ou organes, F organisation enfin, ne se modifient que sous
l’influence de facultés, de forces qui régissent l’organisation ani¬
male, et, passant de l’état dynamique à l’état matériel, engendrent
la maladie : c’est l’influence des esprits animaux. Galien appelait
esprit animal ce que nous appelons Y influx nerveux , c’est-à-dire
l’agent de cette puissance qui préside aux actes de l’animalité, aux
actes du système nerveux. Il admettait trois sortes d’esprits ani¬
maux, d’après l’ensemble des actes de l’économie qu’ils étaient ap¬
pelés à remplir :
A. Il y a des circonstances où tels phénomènes interrompus en¬
traînent la destruction de la vie, d’où forces importantes les plus
essentielles (forces, puissances, facultés vitales), et aux agents de
ces puissances Galien donne le nom d ’ esprits vitaux.
B. Des phénomènes ont pour but la nutrition, l’entretien, l’ac¬
croissement des organes. Les forces qui les régissent sont dites na¬
turelles et leurs agents esprits naturels.
C. D’autres phénomènes établissent des rapports entre l’animal
et le monde extérieur ; ils constituent le caractère de l’animalité : ce
sont les forces animales, ayant pour agents les esprits animaux.
Galien tenait un très-grand compte de ces forces ou puissances
dans la recherche des causes de la santé ou de la maladie. Et, en ef¬
fet, celles-ci ne peuvent être bien comprises qu’en réunissant les ré¬
sultats de cette recherche à l’étude des conditions de l’état matériel
des solides et des liquides de l’organisation .
C’est en étudiant à la fois l’état matériel du corps et les forces en
vertu desquelles l’agrégat matériel entre en action, que l’on peut
pénétrer les conditions delà santé et de la maladie : d’où la nécessité
d’admettre trois espèces de maladies, celles qui ont pour cause le
trouble des esprits animaux , les maladies des solides , et les ma¬
ladies des liquides ou des humeurs.
Pour lui, la santé résulte : 1° du mélange ou crase convenable des
quatre éléments et des qualités élémentaires correspondantes; 2° de
ce mélange ou crase dans les différentes humeurs, surtout dans le
sang (cette crase des éléments, de leurs qualités, dans les humeurs,
constituait le tempérament, c’est-à-dire équilibre, harmonie des
actes vitaux, à côté duquel se trouvaient des états de mélange moins
parfait, sans aller jusqu’à la maladie, et formait Y intempérie ; pour
182
HISTOIRE 'DE LA MÉDECINE
nous, à présent, le tempérament est là prédominance d’un appa¬
reil organique) ; 3° de la conservation des solides à l’état normal
(texture, volume, situation, rapports, etc.).
La maladie résulte de l’absence de ces conditions, d’où des ma¬
ladies par changement de la crase des éléments et de leurs qualités
(d’où les diathèses ), des humeurs et de leurs qualités ; par modifi¬
cation de conformation de texture ou de rapport des organes, etc.
Une fois la santé dérangée, survient le trouble des fonctions, et
ce trouble suit toujours l’altération d’un élément quelconque des
solides ou liquides, si cette altération a quelque intensité et quelque
durée (De elementis, de temperamentis). Fl n’existe pas de trou¬
ble fonctionn elsans altération antécédente de l'état matériel. Ce
trouble de la fonction est la manifestation de la maladie; mais
l'altération de l’état matériel est la maladie elle-même.
C’est là le principe de l’organicisme moderne ; mais Galien n-’est
pas exclusif, et, lorsqu’il s’occupe du rôle des forces dans l’organi¬
sation saine ou malade, il admet que le trouble des esprits animaux
amène l’altération des éléments, des organes et des fonctions. Dans
ce cas, le trouble des forces est primitif, et les désordres fonctionnels
ou organiques ne sont qu’un effet éloigné. Galien est à cet égard
extrêmement affirmatif, car, dans son Traité des lieux affectés, il
a un chapitre intitulé : De la lésion des fonctions sans lésion des
parties (traduction Daremberg, t. II, p. 414).
§ 1er. — ANATOMIE DE GALIEN.
Malgré les erreurs de Galien sur l’anatomie, ce médecin, qui
nous a transmis l’héritage scientifique d’Hérophile, d’Érasistrate,
de Lycus, de Marinus, de Pélops, nous a en même temps légué des
découvertes de premier ordre dont l’importance suffirait à l’immor¬
talité de son nom, s’il n’avait bien d’autres motifs d’être éternel.
L’école d’Alexandrie n’existait plus, et les occasions de disséquer
des cadavres humains devenaient de plus en plus rares. Cependarit
c’est à tort qu’on a dit que Galien n’avait disséqué que des ani¬
maux. Il put étudier l’homme sur des blessures de gladiateurs , sur
des enfants trouvés morts sur la voie publique, sur des individus
exposés aux bêtes, enfin sur des malfaiteurs tués dans la rue, seuls
cadavres livrés aux dissections. C’en était assez pour faire de la
bonne anatomie, et l’on complétait ses recherches par l’étude com¬
parée des animaux, particulièrement avec des singes , qu’on dissé¬
quait beaucoup à cette époque.
L’ostéologie se faisait avec le plus grand soin, au moyen de sque-
DES NATURISTES — GALIEN 183
lettes humains apportés d’Alexandrie; mais le reste laissait beau¬
coup à désirer.
Telle qu’elle est, l’anatomie de Galien fit loi jusqu’à Mondini
en 1315 et jusqu’à Vésale en 1514. Alors seulement commença la
vérification sérieuse des connaissances anatomiques par le contrôle
expérimental de dissections nouvelles qui reprirent faveur, et pour
lesquelles on obtint l’assentiment de l’autorité. De cette époque date
l’anatomie moderne, et c’est Vésale qui doit en être considéré
comme le créateur.
Galien nous a laissé un grand ouvrage d’anatomie intitulé : De
administrationïbus anatomicis, composé de quinze livres, dont
plusieurs ont été perdus lors de l’incendie du temple de la Paix à
Rome. Dans ce qui nous reste, on voit que Galien sépare Y anato ¬
mie pratique des parties externes pour le chirurgien, ce que
nous appelons à présent l’anatomie chirurgicale, de l’ anatomie phi¬
losophique des organes internes, destinée au médecin.
Dans l’anatomie chirurgicale se trouvent les os et ce qui les couvre,
les altérations de situation, de rapports, etc., ainsi que ce qui con¬
cerne l’étude des fractures et des luxations. Après les os viennent
donc les muscles^ dont la description est déjà fort avancée et où se
trouvent quelques découvertes de l’auteur; les vaisseaux , d’abord
les veines, qu’il a mieux étudiées que les artères; les nerfs , les
ongles, et la manière dont ils tiennent aux doigts. Tous ces organes
sont étudiés dans un ordre topographique, de la tête au cou, à la
poitrine et aux membres .
Partout la description est belle et mêlée de considérations philo¬
sophiques et pratiques. C’est là où, cherchant à démontrer l’utilité
de l’anatomie, il ajoute :
«: Pouvez-vous remédier à une fracture ou réduire une luxation si
vous ignorez les connexions des os ou des surfaces articulaires avec
les parties voisines? Pouvez- vous prévoir les effets d’une blessure
si vous ne connaissez pas quelle est la direction des muscles, longi¬
tudinale, transversale ou oblique? Pouvez -vous entreprendre une
opération quelconque si vous avez négligé d’apprendre quelle est la
situation des vaisseaux et des nerfs de la région où il faut opérer, et
quels sont les rapports de ces parties entre elles, soit qu’il s’agisse
de couper quelqu’une de ces parties, soit qu’il importe, au con¬
traire, de les ménager. »
Dans ce qu’il appelle Y anatomie philosophique ou médicale ,
celle des organes internes, Galien ne suit plus l’ordre topographique,
mais il commence la classification physiologique encore en usage et
dont il faut lui attribuer le mérite. Il étudie :
184 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
1° Les organes qui servent à l’élaboration des aliments, à la dépu¬
ration du sang et à la nutrition; l’estomac et ses variétés chez les
animaux; les intestins, les veines mésaraïques chargées de porter
au foie les éléments du sang; le foie, qui faisait le sang, la rate, les
reins, dont il indique pour la première fois le canal excréteur s’a¬
bouchant dans la vessie; le système veineux général, le cceur droit
et l’artère pulmonaire ou veine artérieuse.
2° Les organes qui reçoivent l’air et le conduisent à toutes les
parties du corps; le larynx, les bronches, les poumons, les artères
veineuses ou veines pulmonaires, le cœur gauche et le système ar¬
tériel. C’est là où il indique les fonctions de la cage thoracique, les
fonctions du diaphragme , des muscles intercostaux et des muscles
respirateurs du cou, concourant ensemble à l’acte respiratoire.
De nombreuses vivisections sur la moelle à différentes hauteurs,
sur le pneumogastrique, au cou et dans la poitrine, sur les muscles
intercostaux, lui avaient servi pour établir les fonctions et tous ces or¬
ganes. C’est à lui qu’on doit la connaissance de l’action de la moelle
sur le diaphragme, puisqu’il a montré qu’une section de ce cordon
au-dessus du nerf phrénique causait la paralysie de ce muscle.
On discutait alors pour savoir si le poumon était en contact avec
les côtes. Galien dit :
« Enlevez avec précaution les muscles intercostaux d’un animal
vivant, de manière à ne pas intéresser la plèvre, et vous verrez sous
cette membrane tous les mouvements du poumon; mais, si vous in¬
cisez la plèvre, vous verrez les poumons s’affaisser et s’éloigner des
côtes. »
C’est enfin à lui qu’on doit de savoir qu’il y a du sang dans les
artères, car jusqu’alors on pensait, avec Érasistrate, qu’elles ne
renfermaient que de l’air. Mais nous reviendrons un peu plus loin
sur ce sujet.
3° Les organes de la vie de relation, les centres nerveux et leurs
dépendances.
•4° Les organes de la reproduction.
Tout cet ouvrage est rempli d’expériences originales faites avec
un sens parfait des besoins de la physiologie, et l’on peut dire
qu’elles sont le point de départ de celles que pratique chaque jour
la physiologie moderne .
Outre ce grand ouvrage d’anatomie, Galien a composé d’autres trai¬
tés spéciaux d’anatomie, plus élémentaires, plus remplis de détails,
mais toujours aussi riches de vues générales et philosophiques.
Il y a un Traité des os où ces organes sont divisés en os longs,
DES NATURISTES — GALIEN 185
creusés d’un canal intérieur rempli de moelle, et en os plats ou
larges, sans canal ni moelle intérieure.
Un Traité des articulations . qu’il divise en deux classes. Les
unes, diathroses, permettent le mouvement : ce sont des énarthro-
ses, des arthrodies et des ginglymes, tandis que les autres ne le
permettent pas. Celles-ci comprennent les sutures, les harmonies
et les gomphoses. C’est encore, à peu de chose près, la classification
usitée aujourd’hui.
Un Traité des muscles , fait d’après l’homme et d’après les ani¬
maux, surtout d’après le singe. Il y a ici un progrès sur l’école d’A¬
lexandrie, car, à l’exemple de Marinus et de Pélops, qu’il cite avec
éloge, Galien a isolé les muscles les uns des autres en indiquant
leurs attaches, et on lui doit la découverte du muscle peaucier.
Un Traité des vaisseaux, dans lequel il compare les veines et
les artères à un arbre, avec ses racines, le tronc, les branches et
les rameaux.
Le système veineux avait pour racines les vaisseaux qui, de l’in¬
testin, vont au foie; pour tronc, la veine cave; pour branches et
pour rameaux, les divisions de cette dernière, et cela parce qu’il
pensait que le suc de l’intestin pris par les mésaraïques passait
dans le foie, formait le sang, et de là passait dans le corps par les
veines sus -hépatiques, le cœur droit et la veine cave, pour la nour¬
riture des tissus et des organes.
Le système artériel représentait aussi un arbre avec ses racines,
le tronc et ses branches ; seulement, il était chargé de conduire par¬
tout l’air extérieur, qui est aussi un aliment. Les racines puisaient
l’air dans les poumons, et cet air passait dans la veine artérieuse, de
là dans l’oreillette gauche du cœur, dans le ventricule, qui le chas¬
sait avec du sang dans l’aorte, divisée, pour les parties supérieures
et inférieures du corps, en aorte ascendante et descendante.
D’après ce sommaire, on voit que Galien ignorait l’abouchement
des artères et des veines pulmonaires dans le poumon. Il croyait que
les veines pulmonaires se continuaient avec les bronches et que
l’artère pulmonaire perdue dans l’organe n’était chargée que de sa
nourriture.
Il ignorait également la communication des veines et des artères
dans les autres parties du corps, c’est-à-dire qu’il ignorait la circu¬
lation.
Il admettait cependant du sang dans les artères, mais il l’expli¬
quait en disant que, lorsque les vaisseaux veineux et artériels arri¬
vés à une certaine ténuité étaient contigus, il se faisait un échange
d’air et de sang à travers les porosités des vaisseaux. Un peu de
186 HISTOIRE DE LA. MÉDECINE
sang passait dans les artères et un peu d’air dans les veines, échange
qui augmentait dans l’état pathologique par agrandissement des po¬
rosités. Cet échange se faisait aussi des cavités droites dans les
cavités gauches du cœur par la cloison interventriculaire, et ainsi
Galien expliquait la présence du sang dans le ventricule gauche.
C’est au nom de l’expérience que s’était établie l’idée que les •
artères étaient vides, et c’est au nom de l’expérience que Galien y
fit entrer du sang et de l’air, tant il est vrai que l’expérience ne
mène à rien sans la raison ou le génie qui l’éclaire. Pendant qua¬
torze siècles, on avait cru, pour l’avoir vérifié, que les artères
étaient vides et ne contenaient que de l’air, et il ne fallut pas moins
que les expériences de Harvey pour détruire ces erreurs. Ce ne
fut même que cinquante ans après lui qu’on reconnut la vérité de
ce qu'il avait dit lorsque, par le microscope, Malpighi, révélant le
mode de communication des capillaires artériels et veineux, la
raison fut assurée qu’il y ait lieu de croire à la grande circulation.
Que de vérités et que d’erreurs dans ces affirmations de Galien,
car il y a de l’air dans le système artériel, mais à l’état de combi¬
naison dans le sang, et Galien, accordant au sang veineux la puis¬
sance nutritive, ne reconnaissait au sang artériel impropre à la
nutrition qu’une puissance d’excitation vitale portée par lui à tous
les tissus et à tous les organes.
Traité des nerfs. Dans ce traité, Galien confirme les découvertes
d’Hérophile et d’Erasistrate un peu oubliées, et il ajoute beaucoup
à ce qui était connu. Il signale les ganglions nerveux, décrit le grand
sympathique abdominal, les nerfs mous sensitifs et les nerfs durs
essentiellement moteurs, les anastomoses des nerfs entre eux et le
rapport de ces anastomoses avec les sympathies.
Sa description des nerfs est différente de la nôtre ; mais il con¬
naissait tous les nerfs que nous connaissons. Il ne se trompait que
sur leur origine. Un seul lui était inconnu, ou au moins il ne le
considérait pas comme un nerf : c’était l’olfactif.
Traité de Vodorat. Galien enlevait à la muqueuse des fosses
nasales la fonction olfactive, à cause de sa structure, qui n’avait
rien de différent de la structure des muqueuses, et par suite de son
défaut de nerfs. Il plaçait le siège de l’odorat dans les ventricules
du cerveau et supposait que l’air chargé de molécules odorantes
traversait les trous de la lame criblée pour aller dans les ventricules,
là où se fait la sensation.
Nous pourrions étendre à l'infini cette revue des connaissances
DES NATURISTES — GALIEN
187
anatomiques de Galien; mais ce que nous venons de dire suffit pour
montrer où en était la science de cette époque et quels ont été ses
progrès. Il est certain que la myologie, l’arthrologie, la splanchno-
logie et la névrologie sont redevables à Galien de découvertes très-
importantes et dignes d’immortaliser son nom. Il y eut encore
beaucoup à faire après lui; mais que l’anatomie moderne ne soit pas
injuste vis à-vis de celui qui ne lui a laissé à découvrir que le méca¬
nisme de la circulation sanguine et lymphatique. Que ces impérissa¬
bles titres de gloire ne lui fassent pas oublier qu’en dehors de ces
deux faits de l’abouchement des vaisseaux artériels et veineux révé¬
lant la circulation du sang, et de la connaissance des chylifères, l’a¬
natomie de Galien laissait peu de chose à désirer.
§ 2. — PHYSIOLOGIE DE GALIEN.
Il n’y a pas de traité de physiologie dans les œuvres de Galien, et
tout ce qui concerne l’étude des fonctions est dispersé dans ses livres
d’anatomie on de médecine. Personne plus que lui cependant, dans
l’ antiquité, -n’a fait de plus belles ni de plus curieuses expériences
physiologiques. C’est surtout dans le De usu partium, son œuvre
capitale et son plus beau titre de gloire, qu’il faut chercher ses idées
physiologiques. Là il expose : 1° la raison de toutes les particularités
de conformation et de structure des organes, et 2° le rapport de la
structure des organes et des fonctions pour établir l’existence d’une
cause intelligente et supérieure ayant créé l’univers, et les organis¬
mes vivant pour une fin préconçue.
Le De usu partium est, dans son ensemble, un long manifeste
de l’anatomie en faveur des causes finales. C’est une protestation
contre la philosophie épicurienne, triomphante à Rome, et qui avait
conduit les esprits au matérialisme et à l’athéisme.
En luttant contre ces tendances, où Galien se montre si naturiste,
il s’élève avec une violence inouïe de langage contre ceux qui ne
partagent pas ses opinions.
« Attendre que ces gens-là comprennent et goûtent ces pensées,
autant vaudrait demander à un âne d’être sensible aux harmonies de
la lyre.
« Ce livre ne sera compris que par ceux qui auront été initiés à
l’art rigoureux du raisonnement et de la dialectique; ils sont en
petit nombre, il est vrai ; mais n’importe ; ce n’est pas pour la foule
que j’écris. L’ouvrier suprême n’a pas moins créé, bien qu’il connût
à l’avance l’ingratitude des hommes à l’endroit de ses merveilleux
ouvrages. Le soleil ne continue pas moins à marquer les heures de
188 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
l’année et à mûrir les fruits sans se soucier des calomnies d’un Dia-
gores, d’un Anaxagoras, d’un Épicure; et moi non plus, je ne prends
nul souci des critiques ni des calomnies qui viendront m assaillir à
propos de cet ouvrage. Je l’adresse à ce petit nombre d’hommes
qui, versés dans la dialectique, sont les seuls juges des choses
bonnes et vraies; c’est pour eux que j’écris ; que m’importe, d’ail¬
leurs, la tourbe des sots et des ignorants ! » (Andral, loc. cit .)
Ce livre De l’ utilité des parties est formé de quinze chapitres,
comprenant l’étude des organes de la vie de nutrition, celle des
organes de la vie de relation, et enfin celle des organes de la vie de
reproduction.
Galien, qui ne perd aucune occasion de produire ses croyances
philosophiques, lés développe ici de nouveau dans le plus magni¬
fique langage.
C’est pour le service de l’âme qu’ont été créés tous les organes,
et les diverses parties du corps ne sont que ses humbles servantes.
Rien n’est plus vrai, et en réalité on peut définir l’homme : une
âme qui se sert des organes.
Galien reconnaît une âme aux animaux, et, d’après lui, la diffé¬
rence de leurs organes résulte de la différence de leurs âmes.
« L’instrument de l’âme, c’est le corps. Chez tout animal, les
parties du corps sont en rapport avec ses mœurs, traduisent les fa¬
cultés de son âme, ne sont faites que pour les mettre en relief.
Voyez le chevai : son pied répond à la rapidité de sa course, sa su¬
perbe crinière révèle son âme fière et généreuse. Les dents et les
ongles du tigre sont en rapport avec sa férocité ; les instincts du
taureau sont servis par ses cornes ; ceux du sanglier, par ses dé¬
fenses. Le cerf et le lièvre sont conformés pour la fuite rapide. Aux
animaux craintifs la nature a ménagé des moyens pour la fuite ;
aux bêtes féroces, elle a donné des armes pour l’attaque.
« Au milieu de cette diversité infinie de caractères et de disposi¬
tions qui se trouvent chez les animaux, l’homme est le seul animal
sage et le seul divin. C’est en vue de ce caractère auguste que l’ou¬
vrier suprême a doué l’homme d’un instrument spécial, qui est la
main. L’homme seul a la main, comme seul il a la sagesse en par¬
tage ; c’est pour lui l’instrument le plus merveilleux et le mieux ap¬
proprié à sa nature. Supprimez la main, l’homme n’existe plus. Par
la main, il est prêt à la défense comme à l’attaque, à la paix comme
à la guerre. Quel besoin a-t-il de cornes et de griffes? Avec sa
main, il saisit l’épée et la lance, il façonne le fer et l’acier ; tandis
qu’avec les cornes, les dents elles griffes les animaux ne peuvent at¬
taquer ou se défendre que de près, l’homme peut jeter au loin les
DES NATURISTES — GALIEN
189
instruments dont il est armé. Lancé par sa main, le trait aigu vole à
de très-grandes distances chercher le cœur de l’ennemi ou arrêter
le vol de l’oiseau rapide. Si l’homme est moins agile que le cheval
et le cerf, il monte sur le cheval, le guide, et atteint le cerf à la
course. Il est nu et faible, et sa main lui fabrique une enveloppe de
fer et d’acier. Son corps n’est protégé par rien contre les intempé¬
ries de l’air, sa main lui ouvre des abris commodes, et lui façonne
des vêtements. Par la main, il devient le dominateur et le maître
de tout ce qui vit sur la terre, dans les airs et au sein des eaux.
Depuis la flûte et la lyre, avec lesquelles il charme ses loisirs, jus¬
qu’aux instruments terribles avec lesquels il donne la mort ; jus¬
qu’au vaisseau qui le porte, hardi navigateur, sur la vaste étendue
des mers, tout est l’ouvrage de sa main.
« L’homme, animal politique, eût-il pu sans elle écrire les lois
qui le régissent, élever aux dieux des statues et des autels. Sans la
main, pourriez-vous léguer à la postérité les fruits de vos travaux et
la mémoire de vos actions ? Pourriez-vous, sans elle, converser avec
Socrate, Platon, Aristote et tous ces divers génies qu’enfanta l’anti¬
quité ? La main est donc le caractère physique de l’homme, comme
l’intelligence en est le caractère moral. » (Àndral, loc. cit .)
A cette époque déjà fut soulevée par Anaxagore la question de
savoir si ce n’était pas la main qui était la cause de l’intelligence
humaine, et, sous ce rapport, Helvetius, au xvine siècle, n’a fait
que reproduire des arguments réfutés par Aristote, par Galien, et
qu’à leur tour devaient combattre Voltaire et Rousseau.
« Non, dit Galien, ce n’est pas parce qu’il est doué de la main
que l’homme est intelligent et sage, mais c’est parce qu’il est sage
et intelligent que le Créateur lui a donné cette main pour qu’elle
fût la servante de son intelligence et de sa sagesse. Ce n’est pas la
main qui apprend aux hommes les sciences et les arts, c’est la rai¬
son. La main n’est que l’instrument de la raison, comme la lyre est
l’instrument du musicien, et le marteau l’instrument du forgeron.
Or, de même que ce n’est pas la lyre qui a enseigné le musicien,
et le marteau qui a instruit le forgeron, et, que, loin de là, le mu¬
sicien et le forgeron ont dû commencer par fabriquer cette lyre et
ce marteau, instruments de leur art, de même l’âme tire de sa pro¬
pre substance ses facultés, mais elle ne peut traduire sa puissance
en actes qu’à l’aide de son instrument, qui est la main.
« On peut prouver que ce sont les facultés qui précèdent l’exer¬
cice des instruments, et que, par conséquent, ce n’est pas à eux
que doit être rapportée l’origine de ces facultés. Si l’on considère
l’animal qui vient de naître, et dont, par conséquent, les instru-
190 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
inents n’ont pas encore été exercés, on le voit agir, comme s’il était
poussé dans un certain sens, par une puissance intérieure, et cela
même avant que les parties que l’on regarde comme étant la cause
de ces actes soient développées. Le jeune veau fait le geste de tête
comme pour présenter ses cornes ; le poulain rue avant d’avoir ses
ongles ; le petit sanglier menace avec ses défenses absentes, et le
jeune chien essaye de mordre avec des dents qu’il n’a point encore.
L’action précède donc l’instrument. C’est elle qui, sous l’empire
des facultés de l’âme, met en œuvre l’instrument au moyen duquel
elle doit être accomplie.
« Tout animal, sans avoir été enseigné, pressent ses facultés, et
l’usage des parties de son corps destinées à les servir. Il fait agir
ces parties sans qu’on lui ait rien montré. Ce n’est pas le père ni la
mère qui enseignent à leurs petits l’usage de ces organes. Prenez
trois œufs, un de cane, un d’aigle et un de serpent, faites-les couver
à une chaleur douce, et soyez attentifs au moment où ils vont se
rompre. Dès qu’ils seront éclos, vous verrez l’aiglon et le caneton
battre des ailes, et le petit serpent faire quelques mouvements
comme pour ramper. Portez-les un peu plus tard dans un lieu dé¬
couvert, et abandonnez-les à eux-mêmes. Le jeune aiglon s’élan¬
cera dans les airs; le caneton courra vers la pièce d’eau voisine, et
le petit serpent cherchera à se dérober sous terre. Sans enseigne¬
ment, sans maître, l’aigle chassera, le canard nagera, le serpent
restera caché dans le sein de la terre.
« Il est certains animaux susceptibles d’exercer des arts, que
font-ils suivent-ils l’enseignement d’un maître ? Non, c’est la
nature, dont ils ont reçu l’instinct des arts, qui les pousse et les
guide. C’est en vertu de cette impulsion instinctive que l’araignée
tisse sa toile légère, que l’abeille bâtit la ruche élégante où se
trouve son miel , que la fourmi prévoyante construit le laby¬
rinthe dans lequel elle enfouit ses richesses laborieusement amas¬
sées.
« L’homme diffère des animaux en ce qu’il vient au monde avec
un corps nu et une âme sans armes.... Mais si l’homme vient au
monde nu et sans armes, il possède la main et la raison ; avec elles
il couvre et défend son corps, il pare et embellit son âme de toutes
les vertus, de toutes les sciences et de tous les arts. » (Andral,
loc. cit.)
Est-il rien de plus grand et de plus beau que cette étude médico-
philosophique de la main, à laquelle tout le premier chapitre De
Vuülité des parties se trouve consacré ? La conformation générale
et particulière de cette partie du corps dans ses os, ses articulations,
DES NATURISTES — GALIEN
191
ses muscles et ses tendons, ses mouvements, sont exposées avec la
même délicatesse d’appréciation, et, arrivé à l’enthousiasme pour
le merveilleux de cette structure, il ajoute :
« En présence de cette main, de ce merveilleux instrument, ne
prend-on pas en pitié l’opinion de ces philosophes qui ne voient
dans le corps humain que le résultat de la combinaison fortuite des
atomes? Tout dans notre organisation ne jette— t-il pas un éclatant
démenti à cette fausse doctrine ? Osez invoquer le hasard pour ex¬
pliquer cette disposition admirable ! Non, ce n’est pas une puissance
aveugle qui a produit toutes ces merveilles. Or, connaissez-vous
parmi les hommes un génie capable de concevoir une œuvre aussi
parfaite? Un pareil ouvrier n’existe pas. Cette organisation sublime
est donc l’ouvrage d’une intelligence supérieure, dont celle de
l’homme n’est qu’un faible reflet sur cette terre. Que d’autres of¬
frent à la divinité de sanglantes hécatombes, qu’ils chantent des
hymnes en l’honneur des dieux, mon hymne à moi c’est l’étude et
l’exposition des merveilles de l’organisation humaine (1)! s>
A l’étude de la main et de son utilité succède la description du
carpe, de l’avant-bras et du bras. Son but est de rendre compte de
la disposition des parties, de leurs segments, de leur mode d’arti¬
culation, et il fait à ce sujet une véritable étude de mécanique ani¬
male.
Des considérations semblables remplissent le troisième livre, à
propos du membre inférieur. On y trouve en outre d’importantes
considérations générales sur l’attitude verticale de l’homme, per¬
manente chez l’homme, accidentelle chez le singe ou les animaux ;
sur la faculté particulière qu’il a de s’asseoir, et sur la conforma¬
tion du bassin et du fémur en rapport avec cet acte. — Là, Galien
fait connaître la disposition des muscles autour du fémur, les rap¬
ports de celui-ci avec les os de la jambe, la conformation du pied,
motivés par la nécessité d’être debout ou de s’asseoir, et il achève
en disant que la main serait inutile à l’homme s’il ne pouvait rester
debout ou s’asseoir.
Son étude du pied est aussi complète que celle de la main. 11 en
étudie la conformation générale, puis les éléments particuliers, tels
que les os, les articulations, les muscles, les tendons, les téguments,
etc. Chaque os est considéré au point de vue de son utilité, le cal¬
canéum pour la sustentation, l’astragale pour la locomotion. Il com¬
pare le pied de l’homme à celui du singe, et montrant que le pied
(1) Si telle n'est pas la traduction littérale de Galien, tel est, du moins, la para¬
phrase éloquente de sa pensée telle qu’elle a été faite par M. Andral.
192 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
du singe ne permet la sustentation debout ou assise que d’une
façon incomplète, il en conclut que cet animal est essentiellement
grimpeur.
Physiologie de la digestion. — Dans les chapitres IV et V, Ga¬
lien s’occupe de l’appareil de la nutrition, composé d’après lui du
tube digestif, des veines mésaraïques, du foie et de la vésicule bi¬
liaire, delà rate, des veines en général, des voies urinaires.
Chaque partie a sa tâche , son utilité pour un but commun,
comme si elle était dirigée par une main invisible, et il est certain
qu’une force divine crée d’abord la structure afin d’arriver à l’action.
L’œsophage, placé à l’abri des violences extérieures et assez long
pour ne pas retenir les aliments dans la poitrine, dilatable sans val¬
vule, conduit les aliments dans l’estomac.
Là se fait la première élaboration des substances alimentaires et
leur conversion en chyme, ou suc formant le sang. Comment cela
se passe-t-il ? Galien admet dans tous les organes et dans tous les
solides quatre puissances ou facultés : l’une attractrice, l’autre
rètentrice, la troisième altératrice et la dernière expultrice des
matériaux qu’ils doivent transformer en leur propre substance.
L’estomac attire, retient, altère et expulse successivement les
matières alimentaires, mais ce n’est pas une action passive. Cet
organe attire les aliments comme le cœur droit attire le sang ,
comme le cœur gauche attire l’air; et les fibres longitudinales de
l’œsophage sont les mains qui exécutent cette attraction.
Ordinairement la faculté attractrice agit sans que l’âme en ait la
conscience, mais dans l’estomac l’âme est avertie du besoin par
uue sensation au cardia, dans le plexus nerveux de cet orifice.
De là la sensation passe au cerveau, et si les cordons nerveux sont
coupés ou malades, la sensation de la faim disparaît, bien qu’existe
le besoin de réparation.
Les aliments sont retenus dans l’estomac par la faculté réten¬
trice, variable dans sa durée suivant la nature de l’aliment, et
devant persister tant que la faculté altératrice n’est pas épuisée.
A cette dernière se rapporte la transformation de la masse alimen¬
taire dans l’estomac, et Galien, préoccupé du but final, ne s’occupe
pas des hypothèses de trituration, de fermentation, de putréfaction,
de coction, déjà émises de son temps. Tout est arrangé pour que se
fasse l’élaboration alimentaire, et après le premier effet de la faculté
altératrice sur les aliments, les parties hétérogènes qui ne peuvent
servir à la réparation du corps sont expulsées et il reste une masse
alimentaire transformée qu’on appelle le chyme.
DES NATURISTES — GALIEN 193
Aujourd’hui nous disons exactement la même chose en termes
différents. Nous attribuons la chymification à l’action altérante du
suc gastrique composé de pepsine et d’acide chlorhydrique ou lacti¬
que. Pourquoi et comment s’accomplit cette merveille? Nous n’en
savons rien, et nos explications ne valent pas mieux que la faculté
altératrice de Galien.
Quand l’œuvre de l’estomac est terminée, la faculté expultrice
entre enjeu, et de même que s’ouvre l’orifice utérin pour laisser
passer le produit de la conception arrivé à maturité, de même s’ou¬
vre l’orifice de l’estomac quand est mûr le fruit de l’estomac ou le
chyme.
Dans certaines maladies, le pylore s’ouvre trop tôt, sans que les
aliments soient élaborés, et il en résulte de la lientérie. Pour que
les aliments aient des qualités nutritives, il faut que l’estomac les
ait transformés. De là, cette conséquence qu’il est inutile de mettre
des aliments dans le rectum, car cet organe ne peut les transformer,
et il faut que du chyme soit fait pour que du sang puisse en sortir.
De l’estomac les matières alimentaires passent donc dans l’intes¬
tin grêle, où se continue leur élaboration et où se fait l’absorption
du chyme par les bouches des veines mésaraïques. C’est là un fait
moitié vrai, moitié faux; car s’il est vrai qu’il se fasse une digestion
des graisses et des fécules dans la première partie de l’intestin, il
est faux de dire que l’absorption du chyme se fasse par les veines
mésaraïques. On sait aujourd’hui qu’elle se fait par ces veines pour
les matières albuminoïdes, et au moyen des vaisseaux lactés , ou
çhylifères pour les matières grasses. Ces vaisseaux sont au reste
signalés par Galien, d’après Hérophile, et il les regarde comme des
veines particulières provenant des ganglions mésentériques et des¬
tinées à nourrir l’intestin.
Une fois arrivées dans le gros intestin, les matières y subissent
encore une faible élaboration, mais cet organe est surtout un réser¬
voir excrémentitiel et les matières ne le traversent que pour être
chassées au dehors au moyen d’un appareil spécial.
Physiologie du foie. — D’après Galien, le foie avait pour fonc¬
tions, 1° de séparer du suc alimentaire un certain nombre de ma¬
tériaux constituant la bile, et, 2° avec le surplus de faire du sang.
Le fait de la sécrétion biliaire est resté dans la science, mais il
n’en est pas de même de celui qui est relatif à la formation du sang,
qui doit être considéré comme une hypothèse. En effet, le chyme
modifié par le suc pancréatique et intestinal ne passe pas tout entier
dans le foie, une partie s’en va par les chylifères dans le canal tho-
13
BOUCHUT.
194 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
racique, la veine cave et les poumons, et c’est là qu’elle vient re¬
joindre le sang qui sort du foie tout chargé de sucre. Le loie 11e fait
donc pas le sang de toutes pièces, il reçoit celui des veines mésa-
raïques chargé de chyme et il y ajoute un principe indispensable,
qui est le sucre ou glycose , lequel va se détruire dans les pou¬
mons.
Si le foie ne fait pas le sang, comme le croyait Galien, il contri¬
bue beaucoup à son épuration par la séparation des principes hydro¬
carbonés qui constituent la bile, et par l’addition d’éléments nou¬
veaux dont le rôle n’est peut-être pas encore très-bien connu de
nos jours. Il reçoit une partie du suc intestinal par les veines mésa-
raïques, ce qui explique comment les matières irritantes de l’ali¬
mentation, telles que le poivre, le sel, l’alcool, etc., les poisons,
le pus sécrété par les ulcérations de la dysenterie viennent dans le
foie provoquer l’hypertrophie de cette glande, la cirrhose, l’hépatite
aiguë et de la suppuration de l’organe. Ce rôle des veines mésaraï-
ques explique parfaitement la production des maladies du foie, et à
ce titre il importe de le bien connaître.
Physiologie de la rate. — Érasistrate considérait la rate comme
un organe inutile ou seulement destiné à servir de contre poids au
foie. Mieux eût valu avouer son ignorance. Galien au contraire, qui
ne voyait rien d’inutile dans la nature, attribuait à cet organe un rôle
important dans l’élaboration du sang, et il le démontrait en disant
que la rate recevait, au moyen d’une artère volumineuse, du
sang qui en sortait méconnaissable par les vaisseaux courts, sous
forme de hile noire ou d ’atràbïle, laquelle se trouvait versée par
les vaisseaux courts dans l’estomac, pour concourir à la formation
du chyme.
Il y a dans cette idée de l’action des vaisseaux courts une hypo¬
thèse que rien ne justifie, mais il est certain cependant que la rate
fournit au sang une énorme quantité de globules blancs, une forte
proportion d’albumine, et qu’elle détruit une partie de ses globules
rouges, dont la matière colorante s’accumule dans l’organe.
Ce n’est pas tout, car cela ne nous apprend pas les fonctions réel¬
les de la rate, mais c’est un pas de fait dans la voie qui mène à la
connaissance de la vérité. De nos jours, en effet, Frerichs a démon¬
tré qu’il se formait dans la rate, pour rentrer dans la circulation
générale, une matière noire pigmentaire dont la quantité surabon¬
dante pouvait déterminer différents états morbides. Ainsi, après
1500 ans, reparaît sous une autre forme l’atrabile ou bile noire,
objet de tant de controverses passionnées ou d’absurdes hypothèses .
DES NATURISTES — GALIEN -
195
Si le pigment, ou mélanose, peut se former partout, il est princi¬
palement formé par la rate d’où il passe dans la veine porte, de là
dans le foie où il s’arrête en partie, en formant le foie 'pigmenté
ou mélanémique, et ensuite dans la circulation générale pour
aller aux poumons, au cerveau et aux reins; cela produit dans le
foie une sécrétion hépatique anormale, des hémorrhagies intesti¬
nales intermittentes, des diarrhées profuses, quelquefois des vomis¬
sements, des hydropisies aiguës du péritoine et enfin l’atrophie
chronique de l’organe ( Frerichs , p. 275). Dans le cerveau il en ré¬
sulte, avec la coloration brune de la substance corticale et l’oblité¬
ration de quelques capillaires, de la céphalalgie, des vertiges, du
délire et différents troubles de l’intelligence ( loc . cit., p. 276). Dans
les reins, il se produit de l’albuminurie ; enfin, il y a chez tous les
malades des accès de fièvre irréguliers, intermittents, souvent quo¬
tidiens et presque toujours très-rebelles .
Physiologie des reins. — Au temps de Galien, les reins étaient,
comme au nôtre, des organes d’épuration *du sang. Seulement l’idée
qu’on se faisait de cette action dépurative n’est pas celle qui est au¬
jourd’hui en honneur. Galien croyait que les reins étaient chargés
d’enlever au sang l’excès d’eau qu’il renferme, ce qui est vrai, et il
considérait l’urine comme de l’eau tenant en suspension des ma¬
tières étrangères dont il ne soupçonnait pas l’importance. D ne con¬
naissait pas l’urée, ni le rôle qu’elle joue dans l’économie; mais à
part ce défaut capital, ce qu’il disait du rôle des reins dans la sous¬
traction de l’excès de l’eau du sang est parfaitement exact. La
physiologie moderne, par l’organe de Cl. Bernard, a redécouvert
cette fonction oubliée des reins. Elle a montré que chez le cheval
surtout, toute l’eau des boissons ne pouvait passer par le cœur ni
par la circulation générale pour arriver aux reins, et qu’une com¬
munication directe de la veine hépatique avec la veine cave infé¬
rieure permettait au sang du foie de refluer dans les veines rénales
pour y laisser prendre son eau par les reins. C’est de cette façon
qu’on explique aujourd’hui l’abondance et la rapidité delà sécrétion
urinaire après le repas, sans croire que tout le liquide rejeté ait dû
passer par le cœur droit, les poumons, le cœur gauche et revenir
aux reins par l’aorte.
Physiologie de la respiration et de la circulation. — La phy¬
siologie des fonctions circulatoires et respiratoires de Galien est
essentiellement fausse, car elle repose sur cette idée que les pou¬
mons sont des réservoirs destinés à mesurer au cœur la quantité
d’air dont il a besoin.
196 • HISTOIRE DE LA MÉDECINE
Galien ignorait le mécanisme de la circulation du sang et de l’hé¬
matose pulmonaire, aussi fait-il les plus étranges hypothèses pour
expliquer la respiration. C’est à lui cependant qu’on doit la connais¬
sance du fait de la présence du sang mêlé à de l’air dans les artères,
car jusque-là on croyait, avec Érasistrate, que ces vaisseaux ne ren¬
fermaient que de l’air.
D’après lui, l’air qui est froid (1) entre dans le corps en trois temps :
par l’abaissement du diaphragme, par la contraction des intercos¬
taux, enfin par celle des muscles cervico thoraciques; les poumons
se dilatent passivement pour le recevoir. Alors le cœur gauche l’at¬
tire au moyen des veines pulmonaires qui sont en communication
avec les bronches, et une fois dans le cœur, il passe dans l’aorte
avec le sang et dans les artères, il tempère la chaleur animale et
revient aux poumons, où il entraîne les parties fuligineuses du sang
brûlées dans le cœur. L’idée de la combustion du sang existait donc
déjà au temps de Galien, seulement ce n’était qu’une hypothèse; on
croyait que le cœur avait sur le sang une action dépurative qui
continuait celle du foie, de la rate, des reins et des capillaires, où
une séparation de matières avait lieu, et l’on était loin du résul¬
tat auquel en est arrivée la science moderne par les découvertes de
Lavoisier.
Il faut cependant être juste pour Galien; toutes ces erreurs sont
faites au nom de l’expérience; c’est par elle qu’il a déterminé l’ac¬
tion des intercostaux et la passivité du poumon, le mécanisme des
actes respiratoires, la présence du sang dans les artères, et ses li¬
vres sont remplis d’expériences ingénieuses sur le cadavre et sur
les animaux vivants. C’est que l’expérience n’est pas tout en physio¬
logie. Sans le génie qui les éclaire, elles ne conduisent à rien, et
tout en scrutant le corps des animaux, il n’a pas [fallu moins de
quinze siècles pour arriver à détruire les erreurs de Galien sur les
fonctions circulatoires et pour découvrir le véritable mécanisme de
la circulation.
Pour Galien, il y avait un rapport intime entre la fréquence de la
respiration et la chaleur animale. Cela est très-exact, en effet; la
température est d’autant plus élevée que la respiration est plus fré¬
quente, ainsi chez les enfants comparés aux viellards, chez les ani¬
maux à sang froid comparés aux animaux à sang chaud.
Il croyait en outre que la respiration servait d’aliment à Y esprit
animal formé dans les ventricules du cerveau, que l’air y arrivait
par les carotides et par les trous de la lame criblée de Pethmoïde.
(1) Le froid est la qualité élémentaire de l’air.
DES NATURISTES — GALIEN 197
Ce sont là autant d’erreurs condamnées par le temps et l’expé¬
rience.
Physiologie du pouls. — Le De usu partium ne renferme
rien sur la physiologie des artères, ni sur le pouls. Ce qui est relatif
à ce point de physiologie doit être recherché dans un autre traité
de l’auteur.
Les battements artériels, peu étudiés par Hippocrate, n’ont été
l’objet de recherches sérieuses que dans l’école d’Alexandrie. On
s’en rendait compte de deux manières. Les uns croyaient qu’ils
avaient pour origine une force de dilatation et de resserrement al¬
ternative inhérente aux artères.
D’autres, au contraire, pensaient qu’ils étaient le produit des
mouvements de l’esprit ou de l’air contenu dans leur intérieur,
mais c’est Galien qui, par ses expériences, a démontré le rapport
des battements du cœur et du pouls, ou de la diastole et de la sys¬
tole de l’un avec la diastole et la systole artérielles.
Le pouls doit être étudié au point de vue de sa vivacité et de sa
lenteur, au point de vue de l’intervalle qui sépare les pulsations,
enfin au point de vue de sa dureté, de sa mollesse, de sa force ou
faiblesse, de sa grandeur ou de sa petitesse.
Il est modifié : 1° par l’âge, le sexe, le tempérament, le sommeil
ou la veille, la digestion, l’action musculaire, les influences mo¬
rales, la douleur et ses variétés; 2° par la qualité et la quantité des
boissons ou des aliments, par les bains chauds ou froids, par les
saisons, les climats, etc.; 3° par les différents états morbides, et
son étude révèle alors Y état des forces. Ainsi la petitesse, la fré¬
quence et l’inégalité du pouls révèlent Y épuisement des forces,
mais il faut distinguer leur dépression de leur simple oppression.
Elles sont déprimées par le défaut des aliments, leur insuffisance,
l’excès des passions, la prolongation de la douleur, par des évacua¬
tions immodérées et par la gravité des maladies. Elles ne sont
qu’opprimées quand il y a grande accumulation de liquide dans
les vaisseaux, et quand l’énergie vitale se concentre sur un organe
en abandonnant le reste de l’économie. Le pouls est encore mo¬
difié par la compression des artères, par l’accumulation d 'humeurs
hétérogènes ou d e pneuma dans les vaisseaux; par la pléthore, etc.
C’est alors qu’entrant dans le détail des différents pouls, Galien
devient d’une subtilité excessive, admettant des variétés infinies,
désignées par les noms les plus bizarres et correspondant à des
états particuliers de l’économie. Il y a là beaucoup d’exagération, et
198
HISTOIRE DE LA MÉDECINE
sauf la variété de pouls dicrote restée dans la science, les autres
ont été à peu près oubliées.
Malgré tout, ces études sont remarquables et il en ressort une vé¬
rité trop souvent méconnue de nos jours, c’est que l’état du pouls a
une si grande importance qu’il ne faut pas le négliger pour les au¬
tres méthodes précises d’investigation II révèle l’état des forces,
l’état du cœur et des artères, la quantité de sang que les artères
contiennent, enfin le siège, la nature et le pronostic de la plupart
des maladies.
« Mais, dit Galien, la science du pouls est difficile, elle exige de
celui qui veut l’acquérir une grande attention d’esprit et un talent
d’observation peu ordinaire; elle demande surtout une longue et
constante application et l’amour des choses sérieuses . J’ai fait
de la science du pouls une étude de toute ma vie, mais qui voudra
s’y livrer après moi, en ce temps déplorable où chacun ne reconnaît
d’autre Dieu que la fortune!..... Qu’importe, après tout, lors même
que, sur mille personnes, une seule saurait comprendre et appré¬
cier mes travaux, je serais assez payé de mes peines! » (Andral,
loc. cit.)
Il est certain, en effet, que même sans accorder une très-grande
importance aux variétés du pouls décrites d’abord par Galien et de
nos jours par Solano et par Bordeu, le pouls est une source de
diagnostic pour les nosohémies et les maladies cérébrales, cardia¬
ques, artérielles ou intestinales, qu’il est un sûr moyen de pro¬
nostic, enfin qu’il est le guide de la thérapeutique: dans l’applica¬
tion des émissions sanguines. De pareils résultats, auxquels nous
n’avons pas changé grand’ chose, sont de la plus haute importance,
et puisqu’ils appartiennent à Galien ne négligeons pas de lui en rap¬
porter tout l’honneur. Toutes ses recherches sont en effet appuyées
sur de nombreuses observations et par des expériences sur des ani¬
maux, les unes pour établir le rapport de la fréquence du pouls
avec l’accélération des mouvements respiratoires, les autres pour
déterminer les effets de la ligature des veines, des artères, des ar¬
tères et des veines, de quelques artères surtout, des carotides, etc.
Ce sont là des travaux considérables et de premier ordre, qui n’ont
pas vieilli autant qu’on le croit généralement et dans lesquels il y a
encore beaucoup à prendre.
Physiologie de la, voix. — Le VIIe chapitre du livre De futilité
des parties contient des études sur le larynx, sur la glotte, que Ga¬
lien compare à une anche, et sur la production de la voix ainsi que
sur les modifications qu’elle subit sous l’influence de la section des
DES NATURISTES — GALIEN 199
nerfs laryngé supérieur ou récurrent. Ce sont encore la des décou¬
vertes originales et personnelles à Galien.
Physiologie du cerveau et des nerfs. — Les VIIIe, IXe Xe XIe,
XIIe et XIIIe chapitres sont consacrés à l’étude de l’utilité des or¬
ganes de la vie de relation et ils renferment des observations de
Galien sur le cerveau, la moelle, les nerfs et les organes des sens.
Ils sont remplis d’expériences physiologiques très-curieuses et très-
exactes sur les fonctions des différentes parties du système nerveux,
de vivisections de la moelle à des hauteurs diverses, et on y trouve
une ébauche complète du système de Gall sur la localisation des fa¬
cultés de l’intelligence.
C’est Galien qui a eu l’honneur de renverser définitivement les
hypothèses d’Hippocrate et d’Erasistrate sur la physiologie du cer¬
veau, le premier considérant cet organe comme glande chargée
de sécréter la pituite qui s’écoulait du crâne à travers les trous de
la lame criblée de l’ethmoïde, et l’autre attribuant à l’encéphale une
fonction de rafraîchissement des esprits animaux, parce qu’en tou¬
chant cet organe sur l’animal vivant la main éprouve une sensation
de froid. Bien, que l’école d’Alexandrie eût déjà indiqué le cerveau
comme étant l’organe de l’intelligence, cette vérité n’était pas uni¬
versellement acceptée, on croyait encore à l’influence du cœur sur
les sentiments moraux, et il fallut toute la série des observations et
des vivisections de Galien sur le cerveau coupé couche par couche,
en même temps qu’une étude anatomique minutieuse de cet organe,
pour arriver à la connaissance des fonctions cérébrales.
Les même idées se trouvent développées dans le Deplacitis Hip-
pocratis et Platonis , où l’on trouve le récit d’expériences faites sur le
cœur mis à nu, pincé, tortillé avec des tenailles de forgeron sans qu’il
en résulte aucun désordre de l’intelligence ou de la sensibilité. On
voit, au contraire, que les expériences dont le cerveau est l’objet
entraînent la perte du sentiment, de la motilité et des fonctions in¬
tellectuelles.
D’après Galien, le cerveau produit dans les ventricules latéraux
un principe particulier, un esprit, l 'esprit animal, ce que nous
appelons aujourd’hui le fluide nerveux, qui de ces ventricules va se
perfectionner dans le troisième, passe au quatrième par l’aqueduc
de Sylvius et de là dans la moelle et dans les nerfs. Ce principe ré¬
sultait de l’air arrivant au cerveau par la lame criblée de l’ethmoïde
et par Les artères qui se ramifient dans la pie- mère
L’intelligence lui semblait être en rapport, d’une part, avec le
volume du cerveau, fait déjà signalé par Erasistrate, et de l’autre
200 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
avec la qualité de la substance cérébrale. Il pensait même que le
volume de sa partie antérieure, et que la proéminence du crâne
étaient l’indice de facultés intellectuelles remarquables, ce que Gall,
à notre époque, devait à son tour soutenir avec tant d’éclat et de
succès.
Enfin il admettait une -action croisée des hémisphères cérébraux
sur le mouvement des membres, l’hémisphère gauche donnant la
motilité au côté droit, l’hémisphère droit agissant sur le côté
gauche, tandis que, dans la moelle, chaque moitié de l’organe était
la cause directe du mouvement dans la moitié correspondante du
corps. Cette action du cerveau, indiquée par l’école d’Alexandrie,
et par Cassius Félix (V. p. 164), s’expliquait par l’entrecroisement
des nerfs dans la protubérance ; dans la moëlle, au contraire, l’ac¬
tion directe s’expliquait par l’action directe des cordons nerveux.
Relativement à la moëlle, Galien n’était pas moins avancé, et c’est
en enlevant la partie postérieure du canal vertébral pour couper la
moëlle à différentes hauteurs, ou en introduisant l’instrument tran¬
chant dans ce canal qu’il a pu étudier expérimentalement les fonc¬
tions de cet organe. Au moyen de ces vivisections, faites avec habi¬
leté et variées selon les besoins de l’étude, il a pu émettre des vé¬
rités que nous n’avons eu que la peine de recevoir et d’admirer.
La section de la moëlle en travers au milieu de sa longueur dé¬
termine l’insensibilité et l’abolition du mouvement dans les parties
situées au-dessous du point coupé.
L’incision longitudinale de la moëlle dans toute sa longueur pour
la diviser en deux parties latérales, ne produit aucun trouble de la
sensibilité ni du mouvement, ce qui prouve que la substance grise
de la moëlle n’.est pas indispensable à cette double fonction.
La sectiop de la moëlle entre la première vertèbre cervicale et
l’occipitale, ou entre la première et la seconde vertèbre cervicale,
détermine la mort immédiate.
La section de la moëlle entre la troisième et quatrième vertèbre
cervicale produit l’immobilité soudaine du thorax," la gêne extrême
de la respiration, l’insensibilité des membres et une mort très-
rapide.
La section de la moëlle entre la sixième et la septième , puis
entre la septième et la huitième vertèbre cervicale amène la
paralysie des muscles respiratoires cervico-thoraciques et inter¬
costaux, d’où une grande gêne de la respiration qui ne se fait plus
que par le diaphragme. Dans ce cas, si l’on coupe le nerf phré¬
nique, le diaphragme se paralyse, et l’animal meurt d’asphyxie.
Galien avait distingué les nerfs de mouvement et de sentiment
DES NATURISTES — GALIEN 201
par leur apparence et leur consistance, les premiers, qu’il appelait
des nerfs durs , et les autres des nerfs mous. Cette observation est
très-exacte. Il avait en outre reconnu que les racines antérieures de
la moelle présidaient au mouvement, tandis que les racines posté¬
rieures tenaient la sensibilité sous leur dépendance, fait encore re¬
connu de nos jours comme étant en dehors de toute contestation.
Toutes ces expériences indiquent un état très-avancé de la science,
une méthode parfaite, et si l’on eût continué dans cette voie, au
lieu de s’en tenir à ces premiers essais de physiologie expérimentale,
il est certain que nous serions arrivés plus vite qu’on ne l’a fait à la
découverte des vérités qui font aujourd’hui la gloire de nos contem¬
porains. Quoi qu’il en soit, c’est à ces curieuses expériences qu’on
doit un commencement de physiologie du système nerveux, qui, à
part les hypothèses sur la formation des esprits animaux, mérite
d’être pris en sérieuse considération.
Physiologie de la génération. — Dans les chapitres XIV et XV
De l’utilité des parties, Galien expose la physiologie des organes
de la reproduction d’une façon qui n’est plus en rapport avec notre
physiologie actuelle, et où l’erreur tient une très-grande place. C’est
le sperme qui est en quelque sorte la graine du nouvel être, et qui
se transforme dans l’utérus en se mélangeant à la semence de la
femme fournie par les ovaires. Les mêmes idées se retrouvent dans
un autre traité de Galien ayant pour titre : De semine. Ges cha¬
pitres se terminent par la description des phénomènes physiologiques
de l’accouchement et du mécanisme de la parturition.
Sans insister sur ce sujet, faisons remarquer une chose qui n’est
pas sans importance aujourd’hui, qu’on s’occupe beaucoup d’ova¬
riotomie. Dans le traité De semine où se trouvent quelques observa¬
tions relatives à l’ablation des ovaires chez les animaux, Galien éta¬
blit que cette opération n’est pas sans danger, et qu’on aurait tort
de suivre les conseils de ceux qui prétendraient l’appliquer à l’es¬
pèce humaine, pour obtenir la cure de certaines tumeurs ovariques.
A cette époque donc, l’ovariotomie était connue, même dans l’es¬
pèce humaine, et il n’y a rien de moderne dans cette opération.
Tejle est, en abrégé, la physiologie de Galien prise dans son
livre De l’utilité des parties. Mais si quelque chose doit attirer
l’attention du lecteur, c’est l’intéressant chapitre rempli de considé¬
rations philosophiques qui termine cet ouvrage, et que je vais
reproduire d’après la version de M. Andral.
« Lorsqu’un poète a conduit au dénoûment une action qu’il a
inventée ou empruntée à l’histoire, à la fin d’une pièce de théâtre
202
HISTOIRE DE LA MÉDECINE
ou de poërae lyrique, le chœur s’avance sur la scène, et entonne un
hymne en l’honneur des dieux. Et moi aussi, à la fin de mon ou¬
vrage, je veux dire quelle impression a fait sur mon esprit l’étude
des merveilles de l’organisation humaine. Voilà mon hymne ! Voilà
mon epode !
a J’ai raconté L’usage des différentes parties du corps humain. J’ai
montré comment, jusqûes dans leurs plus petits détails, la disposi¬
tion de ces parties, leur structure sont en rapport avec les fonctions
qu’elles sont destinées à remplir. Tel a été le but principal de ce
travail. Ce n’a pas été de montrer l’action de ces parties ; cette
action n’est pas toujours manifeste dans tous les cas. Est-ce que
l’organisation de l’estomac nous indique à priori, que, dans son in¬
térieur, doit s’accomplir cette digestion? L’organisation de l’estomac
ressemble à celle de la vessie ; il n’y a pas de différence entre ces
organes, et l’on ne saurait conclure de l’examen de ces deux cavi¬
tés que l’une est destinée à transformer les aliments et l’autre à
servir de réservoir à l’urine. L’action ne résulte pas de l’organisation,
mais des forces spéciales qui sont départies à nos organes en diri¬
gent les actes et président à l’accomplissement de leurs fonctions.
J’ai voulu démontrer comment les parties sont arrangées et consti¬
tuées de manière à concourir le mieux possible à l’accomplissement
de l’action de l’organe, action qui est elle-même sous l'empire de
forces ou de puissances spéciales.
« J’ai prouvé, contre l’opinion de plusieurs philosophes, que l’or¬
ganisation du corps des animaux ne peut être considérée comme le
produit du hasard, ou, comme le veut Épicure, du concours fortuit
des atomes. J’ai montré, au contraire, que lorsqu’on étudie avec
quelque attention et quelque esprit philosophique le corps de
l’homme et des animaux, on voit, dans tous les détails de la cons¬
truction, se révéler l’intervention toujours présente d’une intelli¬
gence suprême qui a tout prévu et tout calculé. Notre corps est
donc une machine merveilleuse dont l’art des hommes, ne saurait
atteindre la perfection ; c’est une machine qui, pour le philosophe
que l’esprit de secte n’aveugle pas, est la démonstration la plus
nette, la plus éclatante, la plus sûre d’un© providence qui a créé et
ordonné toutes choses. Il y a toujours quelque point obscur dans
les démonstrations que veulent donner de la vérité ou de la sainteté
de leur culte les initiés aux mystères de Cérès ou d’Éleusis. Toute
religion a ses mystères, dont le flambeau du raisonnement ne peut
parvenir à dissiper complètement les ombres, mais y a-t-il rien de
plusclair, de plus lumineux que la démonstration de l’existence d’une
intelligence suprême, par l’étude de la conformation des animaux!
DES NATURISTES — GALIEN
203
« Il y a un esprit émané de Dieu qui remplit toutes les parties de
l’univers, qui partout porte avec lui le mouvement et la vie. Du
mélange de cet esprit avec la matière résultent les divers phéno¬
mènes dont l’univers est le théâtre.
« Les astres innombrables qui planent sur nos têtes, le soleil qui
nous échauffe et nous éclaire, la terre qui nous porte, tout est
imprégné de cet esprit. Les végétaux et les animaux lui doivent la
vie qui les anime, vie infiniment variée dans ses manifestations,
faible, en ébauche, rudimentaire chez les êtres qui se développent
au sein delà poussière emportée par le vent, dans les débris des
corps organisés, dans la fange et la pourriture ; vie de plus en plus
manifeste, énergique, puissante à mesure qu’on s’élève dans la
série animale, jusqu’à ce qu’ enfin elle se produise avec toute son
expansion et tout son rayonnement dans l’espèce humaine. Là
encore, cette vie offre des degrés suivant le développement plus ou
moins grand des facultés intellectuelles, et elle atteint son expres¬
sion la plus complète et la plus élevée lorsque ' l’intelligence arrive
à être celle d’un Platon ou d’un Archimède.
« Ne vous y trompez pas, vous avez vu tout à l’heure des êtres
dans lesquels la vie n’est qu’en ébauche; ces êtres si petits, si misé¬
rables, nés dans la poussière et dans la fange, étudiez-les, quelque
petits qu’ils soient cependant, la vie les anime, et l’ouvrier suprême
n’a pas moins déployé en eux sa toute-puissance. On s’étonne que
dans des corps si infimes, qui échappent presque à la vue (dans les
êtres invisibles), il y ait autant de détails de structure que dans le
corps de l’homme ou de l’éléphant. Ainsi, la jambe d’une puce
nous offre tous les rouages de la jambe du plus gros animal : join¬
tures, muscles, tendons, vaisseaux, nerfs. U y a du sang qui y porte
le mouvement et la vie; là, s’accomplissent aussi tous les phéno¬
mènes de la nutrition. Rien donc de plus intéressant, de plus im¬
portant que l’étude du corps humain pour le philosophe, pour celui
qui veut s’élever à la connaissance des causes premières. Mais vous,
médecins, vous surtout, étudiez les usages des parties de ce corps
humain, car sans cette connaissance vous ne pouvez ni déterminer
le siège des maladies, ni instituer leur traitement. Si, dans l’état
sain, vous ne pouvez vous refuser à admettre qu’une intelligence
suprême dirige et coordonne les différents actes vitaux, croyez aussi,
avec Hippocrate, que dans la maladie celte même force persiste et
agit pour ramener l’économie animale à l’équilibre et à l’harmonie. »
Près de dix-sept siècles ont consacré ces vérités fondamentales,
et le médecin qui les ignore ou qui en méconnaît l’importance ne
fera jamais qu’une très-mauvaise médecine.
204 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
Toute la physiologie de Galien n’est pas réunie dans ce livre De
utilité des parties, il y a d’autres points relatifs aux humeurs et à
la physiologie générale qui se trouvent dans les livres de Yatrabile ,
des dogmes d’Hippocrate et de Platon ou dans les facultés natu¬
relles. C’est ce que nous allons examiner maintenant.
Physiologie des humeurs. — Galien faisait jouer un rôle consi¬
dérable aux humeurs dans l’état de santé ou de maladie. Ses idées
sur ce point se trouvent dans le De atrabile.
Il y a une humeur principale génératrice de toutes les autres.
C’est le sang, d’où sortent la bile jaune, la bile noire, la pituite,
l’urine, la sueur, la transpiration insensible et les fuliginosités. Il
est formé par le foie au moyen des aliments et elle varie selon l’in¬
tégrité ou l’altération, l’action hépatique ou d’après la quantité et la
qualité des aliments. Il est composé de deux parties, l’une pour la
réparation des organes, l’autre excrémentitielle, formant la sueur,
l’urine, la transpiration insensible ne devant plus servir à rien, la
bile, l’atrabile jouant un certain rôle dans l’économie et la rétention
de ces humeurs formant les tempéraments normaux, anormaux,
allant jusqu’à la maladie.
Dans son étude des humeurs, il s’occupe surtout de la bile et de
l’atrabile. Celle ci, dont l’invention remonte à Hippocrate, viendrait
de la rate et donnerait lieu à une foule d’accidents graves qu’aujour-
d’hui on rapporte surtout au tempérament bilieux prononcé. C’est
celle qui formait la matière des vomissements noirs, qui produisait
les anthrax, le cancer, les varices, la manie mélancolique, la dysen¬
terie, etc. Tout cela ne repose sur aucune observation sérieuse.
Disons cependant que, sans croire à l’action de la rate, sur l’atra-
bile, cet organe jette dans le sang une certaine quantité de matière
noire pigmentaire qui peut donner lieu, par son excès, à des acci¬
dents de diarrhée, de dysenterie, de céphalée, d’hypochondrie,
d’albumine, etc. (Yoy. Frerichs, Maladies du foie , p. 275.)
Physiologie générale des esprits et des forces. — Les idées
physiologiques de Galien sur l’âme et sur les forces se trouvent dans
un ouvrage qui a pour titre : De placüis Hippocratis et Platonis
ou Dogmes d'Hippocrate et de Platon. Là, cependant, Galien ne
discute que les opinions philosophiques de quelques médecins de
son temps, sans trop s’occuper des deux maîtres dont il a évoqué
les noms.
Cet ouvrage se compose de neuf livres et renferme quelques ex¬
périences très-curieuses sur les fonctions du cœur, du cerveau, des
nerfs et du larynx. Il se termine par une discussion sur le siège
DES NATURISTES — GALIEN
205
des diverses facultés de l’âme, sur l’âme et sur les esprits animaux.
Il combat le système philosophique dans lequel on admet trois
espèces d’âmes, l’une raisonnable dans le cerveau, l’autre irascible
dans le cœur, la dernière concupiscente dans le foie, et il semble
penser comme les stoïciens qu’il n’y a qu’une âme renfermant tou¬
tes les facultés, bien que plus tard il paraisse accepter cette triple
division des âmes. Sous ce rapport comme sous celui de l’organi¬
cisme, Galien n’est pas toujours très-net et sa pensée est souvent
contradictoire ou confuse.
Ici, il admet que l’âme peut être malade comme le corps. Elle
est saine quand la raison, les penchants et les affections sont les
uns à l’égard des autres dans un juste équilibre ; lorsque cet équi¬
libre est rompu, de sorte que tel ou tel penchantTemporte sur la
raison, l’âme est alors malade.
Le chapitre YII est consacré à l’étude de l’esprit animal. Galien
se demande s’il existe un principe dans le cerveau et dans les nerfs,
dans le cerveau seul, s’il se produit dans les nerfs, s’il y est en¬
voyé par le cerveau et si les nerfs ne sont pas conducteurs.
Il se demande aussi si, pour la production des sensations et des
mouvements, il y a quelque chose de matériel envoyé par le cer¬
veau; si l’esprit restant dans*le cerveau ne peut pas impressionner
les parties par les nerfs? Il croit à un lien matériel qui unit les nerfs
au cerveau, et ce lien est X esprit animal, ce qui est notre influx
nerveux.
Enfin, chapitre VIII, il revient sur la doctrine d’Hippocrate, re¬
produite par Platon, et relative aux éléments, aux humeurs et à la
constitution du corps des animaux. C’est celle qu’il adopte en se
l’appropriant par son observation.
Le corps est composé des mêmes éléments que l’univers, formant
chez lui des combinaisons plus complexes que dans les corps inor¬
ganiques. Ils passent du monde extérieur dans les végétaux, de là
dans les herbivores et dans l’homme, qui est omnivore . L’homme,
les animaux et les plantes les rendent tôt ou tard par décomposition
au monde qui les leur avait prêtés. C’est la théorie de Lucrèce, de
nos jours développée par Dumas, acceptée par tous les savants et
mise en vers par un célèbre poète :
Sitôt qu’ils ne sont plus (1), de leur cendre féconde
Sort un monde nouveau qui repeuple le monde ;
De la plante qui meurt, l’animal se nourrit ;
Sur l’animal dissous la plante refleurit (2).
(1) Les corps vivants.
(2) Pope. Traduit par Fontanes.
HISTOIRE DE LA MÉDECINE
206
Des forces et du rôle qu'elles jouent dans l'économie. — Ga¬
lien, dont les idées contradictoires ont été plusieurs fois signalées,
et qui pour cette raison sans doute a été quelquefois considéré
comme un éclectique, était vitaliste autant qu’il est possible de l’être,
si l’on admet comme tels ceux qui font de la vie la cause des phé¬
nomènes du corps organisé et non un effet ou un résultat de l’orga¬
nisation. Seulement son vitalisme n’a rien d’abstrait, injuste re¬
proche adressé à cette doctrine par ceux qui ne l’ont jamais bien
étudiée. Comme tous les vitalistes, il tient le plus grand compte de
l’organisation des solides et des humeurs dont les modifications
sont à leur tour le point de départ de phénomènes secondaires phy¬
siologiques ou morbides.
« Lorsqu’on a étudié la composition des solides et des humeurs
dans l’économie, le fonctionnement de cet assemblage d’humeurs et
de solides, les actes de cette économie sortent-ils clairement de
cette contemplation attentive? Le mouvement de la vie, les phénomè¬
nes normaux ou moraux produits dans l’animal, naissent-ils de cette
organisation matérielle par l’organisation de celle-ci, par sa seule
virtualité, ou bien à cette matière inerte et incapable de sortir par
elle-même de son état d’inertie, l’auteur de la nature a t-il surajouté
un principe qui l’anime et la vivifie? La réponse de Galien est posi¬
tive. Pour lui, la matière est chose essentiellement inerte; dans la
nature vivante comme dans la nature morte, dans tout l’univers, en
un mot, elle est soumise à l’influence d’agents mystérieux et invi¬
sibles qui, sous le nom de forces, exercent sur elle une action in¬
cessante, sont le principe et la cause de tous les mouvements et de
toutes les modifications qui s’accomplisseut en elle. L’univers offre
un ensemble de phénomènes dirigés par des forces. Sans forces
productrices pas de phénomènes. » ( Andral, loc. cit.)
Indépendamment des solides et des liquides organiques, instru¬
ments de l’organisme, existent donc des forces, facultés ou puis¬
sances, qui donnent le mouvement et la vie à cette fédération or¬
ganique.
« Les agents de ces forces sont les esprits ( pneumata ), influx
intermédiaires entre les forces et la matière, et séparables en trois
classes : les esprits vitaux, les esprits animaux, les esprits natu¬
rels, répondant à chacune des trois forces sous l’empire desquelles
se produisent les actes de l’économie vivante. (Andral, loc. cit.)
On peut trouver ces divisions inutiles et considérer comme hypo¬
thétiques ces forces différentes dont parle Galien, mais ce n’est pas
là la question. Je ne discute pas pour savoir s’il y a plusieurs forces
ayant des agents particuliers de mouvement, ou s’il n’y en a qu’une
DES NATURISTES — GALIEN 207
à laquelle obéissent les organes du corps vivant ; je veux seulement
établir que Galien admettait que la vie est une cause à laquelle
obéit la matière, que l’organisation n’explique pas les fonctions,
qu’elle ne rend pas compte du développement des êtres ni de la
conservation de leur forme à travers la rénovation continuelle de
leur substance, nt c’est ce que prouvent les citations qui précèdent.
Au reste, cette idée se retrouve partout, et Gérard de Nerval l’a re¬
produite récemment avec autant de poésie que de vérité :
Espère enfin, mon âme, espère :
Du doute brise le réseau,
Non, ce globe n’est pas ton père,
Le nid n’a pas créé l’oiseau.
Ce qui va suivre nous montrera d’autres hypothèses nées de la
même idée philosophique. Galien suppose que la matière séminale
mêlée au sang de la mère s’organise et engendre une force vitale
dorft l’agent est un esprit qui se répand partout avec le sang et les
artères : c’est Y esprit vital. Cette force se modifie suivant les actes
organiques à accomplir et modifie également l’esprit vital qui doit
accomplir ces actes, d’où la transformation de la force vitale en force
animale dans le cerveau et le changement de l’esprit vital en esprit
animal destiné à être l’instrument des phénomènes de la sensibilité
de l’intelligence et du mouvement.
Cette même force vitale se modifie pour produire les phénomènes
de nutrition, naturels aux plantes et aux animaux, et elle devient
une force naturelle ayant pour agent les esprits naturels. Pour Ga¬
lien, la force vitale, principe de l'économie vivante, est la source
des forces ou facultés animales et naturelles, et les esprits naturels
et animaux nécessaires à certains actes organiques ne sont qu’une
modification de l’esprit vital.
Poussant plus loin l’analyse, Galien consacre un traité spécial,
De facultatïbus naturalibus, à l’étude des facultés naturelles.
Les facultés naturelles sont au nombre de quatre : Y attr actrice,
la rétentrice, Yaltératrice et Y expultrice. La première attire dans
les tissus les éléments nécessaires à leur composition. La seconde y
retient ces éléments jusqu’à la fin de l’action altératrice qui doit les
modifier et les amener à la transformation nécessaire au tissu, et,
par la quatrième, les solides vivants rejettent les molécules qui ne
leur sauraient convenir. Comme le dit M. Andral, c’est l’idée mère
de ce que Bichat appelait sensibilité organique, et par laquelle il
expliquait tous les actes de la nutrition.
Malheureusement, Galien multipliant les êtres sans nécessité, ad-
208 HISTOIRE DE LA. MÉDECINE
mettait à côté de ces grandes forces existant dans les solides d’au¬
tres forces secondaires spéciales pour des actes spéciaux et secon¬
daires, comme plus tard devait faire Van Helmont avec les archées.
Il créa une faculté ossifique pour la formation des os, pulsative
pour les battements de cœur, etc., etc., et il montre partout l’ac¬
tion de ces forces agissant sur les différentes fonctions : 1° Dans la
formation du germe de l’être vivant ; 2° dans l’accroissement des
êtres à partir de la naissance; 3° dans la nutrition ; 4° dans le cours
du sang et les modifications subies par ce liquide; 5° enfin, dans
l’arrivée des aliments à l’estomac et dans leur élaboration par cet
organe.
Une force générale pour présider au consensu de toutes les par¬
ties de l’organisme et des forces particulières, suivant les différences
des actes à remplir, voilà l’être vivant. C’est tout le contraire des
organiciens, qui attribuent à chaque organe une propriété organique
en rapport avec ses fonctions, et qui considèrent la vie comme le
résultat de l’assemblage des organes en fonction. Chacun peut ainsi
voir de quel côté se trouve la raison.
Au reste, ces idées ne sont pas la propriété de Galien. — Émises
par Hippocrate et par d’autres maîtres de l’antiquité, Galien n’a fait
que les développer pour les défendre contre ceux qui ne tenaient
compte que de l’action des solides et des liquides. Pour lui, tout
système qui ne joint pas, à l’étude des solides et des humeurs, la
considération des forces, n’a aucune chance de durée. — S’il reste
quelque chose d’obscur dans les développements de Galien, si l’on
y trouve de l’incertitude et quelques contradictions, il les faut rap¬
porter à la nature même du sujet qui restera toujours enveloppé
d’une grande obscurité.
§ III. — PATHOLOGIE DE GALIEN.
Galien n’a pas fait de nosographie telle que nous l’entendons au¬
jourd’hui. Les descriptions sont incomplètes et il n’y a pas de suite
dans l’exposition qu’il fait des maladies. Il parle en philosophe sur
la nature et les causes des maladies plutôt qu’en nosographe, et
ses idées, disséminées au milieu d’un, grand nombre de traités spé¬
ciaux, sont assez difficiles à rassembler, surtout quand on tient
compte des contradictions qu’elles présentent.
Partout cependant, Galien considère ce qu’il appelle les forces
comme dominant et dirigeant les phénomènes organiques, tout en
acceptant que ces altérations organiques, à leur tour, sont le point
de départ de désordres fonctionnels qui permettent d’en recon¬
naître l’origine, la nature et l’étendue.
DES NATURISTES — GALIEN 209
C’est donc dans les différents ouvrage qu’il a publiés sur les tem¬
péraments ou causes ; — sur la bonne constitution du corps ; _
sur la conservation de la santé (De sanitate tuenda) ; — sur les
bons et mauvais aliments ; — sur la constitution de l’art médi¬
cal; — sur l’art médical; — sur les fièvres ; — sur le phegmon ;
— sur les lieux affectés , etc., etc., qu’il faut étudier les idées
médicales de Galien. Comme on le verra par ce qui va suivre, ces
ouvrages doivent être séparés en deux catégories, l’une pour la
pathologie générale , l’autre pour la pathologie spéciale.
Pathologie générale. — Digne représentant de la science, Ga¬
lien montre ( De constitutione artis medicæ ) que la médecine n’a
de base solide que si elle s’appuie sur l’anatomie et sur la physio¬
logie, car pour bien apprécier l'altération des organes à l’état de
maladie, il faut connaître leur conformation et leur fonction à l’état
normal.
« La santé est, l’équilibre et l’harmonie des quatre éléments des
humeurs, des parties similaires, des organes, et enfin des forces
qui régissent l’ensemhle de l’organisation.
c< La maladie est le trouble porté dans l’harmonie et dans l’équi¬
libre des solides, des humeurs ou des forces. Elle disparaît toute
seule sous l’influence des forces naturelles ou par l’intervention de
l’art qui emploie des moyens contraires ; mais dans un grand nom¬
bre de cas le médecin ne doit agir que pour aider aux efforts de la
nature. (Àndral, loc.cit.)
La santé n’est cependant pas quelque chose de bien déterminé.
Considérée comme un parfait mélange des quatre qualités élémen¬
taires dans les parties similaires et dans les humeurs, c’est pour
Galien le tempérament par excellence, perfection idéale qui ne se
rencontre pas dans la nature et en dehors de laquelle cependant la
santé peut exister. Les modifications de ce tempérament idéal com¬
patibles avec la santé sont les tempéraments ou causes. Ils résul¬
tent tous de la prédominance 1 de quatre humeurs {sang, pituite,
bile et atrabile ). et, comme on le voit, il ne tient ici aucun compte
du tempérament nerveux, un des plus importants de tous. Chaque
individu a son tempérament variable aux différentes époques de la
vie, comme chaque partie a sa cause, son tempérament, c’est-à-dire
une qualité prédominante dont le médecin doit tenir compte.
Un degré de plus dans cetté imperfection du mélange des hu¬
meurs, il y a dyscrasie ou intempérie , c’est l’état morbide qui
commence. Ici, la maladie est une altération du mélange des hu¬
meurs incompatible avec l’exercice régulier des fonctions, définition
BOUCHOT. 14
210 HISTOIRE DE LA. MÉDECINE
humorale qui ne ressemble plus à celle dont j’ai parlé ^un peu plus
haut et qui est beaucoup plus complète.
Quoi qu’il en soit, à ce point de vue, Galien, poursuivant son
idée, admet quatre intempéries simples, sèche, humide, chaude et
froide, correspondant aux quatre qualités élémentaires; et quatre
intempéries composées résultant du mélange de deux intempéries
simples, sèche et chaude, sèche et froide ; — humide et chaude,
humide et froide; jetant ainsi les bases de cet humorisme hypo¬
thétique qui devait se prolonger jusqu’au xv* siècle, où il succomba
sous les coups de Paracelse.
Dans son traité de Yart médical, Galien définit la médecine, la
science de la santé et de la maladie, et fidèle à cette idée il étudie
le corps à l’état sain et les conditions de la santé, puis le corps à
l’état de maladie produite par l’intempérie des parties similaires et
par l’altération des organes.
Les signes de l’état de santé ou de l’état de maladie sont de trois
sortes : signes diagnostiques; signes pronostiques ; signes anam¬
nestiques, tirés du passé.
Il les étudie dans l’état de santé en se livrant à de nombreuses
hypothèses; puis dans l’état de maladie, où il est plus exact. Ici les
signes varient selon que la maladie est extérieure ou intérieure.
Dans le premier cas, les changements de forme, de volume, de con¬
sistance, de couleur, de situation, etc., indiquent la maladie. Dans
le second cas, le diagnostic plus difficile repose sur le trouble des
fonctions de la partie malade, sur les changements de matières sé¬
crétées ou excrétées, sur les sensations dont elle est le siège, prin¬
cipalement la douleur, enfin, dans quelques cas, sur la présence
de tumeurs anormales.
Les signes pronostiques annoncent l’imminence de la maladie,
et dans l’état morbide indiquent les événements futurs. Comme
le fait très-justement remarquer M. Andral, celte partie n’est que le
commentaire d’Hippocrate.
En terminant ce livre, il s’occupe de l’hygiène et de la théra¬
peutique. C’est là qu’il pose les axiomes suivants :
« Pour conserver la santé, il faut traiter les semblables par les
semblables.
« Pour guérir la maladie, il faut traiter 'tes contraires par les con¬
traires.
« Dans les maladies le médecin ne doit qu’aider à la nature, car
souvent c’est la nature qui guérit. »
Dans le De differentiis morborum, Galien considère toujours la
maladie comme un trouble général des forces, bien qu’il semble
DES NATURISTES — GALIEN
211
faire de la maladie un trouble matériel de l’organisation. Il déclare
que toute altération de fonction suppose une altération correspon¬
dante de la partie chargée de l’accomplir; mais il ajoute que la mala¬
die n’existe que s’il y a lésion de fonction; que la lésion sans symp¬
tômes n’est pas une maladie, et qu’il y a des troubles fonction¬
nels impossibles à rapporter à un trouble matériel, exemples : la
fièvre, les convulsions, la dyspepsie, de sorte qu’il semble faire en¬
trer dans la définition de la maladie l’idée de la lésion matérielle et
celle du trouble de fonction.
Comme on le fait encore de nos jours, Galien fait des réserves
sur les troubles fonctionnels sans lésion appréciable, et pensant
qu’on pourra un jour découvrir ces lésions invisibles et cachées, il
dit qu’il faut en faire provisoirement des maladies.
Il admet des maladies primitives, ou simples, caractérisées par
l’altération d’un des quatre éléments, d’où les quatre intempéries
de chaud, froid, sec et humide , et des maladies composées , se¬
condaires, résultant de la combinaison des états morbides primitifs.
Nous aussi, nous admettons des maladies primitives et des maladies
secondaires, mais d’après des idées différentes et plus vraies, lors¬
que, par exemple, un état morbide particulier succède à un autre
ayant existé seul pendant quelque temps. Exemples : la péritonite,
qui succède à une entérite ou à une inflammation du foie, de l’uté¬
rus; l’encéphalite causée par une hémorrhagie cérébrale ou une
tumeur du cerveau, etc. Il y a même des maladies ternairés et qua¬
ternaires, lorsque de nouvelles maladies se combinent successive¬
ment les unes aux autres
Dans un livre (De causis morborum ), Galien passe en revue les
causes morbides fournies par les ingesta, par les excreta, par les
acta et par les circonfusa, et il se demande comment elles agis¬
sent.
Il survient une altération des humeurs entraînant l’altération des
solides, ou bien une désorganisation des solides amenant l’altération
des humeurs, ce qui est plus rare, et quelquefois ce sont les forces
ou facultés qui s’altèrent avant toute modification des organes.
Comment s’altèrent les humeurs? En masse, parle sang d’où elles
sortent toutes dans les cas de pléthore ou à’ anémie', partiellement,
lorsqu’une humeur prédomine, et alors il y a des maladies de chaud
avec le sang; de froid avec la pituite ; de sec et d’humide avec la
bile et l’atrabile. Par cela même que presque toutes les maladies
consistent dans une modification des humeurs qui circulent avec le
sang, il s’ensuit que la plupart des maladies sont des maladies gé¬
nérales, totius substantiæ, et que l’humeur prédominante se pro-
212 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
mène dans tout l’organisme, jetant le trouble partout, jusqu’au mo¬
ment où, retenue dans une partie par la force rétentrice ou expul-
trice en souffrance, elle s’accumule sur un point, donnant lieu à
une maladie locale au sein de la maladie générale de diathèse.
Pour Galien, deux éléments expliquent la formation de presque
toutes les maladies : 1° l’altération des humeurs constituant les dia¬
thèses, et 2° l’altération des forces particulières d’une partie ex¬
pliquant la lésion locale, c’est-à-dire la localisation des diathèses.
C’est donc là prédominance d’une humeur, c’est-à-dire l’excès
des qualités élémentaires, qui produit la plupart des maladies. Le
chaud est la qualité alimentaire du sang, qualité qui prédomine le
plus souvent, et à ce titre elle produit comme état général, la fièvre;
comme état local, le phlegmon et l’inflammation. Comme on le sait,
les maladies inflammatoires sont de beaucoup les plus communes.
Une petite part est faite aux solides dans la production des ma¬
ladies, et Galien admet que dans la formation de l’être une mau¬
vaise direction des forces, un vice de la semence peuvent amener
une altération de forme, de situation, de texture des parties et don¬
ner lieu aux maladies congénitales. L’altération des solides peut
aussi se produire sans altération des humeurs, mais cela est rare.
Galien, qui ne pouvait expliquer la formation et l’enchaînement
des phénomènes de toutes les maladies par les seules modifications
des humeurs et des solides, fait alors intervenir le trouble des forces
ou facultés qui président à l’accomplissement des actes organiques.
Par cela même que les lacultés attractrice, rétentrice, altératrice et
expultrice dirigent les actes normaux, leur désordre, leur trouble
par augmentation, diminution ou perversion, peut être le point de
départ de l’état morbide. Il suffit d’une humeur plus ou moins
attirée, trop ou trop peu retenue, mal élaborée ou incomplètement
expulsée, pour engendrer une maladie.
Seulement Galien semble se contredire comme s’il n’était pas en¬
tièrement sûr de son idée, car, tout en admettant des forces diri¬
geantes de l’état normal susceptibles par leur altération de provo¬
quer l’état morbide, il détruit son affirmation en disant « que les
forces n’existent pas par elles-mêmes, et que leurs modifications ne
sont que la conséquence d’un trouble préalable de l’état matériel,
d’où il suit que l’altération organique précéderait l’altération des
forces, et qu’il n’v aurait plus à en tenir compte dans la produc¬
tion des maladies. » C’est une contradiction qu’il importe de
signaler.
D’après l’action isolée ou combinée de ces causes, les maladies
sont générales sans localisation particulière, et dépendent d’un
DES NATURISTES — GALIEN 213
vice spécial des humeurs; générales , avec localisation consécu¬
tive ; locales , sans généralisation consécutive : exemple, les mala¬
dies congénitales ; locales , suivies de généralisation , telle que la
fièvre, etc. C’est par cette étude, ajoute M. Andral, que Galien résis¬
tait de son temps à l’école solidiste d’Érasistrate, qui s’obstinait à
méconnaître l’influence des altérations humorales et dynamiques, et
qui considérait toujours la fièvre comme la conséquence d’une lé¬
sion des solides, particulièrement de l’inflammation, comme Brous¬
sais le fit encore de nos jours.
Des symptômes des maladies. — Après avoir étudié les causes
de la maladie, Galien en étudie les symptômes dans deux livres : De
symptomatum differentiis et De causis symptomatum.
Les' symptômes sont en rapport avec les lésions humorales et or¬
ganiques, ou existent sans lésion appréciable, et constituent des
maladies. Il y en a deux espèces : 1° symptômes dépendant d’une
lésion d’action de la vie animale; — 2° symptômes dépendant
d’une lésion d’action de la vie naturelle.
1° Les symptômes qui dépendent d’une lésion de la vie animale
appartiennent aux troubles du sentiment, du mouvement et de l’in¬
telligence, ce que Galien appelle des forces dirigeantes.
La sensibilité dans les organes des sens ou dans les autres or¬
ganes peut être diminuée ou pervertie, et donner lieu à la dou¬
leur. Cela dépend d’une altération de la partie fondamentale de
l’organe, d’une lésion des parties accessoires, de la puissance sen¬
tante, c’est-à-dire du système nerveux et du cerveau .
Le mouvement peut être diminué, aboli ou perverti. Son abo¬
lition est, pour Galien, la conséquence de sucs épais obstruant les
vaisseaux, les muscles, les nerfs de la partie paralysée, quelquefois
d’une humeur blanchâtre, obstruant les ventricules du cerveau.
Mais il semble ne pas bien connaître le rapport des lésions céré¬
brales et de la motilité déjà signalé par Arétée et qui sera parfai¬
tement étudié plus tard par Morgagni au xvie siècle.
La perversion des mouvements s’annonce par des frissons, des
tremblements, des convulsions, des palpitations, etc. Les convul¬
sions dépendent de la plénitude et de la vacuité ; les palpitations
du cœur ou des muscles, de Y afflux sanguin et du pneuma; le
tremblement résulte de l’âge, des émotions, de l’état adynamique,
du froid, des boissons alcooliques, et le frisson, au début des affec¬
tions fébriles, de sucs épais qui oppriment les forces. Pour Galien
le frisson est une lutte de la nature contre l’humeur morbifique à
expulser, au même titre que la toux et l’éternument, qui rejettent
214 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
des matières nuisibles, ou que le vomissement et la diarrhée, néces¬
saires à l’expulsion des sécrétions gastro-intestinales, et qui ramènent
l’ordre par le désordre, sous la direction intelligente de la nature.
D’autres mouvements intimes (ce que nous appelons la contrac¬
tilité organique), nécessaires au mouvement des humeurs, sur les¬
quels s’exerce l’action de la force attractrice et expultrice, peuvent
être modifiés, dénaturer la nutrition moléculaire et amener la ma¬
ladie, en attirant ou arrêtant le cours des humeurs. De là, les
fluxions, et l’absence ou le développement incomplet des crises sa¬
lutaires.
intelligence, dans ses facultés de raisonnement, de mémoire et
d’imagination, peut être troublée ou abolie. Le délire, la démence,
sont des perversions de l’intelligence ; ils existent avec ou sans
fièvre, et le délire sans fièvre de courte durée, n’a pas d’impor¬
tance. S’il dure, il constitue la manie.
Pour Galien, le délire avec fièvre est symptomatique quand il
résulte d’une affection viscérale autre que le cerveau, ce qui est
pour nous le délire sympathique, et il est idiopathique quand il
résulte d’une lésion cérébrale ( phrenitis ), ordinairement phleg-
masie du cerveau ou des méninges. C’est une manière de parler qui
n’est plus en faveur aujourd’hui.
2° Les symptômes qui appartiennent aux lésions d’action de la vie
naturelle ou de nutrition sont des actes qui peuvent être égale¬
ment abolis, diminués ou pervertis, et cela dans chacune des quatre
facultés organiques, d 'attraction, de rétention, à" altération et
d'expulsion des organes, ce qui rend chaque partie susceptible de
douze espèces d’altération différentes .
Ici encore, Galien se prononce sur l’origine du trouble d’action
des facultés, qu’il place soit dans ces facultés, soit dans l’altération
du solide où elles sont modifiées. Il passe ensuite en revue ces
symptômes dans les divers organes de la vie de nutrition.
Parmi ces symptômes,. on peut citer dans les voies digestives, le
vomissement, les déjections alvines et la production des gaz.
Le vomissement dépend d’une maladie de l’estomac, ou bien il
est sympathique de la lésion d’un organe éloigné, comme le cer¬
veau, les poumons, le péritoine, les intestins, etc.
Les déjections alvines sont plus rares ou plus fréquentes. Leur
rareté dépend delà faiblesse de la faculté expultrice, de l’atonie des
intestins ou des muscles abdominaux, de l’affaiblissement de la sen¬
sibilité de la muqueuse, d’une alimentation insuffisante, de la pa¬
ralysie du rectum et des sphincters, etc. Leur fréquence dépend de
la quantité de substances grasses ou humides des aliments, et sur-
DES NATURISTES — GALIEN
215
tout de l’âcreté des matières intestinales qui irritent la muqueuse.
La production de gaz dépend de certaines lésions de l’intestin, où
bien elle est sympathique des maladies utérines (hystérie) et d’au¬
tres maladies cérébrales.
Dans les annexes du tube digestif, telles que les veines mésa-
raïques, le foie, etc., il se peut faire que la puissance attractrice
s’exerce incomplètement, n'attire. pas les aliments, et qu’un courant
inverse s’effectue du foie dans l’intestin, de manière à produire, par
altération des matières, des gaz et des excréments semblables à la
lavure de chair, ce qui formait là dysenterie. Pour lui, cette affec¬
tion était la conséquence d’une maladie du foie.
Symptômes fournis par les voies urinaires. — Pour Galien,
l’urine révélait l’état des voies urinaires, et surtout l’état général de
l’ organisme. Abondante ou nulle, chargée de différents principes,
les troubles de la miction sont en rapport avec l’atonie de la vessie,
les calculs urinaires, les caillots sanguins vésicaux, les callosités et
tubercules du col vésical, la cystite, la sécheresse d’une fièvre ar¬
dente et certaine diathèse, qui n’est autre que le diabète. Les or¬
ganes sont imbibés de mauvais sucs qui sont rejetés par les urines
et entraînent avec eux la substance du corps, de façon à produire
tôt ou tard la diarrhée, les sueurs, l’amaigrissement, le marasme et
la mort.
Parmi les ouvrages de Galien sur la symptomatologie, il faut citer
le Traité du pouls , dont il a été déjà question, et un Traité de la
dyspnée, contenant l’examen des causes des caractères extérieurs
de ce phénomène. Les causes dë la respiration fréquente ou rare,
superficielle ou profonde, longue et courte, égale ou inégale, difficile
et constituant la dyspnée ou l’orthopnée, sont toutes les lésions or¬
ganiques des voies respiratoires, et ailleurs c’est Y altération dyna¬
mique des puissances inspiratrices, ainsi qu’on l’observe dans
les maladies nerveuses et dans la raréfaction de l’air atmosphé¬
rique.
Ces différents ouvrages de symptomatologie sont relatifs au dia¬
gnostic, mais il y en a d’autres, De prœnotionibus et De prœno-
tione ex pulsibus , où les symptômes sont envisagés au point de
vue du pronostic, et où Galien se montre aussi grand observateur
que glorieux de sa renommée, car il se vanté de ses succès théra¬
peutiques d’une façon qui choque aujourd’hui nos habitudes de ré¬
serve à ce sujet. Il y a là cependant un fait curieux à indiquer,
c’est la dénonciation qu’il publie d’un complot tramé contre sa vie,
tramé par les médecins de Rome, jaloux de sa réputation, et il ajoute
216 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
qu’il n’a plus qu’à prendre la fuite pour dérober sa tête à la fureur
implacable de ses ennemis.
Marche, durée, 'période et terminaisons des maladies. — «La
maladie a ses âges comme le corps ; elle naît, elle croît, arrive à sa
maturité, puis, après une sorte d’hésitation, elle se précipite vers
son terme heureux ou fatal. » Cette phrase résume toute la pensée
de Galien sur la marche des maladies. — Considérant l’altération
primitive ou secondaire du sang^ par la quantité, par la prédomi¬
nance d’une des trois humeurs, qu’il renferme, ou par l’introduc¬
tion de principes hétérogènes, comme le caractère de tout état mor¬
bide, il faut pour que la maladie cesse, que la composition du sang
devienne à l'état normal ; il faut que ce liquide subisse l’action de la
force altératrice qui élabore l’humeur et de la force expultrice qui
chasse les matériaux hétérogènes.
Toute maladie offre quatre périodes de début, à'augment, pen¬
dant lesquelles l’humeur reste à l’état cru et commence à s’éla¬
borer ; de maturité, pour sa coction et son élaboration; et ensuite
de déclin, lorsque 1 élimination a lieu, ce qui entraîne la guérison.
On en voit un exemple dans le phlegmon où s’observent la fluxion,
l’infiltration fibrineuse, la suppuration et l’élimination ou détente de
l’état morbide avec cessation de la fièvre, de la douleur, etc.
Il y a dans cette évolution de la maladie une action intelligente
aussi supérieure que dans l’accomplissement des phénomènes de la
santé, et c’est un travail que le médecin doit surveiller sans trou¬
bler la nature dans son travail médicateur, à moins d’indication spé¬
ciale.
Pour Galien, la guérison est la terminaison naturelle des mala¬
dies aiguës, et la mort n’est que l’exception. Celle-ci est presque
toujours la conséquence d’affections de longue durée, où la lésion
des solides est suivie de l’altération des forces et des humeurs. —
Quand la mort a lieu par suite d’une maladie aiguë, malgré l’action
de la puissance médicatrice qui veille à la conservation de l’orga¬
nisme, cela dépend ou de l’intensité de la cause morbide, ou du
défaut de résistance des individus. Cette faiblesse de résistance est
la conséquence du défaut d’action des forces par lesquelles la cause
morbifique est attaquée, modifiée, expulsée, de sorte que tout en
cherchant à diminuer l’intensité des causes, à calmer la violence
des symptômes, le médecin doit surtout respecter les forces s’il ne
veut pas entraver la guérison. Il faut à cet égard que le médecin ne
se hâte pas trop d’agir pour substituer son action à celle de la na¬
ture, « car dans toute maladie il y a lutte entre la cause morbide et
DES NATURISTES — GALIEN
217
les forces qui tendent à la chasser de l’économie, d’où il suit que,
suivant l’état des forces, la 'maladie peut être légère ou grave. »
(Andral, loc. cit.) Et il importe de ne pas intervenir, à moins de
nécessité absolue. Comme dit Galien :« Il y a des médecins qui
nuisent beaucoup moins, parce qu’ils ne font rien que parce qu’ils
font trop », ce qui sera éternellement vrai, et ce que plus tard Mor-
gagni devait redire sous cette forme un peu différente : Sunt plures
medici qui cegros interimunt quia nesciunt ipsi quiescere.
Dans l’évolution des maladies, les symptômes ne se succèdent
pas toujours' dans le même ordre, et leur succession constitue les
types morbides. La plupart des maladies offrent le type continu, et
quelques-unes seulement le type intermittent; exemples : fièvres,
douleurs de tête, etc. La rémittence n’est pour Galien qu’une mo¬
dification du type continu sous forme de paroxysme. C’est ce qu’on
voit dans la synoque. Ailleurs, des maladies continues sont accom¬
pagnées de phénomènes intermittents, et tous les deux ou trois
jours offrent une aggravation marquée de tous les symptômes, ainsi
que cela se passe dans certaines synoques avec fièvre tierce. C’est
ce qui constituait la fièvre hémitritée.
Le type intermittent était alors ce qu’il est encore aujourd’hui, et
nous n’avons rien ajouté aux divisions en honneur à l’époque de
Galien.
A la terminaison des maladies se rattache la grande question des
crises et des jours critiques que Galien a dévelôppée dans deux ou¬
vrages De crisibus et De diebus decretoriis , ce qui le rattache com¬
plètement aux idées du naturisme hippocratique. Il est certain que
lorsque les maladies doivent se terminer d’une façon favorable, il y
a souvent des phénomènes qui annoncent ce résultat, qui jugent
1 état morbide et qui ont été appelés par Hippocrate des phéno¬
mènes critiques. Tels sont Y épistaxis, le flux hémorrhoïdal ou
menstruel, les flux muqueux, les sueurs, les parotides , quelques
éruptions cutanées, etc. C’est là l’origine de la doctrine des crises,
combattue, mais à tort, avec tant d’acharnement par Asclépiade, qui
prétendit renverser à la fois le fait de la crise et la désignation des
jours où elle devait s’accomplir. — Tous les bons esprits acceptent
encore aujourd’hui avec Galien la doctrine des crises, mais celle
des jours critiques n’a guère plus de défenseurs. Galien lui-même
ne l’a formulée qu’avec répugnance sans y ajouter foi, car il ter¬
mine cette œuvre De diebus decretoriis, en disant : « Dieux im¬
mortels ! vous le savez, c’est à la prière de mes amis et en quelque
sorte forcé par eux, que j'ai écrit ces lignes en faveur d’une doc¬
trine que je ne partage pas. »
218 HISTOIRE DE LA. MÉDECINE
Pyrétologie de Galien — En dehors de ces travaux de patho¬
logie générale, on trouve dans Galien quelques livres consacrés à
des sujets plus particuliers qui, d’après la judicieuse remarque de
M. Andral, tiennent le milieu entre la pathologie générale et la pa¬
thologie spéciale. Il s’agit du livre Des fièvres (De differentis fe-
brium), du livre Des tumeurs, et du livre De locis affectis.
Dans le traité des fièvres, il définit la fièvre : « une production
de chaleur contre nature » à laquelle se rattache nécessairement
l’accélération du pouls et de la respiration. L’excès de chaleur
est le phénomène primitif, et comme l’air entré parles poumons
qui circule dans les artères a pour mission de rafraîchir le sang et
par le sang le corps, il faut que dans la fièvre, pour neutraliser la
chaleur, la nature prévoyante en fasse pénétrer davantage dans l’é¬
conomie, d’où la fréquence de la respiration et l’accélération du
pouls.
Cette chaleur contre nature, c’est-à-dire la fièvre, est quelque¬
fois primitive, essentielle, sans cause matérielle appréciable, et
constitue toute la maladie : c’est la fièvre essentielle. Ailleurs, un
autre fait la précède, elle en est la conséquence et n’est plus qu’un
symptôme. C’est le cas de la fièvre produite par une lésion maté¬
rielle et qu’on appelle fièvre symptomatique. Nous ne parlons pas
autrement aujourd’hui.
Pour Galien, les causes des fièvres sont : 1° les influences sus¬
ceptibles de modifier la constitution, et 2° les modifications de nos
solides.
1° L’air, par sa température élevée, par son abaissement, par
son mélange avec des principes délétères, tels que des miasmes,
des effluves marécageuses, des émanations de maladies contagieu¬
ses (phthisie, peste, etc.), peut donner la fièvre. On voit ici que Ga¬
lien connaissait l’influence des miasmes paludéens sur la fièvre, dé¬
couverte- attribuée à Lancisi, et qu’il connaissait la peste dont voici
sa définition : « Fièvre putride accompagnée de tumeurs et de char¬
bons aux aines et aux aisselles. »
Il en est de même des aliments qui, par leur quantité et par
leur qualité, engendrent des sucs épais et viciés; des boissons, sur¬
tout des alcooliques; des poisons et des médicaments; des actes
de la vie animale, tels que le chagrin, la colère, etc., qui troublent
les actes de la vie organique; de Y action musculaire exagérée, etc.
Toutes ces conditions ne peuvent à elles seules produire la fièvre,
et i! faut avec elles une aptitude particulière en rapport avec des
dispositions organiques spéciales. Elle peut naître dans le cœur et
DES NATURISTES — GALIEN
219
se répandre partout, ou bien, ce qui est le cas le plus commun,
prendre sa source dans une partie éloignée, se propager au cœur
par continuité de tissu ou par sympathie. Dans le premier cas, elle
est primitive, et dans l’autre secondaire. Quand la fièvre est se¬
condaire, elle résulte : 1° d’une altération des humeurs, particuliè¬
rement du sang, s’il y a pléthore, ou il renferme un excès de bile et
des sucs mauvais ou putrides qui, par la chaleur du sang, se putré¬
fient en élevant sa température ; 2° d’une altération des solides,
fluxion locale dont la chaleur s’étend par continuité de tissu ou pâr
sympathie jusqu’au cœur.
Par le type, Galien divise les fièvres en deux classes, les fièvres
continues et les fièvres intermittentes.
Dans la première classe se trouvent, en raison de leur durée, les
fièvres éphémères, qui durent de un à trois jours; les synoques ,
dont la durée est de huit à quarante jours, soixante et même qua¬
tre-vingts jours, et qu’on divise en synoques simple, inflammatoire ,
bilieuse, putride, pestilentielle. Sauf la dernière, ce sont les formes
de notre fièvre typhoïde. Lasynoque pestilentielle, maladie toujours
grave et putride accompagnée de bubons aux aines ét dans les ais¬
selles, n’est autre que la peste, qui, dès ce temps déjà, parcourait
l’Orient et s’était montrée, à Rome.
Jamais ces fièvres ne passent à l’état chronique ; mais dans quel¬
ques cas la fièvre ne ressemble pas aux précédentes; elle ne dé¬
bute pas d’une façon aiguë et elle se prolonge plusieurs mois ou
plusieurs années, jusqu’à la mort des malades, car la guérison en
est très -rare. Alors il y a un amaigrissement progressif et une fièvre
lente, paroxystique, accompagnés d’un état de marasme plus ou moins
prononcé. C’est ce que Galien appelait la fièvre hectique. Elle n’a
point comme les autres son origine dans une altération des humeurs
et dépend ordinairement de la lésion des solides, surtout des pou¬
mons dans la phthisie; de l’estomac, du foie, etc. Dans quelques
cas cependant il y a une fièvre hectique essentielle dont le point
de départ est dans le cœur, dans laquelle il n’y a pas de lésion
appréciable des solides et qui résulte des différentes influences
morales, des passions, d’une synoque qui n’a pu aboutir à la gué¬
rison, etc.
Dans une seconde classe, Galien place les fièvres intermittentes,
et il appelle l’attention sur les types tierce et quarte qui, par leur
durée, ont pour effet d’amener l’induration de la rate et l’hydro-
pisie. — Ces fièvres ont alors été parfaitement étudiées dans toutes
leurs formes, et particulièrement les tierces, dont les accès pro¬
longés , presque réunis , peuvent faire croire à l’existence d’une
220 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
fièvre continue. — Quelle est la cause de l’intermittence des accès
de fièvre? Pour Galien, le phénomène dépend du besoin qu’éprouve
la nature de s’y prendre à plusieurs reprises pour élaborer et arri¬
ver à l’expulsion de la matière morbifique, et l’apyrexie est em¬
ployée à préparer l’expulsion d’une nouvelle quantité de cette
matière dans l’accès suivant. — C’est une explication humorale qui
ne vaut pas moins que toutes celles qu’on a proposées depuis cette
époque.
2° De V inflammation. Galien, qui parle à chaque instant de l’in¬
flammation, s’en occupe plus longuement dans le livre Des tu¬
meurs. — Comme Celse, il la définit par la rougeur , la chaleur ,
le gonflement et la douleur des tissus. Elle résulte de l’afflux du
sang dans les parties. Il se fait, à travers les parois des vaisseaux,
une exsudation sanguine, que la force altératrice élabore, modifie,
transforme en pus, ou bien fait disparaître avant ce temps par réso¬
lution. — De la bile jaune mélangée au sang infiltré produit l’é¬
rysipèle, et quand c’est la bile noire, il en résulte des gangrènes.
— Elle peut rester locale ou bien se généraliser et occasionner la
fièvre par propagation de la chaleur locale au cœur et au reste du
corps.
Pour Galien, sauf les cas où l’inflammation résulte d’une cause
externe traumatique, elle est sous la dépendance d’un état général
de l’organisme. Tantôt alors le sang est en excès, et tantôt il 'est
chargé de matières excrémentitielles ou hétérogènes qui se portent
avec lui d’un lieu à l’autre. Tant que dans les parties, les facultés
attractrice , rétentrice, altératrice et expultrice restent en équi¬
libre, les humeurs ne s’arrêtent pas; mais si cet équilibre est
rompu, les humeurs s’arrêtent, s’accumulent et engendrent le
phlegmon. C’est ainsi, par exemple, que si la force expultrice est
affaiblie, ce que nous appelons atonie ou adynamie , dans les
fièvres graves et les cacochymies, ce sont les parties les plus faibles
qui sont le siège des fluxions et consécutivement de l’inflammation,
d’où il suit que si la saignée est utile pour diminuer la masse du
sang, et pour arrêter certaines inflammations, elle ne convient pas
toujours, et il y a des cas où il est préférable de fortifier les parties
que de les affaiblir. — Ces idées de Galien nous font comprendre
ce qu’on appelle aujourd’hui les phlegmasies secondaires dévelop¬
pées dans la fièvre typhoïde, dans le choléra et dans les typhus, et
elles concordent très-bien, comme l’a fait remarquer M. Andral
( loc. cit ), avec les expériences de Claude Bernard qui, par la sec¬
tion du grand sympathique au cou. paralyse les capillaires d’un côté
Galien
DES NATURISTES —
221
du visage el détermine la fluxion, la rougeur et la chaleur de toutes
ces parties.
Il est impossible de ne pas être frappé de la grandeur de ces
vues doctrinales, qui ont précédé de dix-huit siècles les conquêtes
de l’expérimentation moderne , et une théorie de l’inflammation
qui, comme celle de Galien, tient compte de ses causes trauma¬
tiques , de ses causes générales, qui sont Y altération du sang
par excès ou pléthore, l’altération du sang par des principes hétéro¬
gènes, etc., l’attraction du sang dans les parties pour l’inflammation
active, la non-expulsion de ce sang par les organes affaiblis dans
les inflammations passives, est une théorie qui mérite la plus grande
considération. — D’ailleurs, à part les mots différents de notre
langage moderne, et de meilleures idées physiologiques sur la cir¬
culation, que savons-nous de plus sur la nature de l’inflammation
qui change le fond des pensées de Galien? Bien peu de chose.
L'exsudation sanguine de Galien a fait place à l’exsudation plas¬
tique, et nous savons que le pus est formé de cellules tellement
semblables aux globules blancs du sang, qu’on ne peut les en dis¬
tinguer.
Cette étude du phlegmon, considéré comme une tumeur, est sui¬
vie de l’étude d’autres tumeurs, de nature particulière, qui diffèrent
un peu de celles que produit l’inflammation. Ainsi, l’érysipèle est
causé par la bile jaune de l’exsudât sanguin, et il y a les athéromes,
les mélicéris, les squirrbes, les bubons, l’hydrocèle, les tubercules,
mot appliqué à de petites tumeurs de la peau, etc., etc., que Galien
rapporte au phlegmon, sans entrer dans de suffisants détails pour
exprimer nettement sa pensée.
3° De locis affectis. Galien, qui a exploré toutes les parties de la
science et à qui l'on doit tant de découvertes d’anatomie et de phy¬
siologie, qui s’est montré si remarquable comme philosophe, dans
son anatomie, dans ses considérations de pathologie générale sur
les causes, les symptômes, la marche et la terminaison des mala¬
dies, dans la doctrine des fièvres et de l’inflammation, n’a pas dé¬
daigné d’écrire sur la pathologie spéciale. Son traité De locis affec¬
tis, digne en tous points des œuvres au milieu desquelles il se
trouve, semble fait pour montrer l’importance de la lésion des so¬
lides à ceux qui, à l’exemple des méthodistes, pourraient en mécon¬
naître l’importance. — Au moment de l’arrivée de Galien à Rome,
la secte méthodique encore vivante soutenait, d’après Thessalus, que
dans les maladies, l’état général méritait seul l’attention des méde¬
cins, et fournissait toutes les indications thérapeutiques ; que la
222
HISTOIRE DE LA MÉDECINE
cause des lésions locales n’était pas dans les solides, et enfin que
ces lésions n’apprenaient rien de ce qui concerne l’étiologie ou le
traitement.
De pareilles doctrines devaient être énergiquement combattues
par Galien, qui professait que la maladie était la conséquence de
l’altération des forces, des humeurs ou des solides, et qui soutenait
que les lésions locales, par leur action directe, parleur siège et par
leurs sympathies, avaient une grande influence sur la thérapeu¬
tique. — Il démontre de nouveau qu’il y a des maladies primitive¬
ment locales, telles que les changements de forme, de rapports, de
situation des parties, des corps étrangers, etc., modifiant le pronos¬
tic d’après les fonctions de l’organe lésé, créant dès indications
thérapeutiques, enfin, pouvant accroître la chaleur normale, et par
sa propagation au cœur, puis âu reste de l'organisme, produire la
fièvre et généraliser la maladie. Reconnaître ainsi les affections pri¬
mitives ou consécutives des solides, était facile pour les affections
locales externes, mais bien difficile en cas de localisation sur les
poumons, le foie, le cerveau, etc, — Il aurait fallu connaître l’ana¬
tomie pathologique qui n’existait pas encore, et qui ne devait sérieu¬
sement commencer qu’au xvne siècle, car on ne peut appeler de ce
nom les essais anatomo-pathologiques de Galien sur les animaux
et sur les singes. — Cette anatomie pathologique comparée n’éclai¬
rait que médiocrement la médecine humaine, et ne pouvait servir
qu’à démontrer l’importance des connaissances anatomiques et phy¬
siologiques sur les progrès de la science.
Dans cet ouvrage un peu prolixe, sans méthode et rempli de ré¬
pétitions, qu’il nous est facile de juger par la traduction de Darern-
berg, Galien cherche surtout à établir le rapport des symptômes
aux altérations des solides qui leur donnent naissance, tout en sa¬
chant bien que ce rapport n’existe pas toujours, et en déclarant
que les troubles de fonction d’un organe peuvent dépendre des trou¬
bles de l’action ou de la fonction d’un autre organe. — Ainsi, le
symptôme le plus saillant d’une maladie de l’estomac peut être dans la
tête, consister dans une céphalalgie intense, et réciproquement la lésion
du cerveau être révélée par le trouble des fonctions de l’estomac. Il
en est de même dans beaucoup d’autres cas, et s’il est juste de dire
avec Galien, qu’il n’y a généralement pas de lésion de fonctions
sans lésion d’organe, il faut que le principe ne soit pas formulé
d’une manière absolue, car de son temps, et encore à notre époque,
cette règle souffre d’assez nombreuses exceptions.
Dans le premier livre se trouvent des préceptes généraux sur la
recherche de l’altération des solides intérieurs au moyen des symp-
DES NATURISTES — GALIEN
223
tomes : douleur, trouble de fonction de l’organe malade, matières
excrétées, changement de volume, déplacement, etc. Puis viennent
des recherches sur l’étude des lésions que présentent les diffé¬
rents organes.
Dans- les centres nerveux, les lésions se révèlent par des phéno¬
mènes symptomatiques et sympathiques, ce qui était alors un fait
nouveau. Galien eut même l’honneur d’être regardé comme fou
pour avoir appliqué des remèdes le long de la colonne vertébrale à
un sujet paralysé de la main et qu’on traitait pour une maladie des
doigts.
Dans l’estomac dont les maladies sont rapportées à la mauvaise di¬
rection du régime, à l’insuffisance des sucs digestifs, à la présence
de la bile, etc., Galien ne parle pas des altérations de texture, et il
insiste surtout sur les souffrances de l’estomac, sympathiques d’une
lésion organique éloignée, particulièrement des altérations du cer¬
veau.
Le second livre du De loeis affectis est en partie consacré à la
sémiotique de la douleur que Galien considère comme ayant un ca¬
ractère différent pour chaque partie et pour chaque organe : la dou¬
leur de la phlegmasie des plèvres ou du poumon, la douleur des
calculs rénaux et biliaires, etc. Gela est évidemment exagéré.
Il s’occupe ensuite des symptômes de la phlegmasie du poumon
et de la plèvre, des causes du délire, de sa durée permanente dans
le délire symptomatique et passager, dans le délire sympathique,
fait contestable qu’il généralise un peu trop vite lorsqu’il l’applique
à tous les désordres fonctionnels passagers et permanents qu’on ob¬
serve dans l’exercice des fonctions de chaque appareil.
Le troisième livre renferme la profession de foi médicale de Ga¬
lien, que M. Andral, à l’exemple d’Éloy, considère comme une
preuve d’éclectisme. La question est encore à débattre. Si Galien eût
choisi dans les doctrines exclusives de son temps ce qui lui semblait
convenable pour créer la sienne, on pourrait le considérer comme
un éclectique ; mais il ne choisit pas seulement ce qu’elles renfer¬
ment d’utile, il les rassemble, il les fusionne, car, pour lui, la vé¬
rité est dans l’association de leurs principes respectifs, l’homme
n’étant ni esprit, ni matière, ni humeur, et devant être étudié dans
son entier avec son principe de conscience et avec son principe de
vie dans l’organisation qui en résulte.
« Pendant ma jeunesse, dit Galien, j’ai étudié les doctrines de
toutes les sectes et me suis pénétré de leurs principes. Je n’en con¬
damne et n’en hais aucune, je les comprends toutes. Mon intelli¬
gence s’est nourrie des enseignements de la secte empirique, comme
224 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
des leçons de la secte dogmatique ; elle a également puisé à ces
deux sources ; pourquoi aurais-je de la haine pour l’une ou pour
l’autre de ces écoles? Je ne condamne donc ni l’une ni l’autre,
mais j’ai compris que la véritable science était dans 1 association
de leurs principes respectifs. Libre de tout esprit de secte, j’ai pu
dire hardiment ce que je pensais. »
En médecine, il est évident que Galien n’a pas plus été vitaliste
qu’organicien, solidiste ou humoriste, mais que, tenant, compte de
tous les éléments constituants de l’homme, il a fait de leur ensemble
la base de sa philosophie médicale. N’accordant de préférence à au¬
cun d’eux, ne faisant pas de système absolu représentatif d’une
seule des faces de la nature humaine, pensant que les organes sont
aussi nécessaires aux forces que le mobile à son moteur, il n’y a pas
eu à choisir, pour étudier l’homme dans son entier, tel que le mon¬
tre l’observation, il a été ce que pouvait être un esprit aussi géné¬
ralisateur, aussi capable de comprendre les choses dans leur en¬
semble ; il a été, qu’on me passe ce mot, il a été hommiste. Sa
philosophie lui appartient en propre, et c’est avec raison qu’on lui
a donné le nom de galénisme pour en caractériser toute l’origi¬
nalité.
Il y a dans ce livre une description de Y épilepsie, qui représente
à peu de chose près ce que nous disons encore aujourd’hui. C’est
une maladie du cerveau produite par une humeur épaisse qui obs¬
true les voies de l’esprit animal, et qui peut exister sans lésion de
cet organe, ou sympathiquement en dehors de toute affection du
système nerveux. Elle est caractérisée par des convulsions, parla
perte de l’intelligence ou par la perte de la sensibilité. Elle s’an¬
nonce souvent par un aura, c’est-à-dire une sensation singulière
qui remonte d’une partie éloignée du corps au cerveau, et déter¬
mine alors l’épilepsie. A cette époque déjà, on savait qu’une ligature
placée au-dessus du point de départ de la sensation, arrêtait les con¬
vulsions, et que si elle avait pour siège une extrémité telle que le
doigt ou l’orteil, l’amputation pouvait guérir le malade ( Galien ,
trad. Daremberg, p. 571, t. II).
Galien décrit ensuite un certain nombre d’affections nerveuses,
qu’avec Archigène, il rapporte à une maladie de la tête ou à un dé¬
rangement des fonctions de l’estomac ( loc . cit ., p. 576), le vertige ,
la céphalée , les paralysies, dont il essaye de faire connaître le
siège dans les nerfs, dans la moelle ou dans le cerveau; Y apo¬
plexie ; la mélancolie ou hypochondrie, dont il place comme au¬
jourd’hui le siège dans le cerveau, dans les nerfs et dans un certain
nombre d’organes éloignés de l’encéphale, en tête desquels il faut
DES NATURISTES — GALIEN 225
toujours placer l’estomac. C’est une opinion qui mérite d’être re¬
marquée.
Dans cette description, presque entièrement empruntée à Dioclès,
il débute en disant : « Il existe pour la mélancolie, comme pour
l’épilepsie, une troisième variété, qui tire son origine de l’estomac,
et que l’on appelle quelquefois maladie hypochondrique ou flatu-
lente. » Vient ensuite la narration des symptômes gastriques et in¬
tellectuels de l’hypochondrie, la gastralgie, les ardeurs, les éructa¬
tions, les idées de crainte et de tristesse, etc. Il cite l’exemple d’un
individu qui, a se croyant fait de coquilles, évitait tous les passants
dans la crainte d’être broyé ; cet autre, où un malade voyant chan¬
ter les coqs en battant de l’aile, imitait la voix de ces animaux en se
frappant les côtés avec ses bras; enfin celui de cet individu qui
craignait qu’ Atlas, supportant le poids du monde, ne vînt à se fati¬
guer et, jetant là son fardeau, ne se fît écraser en nous faisant tous
périr. » (Daremberg, loc. cit ., t. II, p. 569.)
Après avoir décrit le vomissement , Galien s’occupe des maladies
du foie. Elles dépendent d’une lésion matérielle de l’organe ou
d’une altération de ses forces ou facultés. Cet organe peut être seu¬
lement augmenté de volume par l’inflammation, suivie ou non de la
formation de pus, ou bien il offre -des bosselures inégales, squir¬
rheuses, extrêmement graves et mortelles. Le diagnostie de ces lé¬
sions est très-difficile, en raison de la profondeur de l’organe, et
aussi en raison de leur siège à sa face supérieure ou inférieure.
Ailleurs, il n’y a pas de lésion apparente, et cependant les fonc¬
tions de. l’organe sont troublées. C’est une altération de la faculté
altératrice des humeurs qui traversent le foie pour former le sang,
et qui, étant viciées, échauffent ou refroidissent les organes.
Le foie, altéré dans sa structure ou dans ses fonctions, produit
Y ictère, T hémorrhagie intestinale et Yhydropisie.
a. L'ictère, qui dépend d’une lésion matérielle, ou d’un trouble
fonctionnel du foie, peut être exceptionnellement produit en de¬
hors de toute maladie de cet organe par une altération du sang par
des venins, comme cela s’observe souvent à la suite des morsures
d’animaux venimeux. Il résulte aussi d’un affaiblissement de la fa¬
culté attractive de la vésicule biliaire, chargée, comme on le sait,
de soutirer du sang la bile qu’elle renferme.
b. L'hémorrhagie intestinale résulte souvent des affections hé¬
patiques, parce que la circulation sanguine du foie étant empêchée,
au lieu de se rendre dans la veine cave, le sang reflue dans l’in¬
testin par les veines mésaraïques et transsude à la surface delà mu¬
queuse. Cela est vrai de quelques affections du foie et encore plus
BOUCHOT. 15
226 HISTOIRE DE LÀ MÉDECINE
des maladies de la veine porte. Les expériences de Boerhaave, et
de Lower, sur les animaux auxquels on avait lié la veine porte, et
les cas d’oblitération de cette veine, mettent ce fait hors de doute.
c. Uhydropisie du péritoine , et ensuite des membres infé¬
rieurs, déterminée par les maladies du foie, était parfaitement
connue de Galien, et il attribuait quelquefois comme nous cet acci¬
dent à l’embarras de la circulation hépatique. Seulement, comme il
ne connaissait pas lé mécanisme entier de la circulation, sa théorie
des hydropisies était différente de la nôtre, et entièrement fautive.
Il pensait que les sucs alimentaires arrêtés au passage dans le foie,
y laissaient leurs parties les plus épaisses, et que les plus liquides,
continuant de cheminer vers le cœur, arrivaient dans cet organe,
appauvrissaient le sang, condition très favorable à l’exsudation de
scs'parties aqueuses dans lès espaces vides du tissu des organes. C’é¬
tait pour Galien une hydropisie par appauvrissement du sang, tandis
que pour nous l’hydropisie s’explique, au contraire, par l’obstacle
mécanique apporté au cours du sang dans le foie.
Galien savait aussi que des hydropisiès se produisent aussi sans
altération du foie, mais avec des lésions de l’estomac, de l’intestin,
ou de l’utérus, et alors il pensait que ces lésions n’agissaient que
par l’intermédiaire du foie, où elles provoquaient une intempérie,
c’est-à-dire une altération des facultés. D’autres organes agissent
de la même façon sur le foie : ceux qui sont au-dessus, comme le
poumon et la plèvre, dont l’inflammation peut s’étendre au foie et
amener l’ictère ; ceux qui sont au-dessous comme l’estomac ,
l’intestin, dont les inflammations ont souvent leur contre coup dans
la glande hépatique. La dysenterie des pays chauds, particulière¬
ment, est souvent suivie d’abcès du foie, et chez d’autres malades
d’une hépatite chronique, qu’on a beaucoup de peine à faire dispa¬
raître.
Dans un chapitre sur les maladies de la rate, Galien établit
qu’elles ont beaucoup de rapport avec les maladies du foie, qu’élles
sont caractérisées par le gonflement ou la dureté plus ou moins
considérable de l’organe, et qu’elles produisent une coloration
brune de la peau, due à la présence de l’atrabile dans le sang.
Elles sont l’effet ordinaire des fièvres intermittentes prolongées, et
quand l’augmentation de volume est considérable, il en résulte la
compression du foie, qui détermine une hydropisie du péritoine
plus ou moins prononcée. Il y a là une erreur sur laquelle nous
n’insisterons pas, car elle a été déjà relevée par M. Andral. En
effet, Galien place dans le foie une causé d’hydropisie qui est, au
contraire, l’obstacle à la circulation du sang de la rate dont l’hy-
DES NATURISTES — GALIEN
227
pertrophie entraîne la péritonite chronique ; ou bien la diminution
d’albumine du sang causée par la cachexie paludéenne.
Galien s’occupe ensuite de la dysenterie qu’il appelle ulcération
de l’intestin, et dont il indique les relations avec l’hépatite des pays
chauds ; de la lientérie, du volvulus , des maladies des reins (ab¬
cès du rein, pissement de pus, colique néphrétique, diabète diffé¬
rent de la polyurie causée par une maladie d’estomac et qui est la
polydipsie) ; des maladies de vessie dépendantes des parois de l’or¬
gane ou des lésions du rein, et de la moelle épinière ; des maladies
de l 'utérus, organiques comme le cancer du col, les érosions, les
ulcérations, les végétations, l’hypertrophie, etc., ou sans altération
de l’état matériel, comme Yhystérie, qu’il décrit avec beaucoup de
détails.
Il entre même à ce sujet dans les hypothèses les plus singulières
sur les causes de ce mal, qu’il attribue à la prédominance du froid
occasionnée parla rétention delà semence féminine, d’où la néces>-
sité de certaines applications curatives vaginales et enfin du ma¬
riage. Ses idées sur la continence chez l’homme sont évidemment
le point de départ de sa doctrine au sujet de l’hystérie, et c’est une
erreur dont le temps a fait justice. Ce qu’il y a de plus important
dans ce chapitre, c’est le passage où, au nom de l’anatomie, Galien
{traduction de Daremberg , t. Il, p. 689), combat l’opinion accré¬
ditée de son temps par Platon, que la matrice était un animal dont
les mouvements et les déplacements jusqu’au diaphragme pouvaient
produire la suffocation.
Un chapitre est consacré à la description de Y aménorrhée et de
Yhyperménorrhagie, donnant lieu à la décoloration de la peau,
l’œdème, la dyspepsie, etc .
Galien parle aussi des maladies de poitrine , de Yhémoptysie
avec ulcère du poumon; delà pleurésie chronique, de Yhydro-
pneumothorax, à l’occasion duquel il cite la fluctuation thoracique;
mais s’il nomme le tubercule cpop.a à propos des maladies des vertè¬
bres cervicales détruites par cette tumeur, il ne paraît pas avoir
connu la nature, ni l’évolution et les conséquences de ce produit
morbide. 11 a aussi consacré quelques pages aux maladies du cœur,
particulièrement à son phlegmon avec dyspnée, fréquence des batte¬
ments, syncope, défaillance, etc., et aux blessures pénétrantes dont
il avait observé de nombreux exemples en sa qualité de médecin des
athlètes.
Tel est, en résumé, le De locis affectis, où Galien a voulu dé¬
montrer que, dans les maladies les plus générales, il peut se pro¬
duire et il se produit des lésions locales importantes pour le pro-
228 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
nostic et pour le traitement. Ces lésions locales sont appréciables
par l’anatomie, laissent des traces sur le cadavre, ou consistent en
simples troubles fonctionnels sans lésions appréciables.
§ IV. — THÉRAPEUTIQUE DE GALIEN.
Les œuvres de Galien renferment un grand nombre de mémoires
particuliers sur différents points de thérapeutique, sur Y utilité de
la saignée, sur les applications de ventouses, de sangsues , sur
Yemploi des purgatifs, etc. ; mais ce qu elles contiennent de très-
important, ce sont deux livres de thérapeutique générale, le Metho-
dus medendi et le De arte curativa.
Dans le Methodus medendi, qui est rempli de digressions et de
polémique, Galien débute en s’adressant à Hiéron pour se plaindre
de la manière dont on pratiquait la médecine de son temps. Cette
imprécation est des plus curieuses et, chose plus extraordinaire, elle
est de tout point applicable à notre époque.
« Ce qui m’a empêché, ô Hiéron, de mettre plus tôt au jour cet
ouvrage, ç’a été surtout la crainte de le produire en vain ; car dans
notre siècle, presque personne n’a de cœur à la recherche de la
vérité. On est tellement entraîné par l’amour de l’argent, des hon¬
neurs, de la volupté, que celui qui s’adonne à l’étude de la sagesse,
est presque regardé comme un insensé. Pour la plupart des hommes
de ce temps, la sagesse, qui est la science des choses divines et hu¬
maines, n’existe pas. Ce n’est pas celui qui excelle dans la connais¬
sance des sciences philosophiques qu’ils placent au premier rang,
mais celui qui vide le plus de verres. Sont-ils malades, il n’appellent
pas, ils n’enrichissent pas les meilleurs médecins, mais ceux qui les
flattent, qui obéissent à leurs caprices. Veulent-ils boire froid, ils
le leur permettent ; ils se font, en un mot, leurs complaisants, bien
différents des anciens descendants d’Esculape, qui commandaient à
leurs malades comme des généraux à leurs soldats, comme des rois
à leurs sujets.
>:> Ainsi se conduisait à Rome l’impudent Thessalus, arrivé à ce
degré de témérité qu’il se vantait d’enseigner tout l’art de la méde¬
cine en six mois. Attirés par une semblable promesse, on a vu les
cordonniers, les tailleurs, les artisans de toute sorte, quittant leurs
occupations manuelles, se rassembler en foule autour d’un tel
maître, et, au grand détriment du genre humain, se mettre à exer¬
cer la plus noble et la plus sainte des professions. Mais c’est une
maxime de bon sens reconnue par tous les sages, que l’on ne peut
entreprendre sûrement la cure des maladies, si d’abord on ne con-
DES NATURISTES — GALIEN
229
naît pas la nature du corps dans toutes ses parties. Aussi Hippo¬
crate, notre maître à tous, nous a-t-il recommandé d’étudier tous les
détails de la nature humaine. Il faut, pour établir la légitimité d’une
bonne thérapeutique, que l’on étudie dans le corps et sa composi¬
tion et ses qualités. » Il finit, dit M. Andral, en qualifiant de folie
l’opinion des méthodistes qui, faisant abstraction de toutes ces dif-,
férences de mélanges, ne voient dans toute maladie que deux sortes
d’altérations, le strictum et le laxum. « Ils ne sont pas plus rai¬
sonnables que le naturaliste qui , négligeant les caractères nom¬
breux qui distinguent les animaux entre eux, ne s’attacherait qu’à
quelques-uns de ces caractères, et, par exemple, diviserait tout
simplement les animaux par le seul caractère qu’ils sont ou ne sont
pas raisonnables. » (Andral, loc. cit.)
Après avoir indiqué la nécessité de remonter du trouble d’action
ou de fonction à la lésion de l’organe chargé de la remplir, Galien
recommande de rechercher la cause du désordre pour la faire dispa¬
raître. — Dans le second livre il indique les règles de la nomenclature
des maladies d’après leur siège, exemples : la pleurésie, l’encépha¬
lite, la métrite ; d’après le symptôme, exemples : la paralysie, les vo¬
missements, le hoquet; d’après la cause, exemple : la mélancolie ;
d’après la ressemblance avec les objets extérieurs , exemples : le
cancer, les polypes, l’éléphantiase ; d’après leur nature, exemple :
le phlegmon; enfin, d’après la volonté arbitraire des médecins:
œdème, furoncle, dotième, qui est peut-être la dothiénentérie, ce
qui prouve que du temps de Galien la lésion intestinale de la fièvre
typhoïde était déjà connue.
Toute thérapeutique exige la connaissance des conditions ordi¬
naires de la santé, la connaissance exacte de l’état des humeurs, la
recherche des indications qui résultent de l’alliance de l’observa¬
tion et du raisonnement. — Sans la raison qui éclaire l’expérience
il n’y a pas de véritable médecin.
Le troisième livre est consacré à divers moyens de traitement des
solutions de continuité externes ou internes, des hémorrhagies, des
fièvres, de l’inflammation, etc. — Il renferme une remarque très-
importante au sujet des ulcères qu’on ne peut cicatriser par le trai¬
tement local ; ils dépendent d’une altération du sang qu’il faut gué¬
rir, d’où la nécessité d’un traitement local et général.
Le cinquième livre renferme les préceptes relatifs au traitement
dès hémorrhagies par les petites saignées répétées à de courts inter¬
valles, par des ventouses loin du lieu de l’hémorrhagie, sur la ma¬
melle, par exemple, dans l’hémorrhagie utérine . Contre l’hémop¬
tysie produite par l’ulcère des poumons, outre des petites saignées
230 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
répétées trois fois par jour. Galien parle des emplastiques, des as¬
tringents ; des purgatifs s’il n’y a pas de diarrhée, particulièrement
des pilules d’aloès, de scammonée, de coloquinte, d’agaric et de
gomme arabique, dont il est l’auteur; du lait d’animaux nourris de
plantes balsamiques, de l’exercice modéré dans un air pur, mais
pour lui ces moyens ne sont bons qu’avant le début de la fièvre. —
Quand les malades ont la fièvre, ce traitement reste inutile.
Le livre VI est consacré aux fractures, aux blessures, aux plaies
et aux lésions des muscles et des nerfs.
Dans les livres VII, VIII, IX et X Galien s’occupe du traitement
des maladies essentielles et des fièvres éphémères, synoques ou ar¬
dentes. Ici la saignée joue encore un grand rôle, et c’est la chose
curieuse, puisque aujourd’hui le moyen est abandonné de la plupart
des médecins. D’après Galien, la saignée empêchait la fièvre de de¬
venir putride; mais il ne fallait pas y recourir d’une manière systé¬
matique. Ce moyen avait ses contre-indications dans le jeune âge, la
faiblesse des sujets et l’état des forces; il ne devait être mis en,
usage que si le sang était altéré dans ses qualités ou si, trop abon¬
dant, il produisait l’oppression des forces et la distension des vais¬
seaux et leur rupture.
Les lotions froides, les bains, l’aération et une faible alimentation
étaient les accessoires obligés de ce traitement des fièvres.
Dans les livres XI à XIV, il n’est question que du traitement du
phlegmon, des tumeurs et de l’érysipèle. Partout la saignée joue up
grand rôle dans cette thérapeutique, mais si l’affection était mixte et
produite par l’afflux du sang et de la bile, ce moyen reste sur le se¬
cond plan, et était remplacé par les vomitifs et par les purgatifs.
Le De arte curativa, dont Daremberg nous a donné la traduction
sous le titre de Méthode thérapeutique, à Glaucon, renferme au
début un des principes les plus importants de la thérapeutique, sa¬
voir : qu’il faut connaître la nature commune à tous les hommes, et
la nature particulière de chaque individu. On y trouve ensuite le
traitement des fièvres éphémères, de la fièvre tierce, quarte et quo¬
tidienne; des fièvres continues; de l’inflammation, de l’œdème,
du squirrhe, des tumeurs de la rate et du foie, des abcès simples et
fistuleux, du cancer, de l’élépbantiasis, etc. C’est un peu la reproduc¬
tion de ce qu’on trouve dans le Méthodus medendi.
Outre ces deux ouvrages, Galien a publié un grand nombre de
traités spéciaux de thérapeutique sur Y ouverture de la veine ,
contre Érasistrate , et contre les Érasistratéens, sur les moyens
de guérir par la saignée ; sur l’emploi des saignées locales , ven¬
touses, scarifications, sangsues, etc.
DES NATURISTES — GALIEN
231
Ce traité sur l’emploi rationnel de la saignée est extrêmement
remarquable, et fort riche en indications thérapeutiques. Ainsi Ga¬
lien indique les affections ou diathèses qui réclament les émissions
sanguines (la pléthore, à moins qu’il ne s’agisse d’un enfant ou
d’un vieillard) ; les effets produits par les pertes de sang sur l’or¬
ganisme, selon les idiosyncrasies, les saisons etc.; les cas où, sans
maladie ni diathèse, l’homme doit être saigné ; l’époque de la ma¬
ladie où il faut pratiquer la saignée ; la veine qu’il convient d’ouvrir
(celle du côté malade) ; les cas qui exigent une ou plusieurs sai¬
gnées ; les indications de pousser l’évacuation sanguine jusqu’à la
défaillance (fièvre très-intense), et il parle, en terminant, et de l’ar¬
tériotomie, et des émissions sanguines locales, en indiquant les
moyens de les pratiquer.
Plusieurs autres ouvrages sont consacrés à la médication purga¬
tive, comprenant à la fois les vomitifs et les purgatifs. Il y a le De
purgantium medicamentorum facultatibus , où Galien fait con¬
naître l’action élective de chacun des purgatifs sur la bile jaune,
sur la bile noire ou sur la pituite, et un livre sur les indications
des purgatifs. Dans ce dernier, Galien se demande : Dans quel
cas faut-il purger 9 Par quels moyens 9 Quand faut-il purger 9
Il ne faut pas purger les individus parfaitement sains, mais c’est
une bonne chose chez les personnes qui, par des malaises, vers le
printemps, sont disposées à être malades. Les affections épileptiques
et apoplectiques réclament le purgatif de la pituite ; les maladies ar¬
ticulaires avec grande chaleur, celles de la bile et celles des hu¬
meurs froides, au moyen d’une évacuation du phlegme. En tout cas,
les malades doivent être préparés quelques jours d’avance par des
boissons acidulées et rafraîchissantes.
En comparant l’action des vomitifs à celle des purgatifs, il spé¬
cifie les cas où il faut employer les uns plutôt que les autres ; ainsi,
en été, les vomitifs sont préférables, tandis qu’en hiver, il vaut
mieux recourir aux purgatifs. La bile doit être évacuée par le haut,
la pituite par le bas, et certaines maladies contre-indiquent formel¬
lement l’emploi des vomitifs, telles sont les affections chroniques
de la poitrine, l’étroitesse de cette cavité, etc. Ce sont là autant de
remarques qui attestent l’expérience de Galien.
Telles sont les doctrines de Galien sur la philosophie naturelle,
sur l’anatomie, la physiologie, la pathologie générale et spéciale,
enfin sur la thérapeutique. C’est, malgré la destruction de quelques
manuscrits, un ensemble extrêmement complet et très bien or¬
donné de la médecine au premier siècle de Jésus-Christ. On n’y
trouve pas, il est vrai, un exposé méthodique des connaissances mé-
232 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
dicales semblable à ceux que nous faisons aujourd’hui, car ce sont
des traités particuliers écrits, non pour le public, mais pour des
amis, et auxquels on n’a pas mis la dernière main. Néanmoins, on
sent qu’il y a dans cette œuvre colossale une personnalité puis¬
sante, dont la pensée vigoureuse vous saisit, vous étonne et vous
contraint à l’admiration, malgré ses écarts, et je dirai plus, malgré
ses erreurs. On comprend l’influence d’un tel homme dans le
monde, et l’autorité dont il a joui pendant quatorze siècles s’ex¬
plique par l’immensité de son œuvre. Quand on le compare à Hip¬
pocrate, on voit que ce sont des hommes de même ordre, avant tout
dévoués à la science et à la vérité, imbus de la même philosophie
naturelle, et des mêmes principes d’observation et de morale, ne
différant que par la forme. L’un, dans un langage concis et apho¬
ristique, exprime sobrement sa pensée, toujours en peu de mots,
tandis que l’autre, plus verbeux, touche souvent à la prolixité. Tous
deux représentent en médecine la cause de la nature obéissant à une
loi suprême, émanée de Dieu, pour la conservation du type des
êtres créés, au milieu des causes de destruction qui les environnent.
Ce sont des naturistes.
CHAPITRE IV
ORIBASE
Parmi les successeurs inspirés des doctrines de Galien, le plus
célèbre est certainement Oribase. Ce médecin, né à Pergame, vécut
au ive siècle de l’ère chrétienne. Il s’attacha de bonne heure à la
fortune de Julien, dit l’Apostat, dont il servit les desseins ambi¬
tieux, et il le suivit dans les Gaulés quand ce prince en fut le gou¬
verneur. Il revint ensuite à Rome avec Julien devenu empereur, et
fut envoyé à la questure de Constantinople d’où il fut disgracié et
banni en 363, après la mort de son souverain. Réfugié chez les
barbares, Oribase soutint ce revers avec une noblesse de sentiments
digne d’éloges, et il se fit une telle réputation par son talent et par
ses guérisons, qu’on l’honorait comme un dieu. Rome le rappela
dans ses murs. Les empereurs Valens de Constantinople et Valen¬
tinien ïï lui rendirent ses biens confisqués et le laissèrent jouir jus¬
qu’à la fin de ses jours de sa haute réputation et de sa fortune. Il pa¬
raît qu’on le regardait comme le plus savant de son époque et un
des hommes les plus aimables qui se puissent rencontrer.
Oribase est moins un auteur original qu’un compilateur intelli-
DES NATURISTES — ORIBASE
233
gent. Ses livres SGnt formés d’extraits empruntés à différents au¬
teurs, et notamment à Galien, dont il partage à ce point les idées,
qu’on l’a surnommé le Singe de Galien. Sous ce rapport, c’est un
naturiste. Un grand nombre de ses livres a péri, mais il en reste
plusieurs, notamment ce qu’on appelle la Collection médicale, faite
d’après les ordres de l’empereur Julien, et dont MM. Daremberg et
Bussemaker ont fait une traduction française.
« Empereur Julien, j’ai achevé, suivant votre désir, pendant notre
séjour dans les Gaules occidentales, l’abrégé que votre divinité m’a¬
vait commandé, et que j’ai tiré uniquement des écrits de Galien.
Après avoir loué cette collection, vous me commandâtes un second
travail, celui de rechercher et de rassembler ce qu’il y a de plus
important dans les meilleurs médecins, et tout ce qui contribue à
atteindre le but de la médecine ; je me décidai volontiers à faire ce
travail autant que j’en étais capable, persuadé qu’une pareille col¬
lection serait très-utile, puisque les lecteurs pourraient y trouver
rapidement ce qui, dans chaque cas, convient aux malades. Jugeant
qu’il est superflu, et même tout à fait absurde, de répéter plusieurs
fois la même chose, en puisant chez les auteurs qui ont le mieux
écrit, et chez ceux qui n’ont pas composé leurs ouvrages avec le même
soin, je prendrai uniquement dans les meilleurs écrivains, n’omet¬
tant rien des matériaux qui m’étaient fournis autrefois par Galien
seul, coordonnant mon ouvrage d’après la considération que cet au¬
teur Remporte sur tous ceux qui ont traité le même sujet, parce
qu’il se sert des méthodes et des définitions les plus exactes, at¬
tendu qu'il suit les 'principes et les opinions hippocratiques.
J’adopterai ici l’ordre suivant : je rassemblerai d’abord ce qui con¬
cerne la matière de l'hygiène et de la thérapeutique, ensuite ce
qui a été dit sur la nature et la structure de l’homme, puis ce
qui regarde la conservation de la santé et le rétablissement des
forces chez les malades , après cela ce qui tient à la doctrine du
diagnostic et du pronostic, enfin je traiterai de la guérison des
maladies et des symptômes , en un mot de ce qui est contre na¬
ture; je commencerai par les propriétés des aliments. » (Oribase,
Daremberg et Bussemaker , t. I. p. 2.)
Dans le premier volume de cette édition française, il est successi¬
vement question des aliments usuels et de leurs qualités diges¬
tives , des qualités attribuées aux aliments, selon qu’ils sont atté¬
nuants, incrassants, produisant des humeurs visqueuses, crues,
des humeurs froides, de la pituite, de la bile, de l’atrabile, etc.;
des aliments favorables ou nuisibles à l’estomac ; nuisibles à la tête,
resserrant ou relâchant le ventre, refroidissants, desséchants, hu-
234 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
mectants, échauffants, etc. ; enfin de la préparation des aliments. Ce
livre IY est extrêmement curieux, et montre, par ces détails culi¬
naires, donnés avec la gravité convenable, qu’il n’y a pas de petites
choses pour le véritable médecin. Galien, Aétius, Rufus, Dioclès,
Dioscoride, etc., sont les auteurs des recettes citées par Oribase.
Dans le livre suivant, Oribase expose le bien et le mal qu’on a dit
de Veau, ses avantages et ses inconvénients, sa température et les
moyens de l'améliorer ou de la purifier. Il parle ensuite du vin et
de ses espèces ; du vinaigre , des vins et vinaigres médicamen¬
teux, etc.
Tout le livre VI est consacré aux exercices , au coucher, au repos,
à l’abstinence, au sommeil et à la veille, à la conversation, à la dé¬
clamation, aux différentes espèces de frictions, à la promenade,
à la course, à l’équitation, au mouvement dans les fièvres, à la na¬
tation, à la lutte et au combat simulé, à la gesticulation, au jeu
de paume, au jeu des haltères, au coït, etc. ; et tous ces articles
sont extraits de Galien, de Rufus, d’ Athénée, d’Anthyllus, d’Héro¬
dote, d’ Aétius, etc.
Dans le deuxième volume, qui commence par les livres VIIe et
VIIIe, Oribase rapporte les extraits les plus importants des mêmes
auteurs, mais surtout de Galien, sur les émissions sanguines et
sur les évacuations. Tout ce qu’il est utile de savoir sur les affec¬
tions qui réclament la saignée, sur sa répétition, sur la quantité de
sang à enlever, sur les veines à inciser, sur la manière d’oçérer,
sur la saignée artérielle, sur les ventouses et sur les sangsues, se
trouve indiqué. Relativement aux évacuations, le travail est le
même. Quels sont les gens à purger? Gomment le faire? Quels sont
les moyens purgatifs? Quelle préparation doit subir la personne
que l’on veut purger? Toutes ces questions sont résolues au moyen
de citations variées, et Oribase parle ensuite des avantages et des
inconvénients de l’hellébore, des masticatoires, des fumigations, des
errhins, des lacrymatoires, des diurétiques, des hémagogues, des
sudorifiques, des vomissements, des injections, des lavements, des
suppositoires, etc. Deux chapitres sont consacrés, l’un à la révul¬
sion et l’autre à la dérivation. Ils sont empruntés à Galien.
Le livre IX renferme les principes relatifs à l’appréciation de l’air,
de ses variations et qualités, des vents; du lever et du coucher des
constellations; des localités, de la chambre des malades et de leur
coucher, des exhalaisons salubres ou nuisibles, etc. Il se termine
par de nombreux extraits concernant la manière de faire une tren¬
taine d’espèces de cataplasme.
Dans le livre X, Oribase rapporte ce qu’on faisait de son temps en
DES NATURISTES — ORIBASE
235
fait de médication topique , et la balnéation, qui occupait une si
grande place dans l’hygiène de l’antiquité, est racontée dans tous
ses détails. Après les opinions des médecins de l’époque sur les
bains d’eau douce, d’eau de mer, sur les bains artificiels, sur les
bains minéraux naturels, sur les bains froids, sur les bains d’huile,
sur les bains de sable, sur les bains d’étuve, on trouve celles qui
sont relatives à l’usage des emplâtres, des sinapismes, des épila-
toires, des onguents, etc.
Les livres suivants, XIVe et XVe, traitent des médicaments sim¬
ples, et ils commencent par des citations de Galien, dans lesquelles
se trouve l’explication de l’action médicatrice par la prédominance
des qualités élémentaires [chaud, sec, froid et humide ) des subs¬
tances employées. Toutes ces théories, qui nous semblent si étran¬
ges, ont été pendant douze siècles considérées comme le résultat
des données de l’expérience, et c’est à ce titre qu’elles avaient
cours en médecine. En effet, malgré ses tendances de raisonneur,
Galien déclare que c’est par l’expérience qu’il faut découvrir les pro¬
priétés des médicaments ( loc . cit., tom. II, p. 484). Il indique de
cette façon les médicaments qui échauffentau premier, au deuxième,
au troisième et au quatrième degré ; les substances qui refroidissent
au premier, au deuxième, au troisième et au quatrième degré ; les
substances qui dessèchent et qui humectent également au premier,
au deuxième, au troisième et au quatrième degré ; sur les médi-
camebts subtils et à particules grossières ; sur les médicaments
renforçants, maturatifs, suppuratifs, ramollissants, endurcis¬
sants, relâchants , emplastiques, purgatifs , béchiques, désob¬
struants, détersifs, diurétiques, etc. , les médicaments qui purgent
la rate, le foie, les reins, le poumon ; les médicaments raréfiants,
apéritifs, condensants, resserrants, sudorifiques, caustiques,
pùtréfactifs, destructifs, cicatrisants, attractifs , répercussifs,
astringents ; les médicaments qui provoquent la perspiration, les
règles, le lait, le sperme ; enfin les propriétés générales de chaque
médicament. Il est impossible, malgré les prétentions avouées de
n’émettre que des opinions conformes à l’expérience, d’avancer plus
de choses incertaines, douteuses, hypothétiques, et d’entasser plus
de chimères les unes sur les autres. Il n’y a pas de médecin aujour¬
d’hui capable d’accepter les trois quarts des opinions de Galien ou
de Zopyre, sur la matière médicale, et la classification que j’ai citée
plus haut en est la preuve évidente.
Le troisième volume de la traduction d’Oribase par Bussemaker
et Daremberg est extrêmement intéressant par les notions de phi¬
losophie, de physiologie, d’hygiène de pathologie, d’anatomie et de
236 HISTOIRE DE LA. MÉDECINE
chirurgie qu’il renferme. C’est presque une encyclopédie formée
d’extraits les mieux choisis dans les auteurs que nous avons cités.
La question des éléments, de la différence des tempéraments et
de la structure du corps compose le livre XXI, et celle de la géné¬
ration est renfermée dans le livre XXII, mais la partie intéressante
du volume se trouve dans le livre XXIII où se trouvent des frag¬
ments d’ Athénée sur l 'habitude ; de Rufus, sur le régime des jeunes
filles; de Galien, sur la conception , sur les rapports sexuels, sur
la manière d’élever les enfants, sur le choix d’une nourrice, sur
Y épreuve du lait, sur les aphthes des enfants , etc. Tout ce qui
est relatif à 1 hygiène de la première enfance est exposé de la façon la
plus vraie, la plus conforme à l’observation et nous n’avons guère
rien changé à ces préceptes qui sont, après quinze siècles, la règle
de la science actuelle. .
Dans les livres XXIV et XXV il n’est question que d’anatomie, et,
sauf quelques extraits de Soranus et de Rufus, toute la splanchno-
logie, et elle est complète, toute l’ostéologie, la myologie et la des¬
cription des os, des nerfs et des vaisseaux est empruntée à Galien.
Le dernier livre de ce volume est consacré aux tumeurs contre
nature, à l’inflammation, à la diathèse fluxionnaire, ce que nous
appelons aujourd’hui des congestions, aux abcès qui succèdent à
l’inflammation, au traitement médical et chirurgical des abcès, à
l’excision des côtes, aux abcès du foie, de la rate et du rectum, aux
fistules et à leur traitement chirurgical, aux bubons, à la gangrène,
à l’érysipèle, aux squirrhes, aux furoncles, etc. Tout ce livre est
très-intéressant et au milieu de quelques vues théoriques inaccep¬
tables et de certaines pratiques abandonnées de la chirurgie con¬
temporaine, on y trouve des faits importants qui attestent un état
très-avancé de la science. Tous ces extraits sont empruntés à Galien,
à Antyllus, à Héliodore, à Rufus, à Dioclès, àMégès, à Archigène, à
Apollonius, c’est-à-dire aux hommes qui avaient alors la plus grande
autorité médicale.
Dans le quatrième volume se trouve un autre livre sur les tu¬
meurs comprenant les stéatomes d’ Antyllus; les œthér ornes d’ Hé¬
liodore ; le ganglion de Rufus et d’Héliodore ; les acrochordores et
les carcinomes de Rufus ; les acrochordores et les formicaires
d’Héliodore ; la contracture d’ Antyllus ; le filet, les scrofules, les
varices des jambes (Galien); les varices du scrotum d’Héliodore ;
Y emphysème, Y anévrysme, le colobome, Y éléphantiasis (Rufus) ;
son traitement par Philamène, etc.
Un livre est ensuite consacré tout entier aux fractures. Il est
formé d’extraits d’Hippocrate, de Galien et se termine par des ar-
DES NATURISTES — ORIBASE
237
ticles sur la carie du crâne d’Héliodore, sur l’hémorrhagie ménin¬
gée d’Archigène, sur les hydrocéphales d’Antyllus, sur les signes
pronostics d’Archigène, sur V exostose d’Héliodore et sur l’aio-
pécie.
Il y a un autre livre sur les luxationss traumatiques (Hippo¬
crate et Galien) ; sur les luxations spontanées par Asclépiade, de
Bithynie ; sur Y amputation par Héliodore, et sur la gangrène des
doigts.
Les lacs et* les bandages , ainsi que les machines du temps et
leur emploi dans la réduction des luxations font l’objet de deux
autres livres très-étendus où le chirurgien trouvera d’utiles enseigne¬
ments pour apprécier l’état de la chirurgie à cette époque reculée.
Restent enfin trois livres : l’un consacré aux affections des or¬
ganes génito-urinaires et aux hernies ; l’autre sur les ulcères en
général, et l’on y trouve sous le titre d 'ulcères pestilentiels, par
Rufus, la description succincte de l’angine gangréneuse, ulcé¬
reuse et couenneuse de l’enfance, traitée par le sulfate de cuivre,
l’alun de plume brûlée, les purgatifs et la cautérisation. Le dernier
enfin a pour objet les formules médicamenteuses à employer dans
toutes les maladies. Nous regrettons que MM. Bussemaker etDarem-
berg n’en aient pas donné la traduction.
Si nous ne pouvons juger le mérite réel d’Oribaseet ce que son
talent a pu avoir d’original, nous devons reconnaître qu’il a rendu
un véritable service à la science en choisissant d’après ses idées les
morceaux de médecine qui de son temps lui ont paru mériter l’hon¬
neur d’une reproduction. Sa compilation nous fait mieux connaître
Galien que les livres si souvent prolixes de cet auteur et elle ren¬
ferme des fragments d’auteurs dont les ouvrages détruits par les
révolutions seraient inconnus de nous. A cet égard, le nom d’Oribase,
sectateur de Galien, ne périra point. Cet auteur n’a pas laissé
d’œuvre personnelle, cependant on dit qu’il est le premier à avoir
fait connaître üne forme particulière de mélancolie qui touche à l’a¬
liénation et dans laquelle les malades se croient changés en loups
(lycanthropie) et la nuit courent les champs et les cimetières en
poussant des cris affreux.
238
HISTOIRE DE LA MÉDECINE
CHAPITRE V
AÉTIUS
Aétius est un médecin du Ve siècle qui étudia la médecine à
Alexandrie, où il la pratiqua avec succès avant de venir à Constanti¬
nople. C’est un compilateur qui dans ses livres a publié un grand
nombre de fragments de l’antiquité qu’on ne retrouve pas ailleurs.
On peut le considérer comme un partisan des doctrines de Galien,
et par conséquent comme un naturiste, mais sa crédulité en ferait
plutôt un mystique. — C’est, dit-on, le premier médecin de quelque
importance qui ait embrassé le christianisme.
Eloy dit qu’il a fait connaître plusieurs maladies nouvelles, parti¬
culièrement de celles qui ont les yeux pour siège. Il a publié un
livre entier sur les médicaments externes et sur les emplâtres aux¬
quels il accordait une grande efficacité. — Son opinion était très-
favorable à l’emploi du cautère actuel ou potentiel et il en conseil¬
lait l’emploi répété dans l’asthme, dans la phthisie et dans l’em-
pyème. — On appliquait ce remède sur les os comme le sternum,
à la nuque, a la clavicule et sur les pariétaux.
Très-superstitieux , il accordait une très-grande confiance aux
amulettes et aux charmes qui étaient très en vogue chez les Égyp¬
tiens, et une fois converti au christianisme, on le voit apporter sa
foi dans l’exercice de la médecine, en croyant à l’intervention im¬
médiate de la divinité dans la guérison des maladies. — Ainsi, d’a¬
près Dezeimeris, il conseillait contre la piqûre des abeilles l’appli -
cation d’un cachet de fer gravé d’une croix, pensant que le signe
du chrétien appliqué sur les parties devait empêcher l’inflammation
de se produire. — En rapportant la composition d’un certain on¬
guent, il recommande de dire à voix basse ces paroles au moment
de son emploi : « Que le Bien d’ Abraham, le Bien d'Isaac,le
Bieu de Jacob daigne accorder à ce médicament telle ou telle
vertu. » Ailleurs il conseille pour extraire un os du gosier de pro¬
noncer ces mots : « Os, sors de ce gosier comme Jésus- Christ
sortit du ventre de la baleine ; » ou bien encore : « Os, je te con¬
jure par Biaise, martyr et serviteur de Jésus-Christ, de sortir ou de
descendre. » — C’était à la fois un naturiste et un mystique.
Les écrits d’ Aétius, divisés en quatre livres (tetrdbïbles) } formés
chacun de quatre sections, comprenant plusieurs chapitres, renfer¬
ment la médecine et la chirurgie de l’époque, moins les connais-
DES NATURISTES — ALEXANDRE DE TRALLES
239
sances anatomiques et la partie relative aux luxations et aux frac¬
tures. — Ce sont des ouvrages utiles à consulter, et j’y reviendrai
plus loin, en parlant de r histoire de la chirurgie. (Voyez Anato-
MISME.) '
CHAPITRE VI
ALEXANDRE DE TRALLES
Alexandre Trallien, ainsi nommé à cause de sa naissance dans la
ville de Tralles, en Lydie, vécut au Ve ou au vie siècle, en 560, sous
l’empire de Justinien Ier, dit le Grand. — La preuve, dit Éloy, c’est
que dans ses ouvrages il cite fréquemment Aétius, un médecin du
ve siècle.
Fils du médecin Étienne, et ayant reçu l’instruction la plus soi¬
gnée, Alexandre voyagea beaucoup en Asie et en Europe, dans les
Gaules, en Espagne et en Italie pour venir se fixer à Rome. Il n’é¬
crivit que très-tard, à un âge avancé, mais ce fut un auteur remar¬
quable, le dernier, dit Éloy, « de l’âge qui a précédé la décadence des
lettres, qui se soit fait un plan avant d’écrire, et qu’on puisse appeler
un écrivain original. » C’est,- avec Arétée, le meilleur auteur en
médecine qui ait paru parmi les Grecs depuis le temps d’Hippocrate.
Il commence par les maladies de la tête, d’où il descend à celles
de toutes les parties du corps en suivant un ordre anatomique, et il
termine par deux chapitres sur la goutte et sur les fièvres. Dans cêt
exposé, on le voit s’inspirer surtout de l’observation et de l’expé¬
rience pour rechercher le diagnostic des maladies, mais il reste cons¬
tamment dominé par les doctrines du divin Galien , dont il ne
s’écarte que rarement mais à regret et par amour de la vérité. —
Sous ce rapport Alexandre Trallien peut être considéré comme
appartenant à l’école des naturistes, mais, comme la plupart des mé¬
decins de son temps, il a un pied dans le mysticisme et croyait un
peu à la magie. — Sa crédulité thérapeutique était excessive, et on
l’accuse d’avoir tiré bien des choses sur les amulettes et sur les en¬
chantements dans les écrits d’ Osthœnès, célèbre magicien de la Perse.
Ses livres sont dédiés à Cosmos, le fils de son premier maître :
« Puisque vous désirez, mon cher Cosme, que je vous expose lès
médications dont j’ai fréquemment éprouvé l’efficacité dans les ma¬
ladies, je m’empresse d’acquiescer à votre demande en souvenir de
la bienveillance dont vous et votre père m’avez honoré.... Je m’es¬
time heureux d’avoir, dans ma vieillesse, cette occasion de vous
240 HISTOIRE DE LA. MÉDECINE
complaire, et puisque je ne puis désormais supporter la fatigue,
j’ai résolu de consigner ici succinctement les connaissances que j’ai
acquises par une longue pratique. J’espère que ceux qui liront ce
livre saus prévention seront charmés de la clarté et de la concision
de mon style. Je me suis étudié à me servir autant que possible de
termes communs et usuels, afin de mettre ma diction à la portée du
vulgaire même. Nous commencerons par les fièvres éphémérines,
suivant la méthode du divin Galien, à laquelle nous tâcherons de
nous conformer en ceci comme dans le reste. »
C’est là une explicite profession de foi ; mais, comme nous l’a¬
vons dit, s’il a pour les doctrines du médecin de Pergame la véné¬
ration de son époque, il n’en suit pas moins, pour sa thérapeutique,
les leçons de l’expérience.
C’est à lui qu’on doit la première mention des maladies vermi¬
neuses à l’occasion d’un cas de boulimie avec tiraillements perpé¬
tuels à l’estomac et céphalalgie chez une femme qui vint lui demander
conseil. L’administration d’un purgatif, le hierapicra, la guérit en
lui faisant rendre un ver long de douze coudées, sans doute un ver
solitaire (1). On dit aussi que c’est à lui qu’il faut rapporter l’usage
du fer en substance donné à l’intérieur, mais c’est une assertion dou¬
teuse : car, en outre de l’histoire de Mélampe (d’Argos), qui donna
de la rouille de fer à Iphiclus , Galien et Oribase parlent de la batti-
ture de fer qu’on administrait contre les maladies des filles — On
lui attribue la saignée des jugulaires qu’il fit pour suppléer à celles
des ranines qu’il n’avait pu exécuter, la saignée du pied comme dé¬
rivative du crachement de sang, et enfin, dans les fièvres tierces ou
quartes, avant l’accès, un vomitif qui avait les plus grands avantages.
Le diagnostic a été supérieurement traité par Alexandre Trallien.
— Ainsi, à l’occasion de la dysenterie, il dit en indiquant l’altéra¬
tion anatomique de cette maladie :
« Si les gros intestins sont lésés, le malade, éprouve un violent
ténesme et peu de difficulté à se débarrasser des matières fécales ;
celles-ci sont rarement ou même jamais sanguinolentes ; mais pres¬
que toujours leur expulsion est suivie de quelques gouttes de sang
ou de parcelles de graisse et de chair ; la douleur n’est jamais vive
et aiguë, mais presque toujours sourde. Les accidents contraires
ont lieu si la maladie a son siège dans les intestins grêles.... La vé¬
ritable dysenterie est toujours accompagnée de l’ulcération des in¬
testins, parce que presque tous les malades rendent une matière
puriforme. »
(1) Il a laissé un traité sur les vers intestinaux, qu’il divisait en ascarides, lom-
bricaux et ténias.
DES NATURISTES — ALEXANDRE DE TRALLES
241
Son histoire de la pleurésie et des symptômes qui la séparent des
inflammations du foie n’est pas moins exacte, et je vais la repro¬
duire (Renouard, Hist. de la médecine, t. Ier, p. 390).
« Je nomme -pleurésie, non toute espèce de douleur de côté,
mais la seule pleurésie vraie, c’est-à-dire l’inflammation de la mem¬
brane qui revêt les côtes. Elle est accompagnée d’une fièvre aiguë, à
cause du voisinage du cœur, qui souffre sympathiquement. Si donc
vous remarquez chez un malade une respiration difficile, avec une
fièvre aiguë, de la toux et une douleur pongitive, vous pouvez assu¬
rer qu’il est vraiment pleurétique. Les personnes affectées d’une
inflammation du foie ont aussi delà fièvre, et respirent avec peine;
leur côté est tendu et douloureux ; elles éprouvent une toux sympa¬
thique ; mais il n’y a chez elle ni point de côté, ni dureté de pouls. y>
Voici comment on distingue la pleurésie de l’hépatite :
« On discerne ces deux affections particulièrement au genre de
la douleur et à la qualité du pouls. Les pleurétiques ont un pouls
dur, qui donne au toucher la sensation d’une scie; il n’en est pas
de même des personnes affectées d’hépatite. Les pulmoniques n’é¬
prouvent non plus rien de pareil, à cause de la mollesse des parti¬
cules. La toux est aussi différente dans la pleurésie et dans l’hépa¬
tite. Dans la première de ces affections, elle est plus violente, et
promptement suivie de crachats. Pendant la durée de la maladie,
la couleur des matières expectorées indique quelle est l’humeur
d’où dérive l’inflammation. Les crachats rouges dénotent qu’elle
vient du sang; les jaunes, de la bile; ceux qui sont blancs et vis¬
queux annoncent la pituite; les noirs, l’atrabile. Dans l’hépatite, on
tousse, mais on n’expectore pas. Sachez, néanmoins, qu’il arrive
quelquefois qu’on n’expectore rien dans la pleurésie; d’où il suit
qu’on aurait tort de considérer comme hépatique tout individu qui
tousse sans cracher; car il y a des pleurésies rebelles et d’une coc-
tion difficile : ce sont même les plus dangereuses. L’inflammation
peut siéger encore au-dessous des fausses côtes sans s’étendre jus¬
que dans la poitrine; elle peut aussi être extérieure. Dans ces cas,
il n’y a pas d’expectoration; mais alors les humeurs qui causent la
phlegmasie se tournent en abcès, à moins qu’elles ne se dissipent,
ce qui arrive raremént. Faites donc attention à tous ces signes,
ainsi qu’à la couleur du visage ; les malades atteints d’hépatite l'ont
ordinairement pâle; c’est le contaire chez les pleurétiques. Voilà
comment vous discernerez ces derniers. »
Il est le premier qui ait donné la rhubarbe dans la dysenterie et
le fer dans les squirhes de la rate, l’opium dans les brûlures, — le
pavot et le castoreum dans la fièvre quarte.
BOUCHUT.
16
242
HISTOIRE DE LA MÉDECINE
Dans la goutte, il appliquait extérieurement les cantharides et
conseillait l’exercice et la sobriété.
Il a décrit plusieurs especes de mélancolie et il conseille la diète, les
bains, l’exercice, le voyage et la dissipation à l’exclusion des drogues.
On lui doit la cautérisation de Y aura pour prévenir l’épilepsie.
C’est lui qui a indiqué les calculs pulmonaires rejetés par l’expec¬
toration chez les gens qui toussent depuis longtemps et qui sont at¬
teints de phthisie. Son traitement du volvulus est celui d’Hippocrate.
(Y. Chirurgie ), et la .saignée était un des moyens qu’il employait le
plus dans les angines, dans la colique néphrétique et dans la pleu¬
résie; seulement, à l’encontre de Galien, il ne s’occupait pas du côté
malade et saignait indifféremment partout.
Çes extraits montrent assez quelle a été la portée d’Alexandre
. Trallien comme observateur et comme anatomopathologiste; aussi n’y
a-t -il rieri d’extraordinaire que son nom soit arrivé jusqu’à nous. Ses
écrits, véritable mélange de naturisme, de superstition et d’empi¬
risme, méritent, d’ailleurs, par leur forme littéraire, la réputation
qu’ils ont faite à leur auteur. Il est évident, par ce qu’ils renferment,
qu’on devait alors avoir déjà ouvert un certain nombre de cadavres.
CHAPITRE VII
PAUL ÉGINÈTE
Paul, natif de l’île d’Égine etsurnommé l’Éginèle, vécut dansla pre¬
mière moitié du vne siècle vers 640. Il avait étudié à Alexandrie et
devint promptement célèbre. Sa réputation fut très-grande chez les
Arabes en raison de ses études sur les maladies des femmes et sur les
accouchements, et ils l’avaient surnommé accoucheur (cawâbély) .
On lui doit un ouvrage intitulé : Extrait des, anciens ouvrages
sur la médecine , où il reproduit, en les choisissant, la plupart des
idées de Galien, d’Oribase et d’Aétius. Son intention était de vulga¬
riser la science, mais ce ne fut pas un simple copiste, car il avait
une valeur réelle comme médecin, plus encore comme chirurgien,
et il a laissé dans la chirurgie des idées originales qui lui font le
plus grand honneur.
Comme doctrine, il est difficile de le classer exactement, car il
participe du méthodisme et des naturistes. Cependant sa conformité
d’opinions générales avec Galien doit le faire considérer comme un
sectateur indépendant du médecin de Pergame.
Paul Eginète a rapporté l’observation d’une rachialgie épidémique
avec paralysie des extrémités qui avait pris naissance, en Italie et
DES NATURISTES — RHAZÈS
243
qui, de là, parcourait les pays voisins ; c’était, sans doute, une mé¬
ningite cérébro-spinale, et la paralysie, qu’Éginète rapporte à une
métastase critique, semblait dépendre des efforts salutaires de la
nature. — De temps à autre, il s’y joignait une épilepsie dont les
suites étaient presque toujours mortelles (c’était, sans doute, le té¬
tanos final de la méningite rachidienne) , et cette maladie était
traitée avec de l’eau froide par quelques médecins italiens (Spren-
gel, Hist. de la médecine , t. II, p. 222).
Il connaissait la phthisie caleuleuse dont Alexandre Trallien avait
déjà parlé; les dépôts réputés laiteux, la goutte, qu’il considérait
comme le résultat du luxe et de l’oisiveté, dont la forme dépendait
de la prédominance des humeurs cardinales et qui avait pour cause
la condensation des humeurs superflues sur les articulations à la
suite d’un vice de nutrition provoqué par la plénitude excessive de
l’estomac.
La partie chirurgicale de ses œuvres, que tout le monde pourra
désormais apprécier en lisant la bonne traduction française qu’en a
donné M. René Briau, est de beaucoup la plus importante. — Il pra¬
tiquait la bronchotomie sans intéresser les cerceaux cartilagineux
et ne coupait que la membrane interposée entre eux. — Les cha¬
pitres sur l’hydrocéphale, sur la paracentèse dans l’ascite pratiquée
au-dessous du nombril, sur la distiction des anévrysmes vrais et
faux qui ont un bruissement dans la tumeur, sur l’ouverture des
abcès internes par les caustiques, sur l’opération de la taille péri¬
néale oblique latéralement au raphé, sur l’hydrocèle et le varico¬
cèle, sur la hernie, sur le trépan immédiat dans les fractures dû
crâne, sur les fractures et sur les luxations, sur les inflammations
de matrice et sur les injections qu’elles réclament sont des plus
instructifs et seront toujours utilement consultés par les chirurgiens.
Le plus grand éloge qu’on puisse faire de ses œuvres c’est qu’elles
ont été le point de départ des études nouvelles de la renaissance, et
particulièrement de Fabrice d’Aquapendente, qui a tiré de lui une
partie de ses doctrines.
CHAPITRE VIII
RHAZÈS — LES ARABES
_ Il est heureux que les compilations d’Oribase, d’Aétius, de Paul
Éginète et de quelques autres, nous aient conservé les fragments
d’ouvrages importants publiés par les médecins célèbres des pre¬
miers siècles de notre ère, car les invasions des barbares au sein
244
HISTOIRE DE LA MÉDECINE
de la civilisation romaine et la conquête de l’Orient par les secta¬
teurs de Mahomet devaient, par leur vandalisme, priver l’esprit
humain de ses plus glorieuses conquêtes. De tous les coups portés
à la civilisation, le plus terrible, celui qui n’a jamais été réparé et
pour les auteurs duquel on n’aura jamais assez de mépris, ce fut,
en 640, la destruction de la bibliothèque d’Alexandrie, au nom de
l’islamisme, par Amran, le second successeur de Mahomet. Après
la conquête de la ville, la bibliothèque, riche, dit-on, de 500,000 vo¬
lumes, fut livrée aux flammes, et pendant six mois, dit l’historien
Abulpharage, les livres furent employés à chauffer les bains publics.
La nuit se fit presque subitement dans l’intelligence humaine, et
lettres ou sciences, tout disparut dans la destruction de l’empire
d’Orient et d’Occident. L’éclipse ne fut pas de longue durée. Dès
que la ferveur du prosélytisme des princes musulmans se fut un
peu refroidie, la raison politique reprit le dessus et les califes se
firent, mais trop tard, les protecteurs des arts, des sciences, du
commerce et des lettres. Le mal était accompli. Quoi qu’il en soit,
une fois la domination arabe consolidée en Égypte, en Syrie, en
Judée et dans l’Orient, en Afrique et au sud de l’Europe, dans l’Es¬
pagne, les institutions littéraires et les écoles se rouvrirent partout,
des académies se fondèrent, et celle de Bagdad devint la plus célèbre
du moyen-âge. Les plus grands sacrifices furent faits pour retrouver
les écrits des philosophes échappés au désastre de la conquête ; on
les faisait traduire en arabe et on multipliait les manuscrits de tout
genre pour refaire ce qu’on avait volontairement détruit. Ainsi passa
des Romains aux Arabes le sceptre de la science et de la littérature,
et c’est par ces derniers que la civilisation, d’abord retardée, a repris
sa marche progressive jusqu’à la brillante époque de la renaissance.
Dans tous ces cataclysmes subis par les empires, la médecine était
tombée au degré le plus bas du mysticisme théurgique ou démonia¬
que, de la magie, de la sorcellerie et de l’empirisme. Les grands prin¬
cipes de la science qui ont fait la gloire d’Hippocrate et de Galien,
régnaient affaiblis sur la scène du monde, étouffés par l’ignorance et
la superstition ; mais avec les Arabes la médecine, comme toutes autres
parties de la science, reprit son essor vers une destinée meilleure.
— Avec les débris du passé grec et romain se fit une médecine arabe
qui , en apportant son faible contingent de choses nouvelles , nous
a transmis le galénisme tel que nous le connaissons aujourd’hui.
Rhazès, d’origine persane, est le premier médecin considérable
qui soit fourni par l’époque arabique. R vivait à la fin du ixe siècle.
C’était un homme très- distingué, universel, connaissant, dit-on, la
musique, l’astronomie, les mathématiques, la chimie, la médecine,
DES NATURISTES — RHAZÈS 245
et il était, à trente ans, un professeur si célèbre de l’Académie de
Bagdad, qu’on venait de très loin assister à ses leçons. Il vécut jus¬
qu’à quatre-vingts ans, en pratiquant la médecine, et il mourut en
laissant différents ouvrages dont le plus considérable est intitulé :
Continent. C’est encore la reproduction du galénisme avec quelques
additions qui ne sont pas sans importance, notamment au sujet de
la variole et de la rougeole. Sous ce rapport les médecins arabes
dont nous aurons à parler sont des naturistes.
De tous les historiens de la médecine, J. Freind est celui qui a
le mieux étudié Rhazès , et si après l’avoir consulté on lit la traduc¬
tion de Mead sur le traité delà petite vérole et de la rougeole, on aura
une idée parfaite de ce qu’a été l’auteur arabe dont nous parlons.
Le Continent se compose de dix livres : 1° sur l’anatomie (ex¬
traits d’Hippocrate, de Galien et d’Oribase) ; 2° sur la signification des
tempéraments (extraits d’Hippocrate sur les humeurs; de Galien sur
les tempéraments; d’Oribase, d’Aétius et de Paul Éginète) ; 3° sur les
aliments et les simples (extraits d’Hippocrate sur la diète ; de Galien
sur les aliments et les facultés; d’Aétius, d’Oribase, de Paul) ; 4° sur
la conservation de la santé (extraits de Galien et d’Aétius); 5° sur les
maladies delà peau et sur les cosmétiques (extrait de Galien); 6° sur
les victu peregrinantium ; 7° sur la chirurgie (extraits d’Hippo¬
crate, de Paul, d’Oribase et d’Aétius); 8° sur les poisons (extrait de
Paul) ; 9° sur la guérison des maladies (extraits d’Hippocrate, de Ga¬
lien, d’Aétius, d’Oribase et de Paul) ;( 10° sur les fièvres (extraits
d’Hyppocrate sur les crises ; de Galien sur la différence des fièvres et
la méthode thérapeutique àGlaucon, d’Oribase, d’Aétius et de Paul).
En outre de cette compilation, Rhazès a publié un grand nombre
de faits tirés de sa pratique et qui indiquent une grande expérience,
ainsi qu’on peut le .voir dans le troisième livre de ses Aphorismes
et dans le Traité des cas merveilleux.
Ainsi, pour ces derniers, (Léon l’Africain dit que Rhazès, passant
un jour dans les rues de Cordoue, vit le peuple assemblé, demanda
la raison de ce concours, et apprit qu’un citoyen qui se promenai
était tombé mort. Il s’approcha, et, après avoir examiné cet homme,
il se fit promptement apporter des baguettes qu’il distribua à ceux
qui l’eùvironnaient, en garda une pour lui, et exhorta les assis¬
tants à l’imiter. Alors il se mit à frapper le corps immobile du ci¬
toyen sur toutes les parties, et spécialement sur la plante des pieds;
les autres en firent autant. Le reste de l’assemblée les regardait
comme des fous, mais au bout d’un quart d’heure, l’homme que
l’on croyait mort commença à se remuer; il revint ensuite parfaite¬
ment à lui, au milieu des acclamations du peuple, qui criait au mi-
246 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
racle. Almansar n’eut pas plutôt appris cet événement, qu’il fit
venir Ebazès, et lui dit en le complimentant : « Je vous connaissais
« pour un excellent médecin, mais je ne vous croyais pas homme à
« ressusciter les morts. — J’avoue que j’entends la médecine, ré-
« pondit Rhazès, mais je ne sais pas rendre la vie aux morts; c’est
« l’ouvrage de Dieu. Quant à ce que je pratiquai dernièrement avec
« tant de succès, je ne l’ai trouvé dans aucun livre de médecine, ni
« ne le tiens d’aucun maître; mais.il m’arriva de faire en compagnie
« le voyage de Bagdad en Égypte. En entrant dans les déserts, quel-
« ques Arabes, gens de qualité, se joignirent à nous. En chemin fai¬
te sant, un d’entre eux se laissa tomber de son cheval, comme s’il eût
« été mort. Un vieillard de notre troupe mit pied à terre sur-le-champ,
« et coupant une poignée de verges, il nous en distribua à tous, et
« nous commençâmes à nous exercer sur le prétendu mort, comme
c< nous fîmes, il y a quelques jours, sur le citoyen de cette ville et
« avec le même succès. Tout le mérite de la cure se réduit donc à
« avoir remarqué que le cas du citoyen était le même que celui de
« l’Arabe; quant à l’événement, c’est un pur hasard...- » Ce récit
plut à Almansar, qui dit avec admiration à Rhazès que le pays qu’il
habitait pouvait se vanter de posséder en lui un Galien; à quoi Rha¬
zès répliqua modestement : L’expérience vaut mieux que le méde¬
cin mot profond, qu’un homme de vrai mérite et dédaigneux des
suffrages de la foule, seul, peut trouver. (Éloy, Dict. historique de
la médecine, t. IV, p. 6.) )
On cite de lui un curieux traitement de la sciatique emprunté à
Archigènes, et qui consiste dans une violente révulsion opérée
sur le rectum. Il donnait des ely stères extrêmement forts, avec de
la coloquinte et du .nitre, au point de produire des évacuations
ensanglantées. Rhazès ajoute qu’il avait vu pratiquer cette méthode
à l’égard de mille personnes , sans qu’il en eût jamais vu une où
ce remède eût manqué de bien réussir , à moins que ce ne fût
dans un cas si invétéré, qu’il ne pouvait se guérir sans y mettre
le feu. (J. Freind, Histoire de la médecine , 2me partie, p. 29.)
Il a publié un livre sur lés maladies des enfants, le premier de
ce genre qui ait paru dans l’antiquité ; un livre sur le ver de Médine,
sur spina ventosa, qu’on n’avait pas encore décrit, et parmi une
foule d’autres traités, il en est un relatif aux qualités du médecin,
qu’il est juste de citer pour faire connaître la manière dont on
comprenait les devoirs de la profession médicale à cette époque
éloignée. Ce livre est composé de deux parties : l’une relative aux
qualités du médecin qu’on doit choisir, et à qui l’on doit obéir;
l’autre pour les diflérentes charlataneries des imposteurs.
DES NATURISTES — RHAZÈS 247
Des qualités nécessaires dans le médecin que Von choisit pour se
confier entièrement à sa conduite (1).
« Il est d’une très-grande importance de considérer, en premier
lieu, comment et à quoi le médecin que vous voulez choisir a em¬
ployé son temps, et comment il s’est appliqué dans ses études par¬
ticulières. Si l’on peut être certain qu’il a lu et examiné les livres des
anciens médecins avec diligence et application, et qu’il a eu grand
soin de comparer leurs ouvrages les uns avec les autres, nous pou¬
vons, avec justice, concevoir une bonne opinion de lui. Si, au con¬
traire, nous trouvons qu’il a employé la meilleure partie de son
temps à tout autre chose que ce que nous venons de dire; s’il paraît
se plaire avec excès à la musique, à boire et à d’autres mauvais
déportements, nous ne pouvons pas estimer beaucoup ni sa per¬
sonne, ni son savoir. Mais s’il peut nous paraître qu’il a toujours
été fort studieux et appliqué il faudra considérer ensuite quel est
son génie, s’il a de l’esprit, quel en est le tour, s’il a beaucoup fré¬
quenté les personnes capables de disputer avec lui et de contredire
à ses sentiments, quelles raisons nous pouvons avoir de croire qu’il
arrivera jamais à la capacité et aux talents nécessaires pour bien exa¬
miner, connaître et guérir les maladies. »
« Nous devons encore nous informer combien de temps il a passé à
converser avec ces mêmes personnes que nous venons de spécifier,
et si, par leur moyen, il a appris l’art de bien juger, aussi bien que
celui d’apporter du soulagement à un malade. Il sera de plus fort
important d’observer s’il entend bien lui-même ce qu’il a prétendu
étudier ou s’il ne l’entend pas; si nous voyons qu’il l’entende par¬
faitement bien, la question suivante sera de savoir qu’il s’est adonné
à visiter les malades, et s’il a réussi à les guérir de leurs maladies.
Nous devons être certains qu’il a pratiqué dans les grandes villes
fort peuplées, où il y ait, par conséquent, un grand nombre tant de
malades que de médecins; et si nous trouvons, après nous être
informés de ces deux circonstances en particulier, qu’il a, à cet
égard, toutes les qualités requises, nous pouvons avec sûreté dire
qu'il est habile médecin, et le préférer à tous les autres. Mais s’il
arrivait qu’on trouvât qu’il lui manque l’une de ces deux dernières
qualités, il serait à souhaiter que ce soit plutôt celle qui regarde la
pratique de son art (je ne dis pas néanmoins qu’il l’ignore absolu¬
ment, et qu’il n’en sache pas du moins quelque chose), que s’il ne
savait rien du tout de ce qu’ont dit ou écrit les anciens. Car un
homme qui est bien versé dans leurs ouvrages, et qui les a bien
(4) J. Freine! , Histoire de la médecine, 2e partie, p. 33.
248 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
étudiés et bien digérés, peut aisément parvenir, avec l’aide d’un
peu de pratique, où d’autres qui ignorent absolument ce genre de
littérature ne parviendront jamais. Je veux dire ceux qui ont peu
de fonds d’eux-mêmes, et qui doivent tout ce qu’ils savent aux
longues conversations qu’ils ont eues avec des gens qui ont pratiqué
dans des lieux où il y a des médecins et des malades en abondance.
Mais si quelque écolier prétendant savoir quelque chose se donne
pour un maître, quoiqu’il ne sache rien, ou s’il n’a seulement que
quelque petit commencement, quelque ébauche de science, s’il
entend peu ce qu’il lit, ou du moins s’il n’a pas encore l’usage et le
jugement que demande sa profession, on ne doit nullement se fier
en lui, ni se reposer aucunement sur sjçs talents. Il n’y a pas même
d’apparence qu’il y devienne jamais fort habile; car il est impossi¬
ble qu’un homme, quand même il vivrait longtemps, arrive jamais
à la perfection dans une science comme est la médecine, aussi dif¬
ficile qu’elle est importante ; à moins qu’il ne marche constamment
sur les pas des anciens, tant l’étendue de cette science passe de
loin les bornes de la vie humaine. Ce n’est pas seulement ici une
vérité à l’égard de la médecine ; c’en est une aussi à l’égard d’un
grand nombre d’autres auxquelles on s’applique pour en faire sa
profession. Les auteurs qui oht perfectionné cet art ne sont pas en
si petit nombre qu’on puisse bien les étudier et les entendre en peu
d’années. Mille peut-être y ont travaillé pendant mille ans. Un
homme qui les étudie avec soin et application fera par leur moyen
autant de découvertes, dans la courte période de sa vie, que s’il
avait vécu mille ans à l’étude de la médecine. Mais si l’on vient une
fois à négliger la lecture ou l’étude des anciens auteurs, que peut
‘une personne seule espérer de faire? Quels que soient ses talents,
son génie, sa capacité, quelque supériorité qu’il ait à tous ces égards
par-dessus tous les autres hommes, quelle proportion peut-il y avoir
de tout ce qu’il est capable de faire tout seul et ces trésors immen¬
ses que nous avons dans les anciens? En un mot, un homme qui ne
lit point les ouvrages des savants médecins de l’antiquité, et qui ne
connaît pas, du moins en partie, la nature des maladies avant même
qu’il visite les malades, lorsqu’il les visitera, négligera ces mêmes
maladies, ou par ignorance, ou par méprise, parce qu’il ne sera pas
« pabled’en juger, n’en ayant eu aucune connaissance auparavant. »
Des imposteurs ou charlatans.
« Il y a tant de ces petits artifices avec lesquels les charlatans ou
médecins prétendus en imposent aux personnes crédules, qu’un
livre entier, si j’avais dessein d’en faire un exprès, ne suffirait pas
DES NATURISTES — RHAZÈS
249
même à les comprendre tous. Mais rien n’égale leur impudence et
leur effronterie, si ce n’est la criminelle certitude où ils sont qu’ils
tourmentent les gens, et leur causent de cruelles douleurs dans
leurs derniers moments, sans aucune apparence de raison., Tantôt /
il y en aura qui se vanteront de pouvoir guérir l’épilepsie, et qui
feront pour cela une ouverture au derrière de la tête en forme de
croix; puis ils prétendront avoir 'tiré de la plaie quelque chose qu’ils
avaient tenu caché jusque-là dans leur main. D’autres vous diront
qu’ils peuvent tirer des serpents et des lézards du nez de leurs ma¬
lades, et ils feront semblant d’en venir à bout en mettant dans les
narines la pointe d’un instrument de fer qu’ils y tournent jusqu’à
blesser exprès cette partie et en tirer du sang; puis ils montreront
une espèce de petit animal artificiel qu’ils ont fait eux-mêmes aupa- \
ravant avec de la substance de foie, etc.) Il y en a qui se vantent de
pouvoir ôter des yeux ces petites taches blanches qui y croissent
quelquefois ; mais avant d’introduire leur instrument dans l’œil, ils
y placent avec adresse un petit morceau de quelque chiffon de linge
bien blanc, et puis ils prétendent en l’en ôtant avec leur instrument
que c’est là la petite tache blanche qu’ils en viennent d’ôter. Il y en
a qui entreprennent de tirer de l’eau de l’oreille en la suçant. Mais
que font-ils? Ils ont dans leur bouche un petit tuyau plein d’eau ;
ils laissent couler cette eau dans l’oreille par un des bouts de ce
tuyau ; puis, l’attirant par l’autre, ils la rejettent après devant la
compagnie, prétendant l’avoir tirée de l’oreille. D’autres prétendent
tirer de la même manière des vers qu’ils disent qui croissent ou
dans l’oreille ou à la racine des dents .(D’autres vous tireront, disent- 1
ils, des grenouilles que vous avez dessous la langue ; ils font une
incision dans cet endroit, y fourent un de ces animaux encore fort
petit, et l’en tirent ensuite fort aisément. Que dirai-je de plus? Il
n’y a pas jusqu’à des os que ces charlatans ne fourent dans les plaies
et dans les ulcères ; et puis, après les y avoir laissés quelque temps, ■
il les en retirent enfin comme s’ils étaient venus là d’eux-mêmes.)} /
Les uns prétendent tailler un malade de la pierre : ils font l’opéra- /
tion, ont une pierre dans leur main, qu’ils montrent ensuite, et ne
manquent pas de dire qu’il y en avait deux dans la vessie, afin
qu’on croie qu’ils en ont tiré celle-là. Quelquefois ils introduisent la
sonde dans la plaie; mais, n’étant que des ignorants sans principes
et sans règles, ils ne peuvent pas même par là distinguer s’il y a
une pierre ou s’il n’y en a point, et à tout hasard montrent celle qu’ils
avaient toute prête pour dire qu’ils l’ont enfin tirée. Les autres font
une incision au fondement pour guérir, disent-ils, les hémorrhoïdes,
et à force de recommencer cette ridicule opération, causent à la
'250 HISTOIRE DE LA. MÉDECINE
partie une fistule ou un ulcère dont il n’y avait pas auparavant la
moindre apparence. Quelques-uns vous disent qu’ils tireront du
flegme ou de la matière visqueuse ressemblant à du verre, tant de
la verge que de tout autre partie du corps ; mais ils se contentent
de faire sortir de l’eau d’un petit tuyau qu’ils ont mis auparavant
dans leur bouche. On en voit qui prétendent pouvoir ramasser
toutes les humeurs qui sont répandues dans tout le corps, et les
rassembler toutes dans un même endroit en frottant seulement cet
endroit avec du jus de cerises d’hiver, qui cause une inflammation
subite, et ils demandent ensuite qu’on les récompense comme s’ils
avaient, en effet, guéri la maladie. Après cela, ils frottent l’endroit
avec de l’huile, et la douleur se dissipe en un moment. Il y en a
d’autres qui font accroire à leurs malades qu’ils ont avalé du verre,
et, prenant une plume qu’ils enfoncent dans le gosier, il les excitent
à vomir, ce qui leur fait rejeter la drogue qu’ils leur avaient eux-
mêmes fait avaler par le moyen de cette plume. C’est ainsi que ces
imposteurs tirent dehors bien des choses qu’ils ont eu l’adresse
d’introduire dans les endroits dont ils les font sortir, non sans dan¬
ger d’exposer très-souvent leurs malades à des accidents beaucoup
plus funestes que ceux pour lesquels on les a appelés, et qui finis¬
sent enfin par la mort de ces personnes trop crédules. Ces impos¬
teurs ne passeraient pas si aisément qu’ils font lorsqu’ils ont affaire
à des personnes d’esprit et de jugement, si ce n’était que ces mêmes
personnes ne s’imaginent pas qu’on les veuille tromper, et ne dou¬
tent nullement de l’habileté de ceux qu’ils emploient. Mais enfin il
arrive qu’on les soupçonne, et qu’on examine de plus près leurs
opérations prétendues, et alors toute l’imposture se découvre. On
ne doit donc jamais, si l’on est sage, hasarder sa vie à si bon mar¬
ché, en se confiant à de semblables charlatans, ni prendre aucun
de leurs prétendus remèdes,. qui ont été si funestes à tant de per¬
sonnes si faciles à tromper. »
Ne croirait-on pas, en lisant ces lignes, se trouver en plein xixe siè¬
cle, vis-à-vis de cette plaie honteuse du charlatanisme qui désho¬
nore notre profession, et qu’on n’a pas encore pu guérir. C’était
alors comme à présent, et comme dans l’antiquité grecque. C’était,
copame ce sera toujours, un vice de l’humanité en tant qu’huma-
nité, plutôt qu’un vice inhérent à la profession.
Maintenant que nous connaissons Rhazès comme compilateur et
comme moraliste, voyons-le comme nosographe dans l’œuvre dont
on lui attribue tout le mérite dans la description de la petite vérole
et de la rougeole (Mead, Œuvres, t. II, p. 474. Traduction du
Traité de Rhazès sur la petite vérole). Il ne faudrait pas juger cette
DES NATURISTES — RHAZÈS
25 i
monographie avec les idées de notre temps, essentiellement narra¬
teur et réaliste, car on en prendrait la plus triste opinion. En effet,
Rhazès., qui ne croit pas être le premier à parler de la petite vérole,
ne décrit pas cette maladie. Il en parle comme d’une chose connue,
et tout ce qu’il dit des symptômes est si nul, qu’il n’y a pas lieu
d’en rien conclure pour le diagnostic. Ce chapitre ne renferme même
rien qui révèle l’existence des pustules varioliques, et si, à l’occa¬
sion du pronostic, la mention de ces pustules ne se trouvait pas, on
ne saurait pas ce que c’est que la variole.
Ce traité de la petite vérole et de la rougeole, écrit au nom du
Dieu souverainement bon et miséricordieux , pour lequel l’auteur
implore la grâce du Tout-Puissant, qui ne laissera pas cette
bonne œuvre sans récompense, renferme quatorze chapitres : deux
sur les causes du mal, un sur les symptômes, dix sur le traitement,
et enfin le dernier sur les petites véroles et rougeoles susceptibles
de guérison, et sur celles qui ne le sont pas.
La première phrase du livre indique la connaissance ancienne de
la maladie. « Ceux d’entre les médecins qui disent que le grand Ga¬
lien ne fait aucune mention de la petite vérole, et qu’il ne connais¬
sait point cette maladie, n’ont jamais lu ses ouvrages, ou ne l’ont
fait que d’une manière très - superficielle , car dans un de ses
traités, on trouve : « Ceci convient, et doit être mis en usage, de
telle et telle manière , même dans la petite vérole. » Mais si l’on
cônnaissait la petite vérole dans l’antiquité, on ne l’avait pas décrite,
et ce premier essai, si insuffisant qu’il puisse paraître, est aujour-
d’ui le plus grand titré de gloire du médecin arabe.
Pour Rhazès, « la petite vérole survient quand le sang éprouve un
mouvement de fermentation putride, qu’il élève des vapeurs, et qu’il
passe de l’état de moût, auquel on peut comparer celui de l’enfance,
à l’état de vin fait, qui ressemble mieux à celui des jeunes gens. »
Elle sévit sur les enfants et chez les sujets blancs, humides, re¬
plets, bien colorés ou bilieux, à la fin de l’automne ou au commen¬
cement du printemps. Ce qu’il dit de la petite vérole s’applique à la
rougeole.
Les symptômes décrits par Rhazès sont purement constitutionnels :
« fièvre, douleur de dos, démangeaison du nez, sommeil inquiet, res¬
piration pénible, nausées,» et sont donnés comme semblables .dans
la variole et dans la rougeole. — Dans cé chapitre unique, consacré
aux symptômes, il n’est fait aucune mention des pustules varioliques
ni de leur mode de développement. Le .côté descriptif de la maladie
est tout à fait sacrifié au traitement, que l’auteur expose avec les
plus grands détails. Il est évident que pour lui la médecine avait
vraiment pour but la guérison des maladies , et qu’on n'avait pas
252 HISTOIRE DE IA MÉDECINE
encore découvert le principe formulé par un nosographe moderne :
cc Une maladie étant donnée, déterminer sa 'place dans un cadre
nosologique. »
Le traitement se composait des indications suivantes : 1° des
moyens de se préserver de la petite vérole avant son apparition, et
de ceux d’en diminuer la violence après qu’elle s’est manifestée;
2° comment il faut s’y prendre pour faciliter l’éruption; 3° précautions
à mettre en usage pour préserver les yeux, les paupières, les oreilles,
les narines, le gosier et les articulations des accidents qui pourraient
leur arriver; 4° comment on peut accélérer la maturité des boutons ;
5° comment on accélère le desséchememt des croûtes; 6° de quelle
manière on peut faciliter la chute des écailles de la petite vérole et
des croûtes qui se forment sur l’œil ou sur le reste du corps; 7° des
moyens d’enlever les traces de la petite vérole ; 8° du régime ali¬
mentaire qui convient à ceux qui sont attaqués de la petite vérole;
9° de la manière dont doit être entretenu le ventre du malade pen¬
dant toute la maladie. — C’est un exposé complet et parfait de la
thérapeutique des varioles. Mais ce n’est pas tout : un dernier cha¬
pitre par lequel se termine l’ouvrage est relatif au pronostic et est
intitulé : Des petites véroles et des rougeoles susceptibles de gué¬
rison et de celles qui ne le sont pas.
Là, le praticien émérite se révèle tout entier et il n’y a rien à re¬
prendre dans ses observations. Deux de ses propositions vont justi¬
fier notre jugement.
« La petite vérole, dont les pustules sont blanches, grosses, dis¬
crètes, en petit nombre, dont l’éruption se fait promptement et faci¬
lement, sans une chaleur excessive ni une fièvre trop considérable,
sans de grandes inquiétudes ni de grandes anxiétés, de manière que
tous ces symptômes diminuent à mesure qu’elles sortent et cessent
entièrement après leur sortie complète ; cette petite vérole, dis-je,
est bénigne, et l’on en guérit facilement. Les moins dangereuses,
après celles-ci, sont celles où les pustules sont blanches et grosses,
quelque nombreuses et cohérentes, pourvu toutefois qu’elles sor¬
tent facilement, et que l’éruption diminue l’ardeur de la fièvre et
l’inquiétude du malade.
« Il y a une sorte de pustules qui, quoique blanches et grosses,
sont néanmoins mortelles : ce sont celles qui sont confluentes, et
qui s’étendent de manière que plusieurs d’elles communiquent en¬
semble, et occupent un très-grand espace, ou bien celles qui for¬
ment des cercles fort étendus, et qui ont une couleur de graisse. »
(RhazèSj.îoc. oit.)
Rien n’est plus vrai que cet aphorisme : toutes les fois que j’ai vu
DES NATURISTES — HALY-ABBAS — AVICENNE 253
les pustules d’un varioleux s’aplatir et prendre l’aspect graisseux ou
plâtré, la mort en a été la conséquence.
CHAPITRE IX
HALY-ABBAS
Haly-Abbas, médecin arabe et philosophe, surnommé le magi¬
cien, vivait à la fin du xe siècle, environ cinquante ans après
Rhazès. Il eut une très-grande réputation et écrivit un livre ayant
pour titre : almaleki (ouvrage royal), dans lequel figurent toutes
les branches de la médecine. — Sauf la matière médicale qui était
en partie nouvelle, ses idées sont celles de Galien, aussi doit-on le
considérer, malgré les critiques qu’il lui adresse, comme apparte¬
nant à son école.
CHAPITRE X
AVICENNE
Avicenne est un médecin mahométan qui naquit en Perse, à Bo-
chava, vers 989 de notre ère chrétienne, et mourut en 1036. De
fortes études d’Euclide, d’Aristote et de l’Alcoran le familiarisèrent
avec les mathématiques, la philosophie et les choses religieuses.
C’est alors qu’il vint faire de la médecine à Bagdad, où il acquit
une si grande réputation, qu’on le nomma plus tard le prince des
médecins. Attaché en qualité de médecin au gouverneur de sa
province natale, le neveu du sultan Jasochbagh, il reçut l’ordre de
l’empoisonner, ce -qu’il se garda bien de faire, mais il en fut puni,
car le gouverneur ayant appris le danger qu’il avait couru sans en
avoir été instruit, le fit mettre en prison pendant deux ans. — Il ne
pouvait échapper, puisque puni par le sultan dont l’ordre n’avait
pas été exécuté, ou maltraité par le gouverneur qui lui devait la
vie, la bonne comme la mauvaise conduite devait aboutir à la même
peine. (Dezeimeris, Dict. hist. de laméd., 1. 1, p. 215.)
Avicenne a été très-diversement jugé. Tenu en très-médiocre es¬
time par les uns, qui le disaient louche en médecine et aveugle en
médecine, il était fort considéré par les Arabes qui le considéraient
comme un second Galien, auquel du reste, il a emprunté le fond de
toutes ses publications. — Mandataire érudit du galénisme, ce fut
un naturiste.
Quoi qu’il en soit de ces appréciations, il y a un fait qui parle
254
HISTOIRE DE LA MÉDECINE
plus haut que toutes les critiques des historiens, c’est l’autorité de
son nom et de ses ouvrages qui ont été classiques, ainsi que ceux de
son maître Galien, pendant près de six siècles.
Les ouvrages d’Avicenne portent le nom de Canon, qui veut dire
loi, et en effet ils furent la loi et le code médical de l’Asie et de
l’Europe pendant plusieurs centaines d’années. Sprengel ( loc . cit.,
p. 506, t. II) et Renouard (loc. cit., p. 418, t. I) en ont donné une
assez longue analyse.
Le Canon est une compilation qui se compose de cinq livres :
deux pour les principes de la physiologie, de la pathologie et de
l’hygiène, conformément aux principes de Galien ; deux pour les
traitements de toutes les maladies connues ; un pour la composi¬
tion et la préparation des remèdes, et c’est ici seulement que l’au¬
teur apporte son contingent personnel d’observation, d’expérience
et de crédulité. — On pourra juger de l’auteur et de la manière
raisonnante de l’époque par les extraits suivants :
« La médecine est une science qui fait connaître les dispositions du
corps humain entant qu’il est susceptible d’être amendé ou modifié,
dans le but de la conservation et du rétablissement de la santé.
» Quelqu’un objectera peut-être que la médecine étant divisée en
théorique et pratique, j’ai tort de lui donner le nom de science, ce
qùi est censé la mettre au rang des connaissances purement spécu¬
latives. Mais je répondrai à cela qu’il y a des arts exclusivement
théoriques et d’autres exclusivement pratiques ; la médecine, de
même que la philosophie, est tout à la fois théorique et pratique.
» Quand nous admettons dans une science deux branches, l’une
théorique et l’autre pratique, nous attachons aux mots théorique,
pratique, une signification différente du vulgaire, et qu’il est bon
d’expliquer. Nous ne voulons pas dire, par exemple, qu’une bran¬
che de la médecine est consacrée à démontrer et -l’autre à opérer,
mais nous voulons faire entendre qu’il y a dans la science médicale
deux parties : l’une qui traite des principes, sans avoir en vue leur
application ; l’autre qui expose les règles d’après lesquelles on doit
Opérer. Ainsi quand on dit en médecine qu’il y a trois sortes de
fièvres et neuf tempéraments ou complexions, on fait de la science
spéculative. Au contraire, quand on dit qu’il faut employer les ré-
percussifs, les réfrigérants et les incrâssants au début des apostè-
mes chauds, ensuite les répercussifs concurremment avec les émol¬
lients, enfin les émollients unis aux résolutifs, sur le déclin de la
maladie, on fait alors de la science pratique. »
Dans la seconde partie du Canon où se trouve l’exposé des con¬
naissances pratiques du temps, on peut voir la manière dont on
DES NATURISTES — AVICENNE
255
entendait la description des maladies. — En voici un extrait relatif
à la variole que le docteur Renouard a traduit ( loc . cit., 1. 1, p. 421).
« De la variole. — Le sang éprouve quelquefois une ébullition
pareille à celle qui survient dans les sucs végétaux, et qui produit
la désagrégation des parties. La cause naturelle de cette ébullition
n’est autre que les résidus du sang menstruel qui se trouve dans la
matrice au moment de l’imprégnation, ou qui y sont déposés posté¬
rieurement, résidus engendrés par les aliments de mauvaise qua¬
lité, de l’espèce de ceux qui raréfient les substances du fluide san¬
guin et la font entrer en ébullition, jusqu’à ce que sa partie saine se
dégage et domine, comme cela arrive naturellement dans le suc du
raisin, qui se purifie par la fermentation et se convertit en une li¬
queur d’une composition uniforme, après avoir expulsé l’écume
épaisse et la lie terreuse.
» Les symptômes précurseurs des varioles sont ordinairement la
douleur du dos, les démangeaisons du nez, les frayeurs durant le
sommeil, un picotement dans toutes les parties du visage, une cour¬
bature générale. La face devient rouge, les yeux de même ; ceux-ci
se remplissent de larmes. Des taches nombreuses et enflammées se
montrent sur la peau. Le malade éprouve des bâillements fréquents ;
il a la respiration gênée et la voix enrouée ; il rend une salive
épaisse. Sa tête est pesante, douloureuse, sa bouche est sèche. Il
éprouve dans le gosier et dans la poitrine une eonstriction pénible.
Ses pieds tremblent et se renversent. Tout cet appareil morbide est
accompagné de fièvre. »
Ce tableau, qui frappe par son insuffisance, est la reproduc¬
tion presque littérale de celui de Rhazès, principalement pour la
théorie du mal, et montre bien la forme nosographique du temps. —
En voici une autre preuve tirée de la description des rougeoles :
Des morbïllies. — Pour les écrivains du moyen âge, les morbilies
comprennent la rougeole, la scarlatine et la roséole. Les morbillies,
dit Avicenne, sont une espèce de varioles bilieuses. Il n’y a presque
pas de différence entre ces deux sortes d’affections, sinon que les
morbilies, provenant de la bile et d’une moindre quantité de ma¬
tière morbide, ne dépassent quasi point la superficie de la peau, et
ne forment dans le principe aucune éminence, aucune saillie, qui
exige une cure particulière; tandis que les varioles produisent dès
leur apparition des élevures, des pustules. Les morbillies sont un
peu moins graves et moins apparentes que les varioles ; mais les
signes de leur invasion paraissent à peu près les mêmes . Cependant
l’anxiété de l’estomac, la gêne de la respiration, l’inflammation
générale ont plus d’intensité dans les morbilies, au lieu que la dou-
256 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
leur du dos est moins vive. Cette douleur a pour cause, dans les
varioles, la plénitude du sang qui distend la veine placée le long de
la colonne dorsale ; car les varioles dérivent de l’abondance du
sang corrompu, tandis que les morbilies proviennent de la véhé¬
mence de la corruption de ce liquide. L’éruption variolique s’ac¬
complit pour l’ordinaire d’une manière subite. »
Le défaut est ici non moins grand que dans l’exposition des
causes et des signes de la variole, et l’bypothèse règne ici en maî¬
tresse de l’observation négligée. En effet, d’après Avicenne, les va¬
rioles et les rougeoles sont des maladies réputées semblables, pro¬
venant de la bile (première hypothèse ), et dans cette dernière la
matière morbide ne dépasse quasi point la superficie de la peau
(deuxième hypothèse). Les signes de leur invasion sont à peu près
les mêmes (ce qui est une erreur). La douleur du dos a pour cause
a plénitude de la veine placée le long de la colonne dorsale (troi¬
sième hypothèse). Sprengel lui attribue aussi la découverte et la
première description de la scarlatine, ce qui est à démontrer.
Malgré leurs défauts et par leur mérite, la réputation des ouvrages
d’Avicenne s’était tellement répandue en Asie que la plupart des
médecins arabes du xne et du xme siècle n’étaient occupés qu’à en
faire des abrégés pour les élèves. En Europe même, l’engouement
pour cet écrivain fut tel, que pendant longtemps les professeurs des
facultés de médecine se bornaient à le lire en chaire pour l’expli¬
quer et s’en faire les commentateurs . Guerner Rolfink les expli¬
quait encore à Gênes au xvne siècle. On faisait de même à Louvain,
dans les Pays-Bas, où Plempius publia son commentaire en 1658,
et cette méthode fut aussi longtemps en honneur à Montpellier —
Galien et Avicenne furent ainsi les oracles de la science médicale
au moyen âge.
CHAPITRE XI
AtiBUCASIS
Albucasis, médecin arabe, natif de Cor doue, vivait au commence¬
ment du xiie siècle et mourut en 4422.
Imbu des idées de Galien, de Paul d’Égine et de Rhazès, qu’il
reproduit presque littéralement, il écrivit un abrégé de médecine
théorique et pratique qui est surtout remarquable par le traité de
chirurgie qui le termine.
Dans la partie médicale se trouve la reproduction des chapitres
sur les maladies des enfants, sur les maladies arthritiques, sur les
DES NATURISTES — ALBUGASIS
257
médicaments capables de causer la mort., et sur la petite vérole de
Rhazès.
Sa chirurgie, récemment traduite par le docteur Lucien Leclerc,
est infiniment plus originale, et les éloges que lui donne Fabrice
d’Acquapendente n’ont rien que de très-mérité. On y voit beaucoup
de figures de chirurgie. Par ce médecin s’est opérée la réintégration
dans la pratique d’opérations importantes depuis longtemps négli¬
gées. Il a extirpé le polype du nez ; il a fait la bronchotomie ; il a
employé la pierre infernale et a fait pour la cautérisation plus qu’on
avait encore jamais osé faire.
Pour lui les caustiques ne devaient jamais être employés que
chez les sujets d’une constitution sèche et chaude. Tous les mé¬
taux étaient bons pour cautériser par le feu, mais sa préférence fut
pour le fer rouge. Il l’employait dans le tic douloureux, aux com¬
missures des lèvres ou derrière les tempes; dans la cataracte en brû¬
lant le sommet de la tête ; dans les luxations spontanées autour des
articulations ; dans la lèpre noueuse ; dans les ulcères cancéreux à
leur circonférence; dans les hémorrhagies, conjointement avec la
division du vaisseau, les styptiques ou la ligature qu’on attribue
généralement à Ambr. Paré ; dans les déviations de la colonne ver¬
tébrale ; et, dit Éloy, dans les hernies.
Dans ce livre, composé de trois parties, la première est relative à
l’emploi du cautère, la seconde traite des opérations qui s’exécutent
avec l’instrument tranchant, et la troisième est consacrée au trai¬
tement des fractures et des luxations en général abandonnées à des
ignorants pour lesquels on avait un profond mépris. Il est le seul
des auteurs anciens, dit Éloy ( loc . cit 1. 1, p. 72), qui ait donné la
description des instruments de chirurgie et parlé de l’usage qu’il
convient d’en faire à chaque opération. Il ne se borne point au
manuel, il pousse son attention plus loin, car il avertit du danger
auquel on est exposé en opérant. Toutes les fois qu’il en prévoit
quelqu’un, il en indique les causes et fait connaître les moyens
qu’on doit employer pour les prévenir ou les dissiper. Tout cela lui
a mérité une réputation qui est passée jusqu’à ses ouvrages ; c’est
d’eux que les chirurgiens du xvp siècle ont tiré la plupart des choses
qu’on apprécie dans leurs écrits.
'>•
BOUCHOT.
17
258
HISTOIRE RE LA MÉDECINE
CHAPITRE XII
AVENZOAR
Àvenzoar est un médecin arabe qui naquit à Séville, où il vécut
au commencement du xne siècle, à peu près au même moment
qu’ Averrhoes. On dit qu’il connut Avicenne. Sa carrière, très-
longue puisqu’il mourut, dit-on, à cent cinq ans, fut très-brillante,
et il mérita le surnom de sage ou d’illustre. Non-seulement il con¬
naissait la médecine, mais il avait étudié la chirurgie et la phar¬
macie, bien que ces deux dernières branches de la science fussent
très-déconsidérées de son temps et qu’il dût se justifier de s’en
être occupé, dans la crainte qu’on ne l’accusât d’avoir manqué à la
dignité professionnelle .
Avenzoar fut un médecin très- distingué , dont les doctrines
tiennent du naturisme par Galien qui les inspire, et de l’arabisme
par la chirurgie, la pharmacie et la matière médicale de l’époque.
Sprengel dit même que ses idées sur la cause qui conserve la vie
et le mélange régulier des humeurs, malgré leur tendance à la pu¬
tréfaction, sont d’autant plus remarquables qu’à cet égard il semble
avoir tracé la route à l’immortel Stahl. En effet, il combat l’opinion
de la supériorité de certains organes les uns sur les autres, et il ne
veut accorder le premier rang ni au cœur ni au cerveau, parce que
tout est lié dans le corps, et qu’il existe une intime connexion entre
ces deux organes. Son culte pour Galien était excessif, car il le
prend toujours pour guide dans ses théories médicales ; il le cite à
tout propos, et plein de déférence pour cette grande autorité, il
rapporte le fait suivant :
« Un jour qu’il était embarrassé par un cas difficile pour lequel il
avait interrogé plusieurs médecins sans savoir quel parti prendre,
il prit la résolution d’aller consulter son père qüi demeurait dans
une ville fort éloignée de la sienne b Le bon vieillard se contenta
pour toute réponse de lui indiquer un passage de Galien, qu’il lui
ordonna de lire, ajoutant que s’il ne venait point à bout, après l’a¬
voir lu, de guérir cette maladie, il ne devait jamais s’attendre à
réussir. Cet avis eut tout le succès qu’il pouvait désirer ; il guérit
son malade; ce qui leur donna beaucoup de satisfaction à l’un et à
l’autre. » (Éloy, loc. cit., t. I, p. 209.)
Avenzoar, dont l’ouvrage intitulé Thaisser compendium est ana¬
lysé longuement par J. Freind, s’est beaucoup occupé d’ostéologie
DES NATURISTES — AVERRHOES — ACTUARIUS 259
pour traiter convenablement les luxations et les fractures. Il a ou¬
vert un certain nombre de cadavres, et c’est ainsi qu’il est arrivé à
indiquer l’anatomie pathologique des abcès du médiastin, de la
péricardite, de l’hydropisie du péricarde, et des concrétions cardia¬
ques fibrineuses, qu’il appelle polypes du cœur (J. Freind, loc. cit .,
2e partie, p. 42, 46 et 47). — Il s’est occupé de la dysphagie, pour
laquelle il conseille l’usage de lavements nourrissants auxquels il
attache une grande importance, sans savoir que si les lavements
nourrissent c’est que le gros intestin a aussi ses chylifères (J. Freind,
loc. cit., 2e partie, p. 53). — On lui doit aussi des remarques sur
la sensibilité des os et des dents, fait jusqu’alors contesté; sur la
phthisie que produit l’ulcération de l’estomac; sur une maladie
causée par des excroissances de l’estomac; sur l’angine produite
par la paralysie de l’œsophage ; sur l’aphonie en rapport avec l’en¬
gorgement squirrheux de la langue; sur la bronchotomie; enfin, sur
le trépan, sur les calculs urinaires et sur différentes parties impor¬
tantes de la chirurgie.
CHAPITRE XIII
AVERRHOES
Averrhoes, né à Gordoue, vécut peu après Àvenzoar, dans le
xne siècle, et mourut à Maroc en 1178, selon les uns, en 1206,
selon les autres. — Ce fut un homme distingué, surtout en philo¬
sophie où il se montra le disciple passionné d’Aristote. En méde¬
cine il fut le sectateur indépendant et libre de Galien, dont il s’é¬
loigna un peu en fait de détails. On a de lui un Abrégé de médecine
qui n’est qu’une pâle reproduction des livres de ses prédécesseurs,
et qui a joui après sa mort d’une très-grande renommée, si l’on
en juge par le nombre des éditions auxquelles il a été vendu. C’est
toujours l’anatomie de Galien, légèrement modifiée, et la patholo¬
gie de Rhazès et d’Avicenne surchargée d’une polypharmacie qui
est arrivée jusqu’au xvme siècle.
CHAPITRE XIV
ACTUARIUS
Pendant que la nation arabe s’élevait au sommet de la puissance
sociale en Asie et avait conquis le sud de l’Europe, la nation grec-
260 HISTOIRE DE LA. MÉDECINE
que descendait de jour en jour les degrés de la civilisation, et nul
médecin célèbre ne sortit des entrailles de son peuple pendant la
période des sept siècles qu’illustrèrent les Arabes. A la fin du xne
ou au commencement du xme siècle, il en est un cependant qui
mérite d’être signalé et dont le nom est arrivé jusqu’à nous. C’est'
Actuarius (Jean), fils de Zacharie. On le considère comme le dernier
des médecins grecs de l’antiquité . Ce fut un naturiste suivant pres¬
que à la lettre les dogmes de Galien, sur lequel il renchérit par ses
subtilités.
SprengeletP. Renouard, qui paraissent l’avoir étudié avec soin
et cjui portent sur lui un jugement très - favorable , en font un
compilateur habile parmi les médecins de deuxième ordre. Actua¬
rius a beaucoup écrit, et le plus considérable de ses ouvrages parmi
ceux qui nous restent, composé de six livres, a pour objet la cure
des maladies. C’est la doctrine de Galien et de ses successeurs, en
abrégé et mise dans un ordre parfait. La doctrine des jours critiques
s’y trouve exposée avec soin et défendue par des arguments de haute
valeur. C’est le premier ouvrage grec où l’on fasse mention des mé¬
dicaments nouveaux introduits par les Arabes, tels que les purgatifs
doux (la casse et le séné), les sirops, les juleps, les liqueurs distil¬
lées. On n’y trouve cependant rien sur les varioles, sur' les morbil-
lies, sur le spina ventosa et sur les autres affections décrites par les
médecins de cette nation.
Son traité des esprits animaux, divisé en deux livres, est en entier
inspiré de Galieo, car on y voit que l’homme est formé de deux
substances différentes : l’âme et le corps; que l’âme humaine dif¬
fère de celle des brutes; qu’elle est une émanation de la divinité,
une substance simple douée de qualités diverses, immortelle, intel¬
ligente et impassible de sa nature, quoique capable de ressentir la
douleur et le plaisir par l’intermédiaire des esprits qui la lient inti¬
mement au corps. Maintenant que sont ces esprits? D’où viennent-
ils et quelles sont leurs altérations? Actuarius répond :
« Le suc le plus pur des aliments digérés par l’estomac se rend
au foie, où il sert à la composition des esprits naturels, qui sont les
instruments de la faculté concupiscible de notre âme.... Ceux-ci se
portent avec le sang dans la veine lambdoïde, dont une branche
descend vers les régions inférieures et l’autre monte au ventricule
droit du cœur. De là les esprits et le sang passent dans le ventricule
gauche pour y être élaborés de nouveau et changés en esprits vitaux,
que les artères distribuent dans toutes les parties du corps . Or,
il existe à la base du cerveau un entrelacement admirable de vais¬
seaux artériels et veineux extrêmement déliés qu’on nomme plexus
DES NATURISTES — ÆGIDE ET L’ÉCOLE DE SALERNE 261
réticulaire. C’est là que les esprits vitaux contenus dans le sang
subissent une troisième atténuation, qui les transforme en esprits
animaux. Ces derniers sont en rapport immédiat avec l’âme-, par eux
cette substance immatérielle perçoit les sensations des objets exté¬
rieurs et exécute les fonctions les plus élevées. » (Renouard, His¬
toire de la médecine, t. I, p. 4-62.)
Chacun reconnaîtra ici la reproduction des hypothèses de Galien
sur la vie et sur le rôle de l’âme humaine dans l’organisation, hypo¬
thèses que la science moderne a pour jamais condamnées, pour
étudier l’essence de la force qui remue la matière vivante et en dirige
les molécules vers des formes déterminées, quoique mille fois diffé¬
rentes les unes des autres. Mais ce qu’Actuarius a mieux réussi,
c’est l’indication de la physiologie morbide. — « La santé peut s’al¬
térer de deux manières : 1° lorsque les humeurs du corps, étant
trop abondantes ou viciées dans leur composition, laissent exhaler
des vapeurs confuses qui troublent la lucidité des esprits, obscur¬
cissent les sensations de l’âme et jettent le désordre dans ses opé¬
rations; 2° lorsqu’une des qualités élémentaires, le chaud ou le
froid, le sec ou l’humide, est en excès dans une partie quelconque
et donne lieu à une intempérie. » L’auteur passe alors en revue l’in¬
fluence des diverses espèces d’aliments, du sommeil et de la veille,
•de l’exercice, du repos, des passions, des remèdes et de tous les
agents hygiéniques et thérapeutiques. Le but de la médecine est de
conserver la transparence des esprits, de favoriser la coction des
humeurs, d’empêcher leur altération ou leur surabondance, enfin
de rétablir l’équilibre des qualités alimentaires. Telle fut, avec ses
hypothèses et ses erreurs, la doctrine d’Actuarius; mais si on la
juge avec les idées de l’époque, on voit qu’elle atout le mérite d’une
chose claire, correcte et bien présentée.
CHAPITRE XV
JEAN LE MILANAIS, ROMUALD, ÆGIDE ET L’ÉCOLE DE SALERNE
Pendant le règne des Arabes dans le littoral de la Méditerranée,
plusieurs savants qui avaient fui l’Egypte après la destruction de la
bibliothèque d’Alexandrie, vinrent en Sicile jeter les fondements de
cette école de Salerne, d’abord inconnue, et qui devait, du xe au
xme siècle, acquérir une si grande réputation. Placée dans un
climat exceptionnellement doux, sur le passage des croisés qui se
rendaient en Asie et qui en revenaient accablés des maux les plus
262
HISTOIRE DE LA MÉDECINE
divers, cette école, où se cultivaient les principes d’Hippocrate et
de Galien, eut un succès mérité par les services que ses professeurs
rendirent à la science et à la profession.
Il en est sorti, en 1100, un livre qui est arrivé jusqu’à nous, dont
le titre est : Préceptes diététiques de l’école de Salerne, et qui a
pour auteur Jean le Milanais. Composé pour Robert, duc de Nor¬
mandie, fils de Guillaume le Conquérant, qui s’était arrêté au retour
d’une croisade dans l’intention de se faire soigner d’une blessure au
bras, cet ouvrage a un véritable intérêt rétrospectif. Il donne assez
bien l’idée de la médecine à cette époque, et il très-utile à con¬
sulter. Sa forme, d’ailleurs, est très-agréable et il est écrit en vers
léonins, ou en aphorismes qui ont joui d’une assez grande réputa¬
tion. En voici la dédicace et les principaux dogmes. ( École de Sa¬
lerne, traduction de Levacher delà Feutrie.)
SUR IA CONSERVATION DE LA SANTÉ (aphOT. i).
tri tu veux de tes ans prolonger la durée ,
Soupe peu ; du vin pur ménage la versée ;
Marche après ton repas, ne dors point dans le jour ;
De l’ùrine et des vents crains en toi le séjour ;
Chasse loin les soucis; évite la colère :
C'est ce qu'écrit Salerne au bon roi d’Angleterre.
MOYEN DE SE PASSER* DE MÉDECIN (aphor. II).
Es-tu sans médecin ? Je vais t’en donner trois :
Gaieté, diète, repos ; obéis à leurs lois.
de l’air (aphor. x).
Si je peux me choisir une libre atmosphère,
L’air pur, clair et serein, est l’air que je préfère.
Des marais, des égouts, l’horrible puanteur
Offense l’odorat et soulève le cœur.
du manger (aphor. xv).
Que l’estomac soit libre, avant que de manger,
Qu’il soit net ; autrement c’est pour le ménager.
Au cri de l’appétit ne ferme point l’oreille,
De manger à propos il fait signe à merveille.
* (Aphor, xvi.)
Ne bois jamais sans soif, ne mange point sans faim;
Et la faim et la soif sont un bon médecin
Mais qu'ici comme ailleurs la raison te modère,
L’une ou l’autre en excès te mettrait dans la bière.
(Aphor. xvii.)
Veux-tu vivre longtemps ? Borne ton appétit :
Le sobre ne meurt point ; le médecin l’a dit.
DES NATURISTES — ÆGIDE ET L’ÉCOLE DE SALERNE 263
du boire (aphor. xxi).
Bois souvent en dînant, jamais hors des repas ;
Toujours à petits coups, pour narguer le trépas.
(Aphor. xxn.)
L’estomac refroidi devient méehante meule,
Si l’on s’obstine à boire aux repas de l’eau] seule.
du pain (aphor. xxrv).
Que ton pain soit nouveau, mais qu’il ne soit plus chaud ;
N’en mange point de frit, ni de fait au réchaud ;
Que la pâte venant de farine choisie,
Ait levé comme il faut ; que les yeux de la mie
Satisfassent les tiens, et qu’un goût savoureux
Fasse dire à chacun : ce pain est amoureux.
En un mot, qu’il soit pur, c’est le seul pain utile ;
Ne mange point de croûte, elle enflamme la bile.
Viennent ensuite d’autres préceptes sur l’usage des viandes, de
la friture, des volailles, des poissons, des légumes, des racines, du
dessert, des fruits, des vins, etc. ; sur les assaisonnements, les épices,
sur le sommeil, sur certains remèdes, sur la saignée , les bains , le
jeûne, etc. Malheusement beaucoup de ces aphorismes sont d’une
naïveté banale, et traduits en français ils perdent encore beaucoup
du charme qu’ils offrent quand on les lit en latin.
DU SOMMEIL (aphor. LXXX).
Six heures de sommeil suffisent à chaque homme,
Le paresseux de sept pourra faire sa nuit,
Mais que nul ne prétende à l’obtenir de huit.
CONTRE LA PETITE VÉROLE (aphor. CXX).
Crains-tu pour tes enfants la petite vérole ?
Fais-les inoculer. Moyen, dis-tu, frivole?
Fais-leur donc éviter et les varioleux,
Et de toucher à rien qui puisse venir d’eux.
de la saignée (aphor. cxxxi).
Ne saignez point avant la dix-septième année.
Trop de force et d’esprit s’en vont par la saigDée ;
Et pour les réparer, le meilleur aliment.
Le vin et le bouillon agissent lentement.
(Aphor. cxxxvui.)
Dans les maux trop aigus, examinez à peine,
Et dès le premier jour, ouvrez, rouvrez la veine.
'N’épargnez point le sang d’un sujet vigoureux ;
Mais ménagez l’enfant, ménagez le vieux.
Le printemps, pour cela, vous permet davantage ;
Dans les autres saisons il faut être plus sage.
264 HISTOIRE DE LA. MÉDECINE
Je bornerai là ces extraits, qui sont des meilleurs parmi les apho¬
rismes que l’école de Salerne nous a laissés. Ils n’ont pas une très-
grande importance, mais ce sont des curiosités utiles à connaître.
Dans le même siècle où parurent ces aphorismes se distinguèrent
deux autres médecins qui continuèrent les traditions galéniques, ce
furent Ægide et Romuald.
Romuald était évêque de Salerne et membre du collège de mé¬
decine de cette ville. Il fut consulté par le roi Guillaume Ier, par
son fils Guillaume II, malades des suites d’un empoisonnement, et
il devint le médecin du pape.
Ægide, natif de Corbeil, près Paris, fit ses études à Salerne et re¬
vint en France, où il devint médecin de Philippe-Auguste. On a de
lui un livre sur. le pouls , un autre sur Y urine et un commentaire
versifié sur l’antidotaire de Nicolas.
L’école de Salerne était fortement organisée. Les ordonnances de
Roger de Naples sur l’autorisation à donner aux médecins qui vou¬
laient exercer, et celles de son petit-fils Frédéric firent beaucoup
pour mettre un terme aux exploits du charlatanisme et pour donner
un rôle important à cette école. D’après ces ordonnances, tout mé¬
decin qui voulait exercer dans le royaume de Naples devait être
examiné par le collège médical de Salerne. Il devait être marié, âgé
de vingt et un ans, faire preuve de sept ans d’études, avoir expliqué
publiquement VArticella de Galien, le premier livre d'Avicenne ou
un passage des aphorismes d’Hippocrate. S’il répondait convenable¬
ment, on lui donnait le titre de magister. Les droguistes devaient aussi
se pourvoir d’un certificat de capacité attestant des connaissances, et
ils ne le recevaient qu’après serment de ne rien préparer que d’après
l’antidotaire de l’école approuvée par l’État. La pratique de la chi¬
rurgie était aussi réglée par ordonnance, car ceux qui voulaient pra¬
tiquer cette branche de la médecine devaient prouver qu’ils avaient
assisté aux leçons, qu’ils s’étaient surtout adonnés à l’anatomie, sans
la connaissance de laquelle on ne peut pratiquer une opération
chirurgicale ni traiter une plaie ou un ulcère. Au reste, on peut
consulter sur ce sujet Sprengel, qui est entré à cet égard dans les
plus grands détails.
DES NATURISTES — PARACELSE
265
CHAPITRE XVI
ÉTUDES SUR PARACELSE
Sommaire : Sa vie. — Des influences morbifiques. — Nature de l’homme. —
Constitution des corps de la nature : soufre, mercure, sel. — Causes morbides
visibles et invisibles. — Du principe actif des Corps et de leur quintessence. —
De la spécificité. — Des arcanes. — Thérapeutique.
a Avant la fin du monde, un grand nombre d’effets
« réputés surnaturels s'expliqueront par des causes
<i toutes physiques. » (Paracelse.)
Au xve siècle, lors du grand mouvement religieux et scientifique
qui entraînait les esprits d’élite à l’occasion de la réforme; après la
découverte de l’Amérique, de l’imprimerie et d’un nouveau sys¬
tème du monde, la médecine se sentit tout à coup remuée jusque
dans ses fondements par un flot d’idées nouvelles et inconnues.
Aristote était contesté comme Hippocrate et Galien. Leur autorité,
jusque-là souveraine, commençait à être méconnue, et à la tyrannie
des idées anciennes succédait une période orageuse de discussion
et de libre examen dans laquelle devait s’accomplir une grande
révolution médicale. C’est alors que surgit l’audacieux novateur Pa¬
racelse, ce génie de la chimie moderne, trop dédaigné de nos savants,
réformateur de la médecine ancienne et promoteur de la spécificité
thérapeutique des métaux encore admise aujourd’hui.
Sa vie ne fut qu’une longue lutte contre les universités, contre
les académies et contre les esprits vulgaires ligués contre lui, et
comme toujours systématiquement dévoués au culte des idées an¬
ciennes. C’est ce qui lui suscita tant d’inimitiés. Mais soutenu par
de nombreux sectaires, il put affronter hardiment les tempêtes, et
répondit par l’injure aux injures de ses ennemis.
On ne connaît Paracelse que par des articles de biographie où se
trouvent les mêmes calomnies et les mêmes injures. C’est la repro¬
duction des outrages qui lui furent adressés de son vivant par
Th. Éraste et ses nombreux adversaires, et il est fâcheux que nous
n’ayons pas une analyse complète de ses œuvres, afin de pouvoir les
juger directement et en dehors des passions soulevées par ses doc¬
trines. Malheureusement tous les ouvrages qui portent son nom
n’ont été publiés qu’après sa mort dans un latin extrêmement diffi¬
cile à lire, avec des expressions imagées, métaphoriques ou mysti¬
ques, et ils sont d’une grande obscurité à la lecture. Ces obstacles
266 HISTOIRE DE LA. MÉDECINE
n'ont pas rebuté M. Figuier, M. Cap, et surtout M. Bordes-Pagès,
qui dans la Revue indépendante de 1846, a pris la peine de tra¬
duire un grand nombre de passages les plus importants, pour faire
connaître l’existence orageuse, la philosophie et les doctrines médi¬
cales de l’homme qu’il faut considérer comme l’un des plus illustres
fondateurs de la chimie et de la thérapeutique modernes. On trou¬
vera dans les pages qui suivent les parties les plus importantes de
cette traduction.
Théophraste Bombast, ou Paracelse, naquit en 1493 âEinsiedlen,
en Suisse. Son père était médecin et lui donna ses premières leçons
de chimie. En âge de voyager, il visita les différentes universités
d'Allemagne et se livra partout à l’alchimie. C’est lui qui, le pre¬
mier, utilisa les propriétés des minéraux contre les désordres du
corps vivant et qui fit le premier cours public de chimie en Europe.
On n’a pas l’idée des haines et des colères soulevées par ces doc¬
trines nouvelles, et Paracelse fut représenté comme un ivrogne, un
castrat, un ignorant, un fou, un impie, une bête féroce, un suppôt
du diable digne du bûcher, etc., etc. Courtin à Paris, Thomas
Éraste, médecin de l’empereur d’Allemagne, depuis longtemps ou¬
bliés, se sont surtout distingués dans cet échange d’injures avec
,« cet insolent souffleur de cendres, ce vagabond, ce distillateur
impudent », qui se disait leur maître et brûlait les livres de Galien.
Il n’y a pas jusqu’au moderne inventeur de l’empirisme, Bacon,
qui ne l’ait affreusement maltraité au nom même de l’expérience
qui était le fond de sa méthode et qui faisait la force de ses décou¬
vertes. Il l’accuse d’avoir, par ses spécifiques, déchiré l’unité de
l’univers, surpassé Galien en mensonges et pollué les choses saintes
en les mêlant aux profanes. « Les autres n’avaient été que les dé¬
fenseurs de l’expérience; toi, Paracelse, tu l’as trahie, et tout en
invoquant la nature, tu en as corrompu les sources.... Enfant adop¬
tif des ânes, heureux d’avoir trouvé Séverin pour polir ton lan¬
gage ! » Puis sachant bien que Paracelse avant lui s’était fait le
champion des vérités expérimentales, il ajoute à ce sujet, pour
rehausser son propre mérite : « Soit, mais parce qu’un sanglier a
tracé par hasard la lettre A sur la terre, faut-il le croire capable de
faire une tragédie » (1)?
Paracelse, aigri, profondément irrité de tant d’injustice, rendait
à ses ennemis outrage pour outrage, et il luttait contre eux avec
une vigoureuse ardeur, détruisant peu à peu sa santé, perdant le
(1) Ces outrages ont été reproduits par Leclerc, par Sprengel, par Renauldin
dans la Biographie de Michaud, et par tous les biographes de Paracelse.
DES NATURISTES — PARACELSE 267
sommeil et entrant quelquefois dans la nuit dans de subites fureurs
qui, au dire d’Oporin, son élève, lui faisaient prendre l’épée pour
frapper les murailles et tout ce qui l’entourait. C’est là ce qui l’a fait
considérer comme fou; mais comment croire cet Oporin, son secré¬
taire intime devenu son ennemi, dans les accusations qu’il lance
contre son maître?
Paracelse, qui respectait beaucoup Hippocrate, avait le plus pro¬
fond dédain pour le galénisme et pour la philosophie scolastique,
qu’il trouvait impropre aux découvertes et à laquelle il préférait
l’observation et l’étude de la nature. Comme le fait remarquer
M. Pagès, il était à sa manière et avant Bacon le promoteur de la
méthode expérimentale, ce qui le rendait très-fier vis-à-vis de ses
ennemis les philosophes, ce Oh! vous me suivrez et je ne vous sui¬
vrai pas, leur disait-il ; ma monarchie croîtra et la vôtre périra.
Quand vous me démoliriez, Théophraste luttera contre vous-mêmes
après sa mort. » Il avait raison. Ses œuvres ont survécu, et ses dis¬
ciples continuant la lutte, apostrophaient leurs adversaires de la
façon la plus injurieuse : « Race de païens, vous n’êtes que des cui¬
siniers, avec vos laitues et vos cataplasmes ; nous, nous employons
les forces vives cachées dans les métaux.... Comme la neige n’é¬
branle pas les Alpes, ainsi vos outrages n’ébranlent pas nos doc¬
trines. »
Ce fut un naturiste. En effet dans la grande chirurgie, à propos
des plaies, lorsqu’il recherche la façon dont elles guérissent au
moyen d’une Mumie, ce que nous appelons Blastème ou Lymphe
plastique, suc différent dans chaque tissu, il dit que le but de chi¬
rurgie doit être seulement d’empêcher son altération. La nature suffit
alors à cette œuvre absolument comme on voit un bœuf qui a une
côte cassée être guéri par sa propre nature.
<c Arrière donc ceux qui, se croyant plus sages que la nature, s’ef¬
forcent de troubler sa marche sous prétexte de lui porter secours. ...»
La cure des plaies ne se fait point par les médicaments, et ceux-ci
ne doivent tendre qu’à conserver le suc qui doit en procurer la
cicatrisation. »
Après une lutte de vingt années et malgré ses prétentions à une
panacée susceptible de prolonger la vie, Paracelse mourut en 1541,
à l’âge de quarante-sept ans, non par empoisonnement ni à l’hôpi¬
tal, comme Renauldin l’a dit dans la Biographie universelle de
Michaud, mais à l’auberge du Cheval blanc de Salzbourg, et d’une
maladie lente, avec la plénitude de ses facultés, glorifiant le Sei¬
gneur et laissant tous ses biens aux pauvres. Combattues par l’envie
et la routine, ses doctrines furent cependant accueillies par un cer-
?68 MSTOIRE DE LA. MÉDECINE
tain nombre d’esprits d’élite, notamment par Lazare Rivière, qui les
enseigna publiquement à la faculté de Montpellier. C’est la négation
des idées théoriques de Galien sur les quatre éléments et les qua¬
lités fondamentales; c’est l’appel à l’expérience et à l’observation
pour chercher ce qui guérit ; c’est la découverte d’un grand nombre
de médicaments nouveaux, particulièrement du mercure dans la
syphilis, du soufre dans la gale; c’est enfin la doctrine de la spéci¬
ficité des causes et des agents thérapeutiques. Il y a là de quoi
suffire à la gloire d’un homme, et malgré les excentricités que lui
reproche l’histoire, son nom ne périra pas.
Ce qui guérit indique la nature du mal, et ce sont à la fois des
remèdes et dés causes morbifiques qu’il faut découvrir au lieu de
discuter sur les quatre humeurs comme le font les galénistes. Tel
est le but de l’ouvrage appelé Paramirum.
Paracelse admet cinq ordres principaux d’influences morbifiques :
1° l’influence astrale, ens astrale ; 2° l’influence du mauvais régime,
ens veneni; 3° l’influence naturelle, ens naturale; 4° l’influence
spirite, ens spiritale, et 5° l’influence divine, ens Dei.
Ens astrale. — Les astres ne changent pas le fond de la nature
ni de la semence de l’homme; ils nous servent comme le soleil au
germe, ils donnent aliment à notre vie, et leur influence nous est
aussi nécessaire que le bois au feu. Ils agissent sur le milieu qui
nous entoure, qui conserve et protège tout, ciel et terre, créatures
et éléments, car tout vit dans cette atmosphère universelle qu’il
désigne sous le nom de grand M, signe mystérieux exprimant le
magnétisme, l’électricité, l’éther ou un agent inconnu de l’air.
C’est une émanation échappée des astres, qui souille et qui in¬
fecte ce grand M, comme on voit de chaque individu sortir une
émanation salutaire ou fâcheuse. Un lac a-t-il son M en bon ou en
mauvais état, les poissons y abondent ou périssent, et sa richesse
dépend des qualités ou des viciations de son M. Ainsi s’expliquent,
par cette influence inconnue, la production de la peste, du choléra,
les typhus, et toutes les épidémies qui ravagent le genre humain. Il
, en résulte des vices nombreux qui portent sur le sang, sur la tête,
sur les veines, ou qui produisent des hydropisies, des fièvres, etc.
« Dès lors, les changements qui arrivent dans le ciel impriment
aux animaux, aux plantes, aux fruits, des modifications très-variées,
selon que ceux-ci sont eux-mêmes bien ou mal disposés, selon
qu’ils sont, par exemple, forts ou faibles. Tel se trouve bien d’une
influencé, tandis qu’un autre en est gravement dérangé. C’est ainsi
que l’univers est opposé à l’homme, et l’homme à l’univers. Une
maladie causée par les astres ne peut cesser tant que dure l’in-
DES NATURISTES — PARACELSE 269
fluence spéciale qui l’entretient, » {Fragmenta ad Paramirum,
Bordes-Pagès.)
Paracelse tâche d’approfondir la nature de ces influences, et, pour
cela, il cherche les relations de chaque sphère céleste avec les diffé¬
rentes parties des corps en indiquant l’action des minéraux sur elles.
Comme dans son esprit les métaux représentent chacun leur astre ;
— le fer et Mars; — cuivre et Vénus; — plomb et Saturne, etc.;
d’après l’action des remèdes, il en déduisait la nature de l’influence
sidérale. — C’est là une des nombreuses erreurs de Paracelse.
Ens veneni. — Les aliments indispensables à tous les corps vi¬
vants renferment, à côté de l’essence qui nourrit, une matière nui¬
sible, que Paracelse appelait venin , de sorte que le régime alimen¬
taire est souvent une cause de maladie.
<( Non que chaque chose ne soit bonne en soi, mais il faut s’en
bien servir : le pain lui-même, dans certains cas, n’est-il pas per¬
nicieux? Or, Dieu a donné à chaque animal un alchimiste qui siège
dans son estomac, et qui sépare le bon du mauvais, qui garde le pre¬
mier et rejette le second. — (Ce n'était pas la peine de se fâcher
si fort contre les forces attr actrice, rétentrice, altératrice et eæ-
pultrice de Galien , pour en arriver à penser comme lui, ne
pouvant que changer de mots.) — Si l’alchimiste est faible, et qu’il
ne puisse bien faire le départ, il s’ensuit des maladies, le poison
de l’aliment se répandant dans notre corps; car l’homme en santé
est comme de l’eau claire qui peut se teindre de toute espèce
de couleur, c’est-à-dire s’infecter de toute espèce de venin. Or,
cette corruption naît de deux manières : localement, c’est-à-dire
par le poison qui s’arrête dans la partie et n’en est pas chassé; ou
par émonctoire, c’est-à-dire qu’étant rejeté par l’alchimiste vers
les organes excréteurs, le nez, la peau ou la vessie, il lèse ces par¬
ties par sa présence. Les animaux ont des chimistes plus subtils les
uns que les autres : la vache se nourrit d’herbe, et le lait de celle-
ci nourrit l’homme ; l’un vient en aide à l’autre pour la perfection
de son travail; le feu, l’air, l’eau, etc., peuvent gâter et affaiblir
l’alchimiste, et c’est en cela que ces éléments sont quelquefois nui¬
sibles. » (Pagès, Zoe. cit.) -;J
Ens naturale. — Paracelse donnait le nom à’ influence natu¬
relle à la force qui dirige le microcosme et qui est de tout point
comparable à l’influence qui règle le cours et les révolutions des
astres. — Par elle, le petit monde humain se gouverne et se nour¬
rit de lui-même, « l’aliment ne lui sert que comme le fumier au
champ, et par'elle se produit, à l’inférieur, (une) véritable liqueur
270 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
de vie ( liquor vitœ), qui, selon qu’elle est bonne ou mauvaise, en¬
gendre la santé ou la maladie.
Ens spiritale. — Sous ce nom d’ influence spirite, Paracelse
désigne l’action d’une substance invisible et impalpable qui se ma¬
nifeste par le corps visible et palpable. Cette substance Ens n’est
pas le corps auquel elle est unie, mais elle peut agir sur lui jusqu’à
le rendre malade et elle peut toute seule être malade.
« Chaque animal a un esprit de cet ordre. Vous avez le vôtre ; j’ai
aussi le mien. Eh bien! nos esprits se parlent entre eux comme il
leur plaît sans que nos langues s’en mêlent. Vous savez qu'on
éprouve quelquefois de la sympathie ou de l’antipathie pour une
personne qui ne nous a rien fait ni en bien ni en mal. C’est encore
là le fait de ces singuliers invisibles, qui, sans consulter la raison,
contractent entre eux des amitiés et des haines, se repoussent avec
obstination ou se poursuivent d’un mutuel amour. C’est la volonté
qui engendre cés esprits souvent opposés à la raison ; elle les pro¬
duit par l’énergie de son effort, comme le silex produit le feu. De
même que nos corps, ces esprits ont leur mode spécial d’action, et
il se fait des luttes entre eux. Si je veux nuire à quelqu’un, et que ma
volonté soit plus ardente que la sienne, je le blesse; sinon, c’est
lui qui l’emporte, et par suite mon corps peut s’affecter et dépérir.
C’est la théorie des charmes, des philtres et des sorts expliquée
par une cause naturelle précédant l’apparition de ce qu’on appelle
aujourd’hui le magnétisme. — L’analogie est si grande, qu’on pour¬
rait en faire une identité. En effet, Paracelse ajoute qu’on peut rendre
quelqu’un malade par la seule puissance de la volonté.
« Un nécromancien n’a qu’à fabriquer une figure de cire à votre
intention ; vous souffrirez de tout ce qu’on fera à cette image, non
par votre corps, qui est sain en soi, mais par votre esprit. Alors
tous les remèdes qui s’adressent à votre corps sont inutiles* et c’est
ainsi qu’il arrive que par la force de la volonté on peut rendre quel¬
qu’un boiteux ou aveugle. Telle est la force de la malédiction. Et
ne t’amuse de tout ceci, ô médecin, tu ne sais pas quelle est la
puissance de la volonté. »
Vient ensuite le ridicule de cette théorie.
« Voulez-vous avoir raison d’un voleur? Vous n’avez par votre
volonté qu’à fixer son esprit à l’image de cire ; vous le forcerez de
revenir se faire tuer au lieu du crime. Quant à lui, il n’en peut
faire autant à votre égard si vous êtes honnête homme, car son esprit
est plus tremblant et plus faible. Dans vos songes, il vous arrive
d’appeler à vous l’esprit de votre ennemi et de le blesser, »
DES NATURISTES — PARACELSE
271
En traduisant ainsi ce passage, M. Pagès fait remarquer que tous
ces phénomènes rapportés à la sorcellerie et à l’intervention du
diable par les contemporains de Paracelse sont, par lui, ramenés à
une cause naturelle; émanation animale, fluide, substance invisible,
impalpable, etc., dont la volonté active la production et qu’elle
remue pour agir à distance sur les corps qui nous environnent. —
Telles sont bien les prétentions du magnétisme animal moderne.
Eus Dei. — Dominé par les idées religieuses de son temps,
Paracelse, continuant sa réforme d’Hippocrate et de Galien, opposés,
comme on le sait, à l’intervention directe de la divinité dans les
maladies, range, au contraire, cette intervention dans le nombre des
influences morbifiques .
L’influence divine joue un grand rôle dans sa pathologie.
« Sans doute, tout vient de Dieu, santé et maladie; et les quatre
espèces d’êtres déjà signalés viennent de lui; mais il s’agit des
maladies que Dieu envoie comme un châtiment spécial. Cette in¬
fluence divine se trouve alors mêlée aux causes naturelles, en sorte
que nous n’en pouvons suivre la trace. Quand l’expiation est ter¬
minée, Dieu permet aux médecins de guérir; sinon il livre le ma¬
lade à des praticiens inhabiles, qui jouent alors le même rôle que
les médecins du purgatoire. » (Bordes-Pagès.)
Dans son livre De orig. morb. ex trïb. prim. substant ., Para¬
celse s’occupe de la nature de l’homme et des causes morbides
inhérentes à sa personne, résultant de son autocratie.
L’homme est composé d’un corps que l’on voit et que l’on touche ;
d’une âme corporelle qui préside à son organisation et d’une âme
intelligente et immortelle.
« Tout a sa fin, le juste comme l’impie. La médecine n’y peut
rien ; car vient un moment où la mort, qui est le licteur de Dieu,
doit nous amener devant lui; le médecin ne peut que dire î Lève-toi
et pars. Le corps alors reste en terre, l’âme va devant Dieu ; mais,
au dernier jugement, les trois substances se réuniront dans leur
fleur et dans leur essence... Alors il n’y aura plus ni médecine ni
médecins; » (Pagès; lo& cü.)
Pour lui, l’hômme est composé de trois éléments : de soufre, de
mercure et de sel , qui sont ceux de tous les corps de la nature, et
les vices du corps . résultent de la disproportion de ses éléments;
— C’est le même langage que celui de Galien, les éléments étaient
métaphoriquement représentés par la terre, Veau, Y air et le feu,
tandis que Paracelse leur donne des noms différents en rapport avec
les premiers essais de l’analyse chimique. — Il les désigne sous les
272 HISTOIRE DE LÀ MÉDECINE
mots de soufre , c’est-à-dire ce qui brûle ou déflagre ; — de mer¬
cure, c’est-à-dire ce qui fume, se sublime ou se volatilise (et n’a
aucun rapport avec le métal de ce nom); — de sel enfin, c’est-à-dire
ce qui est solide ou à l’état terreux.
Ce sont aussi des mots génériques, car il y a une infinité de sou¬
fres, de mercures et de sels, et les éléments des anciens, qu’il ne
rejette pas entièrement, sont eux -mêmes composés des trois prin¬
cipes chimiques élémentaires.
Le soufre, le mercure et le sel entrent dans la constitution du
corps de l’homme comme de tous les autres corps de la nature, et
la vie les y maintient jusqu’à la destruction de l’individu.
Leur diminution et leur disproportion relative, leur disgrégation et
leur accumulation sur une partie engendrent la plupart des maladies.
« La disgrégation des éléments est la source de nos maladies. Le
sel, 'en s’accumulant quelque part, corrode et ulcère, d’où les can¬
cers et les gangrènes; le soufre , le mercure , déplacés, causent
mille maux. Au milieu de cette discorde des éléments, la mort
s’avance, qui presse et détruit l’empire, domptant l’un après l’autre
les éléments divisés, à moins que le médecin n’intervienne. Celui-ci
répare par la consoude les parties ulcérées par le sel, raffermit par
le safran ce que le soufre a dissous, épaissit au moyen de l’or ce
qu’a trop subtilisé le mercure. »
Puis, rendant à la nature médicatrice l’hommage que lui ont tou¬
jours rendu les véritables observateurs, il ajoute :
« Et cependant la nature a sa part dans ce travail, nous n’en
sommes que les aides; c’est elle qui fait bourgeonner la plaie que
nous recouvrons d’un médicament. »
Dans ses idées sur la transformation des aliments et sur le rôle
de l’alchimiste intérieur qui opère sur eux pour en extraire les par¬
ties analogues et assimilables, Paracelse conclut que toute digestion
mal faite laisse dans le corps un résidu ou tartre, qui est le point
de départ d’une foule de maladies (De origine morbor. ex tartaro).
« Tout aliment a une partie nutritive qui se coagule en chair et
de plus un excrément. Si ce dernier n’est point expulsé, il se coa¬
gule aussi dans le corps, et il y devient la source de mille maux ;
car, selon la partie où il se jette, il constitue la pierre, la gravelle,
ou bien il forme des végétations, des verrues, des lèpres, des hy-
dropisies. Chaque aliment produit un résidu et un tartre différents :
le poisson, un tartre argileux; les légumes, un tartre visqueux..
L’art du médecin, c’est de prescrire un régime qui, se fondant avec
les aliments, chasse du corps ce mauvais principe....
« L’estomac n’est qu’un serviteur public, qui en travaillant pour
DES NATURISTES — PARACELSE 273
tout le corps ne dispense pas chacun des membres de faire une sé¬
paration particulière. Chaque organe a donc son estomac particulier,
et doit cuire son propre aliment. Il s’ensuit la formation d’autant
de résidus différents qu’il y a d’organes. Ainsi le cœur, le poumon,
le cerveau ont chacun leur digestion et leur excrétion particu¬
lières. Si ces excrétions se coagulent en tartre, il survient des affec¬
tions de ces organes. Le sang, la moelle, les chairs ont aussi leurs
résidus ; si ceux-ci ne s’échappent pas par la sueur ou l’urine, il
advient des lèpres, des gouttes, des sciatiques. Regardez l’urine,
elle est l’image des excrétions de tout le corps, d
Il y a des causes invisibles de maladie, les transmissions hérédi¬
taires ( Ens seminis), l’influence de l’imagination dé la mère et les
émanations subtiles, miasmatiques des corps privés de la vie appa¬
rente.
« 1° La matrice nourrit l’enfant comme la terre nourrit l’arbre, et
tel est le but de la femme [propter matricem mulier genita
est).... La mère peut vicier l’enfant comme la terre vicie l’arbre, et
le père transmet le mal par un esprit invisible qui affecte l’esprit
de la matrice . »
Malgré ses idées de réforme, l’influence du temps déteint sur Pa¬
racelse et, comme le remarque Pagès , ses esprits sont plus ou
moins corporels, nés de la matière, agissant sur elle et sont ce que
nous appelons des forces, et ce qu’au temps de Galien on appelait
des facultés.
2° Les sens ne montrent que la moitié du monde, et l’entende¬
ment nous révèle l’autre moitié, que Paracelse appelle l’architecte
intérieur. — Pour lui, la foi, c’est-à-dire, l’état moral produit par une
conviction réelle ou fausse, peut engendrer des maladies. N’a-t-on
pas dit que la foi soulevait des montagnes? C’est elle qui par l’imagi¬
nation de la mère engendre les difformités et les vices de conforma¬
tion des fœtus. Mais c’est un effet qu’on exagère souvent, car rien
de moins fondé que l’intervention des saints dans la production de
certaines maladies. L’épilepsie de saint Valentin, le feu de saint
Antoine, ou mal des ardents, la danse de saint Guy, la syphilis de
saint Denis, ne sont que des effets naturels, et il n’y a que le diable
qui ait pu inspirer l’idée contraire.
Suit ici un passage où les écarts d’imagination et le mysticisme se
révèlent d’une façon saisissante :
3° Paracelse, qui croyait au vampirisme et à la cruentation, at¬
tribue aux vertus naturelles des tombeaux la cause de certaines
guérisons et des certaines pestes. Si grand que soit cet écart de
raison, il n’est pas injustifiable, car dans une momie, la partie
BOUCHUT.
274 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
active du corps n’est pas toujours celle que voient nos yeux.
« Vingt livres d’une substance se réduisent à une once de quin¬
tessence, qui est cependant la partie médicinale... C’est pourquoi
moins il y a de corps, plus il y a de vertu médicinale ( quo minus
corporis est, eo magis virtutis in medicina). Et si l’homme peut
faire une pareille réduction de vingt livres de substances à une once
d’essenoe combien mieux ne fera pas l’homme invisible (c’est-à-
dire la force naturelle qui décompose le cadavre).
» Ainsi bien des prodiges réputés miraculeux ou diaboliques
sont dus aux propriétés inhérentes aux corps naturels. »
Il est impossible de mieux indiquer ici le principe d’analyse chi¬
mique auquel nous devons les alcaloïdes, c’est-à-dire les principes
actifs des végétaux, ou, comme le pense M. Pagès, le principe qui
devait servir plus tard à l’édification du système d’Hahnemann.
L’idée d’extraire le principe actif ou arcane des substances qui
exercent sur nous leur influence, a été pour Paracelse l’origine
d’un livre intitulé Paragrane, où il démontre comment il faut en¬
tendre cette extraction et où, se glorifiant lui-même en réclamant la
liberté de discussion nécessaire au progrès de la science, il en ap¬
pelle à l’avenir pour confirmer l’importance de ses découvertes.
« . Ma médecine a pour bases la philosophie, l’alchimie, l’as¬
tronomie et la vertu ; vous les adopterez..., et vous me suivrez, toi
Avicenne, toi Galien, toi Rhazès, toi Montagnana, toi Mesué ; vous
de Paris, vous de. Montpellier, vous Suèves, vous Misains, vous de
Ccdogne et de Vienne ; vous que nourrissent le Danube et le Rhin ;
vous, îles de la mer : Italie, Dalmatie, Athènes ; toi, (Grèce, toi
Arabe , Israélite . Je serai votre maître , vous nettoierez mes
fourneaux.... Mon école triomphera de Pline et d’Aristote, qu’on
appellera à leur tour caco-Pline et caco-Aristote (les ennemis de
Théophraste Paracelse l’avaient appelé caco-phraste)... Voilà ce que
produira l’art d’extraire les minéraux.... L’alchimie convertira en
alcali votre Esculape et votre Galien; vous serez purgés par le feu ;
le soufre et l’antimoine vaudront plus que de l’or.... Que je plains
l’âme de Galien !... Ne m’a-t-on pas adressé de la part de ses mâ¬
nes des lettres qu’on a datées de l’enfer ! Qui aurait cru qu’un si
grand prince de la médecine pût mourir et s’enrôler au c... du diable?
« Vous m’accusez de plagiat ! Il y a dix ans que je n’ai pas lu un
seul de vos livres.... Ce que vous m’avez appris s’est évanoui comme
neige; je l’ai jeté au feu de laSaint-Jean pour que ma monarchie fût
plus pure.... Vous voulez me mettre en poussière... me condamner
au feu.... Je reverdirai, et vous serez des figuiers desséchés.... Le
ciel corrigera ses astronomes, la terre et l’eau auront de nouveaux
DES NATURISTES — PARACELSE
275
philosophes; la lumière delà nature retrouvera son alchimiste.... »
Ainsi annonçait-il alors la venue des Newton, des Laplace, des
Lavoisier, des Berzelius, des Dumas, des Liebig, etc.
« Ce qui fait un médecin, ce sont les cures, et non pas les em¬
pereurs, les papes, les Facultés, les privilèges, les Académies .
Quoi ! parce que je guéris le mal vénérien, le plus virulent de tous
les maux, qui n’épargne ni potentats, ni peuples, vous me traînez
dans la boue !... Vous êtes de la race des vipères, et je ne dois at¬
tendre de vous que du venin.... Imposteurs !... Si je pouvais défen¬
dre ma tête chauve contre les mouches aussi facilement que ma
monarchie (ma doctrine) contre vous !... Vous ignorez même les
simples ; vous demandez à votre pharmacien : qu’est ceci? qu’est-ce
cela ?... Je ne vous confierai pas un chien.. ..
« Pour ne pas hanter les cours des rois, est-ce que j’en vaux
moins? Un serment vous rend-il plus habiles?.... Le public vous
dément.... Les boucles de mes souliers en savent plus que Galien
et Avicenne.... Un jour viendra où le ciel produira des médecins
qui connaîtront les arcanes , les mystères, les teintures; quel rang
aurez-vous alors?... Qui fera des cadeaux à vos femmes ? Qui leur
donnera des bijoux, des colliers.... » (Bordes Pagès, loc. cit.)
Ce jour a commencé, et déjà la quinine, la morphine, la véra-
trine, la santonine, etc., etc., arcanes tant souhaités de Paracelse,
montrent que, malgré les écarts de sa pensée et ses prétentions à
une domination absolue, sa philosophie chimique n’égarait pas l’a¬
venir. Il y faut reconnaître le germe tout entier de la chimiatrie.
Malgré les calomnies d’Éraste, qui ont terni aux yeux de la posté¬
rité la mémoire de Paracelse, on ne peut s’empêcher de reconnaître
dans ses doctrines une certaine grandeur. Faire de la vertu et de la
philosophie, c’est-à-dire de l’observation, à l’exemple des anciens, la
base de la médecine en y ajoutant la nécessité de l’astronomie et de
l’alchimie, c’était assurément ennoblir l’art auquel il était si passion¬
nément dévoué, et inaugurer pour lui une ère de nouvelles conquêtes
scientifiques. Même en philosophieParacelseest un réformateur. Aris¬
tote et les siens sont à ses yeux des théoriciens superficiels, n’allant
pas au fond des choses, « ignorant le fond et la racine d’où vient le
fruit. » Empirique à sa manière, l’autorité des sens est illimitée, et
le positivisme moderne ne s’exprime pas autrement que lui.
« La vraie philosophie est aussi facile à distinguer que le bruit du
Rhin ou que celui des tempêtes. Car enfin ce que les yeux voient,
ce que nos mains touchent, notre tête le perçoit et le comprend.
Eh bien! c’est cette intelligence secrète qui vient en nous parla
contemplation de la nature, qui est la philosophie.
276 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
» Mais pour distinguer le soleil et la lune, il faut regarder et non
pas fermer les yeux. La spéculation seule n’a jamais rien fait en mé¬
decine (quelle admirable pensée !) . Il faut donc que le médecin
observe et qu’il se voie dans tous les détails de ses membres
comme à travers une eau claire où l’on distingue le moindre che¬
veu; mais qu’il se voie non-seulement dans lui-même, mais encore
tout le monde extérieur, dont il n’est que le reflet et le miroir. Les
médecins qui n’y regardent pas font (les maladies à leur fantaisie.
Ils disent : Ceci est phlegme, cela mélancolie ; ils font des songes à
plaisir. »
Dans ce mélange de vérités et d’erreurs, de foi crédule et même
de superstitions grossières, il y a quelque chose de remarquable et
qui montre, à travers la fougue des paroles, une hésitation d’esprit
en rapport avec la servilité scientifique des générations qui, pen¬
dant 1200 ans, avaient subi le joug de l’autorité. Paracelse réclame
la liberté de discussion , et il se fait dans la science le champion
d’un empirisme à l’aide duquel il va inaugurer la recherche des
propriétés particulières des corps , principe actif ou arcane des
plantes, etc. Mais cette idée généralisée lui fait croire à l’exis¬
tence d’un principe analogue dans les astres et dans tous les mi¬
néraux, et, embarrassé lui-même par les idées superstitieuses de
son temps, il croit à la magie, au vampirisme, à l’influence des
tombeaux, etc.
Toutefois, de cette idée du principe actif des corps et du rap¬
port de l’homme avec le monde extérieur devait sortir un principe
de pathologie générale de la plus haute importance, je veux parler
de la spécificité.
Cette spécificité nosogénique ou thérapeutique est la création de
Paracelse. Elle a été le point de départ d’une grande réforme phar¬
maceutique en amenant la destruction de la polypharmacie et l’em¬
ploi de substances isolées, d’une action connue, au lieu des mé¬
langes trop nombreux qu’on donnait alors aux malades. Elle a été et
sera toujours la condamnation sans appel des doctrine" médicales
qui ont voulu faire ou qui font de l'anatomie- pathologiq ue, la base
de la médecine, ignorant qu’un élément anatomique morbide ne
révèle pas la nature du mal, et par conséquent n'a aucune impor¬
tance en nosologie. C’est donc Une découverte de premier ordre.
Paracelse voyait dans l’homme le reflet du monde extérieur et ii
disait :
a C’est d’après le monde externe qu’il faut composer tout l’homme.
» Ce qui guérit donne la mesure du mal, et quand on connaît le
spécifique de l’un, on connaît la spécificité de l’autre.
DES NATURISTES — PARACELSE
277
« Vous dites : Voilà un mal du sang, du phlegme. Mais, ô yeux
de lynx, où l’avez-vous vu? Savez-vous bien qu’il y a autant d’es¬
pèces de sangs qu’il y a de sucs et d’herbes ; que le sang végète et
ne repose comme font les plantes. La pivoine guérit seulement une
espèce d’épilepsie; le gui du chêne une autre. »
C’est là une spécificité constatée par l’empirisme,
cc Cherchez au dehors ce qui correspond à votre mal du dedans
par sa ressemblance de nature ; il y a un mal de l’arsenic, un autre
de l’alun. Ne dites pas une colique venteuse, mais une colique de
musc, si c’est le musc qui la guérit.
» Cherchez dans tout le monde externe ce qui correspond à cha¬
cun de vos membres internes. Si vous ne savez pas comment la
rouille vient au cuivre, vous ne saurez pas comment la lèpre vient à
l’homme, ni comment on la guérit. Chaque objet dans le petit monde
a son homologue dans le grand. Il ne faut donc pas ajouter à la
violette du sucre, ni mêler ensemble ce que la nature a laissé simple.
» Cherchez plutôt à extraire qu’à composer, à savoir ce qu’il y a
de caché dans chaque objet plutôt qu’à tout confondre : trouvez les
rapports de chacun de nos pores à chaque pore extérieur; com¬
parez l’arcane à l’arcane, le mal au mal. Qu’est ce qui voit dans les
yeux? Est-ce le froid? Non. Est-ce le chaud? Pas davantage. Il y a
dans chaque partie un arcane (c’est-à-dire une force spécifique).
» Or, chaque élément reste ce qu’il est de sa nature. Le froid
reste froid, le feu reste feu; les éléments sont fixes. L’humide
(l’eau-forte) a sa chaleur fixe (c’est-à-dire sa nature corrosive, spé¬
cifique), qu’il est impossible de chasser par le froid physique.
» il est donc faux que les contraires guérissent par les contraires.
Vous ne devez pas chasser l’arcane, mais au contraire aider l’arcane in¬
terne au moyen de F arcane extérieur qui lui correspond, et, par son
aide, le fortifier contre les éléments contraires qui tendent à l’abattre.
» Chaque homologue externe guérit son homologue interne ; le
mercure extérieur guérit le mercure de l’intérieur; la mélisse, sa
mélisse.... Ainsi, étudiez tout par la lumière de la nature qu’allume
l’esprit saint, sinon c’est le diable qui vous éclaire. »
A part cette idée fausse de la corrélation des astres et des corps
extérieurs avec les différentes parties de l’homme si magistralement
admise par Paracelse comme théorie de la spécificité et de l’action
des arcanes ou forces vives des corps sur les organes vivants, le fait des
actions spécifiques est empiriquement reconnu comme vrai, et c’est
sur lui que reposent les plus belles conquêtes de la thérapeutique
moderne. Toutefois , dans cette lutte du réformateur contre ses
adversaires, si la violence de l’orgueil l’emporte au delà de toute
278 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
convenance, il ne s’élève jamais que sur ses ennemis terrassés et
s’humilie devant la puissance de Dieu et de la nature. Comme Hip¬
pocrate et comme Galien, il professe les dogmes de la nature mé¬
dicatrice, et avant ce principe : je le pansay, Dieu le guarit, de
Paré, il avait dit : Armez la nature au moyen des arcanes, et elle se
défendra d' elle-même, » ce qui est identiquement la même chose.
L’alchimie, cette nouvelle base qu’il apporte à la médecine, est l’art
d’extraire les essences, les quintessences, les forces vives, les prin¬
cipes actifs des corps à travers la gangue qui les compose, pour
rechercher la vertu incorporelle, invisible, de ces quintessences, ce
qu’il appelait Yarcane ou le mystère, chose plus grande encore
que la quintessence et dont le secret est au-dessus de la connais¬
sance humaine. A-t-on bien eu raison de railler ces arcanes? Cela
est douteux. En effet, si l’on supprime ce mot d’arcane devenu ri¬
dicule pour le remplacer par le mot d’action spécifique, le sens est
philosophiquement le même. Personne n’ignore aujourd’hui qu’en
parlant de la quintessence du quinquina, arcane de la fièvre, on
veut parler du sulfate de quinine alcaloïde dont la découverte est
due à l’application des idées de Paracelse, que beaucoup de chi¬
mistes modernes ont tourné en dérision.
« Mes adversaires raisonnent et spéculent : ma spéculation, c’est
l’invention, la découverte des propriétés. De là vient notre di¬
vorce. »
Si ce principe philosophique, qui est encore la méthode de la
chimie et de la thérapeutique moderne, est de Paracelse, il faudra
convenir qu’on a eu tort de faire de lui, sur la foi de ses contempo¬
rains jaloux, un fou, un ignorant et un charlatan digne du mépris
de la postérité. Pour lui :
ce L’alchimie est « l’estomac extérieur qui prépare chaque chose
» pour son astre. Elle ne fait pas de l’or; il n’y a. que les insensés
>> qui aient cette prétention, mais elle fait des arcanes », ce qui
veut dire qu’elle découvre les principes actifs des corps dont elle
fait des spécifiques.
» La nature nous offre toutes les choses brutes, c’est à nous à les
parfaire. Le boulanger, le vendangeur, le tisseur sont alchimistes, et
quiconque prépare une chose pour la tourner au profit de l’homme.
» Quoi de Plus brut que de manger de la chair crue, de se cou¬
vrir de peaux? Il l’est autant de broyer au hasard une foule de mé¬
dicaments ensemble. Il faut savoir calciner chacun d’eux, les subli¬
mer, opérer des transmutations successives : ce sublimé d’une pre¬
mière opération joue le rôle de terre pour une seconde.
« Comme il faut que la terre pourrisse le germe , de même il
DES NATURISTES M- PARACELSE 279
faut détruire un corps pour en dégager Varcane ou force vive.
« Sachez que chaque chose a sa vertu; autre est celle des pousses,
autre celle des fleurs, autre celle des fruits mûrs et non mûrs ; et
chaque chose peut avoir plusieurs vertus.
« Or, l’alchimiste est le serviteur de la nature; oû elle a fini son
œuvre, il la commence, et comme il faut du temps pour qu’un germe
devienne un épi. il faut du temps pour mûrir et préparer l’arcane :
l’arcane n’est qu’au bout. Sur ce sujet, que m’apprennent Mésué et
tous vos livres ? Dans vos livres, les arcanes sont suffoqués par de
grossiers mélanges et perdent leurs vertus.
« Vous parlez de correctifs que vous ajoutez pour adoucir une
substance. Mais corriger véritablement, c’est ôter le poison : un ser¬
pent est corrigé quand, ayant séparé la tête et le venin, vous pouvez
le donner en bouillon. Un arôme masque une mauvaise odeur, mais
ne la détruit pas.
et Séparez donc Mars de Vénus (c’est-à-dire le fer du cuivre), Sa¬
turne du soleil, s’ils sont mêlés; pour cela, tout doit passer par le
feu...
« Voilà ce que j’enseigne. N’est-ce pas le fondement de l’art?
Suis-je un hérétique ou un insensé ? Oh ! vous me suivrez, et je ne
vous suivrai pas ! Ma monarchie croîtra, la vôtre périra. Quand vous
me démoliriez, Théophraste luttera contre vous-mêmes après la mort!»
Théophraste Paracelse avait bien auguré de l’avenir : son nom ne
périra pas.
Dans un autre livre ( Archidoxe , t. II, p. 3 à 40), Paracelse
expose les principes de sa philosophie naturelle, soit pour démon¬
trer la constitution du microcosme, c’est-à-dire de l’homme, soit les
principes de la séparation des éléments ou de l’extraction des
quintessences. Le chimiatre est ici aussi vitaliste qu’Hippocrate.
c< L’homme est formé d’une partie visible, qui est le corps, le
sang et la chair, et d’une partie invisible, qui habite ce corps et qui
voit, palpe et entend.
« L’organe n’est donc que l’écrin, le logis de la faculté. Quand
il est défectueux, la faculté déloge.
cf Que fait alors le médecin ? Il épure la maison afin que l’esprit
puisse opérer en elle.
« Ainsi Part peut tantôt dégager l’esprit, retenu dans le corps
comme le feu dans le bois vert; tantôt l’y retenir, comme on bride
un cheval ou comme on musèle un chien enragé. »
Paracelse ne parle ici que de ce qu’il nomme âme corporelle végé¬
tative, sentante, vitale, et non de l’âme corporelle pensante, raison¬
nable et immortelle.
280 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
« Tout corps est donc, par la vertu de l’esprit, doué d’un certain
mouvement qui peut être de deux espèces.
« Le mouvement volontaire dans lequel l’imagination enflamme
la force végétative, sans que nous sachions comment. Ainsi, sans
l’aide de mes mains, je dirige mes yeux où je veux, et je cours
d’autant plus vite que j’imagine plus vivement l’action.
« L’autre mouvement est une attraction que la force du mouve¬
ment de l’intérieur fait de ce qui est extérieur (l’absorption). C’est
ainsi, par exemple, que la chaleur du dedans boit, par la peau,
l’eau du dehors, en sorte que les vaches, sur les Alpes, passent
tout l’été sans boire autrement...
« Il y a des personnes qui ont passé un long temps sans manger,
ne vivant que d’air et de la vie du globe ; mais nos travaux exigeant
de grandes réparations, il nous faut des aliments plus solides...
« Or, comme l’encre et le vin teignent promptement l’eau, ainsi,
et bien plus vite encore, l’aliment se répand dans tout le corps ;
puis chaque membre le convertit à sa ressemblance, d’autant plus
vite que l’aliment lui est plus analogue.
« Eh bien, de même que pour les aliments, le corps a pour les
médicaments une attraction singulière; il les transmute en ses
propres membres, et il le fait d’autant plus promptement qu’ils
sont à l’état de quintessence. »
Comme on le voit, l’alchimie ne fermait pas les yeux de Paracelse
aux lumières de la philosophie, et s’il combattait les idées médicales
de Galien, il professait sur la nature de l’homme les mêmes prin¬
cipes que lui.
Sa réforme est tout entière dans la recherche des quintessences.
Voilà ce qu’il entendait par ce mot :
« Toute substance est composée de plusieurs éléments différents
associés.
« Mais parmi eux il y en a un qui domine les autres et qui im¬
prime à la substance tout entière son propre caractère.
« Eh bien, c’est cet élément dominant qni porte le nom de quin¬
tessence, quand il est dégagé du mélange. Ici c’est l’eau, ailleurs le
feu; dans un autre corps, tout autre principe qui est l’élément es¬
sentiel. Il est au sein des autres comme dans son logis; il faut
briser la maison pour Ven dégager .
« L’art consiste à faire subir à la substance diverses opérations
pour fixer la quintessence , après l’avoir délivrée de la boue ou
gangue qui la masque.
« Dans une substance composée, chaque élément reste lui-même
DES NATURISTES — PARACELSE
281
quoique dominé par un majeur; et, quand on a extrait la quintes¬
sence, les autres éléments ne périssent pas; ils gardent chacun
leurs propriétés spécifiques... Ainsi, la quintessence, c’est la vie, la
force, la propriété des choses; c’est l’élément très-pur séparé de
tous les autres, qu’il teint de son unité ; c’est lui qui donne à l’or
sa belle couleur.
« Autant il y a de substances de nature différente, autant il y a
de quintessences particulières.
« L’essence de la vie d’un parfum, c’est son odeur; celle de
l’ortie, c’est ce qui nous brûle la peau; celle du feu, l’air qui l’en¬
tretient; celle du vif-argent, sa chaleur interne et cachée et son
froid externe; celle de la chair et du sang, l’esprit de sel qui les
préserve de la corruption. . . Enfin, celle de l’homme, un feu céleste et
invisible, un air qui l’entretient. Tous les ambiants prêtent secours
à l’homme, qui doit prendre de chacun d’eux la vie qui va à sa vie.
« Dans chaque bois, dans chaque herbe, dans chaque .fleur, de
même que dans chaque métal, est donc logée comme dans sa mai¬
son une essence différente, qui est la vie de la substance, et à l’égard
de laquelle le reste n’est que pure crasse.
« Elle est très-petite en quantité et très-grande en qualité; un
peu de fiel rend amère cent fois autant d’eau ; un peu de safran
jaunit une grande quantité de ce liquide.
« Elle n’est pas nécessairement froide, chaude ou humide; elle
peut être plus froide que neige, plus chaude que flamme, sans pour
cela changer de propriétés ; elle guérit, non par la température,
mais par sa force intrinsèque (vis insita) et sa grande pureté.
« Ainsi il y a des essences sans nombre, les unes narcotiques,
d’autres amères, d’autres douces, d’autres rajeunissantes.
« Quelle maladie, quelle infirmité pourrait résister à ces pures
quintessences, sinon cette mort nécessaire qui doit enfin séparer
l’âme du corps. *
« L’esprit de vie des métaux est permanent, car une fois extrait
et recueilli, on peut le conserver. Mais l’esprit de vie des animaux
est mortel : on ne peut le séparer et le recueillir à part, bien que
de la chair morte on retire encore quelques autres genres d’es¬
sences. »
Paracelse indique ensuite les différents procédés d’analyse par
sublimation, par calcination et par distillation, à l’aide desquels on
peut extraire les quintessences :
« Autant il y a de vertus, autant il y a de préparations différentes;
et celui-là sait les fondements de la médecine qui sait préparer. »
Puis , emporté par un élan bien naturel d’enthousiasme sur
282 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
l’usage de ces quintessences ou principes actifs des corps, il dit :
« A chaque mal on peut opposer un adversaire qui triomphe de
lui. Elles s’adressent, qui à la tête, qui aux reins, qui aux os, qui
aux cartilages, qui aux poumons, qui aux paralysies, qui aux hydro-
pisies. Elles peuvent rendre la voix à l’un, la vie à l’autre, donner
à un lépreux une peau toute neuve; qui sait même? rendre à une
personne de cent ans la vigueur qu’elle avait à vingt.
« Cette vertu par excellence, incorporelle, invisible, qui a une
chose (soit une quintessence, soit un autre objet) d’agir dans notre
corps et de nous guérir, voilà ce qui constitue Yarcane ou le mys¬
tère, lequel est plus grand encore que la quintessence, mais dont
le secret est au-dessus de la connaissance humaine.
« C’est avec son aide qu’on pourrait changer d’âge et prolonger la
vie, soit des hommes, soit des plantes. Déjà en donnant à la racine
d’une ortie son arcane matériel, qui . n’est que la quintessence, on la
fait vivre un an de plus.
« Il est certain que la vie des métaux se renouvelle, qu’ils meu¬
rent (c’est-à-dire qu’ils perdent leur éclat, leur ductilité, leur téna¬
cité, en s’oxydant ou en se combinant avec d’autres corps); mais ils
peuvent ressusciter ensuite, 'c’est-à-dire qu’on peut les dégager de
leurs combinaisons, et leur faire reprendre leur première vie.
« L’homme ne pourrait-il pas se rénover de même? Non, car
nous ne sommes pas engendrés de semence (c’est-à-dire d’une ma¬
tière séminale), mais de l’être de l’homme (c’est-à-dire d’une nature
spéciale, incorporelle) ; dès lors, notre germe une fois détruit ne
revient pas.
« Seulement, de même que pour un arbre, on peut renouveler, à
l’aide de l’art, nos fleurs et nos fruits, nous ôter la lèpre en restau¬
rant le sang, nous repeindre, ressusciter Yhomuncule philosophi¬
que, le petit homme spagirique (c’est-à-dire l’aliment chimique
de la vie), qui de pygmée deviendra géant. Mais'ce qui fait le fond
de la vie ne se renouvelle pas.
« Ainsi la vie, comme le feu, se relève ou s’éteint, selon la liqueur
qu’on lui donne.
« Urf élément peut nous rendre ce qu’un autre nous ôte ; on peut
allonger les périodes de chaque âge, en sorte que celui qui mourrait
plus tôt mourra plus tard ; mais la liqueur de vie qu’il faudrait nous
donner pour vivre indéfiniment nous est encore inconnue.
« Quant à l’essence des plantes putréfiées, elle se cache dans la
terre comme un lion fatigué après le combat, mais ensuite elle entre
plus active dans le corps des plantes nouvelles, s
A moins d’exiger du passé les connaissances du temps présent, il
DES NATURISTES — PARACELSE 283
serait aussi injuste de chercher dans l’alchimie de Paracelse les con¬
naissances de la chimie moderne, que de reprocher à cet homme
éminent le langage exceptionnel, imagé, métaphorique et mystique
dont il a dû faire usage pour être compris des savants de son épo¬
que. C’est cependant ce qu’on a fait, sans réfléchir que des faits nou¬
veaux ayant entraîné la nécessité d’un langage nouveau, et une ac¬
ception différente des mots en circulation, cette différence de langue
dans une même science jetait dans l’histoire de la chimie une con¬
fusion regrettable, cause des jugements erronés ou contradictoires
portés sur l’un de ses plus illustres fondateurs.
Sans doute, l’alchimie de Paracelse ne saurait soutenir la compa¬
raison avec la science moderne. Mais si l’on tient plutôt compte de
la méthode et des principes fondamentaux d’analyse que des faits
de détails découverts par de vulgaires émancipateurs, il est évident
que Paracelse n’a pas mérité les outrages faits à sa mémoire ou à
sa personne, et que ce génie méconnu doit être replacé au rang des
plus illustres chimistes.
L’idée d’extraire le principe actif d’une substance , qu’on lui
donne le nom d’arcane, de quintessence ou de force vive, est l’ori¬
gine de toutes les découvertes récentes dont chacune a fait la for¬
tune et la gloire de son auteur. La quinine, la morphine, la véra-
trine, la santonine, etc. , sont des couronnes posthumes à déposer
sur la tête de celui dont on a fait un misérable insensé.
L’idée d’appliquer ces principes actifs ou quintessences aux dif¬
férents états morbides pour en découvrir les arcanes, c’est-à-dire
les spécifiques, est encore l’idée féconde de la thérapeutique mo¬
derne, et si petit que soit le nombre des spécifiques, il est encore
assez grand pour que chacun soit convaincu de leur existence et de
la nécessité d’en découvrir de nouveaux. Leur découverte est encore
une gloire dont il faut faire honneur à Paracelse.
Sous beaucoup de rapports donc, il y a lieu de réhabiliter le nom
injustement calomnié de Paracelse. Mystique, il a eu le tort de lais¬
ser pénétrer dans la science une partie de son mysticisme, qui était
celui de son époque, mais réformateur convaincu il a inauguré l’ère
de l’expérimentation et de l’analyse chimique. On lui doit en grande
partie la méthode et la philosophie qui régissent la chimie moderne;
la médecine a reçu de lui la doctrine de la spécificité, et s’il faut
l’en croire, la découverte du mercure comme spécifique de la vérole.
Il n’a jamais pu être un esprit vulgaire, celui qui, au xve siècle,
a pu dire prophétiquement : « Avant la fin du monde, un grand
nombre d’effets réputés surnaturels, s’expliqueront par des causes
toutes physiques. »
284
HISTOIRE DE LA MÉDECINE
CHAPITRE XVII
VAN HELMONT
Sommaire : Sa vie. — Sa philosophie. — Sa chimie et sa physique. Principe qui
meut la matière et engendre les formes. Constitution des corps, des éléments et
des gaz. — Sa médecine. De l’archée, des ferments, nature du principe de vie,
force spécifique de chaque semence. — Blas général, altératif et moteur, ou
force altérante et motrice. — Vivification du sang. — Puissance inhérente à
chaque organe. — Siège de l’âme sensitive au centre épigastrique. — Il y a six
digestions de l’aliment. — Des vents intestinaux. — Nature des maladies, va¬
leur de l’anatomie pathologique ; gale. Épine de la pleurésie, germe de la goutte.
— Alliance de l’âme immortelle avec l’âme sensitive. Effets vénéneux du fruit
défendu. — Action du gouvernement ou sympathies. Égarements de l’école
anatomique. — Nouvelle matière médicale créée par la chimie. — Action dy¬
namique des médicaments.
Trente-six ans après la mort de Paracelse, naquit un homme
éminent qui, s’inspirant des doctrines alchimiques et médicales de
ce réformateur, devait continuer son œuvre tout en croyant jeter les
bases d’un système nouveau : ce fut Van Helmont.
Ce médecin, né à Bruxelles en 1577, perdit son père à l’âge de
trois ans, et malgré les instances de sa mère qui le suppliait de
rester grand seigneur, il se livra à l’étude avec toute l’ardeur d’un
roturier. Profondément versé dans la connaissance des langues grec¬
que, latine et arabe, il s’occupa successivement de philosophie, de
magie, de sciences naturelles, et enfin de médecine. Doué d’une ima¬
gination très-vive peu en rapport avec les exigences sévères du travail
des sciences, il ne tint pas assez compte de la tradition et se montra
trop dur pour le passé. Comme Paracelse il prétendit faire table rase
de tout ce qui avait été fait avant lui pour asseoir les fondements d’une
science nouvelle. Ce sont là des prétentions que ratifie bien rare¬
ment l’histoire. Chaque science est une souche vivante qui, recevant
toutes les greffes conformes à sa nature, pousse de nouveaux reje¬
tons, perd de vieilles branches et conserve une vitalité que ne sau¬
raient à leur gré détruire les réformateurs. Est-il bien sûr d’ailleurs
que ceux qui prétendent ainsi détruire et faire table rase de toutes
leurs anciennes connaissances pour fonder un système, dépouillent
le vieil homme autant qu’ils le pensent et ne se servent pas contre
le passé qu'ils renient de ce que le passé leur a transmis de beau,
de solide et de vrai? Van Helmont, tout entier à ses études, se crut
le pouvoir de renouveler la médecine. Son organisation impression-
DES NATURISTES — VAN RELMONT
285
nable et rêveuse devait lui fournir cette illusion. Surexité par son
ardeur, il eut, comme Pascal, Socrate et tant d’autres intelligences
de premier ordre, des extases, des visions scientifiqùes dont il avait
conscience et qu’il raconte dans ses œuvres, ce qui l’a fait consi¬
dérer par quelques aliénistes comme un fou à mettre sur la liste
des génies dont s’honore l’humanité et qui, pour eux, ne sont que
des esprits différemment malades. Malgré sa vivacité d’imagination,
son ardeur de réforme et ses convictions, Van Helmont resta dans
la lutte aussi modéré que Paracelse son maître le fut peu, et sut
toujours, en attaquant les doctrines de ses adversaires, respecter
leurs personnes.
Sa méthode est celle de l’observation. Il proteste avec force contre
les écarts du raisonnement des écoles de son temps, et, s’il ne sut
pas toujours s’y conformer lui-même, du moins a-t-il fait effort
pour y ramener la science. « La logique des écoles n’enfante que
jactance et désordre. Celui qui m’enseigne la préparation de la
pierre calaminaire me démontre quelque chose, mais celui qui
aligne un argument en Barbara, que m’apprend-il, sinon une
science de mots?... » Van Helmont est peu connu à cause de la lec¬
ture difficile du style de ses œuvres. Il n’a pas été traduit, et l’on n’a
de lui que des études biographiques incomplètes. Il en est plusieurs
cependant toutes modernes, par MM. Guislain, Marinus, Michéa,
Chevreul, Bordes-Pagès et Cap, qui commencent à montrer ce sa¬
vant sous son véritable jour. Nous distinguerons surtout celle qu’on
doit à M. Bordes-Pagès, l’auteur de la belle étude sur Paracelse
dont j’ai eu occasion de parler (1). Elle nous montre dans Van Hel¬
mont le philosophe, le chimiste et le médecin.
En philosophie, Van Helmont est l’adversaire d’Aristote et de la
logique avec laquelle les écoles de son temps croyaient faire avancer
la science. Un syllogisme ne prouve rien, et l’observation directe
appliquée à l’étude des faits lui semble infiniment préférable. Voici
comme il comprend le principe qui meut la matière et engendre les
formes :
« J’entre dans une maison déserte, dit- il, il me faut balayer les
immondices qu’on y a laissées, rechercher ce qui est inconnu, écar¬
ter les mauvaises traditions et vérifier exactement chaque objet en
détail. » ( Causes et initia naturalium , p. 27-32.)
« Jusqu’à ce jour, les écoles ont attribué la génération de tous
les corps aux mélanges des quatre éléments : l’air, la terre, le feu
(1) Revue indépendante, 1846. Tout ce qui est compris entre guillemets est
traduit par M. Pagès.
286 HISTOIRE DE IA MÉDECINE
et l’eau. Aristote distingue quatre causes : la matérielle , la for¬
melle, Y efficiente, la finale. Il prétend que le principe du mou¬
vement et du repos , dans le corps, est quelque chose qui est
inhérent par soi et non par accident.
« Tous ces principes sont erronés : la nature est un ordre de
Dieu, par lequel une chose est ce qu’elle est et fait ce qui lui a été
commandé de faire.
« On se figure dans les écoles le premier moteur comme un être
qui, immobile lui-même, pousserait de son bâton les divers corps
de la nature. Cette conception est toute idolâtrique. Le glorieux
moteur de l’univers, par le seul effet de sa volonté, a mis dans les
objets une vertu, une puissance, un agent d’après lesquels ils se
meuvent ensuite d’eux-mêmes. Et en réalité il n’y a que deux cau¬
ses : la matière et Y agent.
« L’agent, c’est la force séminale, Y archée, ou le principe créé
de Dieu, qui fait qu’une chose est et devient spécifiquement ce
qu’elle doit être. Chaque animal, comme chaque végétal, comme
chaque minéral, a un ouvrier, un Vulcain, un architecte intérieur,
une aura cachée, un principe recteur qui constitue le noyau spi¬
rituel de l’objet et dont les éléments extérieurs ne sont que l’écorce
et la gousse. C’est donc l’archée qui opère dans la matière séminale
le travail générateur qui se revêt d’un vêtement corporel, qui règle
les formes, les propositions, les instincts du nouvel être, et qui
transforme tout dans le corps, d’après son type ou son image. »
(. Archeus faher, p. 33-34.)
« La matière, c’est l’élément auxiliaire ou corporel à l’aide duquel
le principe séminal se développe. Elle constitue ces eaux desquelles
sortent tous les corps de la nature, et dans lesquelles ils sont plus
tard ramenés tous, par le moyen des principes recteurs. Par là s’ex¬
plique ce texte de la Genèse, où il est dit que le souffle de Dieu
(c’est-à-dire les principes actifs) flottait sur les eaux.
« L’archée el la matière sont deux causes qui ne peuvent agir
l’une sans l’autre ; et toutes deux ensemble forment l’être concret.
« Aristote prétend qu’un être vivant naît de la corruption d’un
autre vivant par la chaleur... Mais premièrement, la mort n’est point
une corruption ; c’est une cessation de la vie. L’archée s’envole ou
s’éteint comme un flambeau, sans que la corruption l’atteigne. C’est
seulement après que le corps en a été délaissé qu’il tombe en rui¬
nes et perd sa forme.
« Alors, des ferments étrangers qui toujours méditent le chan¬
gement, étant apportés par l’air, introduisent la corruption dans la
matière morte; ils l’imprègnent de leur odeur et y étouffent le baume
DES NATURISTES — VAN HELMONT 287
vital, à moins qu’on n’associe les chairs à des substances fixes
comme du sucre, du miel, du sel. Ce sont donc ces fragments qui,
attaquant la matière privée de vie, la désagrègent et la disposent à
recevoir de nouveaux esprits .
« Les anciens ont méconnu ces ferments, et de là leurs vaines
idées sur les effets de la corruption. Mais il est certain que la ma¬
tière peut se corrompre sans engendrer des êtres vivants, et que
ceux-ci peuvent mourir sans que leurs corps se corrompent.
« Quant à la chaleur, elle ne féconde que par accident; elle ne
sert qu’à exciter l’architecte séminal qui organise l’individu selon
le type de son espèce. Prendre la chaleur pour cause, c’est prendre
la lime pour le serrurier.
« Le père lui-même n’est pas le générateur de l’enfant; il ne
fournit que le ferment séminal, il n’est que l’occasion de sa géné¬
ration. Si la matière seule produisait l’être nouveau, on verrait les
parents estropiés produire des enfants mutilés comme eux. Mais le
véritable générateur du nouvel être c’est un Yulcain intérieur, créé
de Dieu, et dont la forme est incorruptible; il est immédiatement
efficient dans l’embryon, et persiste avec lui jusqu’à la mort. Sans
cet architecte caché, le ferment séminal livré à lui-même tomberait
en putréfaction.
« Dès lors, au lieu de dire avec Aristote que ce qui engendre est
autre chose que ce qui est engendré, il faut dire, au contraire,
que ce qui engendre fait partie de V engendré. »
Cette philosophie se rapproche singulièrement de celle de Para¬
celse; et, quoi que puisse dire son auteur, on en retrouve l’origine
dans les livres d’Hippocrate et de Galien. Tous admettent une force
première, principe de toute forme individuelle, ayant pour aide une
faculté ou un agent susceptible de modeler la matière. Le langage
n’est plus le même ; les mots de terre, d’eau, d’air et de feu, em¬
ployés métaphoriquement, comme ceux de soufre, de sel, de mer¬
cure dont se servait Paracelse, prennent une signification différente
qui permet l’équivoque; mais si l’on tend à pénétrer dans l’esprit
des doctrines au lieu de s’en tenir à la lettre, on ne tarde pas à être
convaincu qu’elles ont une origine commune, et que, semblables
aux individus que modifient les âges, les lieux, les climats, l’édu¬
cation, elles se sont métamorphosées par l’action du progrès dans
la succession des siècles.
Dans ses études sur la constitution intime des corps, sur leurs
éléments, sur les gaz qu’il commence à connaître, Van Helmont
dit :
« Les écoles se préoccupent de cette question : si chaque élément
288 HISTOIRE DE LA. MÉDECINE
perd ou non ses qualités dans le mixte, et s’il y a lutte ou combat
entre eux,... Mais un élément c’est ce qui ne se résout en rien, et
qui reste le même à quelque opération qu’on le soumette. C’est à
tort que Paracelse a prétendu que l’eau en s’évaporant s’annihile;
j’ai vu l’eau vaporisée se condenser de nouveau et conserver exac¬
tement la même quantité qu’auparavant. L’or, à quelque opération
qu’on le soumette, se trouve toujours avoir le même poids. Quand
on décompose le verre, on y trouve toujours la même quantité de
sable et de cendre qu’on y avait employée. Un élément n’en détruit
point un autre. Dieu aime la concorde et l’harmonie : la guerre des
éléments est un conte de vieille. » ( Elementa , p. 42.)
«Mais les éléments peuvent s’imbiber l’un de l’autre; l’eau se
loge dans le vide de l’air. Mais l’air ne se change point en eau dans
les cavernes pour y former l’origine des. fontaines, comme le pré¬
tend Aristote. C’est la terre humectée qui, du fond des mers, rap¬
porte l’eau au sommet des montagnes par des veines intérieures, de
sorte que l’eau jaillit quand on ouvre ces veines.
« Chaque élément reste donc ce qu’il est; il n’y a que les esprits
séminaux qui puissent y opérer des transmutations. L’alcahest de
Paracelse convertit en eau les corps les plus solides. C’est ainsi que,
selon la nature de l’esprit séminal (c’est-à-dire des agents spéci¬
fiques), les eaux qui, d’après la Genèse, sont la matière première
élémentaire, peuvent être changées en toutes sortes de terres, de
plantes, de fruits, d’animaux, de météores. En voici un exemple ;
une branche de saule du poids de 5 livres plantée dans un vase
contenant 200 livres de terre, et arrosée seulement d’eau de pluie
ou d’eau distillée, pesa au bout de cinq ans 169 livres, et la terre
n’avait perdu que 2 onces de son poids. L’eau donc s’était convertie
en 164 livres . de bois. » ( Complexionum atque mistionum ele-
mentalium figmentum , p. 88.)
« . Le feu et la lumière paraissent être de même nature, et ne
différer entre eux que par la connexion et l’intensité. Ils sont un
etre neutre, qui est moins une substance et plus qu’une simple
propriété.... Aussi le feu ne se nourrit pas; il ne transforme rien
en soi; son rôle est de séparer; il détruit toutes les semences; il
change en gaz leurs matières combustibles. »
Ayant vu diminuer l’air d’une cloche où brûle une bougie, il
devine que ce n’est plus un élément simple et qu’il renferme des
parties qui se détruisent par la combustion. C’est en germe la
découverte de Lavoisier. « Alors l air passerait à quelque chose
déplus simple et d'antérieur à lui, et il cesserait d être élé¬
ment. »
DES NATURISTES — VAN HELMONT 289
C’est lui qui invente le mot de gaz pour désigner un fluide plus
subtil que les huiles essentielles, ayant un principe intime qui le
fait autre qu’une simple vapeur, et sous le nom d’esprit sauvage
(acide carbonique), il fait connaître « le gaz qui se développe dans
la combustion du charbon, dans la fermentation du moût des rai¬
sins, dans celle du miel, des fleurs, des fruits, et des feuilles
confuses, et qui éclate en mille atomes de l’explosion du salpêtre,
du soufre et du charbon combinés. »
Le mécanisme de l’évaporation spontanée de l’eau amenant la
pluie était connu de lui.
« Il y a un gaz de l’eau qui, même sous un froid glacial, ne laisse
pas de s’évaporer...,. On sait quelle mauvaise odeur répandent cer¬
tains nuages dans les régions basses ; il faut qu’ils s’élèvent et se
subtilisent pour se débarrasser des miasmes fétides qui pourraient
donner la mort aux créatures vivantes. C’est dans l’air que se fait
ce départ. L’air, c’est le firmament de la pensée, qui sépare les
eaux d’avec les eaux; il contient diverses couches de gaz aqueux
qui sont les sources de la grêle et de la neige.... Le blas des astres
(leur influence) eh ouvre et en ferme les portes, et chaque astre a
les siennes; de là les vents et les tempêtes.
«Mais, dans ce mouvement perpétuel de la nature, aucun élé¬
ment ne périt ; l’eau descend et remonte de la terre au haut des
airs sans qu’une seule goutte se soit perdue depuis l’origine du
monde.... Ainsi tous les éléments vivent; ils concourent au bien de
l’homme et à la conservation du monde; le fil des actions n’est
jamais interrompu, chaque créature obéit aux fins assignées par
son créateur, l’homme seul le néglige. » (Blas aquœ, p. 59. —
Blas meteorum, p. 65.)
Sans doute ce ne sont là ni la chimie ni la météorologie moder¬
nes, et cette intervention de Dieu et des textes bibliques dans la
science n’aurait plus de succès abjourd’hui. Mais il faut faire la part
des idées de l’époque, et comprendre que dans ces temps de mys¬
ticisme général, cet appel à l’examen de toutes choses par l’expé¬
rience et par l’observation, exigeait un grand effort d’intelligence.
Il faut savoir enfin que ce n’était qu’un commencement de là
science, le début d’une physique et d’une médecine nouvelles gref¬
fées sur l’ancienne médecine, et que, sans être trop sévère pour
des erreurs qui sont celles de l’époque, il faut honorer les pre¬
mières conquêtes scientifiques de ces vaillants esprits qui n’ont eu
de leur vivant que des outrages pour récompense de leurs travaux.
En médecine Van Helmont est le disciple immédiat de Paracelse,
tant sous le rapport du rôle qu’il attribue aux forces que de l’in-
19
BOUCHUT.
290 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
fluence des agents substantiels impondérables qui régissent la ma¬
tière et lui impriment une forme et une destinée spéciales. Aux
propriétés spécifiques des corps bruts et des corps vivants dont il
repousse l’action sympathique, il substitue, en ne s occupant que
des êtres animés, le fait d’une force première aidée d’un ferment
spécial, dirigeant leur matière à la forme prédéterminée.
Tout ce qui vit commence, s’accroît et périt, et suppose un prin¬
cipe recteur qui conduit «. la tragédie » de toute créature vivante.
Ce principe recteur, Van Helmont l’appelle Archée ou Archi¬
tecte, c’est-à-dire constructeur des corps; l’Esprit vital; le Vul-
cain, ou le forgeron qui allume la chaleur vitale et qui fabrique
nos membres; l’Être séminal, ou force inconnue, ou propriété
spécifique de la semence, ce que de nos jours Blumenback a nommé
Nisus formativus ; d'autres, Force plastique, Principe vital,
Propriétés vitales, Fluide nerveux , ou Force nerveuse, Magné¬
tisme animal, Électricité animale.
Tous les êtres renferment un semblable principe, d’un ordre
plus ou moins élevé suivant leur nature, et auquel obéissent les
ferments. Il y a dans cette grande idée, qui plus tard a servi de
base aux théories prématurées de Sylvius et de Willis, quelque
chose que la science moderne ne doit pas répudier, et dont elle
tirera le parti le plus heureux.
« Un ferment est ce qui convertit quelque chose en sa propre
forme par une vertu séminale. C’est ainsi qu’un peu de levûre im¬
prime son type à toute une masse de farine d'orge et la convertit
eu bière ; puis, quand sa vertu s'est dissipée, cette bière redevient
eau.
« Toutefois, ces ferments ne sont point encore la vie ; ils dispo¬
sent seulement la matière à la recevoir, ils s’emparent d’une subs¬
tance morte, ils en détruisent la première forme, et la mettent sur
le chemin d’une vie nouvelle. Mais le véritable vivificateur c’est une
autre aura ou archée, sorte de gaz spirituel, que le générateur ins¬
pire à la semence avec sa propre image et la prescience des formes
à donner.
« Il est vrai qu’un ferment pousse quelquefois son entreprenante
au lace jusqu’à former une âme vivante. Ainsi s’engendrent des
poux, des vers, des punaises, hôtes de notre misère, nés soit de l’inté¬
rieur même de notre substance, soit de nos excréments. Vous n’a¬
vez qu’à boucher avec une chemise sale un vase plein de froment,
vous verrez s’y engendrer des rats, produit étrange de l’odeur du
blé et du ferment animal attaché à la chemise.... »
A part ce que cette dernière assertion renferme d’inexact, il est
DES NATURISTES — VAN HELMONT 291
certain que comme loi générale la fermentation est bien, comme le
dit Yan Helmont, l’origine du développement d’un très-grand nom¬
bre d’animaux pu de végétaux parasites.
Ces ferments agissent sur la matière pour la dissocier ; ils la sub¬
tilisent et la transforment en faisant entrer les éléments qui restent
inaltérables dans des combinaisons nouvelles.
« C'est ainsi que le ferment de l’estomac rend le sucre acide ; que
le poisson convertit l’eau salée de la mer en une chair suave ; que
le ferment d’un vase infecte et fait moisir l’èau la plus pure ; que
les végétaux changent en bois l’eau de pluie; que les rivières, les
fontaines, les étangs conçoivent des semences; que la rosée devient
sucrée ; que le vent lui -même, incorruptible à l’air, est altéré sous
terre.... Les ferments, par le moyen de la vertu séminale, jouent
donc toutes sortes de rôles sur la scène du monde. » ( Imago fer-
menti imprœgnet massam semine, p. 90.)
Il faut savoir qu’en accordant à la fermentation une si grande
part dans la manifestation des actes vitaux, Yan Helmont ne se mé¬
prend pas sur la signification du phénomène qu’il signale, car il le
considère comme un effet d'une cause plus puissante, c’est-à-dire
du principe recteur de l’animalité, y compris l’homme , ou, si l’on
veut, de V archée. Ce principe, ou esprit vital, est plus qu’un sim¬
ple accident de la matière et moins qu’une substance impérissable ;
car, ainsi que M. Pagès le remarque, Yan Helmont n’accorde le nom
de substance :
« Qu’à ce qui n’est annihilable ni par la puissance de la nature,
ni par celle de l’art ; en sorte qu’il n’y a que les esprits immortels
qui soient véritablement substances, c’est-à-dire appelés à toujours
subsister. Il prétend que l’âme vitale, de même qu’une lumière,
s’allume au moment de la conception, sous l’influence du ferment
fourni par les parents ; qu’elle préside au développement du corps,
dure autant que la vie, et s’éteint avec elle. Notre corps est donc un
logement qui organise une aura spéciale, un principe moteur, ce
to svopaov d’Hippocrate; dites agent nerveux , si vous voulez ,
cela ne changera rien aux faits. Puis, quand le logis est suffisam¬
ment préparé, l’âme ou l’esprit immortel, qu’il faut bien distinguer
de l’âme vitale, vient l’habiter en s’unissant à celle-ci. »
Chaque être a sa force particulière qui le maintient ce qu’il est,
ce que Paracelse appelait son esprit spécifique ; esprit d’un ordre
différent, plus ou moins élevé, d’après le rôle qu’il doit remplir. De
cet esprit résulte la spécificité de chaque semence, et il y en a
quatre espèces, ce qui, pour Yan Helmont, constitue quatre degrés
dans la forme et dans la hiérarchie des créatures.
992 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
« 1° La forme essentielle. C’est le cas des êtres dont le carac¬
tère essentiel est d’avoir une forme arrêtée : ainsi les cristaux, le
soufre, les liquides, les terres.
« 2° La forme vitale. C’est quand les êtres ont déjà un prélude
de vie, par exemple les aliments.
30 La forme substantielle. C’est le cas des animaux qui vi¬
vent, sentent et se meuvent, c’est-à-dire des êtres qui, avec une
forme déterminée, ont quelques attributs d’une substance bien
qu’ils soient périssables.
« 4° Enfin la substance formelle , c’est-à-dire un esprit immor¬
tel, qui est uni à un corps sous une forme donnée : c’est le cas de
l’homme. » ( Formarum ortus, p. 104.)
Le mot forme indique ici la destination des êtres ayant des for¬
ces spécifiques graduées. D’après M. Pagès, ce ne sont d’abord que
des forces inférieures arrêtant les formes du monde inorganique,
puis des forces plus parfaites créant la vie latente dans le monde
organique non animé ; ailleurs, des forces s’élevant presque aux
fonctions d’âme substantielle, et les quatrièmes enfin constituant
des individualités impérissables qui procèdent d’une lumière supé¬
rieure et éternelle, source de toute vie.
Il y à entre ces forces des rapports intimes et immédiats.
« Bien que l’archée d’un être vivant soit éteint, son cadavre ce¬
pendant conserve quelque chose de sa vie première, et quand il
sert d’aliment à un nouvel individu, il transporte chez celui-ci ce
reste de ses qualités. Ainsi, un goût de chou se conserve dans la
chair du lapin qui en a été nourri ; le porc a le goût des coquillages
qu’il mange sur le bord de la mer ; la grive, celui du genièvre ; le
poisson des marais sent la vase. Les aliments, en devenant une par¬
tie de nous-mêmes, gardent donc un reste plus ou moins obscur
de leur vie première ; c’est ce que Van Helmont appelle une vie
moyenne , c’est-à-dire qui est entre celle de l’individu d’où ils pro¬
viennent et celle du nouvel être dans lequel ils sont entrés, et il
appelle ambulantes ces qualités qui passent d’un être à l’autre.
« Eh bien, c’est de cette vie moyenne que résultent la puissance
des médicaments et la cause des maladies ; car l’hôte étranger qui a
logé sa vie en nous irrite notre archée par sa présence, et le porte
à se perdre par ses propres fureurs. Les poisons, par exemple, in¬
troduisent en nous leur propre vie, ils oppriment la nôtre ;ou bien,
par une connexion qu’ils- contractent avec elle, ils l’entraînent dans
leur sphère d’action, ils l’imprègnent de leur image, de leur conta¬
gion, de leur propre lumière (ou vertu), et ne faisant qu’une seule
unité, tantôt ils font prédominer Vidée canine (hydrophobie), tan-
DES NATURISTES — VAN HELMONT
293
tôt ils lui font produire des cancers et bourreler le corps. Quelque¬
fois ils excitent de vives idées de fureur, sans matière palpable de
.fièvre. »
Au-dessous de Y Archée qui ordonne et coordonne, il y a donc le
ferment qui sert de moyen d’âCtion. Chez l’homme, cette action
constitue la vie, c’est-à-dire une force générale, Blas humanum ou
Blas humain, divisé en Blas alterativum ou Blas altèratif, et
Blas motivum ou Blas motev/r , désignations qui s’appliquent à la
vie végétative et à la vie de relation admise par tous les physiolo¬
gistes. Seulement, la manière dont Van Helmont comprenait la vie
végétative et la circulation qui en est la base ne saurait être accep¬
tée, puisque le cours du sang ne lui était pas connu, et qu’il en
était réduit à discuter les hypothèses de Galien sur le rôle de l’air
enfermé dans les artères.
Ses idées à ce sujet différaient cependant des idées reçues.
« L’air respiré n’est pas destiné, comme le dit l’école, à empê¬
cher que le sang ne s’enflamme pas trop sous l’influence du feu
vital. Un soufflet anime le feu au lieu de le rafraîchir, mais l’air in¬
troduit par la respiration sert à séparer, à évaporer les parties du
sang qui ne se convertissent ni en chair ni en esprit vital . Le sang,
pour se volatiser, a besoin de deux ailes d’air et de ferment, sinon
ses résidus formeront des nodosités, des squirrhes, des apostèmes,
causeront la fièvre et l’asthme.... L’hiver nous mangeons davantage,
parce qu’ alors l’air est plus dense, la respiration plus active, et, par
conséquent, les séparations (sécrétions) le sont aussi.
« Les aliments et les boissons s’élèvent donc peu à peu au
grade de chyme, de chyle, de cruor veineux, de sang artériel, d’é¬
ther très-subtil ou d’esprit vital qui sert de lit à l’âme immortelle.
Ainsi se continue ce Vulcain de la vie par des perfections successi¬
ves et appropriées. Autant le sang veineux diffère du chyle, autant le
sang artériel diffère du veineux.
« Un aliment mis directement dans les artères ou dans les veines
n’y deviendrait pas du sang; il a besoin d’être élaboré dans le
cœur, vivifié et individuellement illuminé. L’esprit du vin nous
enivre, parce que cet étranger, introduit tout à coup dans le cœur
et la tête, n’a pas été préalablement travaillé dans les officines d’une
manière suffisante.
« Et il ne faut pas regarder l’aliment comme une rosée que les
vaisseaux sanguins répandent sur les parties : chaque animal, au
moyen de son ferment, fait du même pain une conversion diffé¬
rente; mais, de pLus, l’esprit vital lui imprime, dans chaque partie,
le cachet de sa destination spéciale. Ainsi l’esprit optique (l’inner-
294 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
vation rétinienne), quoique de même nature que celui du goût, ne
sait pas goûter, ayant reçu d’autres attributions. Le même esprit de¬
vient donc tactile à la main, gustatif à la bouche, visuel dans l’offi¬
cine optique, moteur dans la moelle épinière, etc., selon la fonction
spéciale de la partie. » .
« Il possède une salure balsamique qui le garde contre la cor¬
ruption. Mais ce n’est point en tant que salé que l’esprit vital
remplit ces fonctions, mais en tant qu’illuminé de vie, c’est-à-dire
pourvu d’une lumière, non pas brûlante, ou ignée, ou visible par
ses rayons, mais d’une lumière formelle, spécifique, qui indivi¬
dualise, et il y a autant de ces lumières qu il y a de créatures vitales.
Il existe devant Dieu une république et des légions innombrables
d’esprits lumineux ; car il y en a plus encore que nous ne voyons de
corps sublunaires.
« Il est donc ridicule de confondre la lumière vitale (force vitale)
avec la chaleur. S’il se produit des érysipèles qui semblent brûler, ou
bien des gangrènes, des eschares, des érosions, c’est en vertu de
sels vitaux corrosifs, dégénérés, mis hors, la loi, proscrits de la répu¬
blique vitale: le sang dissous devient alors ichor, virus, ictéritie; la
nature corrompue dans son propre blas (force altérante ou motrice)
s’irrite, prend les armes contre elle-même, et se blesse d’une infi¬
nité de manières . Aussi ces accidents ne se voient-ils que chez les
vivants, et nullement dans le cadavre. » ( Endemica , p. 155. —
Spiritus vitœ , 157.)
Tout en admettant que la vie imprime aux organes la direction
nécessaire à la fin de l’être vivant, Van Helmont n’a pas, comme on
l’a dit si légèrement, délaissé l’étude des organes. Il insiste tout par¬
ticulièrement sur leurs propriétés différentes, qu’il considérait
presque comme des entraînements passionnés irrésistibles, et c’est
là ce qui l’avait conduit à reconnaître dans chaque organe une force
en rapport avec ses fonctions. Cela n’est pas si ridicule que de sots
historiens veulent le faire croire, car enfin il est bien évident, comme
l’a dit Bordeu, que les glandes hépatiques, rénales, pancréatiques,
salivaires, ont des propriétés différentes, et qu’elles sont l’agent par
lequel l’être pourvoit instinctivement, et fatalement, à ses besoins.
L’estomac a une activité et des qualités particulières. C’est un
viscère vivant, qui goûte, flaire et prend ou repousse les aliments.
L’utérus réagit sur toute l’organisation de la femme ( propter solum
uterumest mulier id quod est). C’est le point de départ de l’hys¬
térie, etc.
Entre tous, l’estomac, en outre de ses qualités spéciales, a une
influence particulière sur tout le corps. C’est en quelque sorte le
DES NATURISTES — VAN HELMONT 295
siège de l'âme sensitive, en ce sens que, bien que toutes les parties
soient vivantes, soient sensibles, c’est surtout dans ce viscère que
retentissent les contre-coups des passions, des troubles des autres
organes, des miasmes et des poisons.
A cette occasion, Van Helmont, indiquant l’action des troubles
de l’âme sensitive sur l’intellectuelle, donne cette définition de la
folie, reproduite à notre époque par M. Moreau : « La folie est le
songe de l’homme éveillé » ( dementia nihil nisi somnium vigil,
p. 247).
A cette action de l’estomac se joint celle de la rate qui lui envoie
son ferment, en sorte que les archées de ces deux viscères forment
un duumvirat qui réagit sur tout le reste du corps, car toutes pro¬
priétés de chaque organe et de chaque tissu, c’est-à-dire les archées
secondaires, ne sont que des lieutenants de l’estomac. Leur puis¬
sance relève de la sienne; et c’est ce concours dans l’état de santé
ou de maladie, qui est l’origine des sympathies sur lesquelles re¬
pose l’action de la vie.
D’après ces idées, Van Helmont refait une nouvelle étude de la
digestion, dont l’interprétation, faite au point de vue chimique, in¬
dique un réel progrès sur les connaissances du temps.
Les écoles avaient admis trois digestions : l’intestinale, l’hépa¬
tique et l’assimilatrice . Van Helmont en admet six ( sextuplex di-
gestio alimenti humani, p. 167). La digestion de l’aliment hu¬
main a six degrés; elle se fait dans six officines, dont chacune a
son ferment et abhorre le ferment de la partie voisine... . Non qu’41
y ait jalousie entre les ferments, mais un amour purement aveugle
de la fin que chacun doit remplir.
C’est dans l’estomac que se fait la première digestion. Le duo¬
dénum fait là seconde ; la troisième est faite par le fiel, « qui con¬
vertit en sel la crème acide de l’estomac » ; dans le foie s’opère la
quatrième ; dans le cœur et dans les artères, où arrive Y aura
vital, s’accomplit la cinquième, et la sixième enfin se fait dans les
cuisines particulières des membres (in culinis singulis membro-
rum, p. 178). Il y a autant d’estomacs que de membres à nourrir
(sunt totidem stomachi quot memhra altilia, p. 178). Ces esto-
.macs siègent au dedans de chaque partie solide.
Il serait sans doute puéril de considérer cette manière d’envisager
la digestion comme une chose parfaite. Chacun en voit les défauts.
Mais, en interprétant le sens obscur de cette physiologie naissante,
on voit que si Van Helmont ne connaissait pas les détails de la di¬
gestion telle que nous la professons aujourd’hui, il en avait deviné
le mécanisme.
296 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
Elle s’opère : 1° au moyen d’un ferment (la pepsine) et du suc
gastrique dans l’estomac ; 2° au moyen du ferment pancréatique
qui émulsionne la graisse dans le duodénum ; 3° à 1 aide du fiel qui
forme des sels de soude avec la crème acide de l’estomac ; 4° en
passant dans le foie pour se mêler à la glycose ; 5° en passant dans
le cœur et dans les artères, où arrive Y aura vital, c’est-à-dire l’air
introduit par les poumons ; 6° enfin dans tous les tissus ou s ac¬
complit l’acte de nutrition moléculaire, terme final de la digestion.
Telles sont les six digestions de l’aliment humain.
« Quant aux vents intestinaux, il y en a autant d’espèces que de
ferment digestifs différents. Ceux qu’on lâche en rotant ne sont que
l’esprit sauvage (acide carbonique) ; ils éteignent une bougie ; ceux
qu’on pousse par le bas brûlent au contact d’une lampe allumée
avec une flamme qui offre des couleurs diverses, comme l’arc-en-
ciel (hydrogène carboné ou sulfuré). Ces gaz sont une sécrétion de
l’intestin, et empêchent les parois intestinales de s’accoler et de se
flétrir. »
Qu’est-ce que la maladie ? Les écoles, dit "Van Helmont, la défi¬
nissent une lésion des actions, ce qui est faux; caria lésion d’action
est un phénomène secondaire. Dans certaines maladies, quelques
diathèses, cette lésion d’action n’existe pas dans l’intervalle de pa¬
roxysmes. Il y a des modifications de la vie elle-même dans l’inti¬
mité de l’âme sensitive, exemple : les maladies chroniques et héré¬
ditaires.
' La santé, c’est l’intégrité de la lumière vitale ; la maladie, c’est
cette lumière troublée,' éteinte ou dégénérée.
Les écoles « catarrheuses » n’ont pas compris ce texte d’Hippo¬
crate, que tout mouvement, tant vers la maladie et la mort que vers
la santé, dépend immédiatement de Yimpetum faciens , ou âme
vitale ( omnem motum ad morborum mortem, atque sanitatem
efficienter fieri ab impetum faciente spiritu ) ; ni cet autre prin¬
cipe, que les natures elles-mêmes sont les médicatrices des maladies
(ipsas naturas esse morborum médicatrices ), et par conséquent
qu’elles les produisent aussi [morborum f actrices). Le poivre, le
vésicatoire, le caustique, ne produisent rien sur un mort : c’est donc
le principe de vie qui produit les phénomènes de la vésication et
ceux de la brûlure. C’est l’archée qui allume la fièvre, qui pervertit
ses sucs, ses excrétions , et détermine toutes sortes de lésions,
hydropisies, calculs, squirrhes, cataractes, cancers, ulcères. C’est
cet impetum faciens troublé qui, excité par une cause occasion¬
nelle, trouble les fonctions et désorganise la matière selon une idée
et des fins arrêtées.
DES NATURISTES — VAN HELMONT 297
Quand un anatomo-pathologiste trouve une lésion des solides, il
dit : « Voici un viscère qui pourrissait depuis longtemps. » Et voilà
la cause de la mort. Non pas, dit Van Helmont, la vraie cause n’est
pas cette altération qu’on voit, mais bien le principe qui l’a pro¬
duite.
La gale, qu’on traite par des saignées et par des purgations, ne
guérit que par des frictions sulfurées qui détruisent un germe con¬
tagieux développé dans la peau, dont la pustule est le fruit; de
même, les goitres et les cancers qui résultent d’un ferment virulent
viciateur des sucs destinés à nourrir.
« Quelle folie de ne combattre que les produits de la corruption
et non la racine! »... De même que le ferment digestif, selon son
espèce, convertit l’aliment en homme, en chat, en poule, ainsi il y
a autant de genres d’altérations qu’il y a de virus différents. Les
caustiques agissent en mettant à mort ces ferments étrangers, ces
fabricants d’ulcères ( scabies et ulcéra scholarum , p. 255). »
Les organes qui donnent accès à l’air, le nez, le larynx, les pou¬
mons, ont une faculté gardienne, ël quand le froid fait impression
sur ces parties, la muqueuse sécrète un suc muqueux qui les pro¬
tège, etc.
Certaines maladies sont traitées par un seul remède, les saignées
répétées, qui ôtent le sang et les forces, et font désister de son tra¬
vail la nature frappée d’horreur, tandis qu’il vaudrait mieux arrêter
le principe même de la fluxion. La pleurésie est de ce nombre. Elle
est due à un aiguillon interne, et, de même qu’une épine dans le
doigt y attire le sang et l’inflammation, de même il y a dans la plèvre,
métaphoriquement parlant, une épine, c’est-à-dire un acidulé, un
venin, un stimulant, qui souille l’archée et mortifie la chair. — Si
le venin se propage au poumon et l’irrite, la conséquence est sem¬
blable, et il se fait une pleuro-pneumonie.
<i Alors, vous répétez les saignées et les purgatifs pour arrêter
l’augment; et, quant au fond même de la maladie vous l’abandon¬
nez à la nature et aux jours critiques, vous la laissez dégénérer en
phthisie; ou bien, si quelque sujet jeune et robuste en réchappe,
vous attribuez sa guérison à vos moyens, et vous prenez de là pré¬
texte pour en tuer des centaines d’autres... C’est l’épine radicale,
c’est le. virus qu’il fallait extirper par un remède balsamique spé¬
cial. Une fois cette épine ôtée, aussitôt cessent la douleur furieuse, la
fièvre, la toux et les crachats sanguinolents, à moins que l’aiguillon
n’ait déjà trop vivement imprimé son cachet dans la partie ou laissé
quelque aposthème, qui joue le rôle d’épine à son tour (plura fu¬
rent, p. 317). » (Traduction de Bordes-Pagès.)
298 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
La goutte est de même un caractère morbide imprimé au principe
de la vie.
« Elle se transmet inexorable jusqu’aux petits-neveux, et se per¬
pétue séminalement , en sorte qu’un père goutteux, même avant
d’en avoir éprouvé les attaques, engendre un fils goutteux comme
lui. Douce ou cruelle, son essènce est la même; elle dort long¬
temps, et ne paraît que quand son fruit est mûr. Aux approches
de l’accès, l’esprit vital engendre un acide fermentai, premier
indice de corruption (nous disons aujourd’hui acide urique). La
région précordiale devient plus susceptible quant aux aliments et
à l’air; une fièvre éphémère s’allume : la douleur se fait sentir
dans l’articulation, et comme 'une trompette elle y appelle le
suc aqueux du corps, comme pour laver la partie. Le synovie (mot
créé par Paracelse) s’épanche et s’agglutine dans le foyer; puis, se
desséchant, elle forme ces productions caséiformes, calcaires, cré¬
tacées, et d’autres monstres pierreux, qui déforment la superbe
structure de l’homme. Les écoles, que font-elles contre cette mala¬
die ? Elles répandent à flots le sang, qui est pourtant fort innocent. ;
car que de fois ne s’est-il pas renouvelé sans que le germe de la
goutte ait été détruit! Elles ouvrent des cautères, elles font des sca¬
rifications, elles purgent, et ne font qu’affaiblir le malade et user la
vie. La nature, à la suite de ces pertes, saisie d’épouvante, s’a¬
doucit et paraît soulagée, mais bientôt la goutte reparaît anomale et
plus formidable. C’est que l’acide fermentai, ainsi que les tufs de
l’articulation, ne sont pas la vraie goutte, mais ses produits ; les at¬
taquer, c’est s'en prendre aux effets et non à la cause. Quand même
vous couperiez le doigt malade, vous ne guéririez pas la goutte. La
tumeur suit la douleur et ne la précède pas. C’est dans son essence
séminale qu’il faut détruire cette affection .
« Distinguez donc une maladie d’avec ses produits.
« Pour guérir un calculeux, il ne suffit pas d’extraire la pierre de
la vessie, il faut détruire la disposition lapidifique des reins qui
peut la reproduire ; car c’est l’archée rénal qui engendre le calcul
par un égarement de sa fonction. La soustraction de la cause maté¬
rielle n’enlève pas toujours la maladie ; quand vous avez retiré l’é¬
pée d’une plaie, il faut calmer les fureurs de l’archée, irrité par la
présence de cette étrangère.
« Mais, d’un autre côté, la maladie première peut avoir disparu
tandis que ses produits persistent, et les effets, à leur tour, de¬
viennent cause de maladie. Aussi le calcul vésical, à titre de corps
étranger, peut déchirer l’organe, produire des hémorrhagies et la
mort; la sanie d’un ulcère peut corroder des parties saines; et l’eau
DES NATURISTES — VAN HELMONT 299
de l’hydropique, qui n’est qu’un simple effet, erreur de l’archée des
reins, peut en s’amassant suffoquer le malade ; il faut donc s’en
prendre tantôt à la maladie , tantôt à ses produits. » (Bordes-
Pagès, loc. cit.)
Yan Helmont s’essaye ensuite à faire comprendre l’alliance de
l’âme immortelle et de l’âme sensitive d’après un songe, puis à
expliquer l’action du mal physique et de la douleur, ce qu’il fait au
moyen du péché originel, en disant que le fruit défendu, de nature
vénéneuse , avait eu pour effet d’allumer le feu de la concupiscence,
l’insurrection de l’archée et la transmission héréditaire de tous les
désordres.
Il n’avait pu observer les malades sans remarquer l’action exercée
par certains organes sur les autres, et il donnait à ce phénomène le
nom d ’actio regiminis, action que la structure ne saurait expliquer.
« Les écoles ne comprennent pas que deux objets puissent agir
l’un sur l’autre si elles ne voient pas une chaîne matérielle et con¬
tinue qui les fait communiquer . Ainsi, sans qu’il soit toujours
besoin de connexions et de canaux, nos organes font chacun ce qu’il
doit faire ; ils sont entre eux dans une dépendance mutuelle et
aveugle . J’admets assurément l’importance des canaux, des con¬
duits, des actions corporelles; il y aurait de la folie à nier cela;
mais il ne faut point perdre de vue Yactio regiminis qui s’exerce
dans le corps humain. La barbe vient des testicules, puisque les
castrats la perdent ; les eunuques diffèrent de tout au tout des indi¬
vidus entiers. Cependant, entre les testicules et le menton il n’v a
ni canaux particuliers, ni fibres, ni vapeurs; non plus qu’entre les
plumes du coq ou les cornes du taureau et les testicules de ces ani¬
maux. Mais ces organes, de même que l’utérus, agissent sur ce
corps par une action sympathique ; ils ont un influx impalpable
comme la lune a le sien. »
Toutes les études de Van Helmont devaient aboutir à une nou¬
velle méthode thérapeutique fondée, comme celle de Paracelse, sur
les vertus des simples de chaque substance, c’est-à-dire des prin¬
cipes actifs renfermés dans chaque substance. .
Sans croire que la nature puisse tout faire par elle-même pour la
guérison des malades, il pense qu’il faut souvent venir à son secours
et l’aider dans son travail par des moyens appropriés.
« Tant que ces médecins ont ignoré la pyrotechnie (chimie), ils
ont pu dire qu’ils ne faisaient que traiter les maladies ; mais depuis
que Paracelse a mis sur la voie des arcanes, ils peuvent se flatter de
les guérir. Exemple : le soufre contre la gale et le mercure contre
la syphilis, qui avaient été indiqués par Paracelse.
300 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
cc Pour produire l’effet médicateur, le remède n’a pas toujours
besoin d’être digéré et absorbé, ni de pénétrer matériellement jus¬
que dans l’intérieur des viscères. Il suffit que sa présence dans l’es¬
tomac fasse impression sur le principe recteur de la vie. Celui-ci,
averti par la sensation du remède, modifie ses actes, et produit la
médication dans les parties du corps les plus reculées. Plus un re¬
mède est subtilisé en atomes, mieux l’estomac en tire parti.
« Les remèdes agissent donc par une éjaculation de leurs forces,
par une vertu dynamique, par une odeur, un goût, une effluve, un
baume dont l’action est quelquefois instantanée. Quand vous appli¬
quez un emplâtre à une plaie, vous ne pensez pas que cet emplâtre
se change en chair; il opère magnétiquement par sa seule présence;
il en est de même des remèdes internes. Plus une nature est spiri¬
tuelle, plus elle est puissante ( quo spiritalior, eo potentior est,
p. 617). C’est le même principe de Paracelse : moins il y a de corps
et plus il y a de vertu médicinale ( quo minus est corporis , eo ma¬
gie virtutis inmedicina). Une substance saupoudrée de sa matière
peut communiquer des qualités puissantes à une grande quantité
de vésicules. Regardez à la qualité plus qu’à la quantité . Il n’en
est pas en médecine comme en mathématiques : dix fois plus d’ali¬
ment ingéré ne fait pas dix fois plus de nutrition . On s’étonne
qu’un remède puisse agir aussi subtilement sur la vie. Mais per¬
sonne n’oserait s’appliquer sur la peau un plumasseau souillé du
pus d’un pestiféré. Pourquoi un remède ne ferait-il pas en bien ce
que ce virus fait en mal?. Une piqûre venimeuse n’est presque rien
quant à la quantité, et sèche ou humide la dent de l’enragé n’en
communique pas moins l’idée contagieuse. De même les antidotes
agissent par une vertu séminale, qui efface dans l’archée l’idée mor¬
bide que lui avait fait concevoir le venin ; mais ils restent eux-mêmes
externes par rapport à la vie. » (Bordes-Pagès, loc. cit .)
Chaque substance de la terre renferme un agent, quelquefois
un poison, qui devient un héroïque remède entre les mains du mé¬
decin qui en a l’intelligence.
Ces puissances médicatrices, emprisonnées au sein des pierres et
des herbes, crient vers le Créateur : Nous sommes ici en vain , per¬
sonne ne vient nous dégager de nos chaînes !
C’est par l’action du feu qu’on découvre ces substances et qu’on
reconnaît les propriétés des corps.
Chaque substance à sa vertu spécifique, et une chose n’est un
poison que relativement.
Centaines substances renferment plusieurs propriétés qu’on ne
peut extraire, ce qui oblige à les donner à l’état de crudité. Ail-
DES NATURISTES — STAHL
301
leurs, on se sert de l’eau de l’alcool ou de la calcination pour isoler
leur principe d'action ; mais le grand séparateur, c’est le feu et
Van Helmont, pour ce motif, s’appelait philosophus per ignem.
Il n’y a jamais absolue nécessité de saigner, de purger ni d’ou¬
vrir des exutoires. Le vrai remède, c’est celui qui, par une vertu
spécifique, détruit le venin excitateur de la fièvre.
« Puisque les chiens ont un ferment digestif qui dissout les os
sans léser leur estomac, il ne serait pas impossible de découvrir un
agent qui développerait du côté des urines un agent capable de dis¬
soudre la pierre dans la vessie. Nul solide ne résiste à l’action de
Yalcahest (réactif secret et inconnu). L’unité du principe de vie
nous permet d’espérer que nous découvrirons l’unité du remède,
c’est-à-dire une panacée pour toutes les maladies.
« Il y a une force magique magnétique ou sympathique, un éther
universel, magnale magnum, qui relie toutes choses, et les tient
en correspondance mutuelle, de même que dans une lyre une corde
qui vibre en fait vibrer une autre . Au dernier jour, il suffira à
l’auteur de la nature de reprendre les esprits séminaux répandus dans
la matière, aussitôt les étoiles tomberont, et le monde actuel
périra. »
Si abrégée que soit cette analyse des idées et des doctrines de
Van Helmont, elle est suffisante pour établir leur importance, et
pour être juste envers ce génie méconnu de ses contemporains,
l’histoire doit le placer aux premiers rangs de la phalange de ceux
qui ont contribué aux progrès du naturisme.
CHAPITRE XVIII
ÉTUDE SUR STAHL
Sommaire : L’animisme n’est qu’un naturisme transformé. — Prologue sur la
philosophie d’Hippocrate. — Éloigner de la médecine ce qui lui est étrange .
— Différences entre le mécanisme et l’organisme. — Distinction du mixte et
du vivant. — Justification des doctrines de l’auteur. — Vraie théorie médicale
comprenant : la vie et la santé, les tempéraments, les choses non naturelles,
les passions, les maladies, surtout les hémorrhagies et les congestions sanguines,
les mouvements et les spasmes, la fièvre, la phthisie, les bémorrhoïdes, etc.
De toutes les transformations du naturisme antique, idée pure¬
ment païenne, la plus curieqse est celle qui a eu Stahl pour auteur,
et il faut l’envisager comme la conséquence des idées religieuses
302 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
de l’époque. En effet, la philosophie règle le mouvement des sciences,
et la médecine, qui n’échappe pas à cette autorité, reflète constam¬
ment par ses doctrines les principes de la philosophie dominante.
L’époque où vivait Stahl était essentiellement religieuse et théocra-
tique. Saint Thomas faisait loi en théologie, la pensée chrétienne
de la nature de l’homme, considéré comme une âme utilisant les
organes pour la fin voulue par le Créateur, devait avoir son écho
en médecine. Stahl fut le porte-voix de cette doctrine. En se plaçant
sous l’œil de Dieu, qu’il invoquait au début et à la fin de chacun
de ses ouvrages, il théocratisait la médecine et créait cet animisme
dont les viscissitudes sont celles de la foi, car il trouve surtout ses
partisans parmi les fidèles du christianisme. Il n’y a pas à se le
dissimuler, l’animisme est la manifestation d’un esprit chrétien. Ses
adeptes sont tous animés de la même pensée religieuse, et il n’a
d’adversaires que ceux qui, avec raison, repoussent l’alliance de la
science et.de la foi, ou que ceux qui se sont faits les partisans de
l’athéisme et du matérialisme.
Né à Anspach en 1660, Georges-Ernest Stahl vint étudier la mé¬
decine à Iéna sous la direction de Wedel. Il fut nommé professeur
à l’Université de Halle par la protection de son collègue Fr. Hoff¬
mann, dont il devait être plus tard le plus violent adversaire ; il
devint médecin du roi de Prusse Frédéric-Guillaume Ier en 1716, et
il mourut à Berlin en 1734.
Dès son apparition dans le monde médical, à ses débuts, par sa
dissertation inaugurable, publiée en 1684 à l’âge de vingt-quatre
ans, Stahl a montré ce qu’il devait être plus tard au point de vue
philosophique. 11 n’a pas longtemps cherché sa voie; il s’y est en¬
gagé du premier coup, et le reste de sa vie, conforme à ses com¬
mencements, n’a eu pour but que le développement de ses pre¬
mières idées de jeunesse.
Sa dissertation inaugurale, faite « avec l’aide et la 'permission
du suprême auteur de toutes choses », a pour titre : Des intes¬
tins; DE L ART DE BIEN CONNAITRE ET DE GUÉRIR LEURS AFFECTIONS
morbides et leurs SYMPTOMES. Il commence par établir que les
parties du corps animal qui tombent sous nos sens ne sont que les
instruments « de l’âme », et qu’elles tombent à l’état « de confu¬
sion et de mort par la retraite de l'agent microcosmique qui
les dirigeait. » Sa pensée éclate tout entière à propos du mouve¬
ment péristaltique des intestins, dont il discute les causes, et lors¬
qu’il dit : « Je me fais un plaisir de déférer plutôt cette influence
à l'âme et à son action immédiate , <omme étant dans le corps
de l homme la seule cause efficiente de tout mouvement et
DES NATURISTES — STAHL 303
comme étant la seule capable d’agir au choix de sa volonté. »
A part ces appréciations nécessaires pour établir sa méthode philo¬
sophique, l’auteur reste entièrement dans les détails anatomiques
de son sujet. Il commence par étudier la substance des intestins,
qui comprend les propriétés générales communes aux différentes
parties, c’est-à-dire aux cinq tuniques qui le composent; les pro¬
priétés matérielles des intestins à leurs différentes régions, de l’es¬
tomac, du duodénum, du jéjunum, de l’iléon, du cæcum, du côlon
et du rectum, sous le rapport de leur volume, de leur profondeur,
de leur site et de leurs connexions, et il s’occupe ensuite de leur
physiologie : « Aucune partie, aucun organe, dit-il, n’agit dans
notre corps que d’une manière instrumentale, c’est-à-dire sous
l’influence d’une prédestination, » et alors il intitule son chapitre :
De la fin organique des intestins , et du but final de leur orga¬
nisme formel. La finalité est, en effet, un des meilleurs arguments
à produire en faveur de la doctrine du principe dirigeant de l’organi¬
sation. Quand il a terminé tout ce qui concerne la physiologie de
l’intestin, par la contenance absolue de ces viscères et par leur
contenance relative au temps, c’est-à-dire par le mouvement péri¬
staltique qui les retient en faisant cheminer les aliments, il aborde
la pathologie, d’abord par les lésions de consistance, de forme, de
longueur, de calibre et d’obstruction; par leurs changements de
place, par leurs lésions de contenance relative, parleurs altérations
de mouvement, par leurs troubles de sensibilité, enfin par la théra¬
peutique de ces différents états morbides. Il suit le même ordre,
passe en revue le traitement de chacune des lésions qu’il a signalées,
et là, reprenant avec méthode son point de départ, il indique suc¬
cinctement les moyens curatifs en faveur de son temps, et qui,
pour la plupart au moins, sont encore ceux que nous , employons
aujourd’hui.
Nous lui devons un peu plus tard, sur la Philosophie d'Hippo¬
crate , un prologue inaugural à l’occasion de la thèse de Cober
en 1704.
Ce fut une occasion pour lui de dire publiquement combien lui
étaient chères ses études philosophiques, car il débute par celte
phrase de Sénèque : « La philosophie est une chose si sainte, quelle
fait les délices de ceux qui, ne pouvant en savourer les exquises
délectations, s’en servent comme d’un faux apanage. » Ce prologue
n’est qu’une paraphrase de la fameuse sentence hippocratique :
« Le médecin philosophe se rapproche de la divinité », paraphrase
ayant pour but d’interpréter plps sagement le pensée de son auteur,
évidemment mal comprise par ceux qui l’ont exprimée en disant :
304 HISTOIRE DE LA MÉDECINE5
(c Le médecin philosophe est semblable à Dieu. » A cette occasion,
Stahl développe ce qu’il veut dire en citant cet admirable passage
du traité De la bienséance , où sont indiquées, à la gloire de la
profession médicale, les qualités qu’Hippocrate attribuait au mé¬
decin :
.« Il convient de bien saisir et comprendre tout ce que je viens
de dire, afin de pouvoir appliquer convenablement à la médecine
ce qui est dit de la sagesse, et d’appliquer à cette dernière tout ce
qui est dit de la médecine. Le médecin, en effet, qui aime et cultive
la sagesse, est presque divin, c’est-à-dire, presque semblable à un
dieu, car tout ce qui a des rapports avec la sagesse se trouve aussi
faire partie de la morale médicale : tels sont, en effet, le mépris de
l’argent et du gain, la pudeur et le respect, la modestie dans les
vêtements, une bonne réputation , un jugement sain , une juste
appréciation des choses, la douceur, l’aménité, l’activité, la poli¬
tesse. la propreté, une précision digne dans le langage, l’art de
savoir distinguer les choses qui sont le plus souvent utiles et même
nécessaires à la vie, afin que, par une intelligente discrétion, le
médecin philosophe puisse se mettre à l’abri de la crainte des revers
de fortune auxquels s’exposent l’avare et le superstitieux. »
Toute la pensée de ce prologue est là, et c’est une exhortation de
morale professionnelle faite en l’honneur de la philosophie et de la
pratique médicale.
La troisième partie comprend une série de traités médico-philo¬
sophiques et critiques destinés à servir d’introduction à la Vraie
théorie médicale. Stahl s’y montre entièrement à découvert avec ses
mérites et ses défauts, et, après avoir lu les quatre dissertations qui
composent cette série, il est impossible de ne pas connaître parfaite¬
ment leur auteur. Elles ont pour titre :
1° Sur la nécessité d'éloigner de la doctrine médicale tout ce
qui lui est étranger .
2° Recherches sur la différence qui existe entre le mécanisme
et V organisme.
3° Distinction à établir entre le mixte et le vivant.
4° Justification de ma doctrine et de mes écrits jusqu'en 1707 .
La première dissertation , datée de 1707, et qui a pour but d’é¬
tablir 1 inutilité de ce que l’on appelle aujourd’hui les sciences ac¬
cessoires, pourrait prendre pour épigraphe cette phrase de l’auteur
(p. 216) : « La où le physicien finit, le médecin commence. » On
ne pourrait, sans parti pris, disconvenir delà vérité de ce principe;
mais, en l’exagérant, comme le fait Stahl, chimiste et anatomiste à
la fois, la science moderne ne peut l’accepter.
DES NATURISTES — STAHL 305
Sans doute, la brièveté de la vie et l’amour sérieux de l’art mé ¬
dical nous obligent à en bannir les choses étrangères. Mais il faut
s’entendre sur ce qu’on appelle les choses étangères à l’art médical
et ne pas y comprendre <c la minutieuse anatomie » ni la chimie ,
en disant, au chapitre intitulé : « L'anatomie n'est donc pas indis¬
pensable au médecin » (p. 235) :
«. Je dirai donc que je nie de la manière la plus formelle que dans
l’universelle structure , dans la structure, , dis-je, et dans la texture
des diverses parties organiques du corps, — considérées tant d’une
maniéré spèciale au point de vue mécanique, que d’une manière
générale au point de vue de leur contexture et de leur structure, —
il puisse s’y trouver la moindre des choses qui intéresse et regarde
directement le médecin, quelque chose que l’homme de Fart doive
absolument savoir et ne doive pas absolument ignorer. »
Il est vrai qu’il ajoute quelques lignes plus bas :
« Ce n’est pas que je professe le moindre dédain pour l’anatomie,
et que j’éprouve pour elle la moindre répugnance ou que j’en pros¬
crive absolument l’étude; ce n’est pas non plus que je veuille
qu’on la néglige, non; mais ce qu’il y a de réel et de constant, c’est
que je nie formellement que l’anatomie soit une partie intégrante de
l’art médical, qu’elle lui appartienne en propre et qu’elle lui soit
d’une utilité effective, bien loin qu’elle lui soit tout à fait indis¬
pensable. »
De tels correctifs équivalent à une condamnation, et il est fâcheux
que de telles phrases se trouvent dans le chapitre consacré à la né¬
cessité d’écarter les choses étrangères à l’art médical. Il est évident
que, parmi les élèves auxquels les maîtres diront que l’anatomie
n’a pas d’utilité effective en médecine, il en est bien peu qui vou¬
dront affronter les dégoûts et les fatigues qu’entraîne cette étude à
ses débuts.
L’éloignement de Stahl, anatomiste, pour l’anatomie à enseigner
aux médecins, n’est rien en comparaison de l’antipathie de Stahl,
chimiste resté célèbre, contre la chimie médicale. « Pour ce qui
est de la chimie, écrit-il, page 237, il est. encore vrai de dire que,
jusqu’à ce jour, cette science doit être regardée comme complète¬
ment étrangère et inutile à la vraie théorie médicale. » Que Stahl
se moque, et en cela il a raison, des fantaisies chimiques auxquelles
on doit les créations d’acide liémicrânique, d’acide ophthalmique,
d’acide odontalgique , d’acide ang inique, d’acid e p leurétiq ue , etc . ,
je le comprends ; mais les erreurs et les écarts d’une science d’ap¬
plication ne prouvent rien contre les données exactes de cette
science, et l’expérience des deux siècles qui se sont écoulés depuis
306 HISTOIRE DE U MÉÜEClNE
l’anathème lancé contre la chimie par Stahl prouve une fois de plus
la vérité de cet aphorisme de Celse :
Non crimen artis quod professons est.
En s’écriant avec énergie :
« Mais, vains efforts, inutiles labeurs! L’iatrochimie n’a été qu’un
leurre lancé jusqu’à ce jour aux imaginations faciles et crédules ; et
ne voit-on pas encore en ce moment une grande partie de nos sa¬
vants modernes se laisser prendre à cet appât trompeur, sans s’a¬
percevoir seulement qu’ils s’éloignent de la vraie science médicale,
qui seule peut satisfaire à leur universelle attente. »
Stahl a engagé son génie passionné sous les nuages de l’avenir
qui, malheureusement pour lui, ont jeté sur ses affirmations le plus
éclatant démenti. L’avenir, c’était Lavoisier apportant l’explication
de la chaleur animale ; Thénard, Dumas, Berzelius, Orfila, Liebig,
créant la chimie organique; Spallanzani, Tiedemann, Blondlot,
Cl. Bernard, découvrant le mécanisme de la digestion, et tous ceux
qui ont constitué l’édifice encore si incomplet de la chimie con¬
temporaine.
A part ces erreurs de la partialité d’un grand esprit, il y a dans
cette dissertation quelques pensées aussi peureuses qu’importantes
sur la vie et sur l’influence des théories en médecine. Répondant à
une idée assez répandue, même de nos jours, que la théorie n'influe
en rien sur une heureuse pratique , il dit d’un ton qui fera plaisir
à plus d’un jeune médecin distingué dont on redoute l’inexpérience :
« Ce qui, dans ma jeunesse, alors que je me livrais à mes études
médicales, affectait vivement mon esprit, c’était d’entendre le vul¬
gaire même tenir habituellement ces propos indécents à l’égard des
médecins : Que le meilleur théoricien (le peuple dit le plus savant)
est souvent celui qui obtient le moins de succès dans le traitement
de ses malades. On voit même souvent les praticiens les plus expé¬
rimentés appuyer encore aujourd’hui (1) de leurs suffrages de pa¬
reilles sottises, en lançant sur les jeunes médecins le venin dé leur
malicieuse envie, et déversant sur eux tout le fiel de leur amère et
méchante faconde, répétant sans cesse que la pratique diffère beau¬
coup de la théorie ; ils ne craignent pas d’ajouter que, dans la pra¬
tique, non-seulement on oublie peu à peu les plus importantes
maximes théoriques, mais encore (ce qui mérite ici une mention
(1) Les hommes n’ont pas changé, car on peut dire qu’en 1864 c’est encore
comme en 1707.
DES NATURISTES — STAHL 307
particulière) que cet oubli est -vraiment nécessaire pour exercer
avec succès la pratique de l’art médical. » (Page 216.)
Il ne faudrait pas voir dans ce dépit rétrospectif de Stahl le sou¬
venir seulement d’un sentiment d’intérêt blessé , non, ce serait le
petit côté de la question, et de pareilles scories n’existent point
dans les œuvres du fondateur de l’animisme. En s’exprimant comme
je viens de le dire, ses visées sont plus hautes et n’atteignent rien
moins que le problème des sources de la connaissance, en opposant
les prétentions de l’empirisme à la puissance de la raison. Ce qui
lui était pénible à entendre, comme il le dit lui-même, c’était ce
langage qui signifiait qu'il faut être sourd aux cris de la raison ,
car elle n est jamais d'accord avec V expérience. Stahl ne pou¬
vait hésiter, et, voyant là des paroles inspirées plutôt par une sorte
de cabale médicale que par la saine raison, il proteste contre ce
langage, qui semblerait faire que les plus instruits sont les moins
capables de donner des soins aux malades.
L’autre pensée par laquelle Stahl termine sa dissertation est rela¬
tive à la prescience de la vie. Ne voulant pas admettre la définition
de quelques philosophes, que le mouvement soit la vie ni que le
mouvement dépende des propriétés de la matière, il établit que la
nature est la source de la vie par son énergie propre et par les
excrétions qu’elle détermine.
« Il en est autrement de la nature, auteur et soutien de notre
vie, de la nature animale, dis-je, c’est-à-dire de l’âme.
« C’est par le mouvement, en effet, que Y âme humaine accom¬
plit son œuvre dans et sur le corps, autant et aussi longtemps
qu’elle le peut ; mais on ne saurait dire d’une manière absolue et
vraie que le mouvement c’est la vie dans le vrai sens de ce mot.
C’est encore par le mouvement circulatoire des humeurs que la
nature opère le phénomène de la vie ; mais ce n’est point une rai¬
son pour cela de dire que la circulation des humeurs c’est la vie,
car elle n’en est qu’un simple instrument, voire même éloigné. La
nature animale, enfin, préside à l’existence, à la durée de l’être
et l’entretient au moyen d 'incessantes sécrétions et à' excrétions
convenables des matières non -seulement inutiles, mais encore
nuisibles : personne néanmoins n’oserait soutenir que ces sécré¬
tions et ces excrétions constituent la vie; elles n’en sont réellement
que le suprême et le plus immédiat instrument auquel la nature a
recours pour rejeter au dehors tout ce qui lui est impropre et étran¬
ger, pour retenir et assimiler au-dedans tout ce qui est utile en vue
de la conservation du corps.
« C’est de cette manière que s’accomplit la vie, ce grand phéno-
308 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
mène de la conservation du corps humain et delà mixtion; c’est
ainsi que s’effectue sa préservation contre toute corruption , à
laquelle il est d’ailleurs si naturellement exposé par sa propre cons¬
titution matérielle. » (Page 249.)
Il n’y a pas d’autre raison de la conservation vitale que la nature,
l’art médical ne possédant aucun moyen de secours qui soit capa¬
ble d’v suppléer dignement en cas de suspension ou d’arrêt. Sa
puissance se montre partout, même chez les brutes; elle s’exerce
en santé comme en maladie, et, sans cette autocratie méthodique
de la nature, il n’y a pas de conservation vitale possible. « Par elle,
dit-il en terminant et en reproduisant la pensée antique, l’homme
sujet aux maladies les plus affreuses se trouve spontanément délivré
de ses souffrances et est rendu à la santé après avoir été arraché à
une mort imminente. » Tout cela est très-vrai; mais encore faut-il
ne rien exagérer, car, et c’est là que brille le médecin véritable¬
ment instruit, si l’art médical ne peut refaire les organes altérés, il
peut les débarrasser de ce qui les gêne, il peut favoriser l’exercice
de leurs fonctions, en un mot aider à la nature, écrasée par des
efforts supérieurs aux siens. Comptons beaucoup sur la nature, cet
excellent médecin qui vient toujours au secours de ses confrères,
et ne dit de mal sur personne; rien de mieux, mais comptons aussi
sur nous, sur nos propres forces, qui peuvent nous sauver ou nous
perdre suivant l’à-propos de leur application. Toutefois, à choisir
entre ces deux auxiliaires, du remède ou la nature , je suis de l’a¬
vis d’Hippocrate et de Stahl, et je dirai, en retournant une phrase
célèbre : Melius nullum remedium quam anceps.
Le second traité médico -philosophique servant de préface à la
vraie théorie médicale a pour titre : Recherches sur la différence
qui existe entre le mécanisme et l'organisme. C’est une. disser¬
tation de haute portée dans laquelle Stahl débute par des considé¬
rations philosophiques sur la nature des choses, et particulièrement
sur les différences qui existent entre le hasard et le destin, l’un
instable et incertain, sans but final et posé d’avance; l’autre, au
contraire indiquant une fin constante, inévitable et prévue.
C’est alors qu’en étudiant le mécanisme pour indiquer ses diffé¬
rences avec l’organisme, il considère le premier comme une ma¬
chine qui fonctionne « sans aucun but réel, n’importe le motif, la
manière et la fin de son mouvement par rapport aux autres corps. »
(Page 288.) C’est un instrument, rien de plus, tandis que l’orga¬
nisme a ce caractère, de constituer la nature de toute raison, c’est-à-
dire la cause instrumentale. Le mécanisme est subordonné à l’or¬
ganisme, mais peut subsister par lui-même, sans jamais atteindre
DES NATURISTES — STAHL
309
naturellement et directement au caractère distinctif de l’organisme.
Celui-ci se reconnaît à sa destination et à son intervention actuelle
pour la production d’un effet tout spécial, unique, et réellement si
exceptionnel qu’il résulte d’une raison de constitution spécifique et
formelle différente de la constitution générique matérielle. Stahl cite
alors comme exemples le cours d’eau, mécanique fluide dont s’em¬
pare l’industrie humaine dans des intentions et vers une fin sociale
arbitraire, au moyen de canaux, de réservoirs, de bassins, de chutes,
pour en faire des instruments et une sorte d’organisme; l’horloge,
qui peut marquer les heures, et qui n’est qu’une machine tant que la
main d’une personne habile ne la règle pas d’une façon convenable
et ne l’a pas montée pour lui donner son caractère d’organisme.
Il y aurait beaucoup à dire sur les comparaisons souvent em¬
ployées par la philosophie, et qui, dans l’espèce, ne donnent pas à la
doctrine de Stahl tout l’appui qu’y recherche son auteur. Elles sont
sans force à nos yeux, et il nous semble que Stahl eût été bien plus
fort si, au lieu de se laisser aller à des subtilités qui ne seront pas
bien comprises, il eût fait du mécanisme l’agencement matériel su¬
bitement créé pour l’usage fonctionnel que représente l’organisme,
considérant celui-ci comme l’auteur de la création progressive et
de l’entretien du mécanisme, sans aucun autre secours que lui-
même. Un mécanisme, se créant seul au fond de la terre, dans les
airs et dans les profondeurs d’un autre mécanisme, n’est pas sim¬
plement un mécanisme comparable à la locomotive ou à l’horloge
construite par un ingénieur, il y a là, dans le germe de tout ce qui
sera un organisme et avant l’apparition de tout organe, un mouve¬
ment sans muscles, une sensibilité sans nerf, et dans ce qui sort
de la matière amorphe, une forme distincte qui, sous l’influence
d’un ingénieur invisible, quoique tout-puissant, feront certaine¬
ment le mécanisme dont plus tard aura besoin l’organisme pour se
maintenir sous le ciel, se perpétuer tout aussi savamment qu’il s’est
produit, et disparaître en laissant son mécanisme en gage à notre
mère commune qui est la terre.
Le développement par soi-même : voilà en quelques mots, si
nous ne nous trompons pas, la différence de l’organisme avec les
mécanismes qui réclament toujours l’intervention d’une main étran¬
gère. Stahl a constamment tourné autour de cette solution sans la
donner, et il nous semble que c’est là ce qu’il a voulu dire en par¬
lant du mouvement qui conserve la constitution matérielle du
corps (p. 317) ; de V action de Z’ âme sur le corps (p. 332) ; de l’é-
tymoloyie du mot âme (p. 335); de la conscience de la vie , etc.
Loin de moi la prétention de mettre mes raisons à la place des
310 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
arguments de Stahl, mais en analysant ce traité si remarquable où
je signale une obscurité dans la définition même des choses en
discussion, lorsque d’ailleurs je partage les idées de l’auteur sur la
différence à établir entre le mécanisme et l’organisme, il m’a semblé
utile de donner une définition plus nette de ce qu’il fallait en¬
tendre par organisme.
Pour Stahl, la force qui compose, meut et fait agir le mécanisme
du corps, et en fait un organisme, n’est, on le pense bien, pas
autre chose que l’âme, et l’on va en voir la preuve dans ce qui
suit. C’est la conclusion du chapitre.
« Tout ce qui vient d’être dit pourra suffisamment faire com¬
prendre comment un agent qui a l’intelligence et la volonté d’un
but et qui ne veut une fin qu’à cause d’elle-même, doit posséder
des organes en rapport proportionnel avec ce but final ; il doit être
capable de diriger et de gouverner convenablement et dignement
ses organes pour atteindre une telle fin ; il doit savoir, enfin, com¬
ment ces organes, d’ailleurs si directement et si efficacement utiles
à ce but final, doivent, à bon droit et justice, être compris n’exis¬
tant que pour lui.
» En effet, s’il est réel que toutes ces choses aient lieu avec une
convenance qui soit telle, que tout ce qui est vital et tout ce qui
s’observe dans l’ordre de la vitalité, soit sensiblement administré
par des fins nécessaires ; que l’on reconnaisse donc alors le véri¬
table travail de la nature dans l’administration savante et habile
de l’économie vitale ; que l’on conçoive les- causes et les rapports
des appétits et des aversions, tant des sens que des affections de
l’àme, pour la conservation et la préservation du corps ; que l’on
daigne comprendre aussi la raison, soit de l’efficacité en général,
soit du mode ou des effets en particulier des affections de l’âme sur
les actions du corps; et qu’auparavant, la synergie de la nature,,
absolument nécessaire à l’art médical, soit enfin reconnue, bien
nettement vue et fidèlement respectée, non-seulement en acceptant
ce secours si désiré qu’elle nous porte, mais encore en l’aidant
quelquefois, en la suivant, en l’épiant et la soulageant, en la débar¬
rassant et en préparant les matières et les voies avec autant de sage
prudence que d’habileté. »
Quelques lignes plus bas, il termine en disant :
« Je suis donc fermement convaincu et je pose pour fondement
de toute ma doctrine que le corps humain est simplement et natu¬
rellement organique, et qu’il est l’instrument ou l’officine de l’âme
raisonnable. Devant être formé et conservé en vue des besoins de
l’âme, le corps doit, sous tous les rapports possibles, être gouverné
DES NATURISTES -r- STAHL 31 1
par des mouvements sagement proportionnés et directement ana¬
logues à unè fln désirée vers laquelle ils conspirent sans cesse.
» D’où résulte, d’une manière réciproque et différente, l’effi¬
cacité morale et affective des périls du corps sur l’âme, et l’efficacité
pathético-physique de l’âme sur le corps, tant dans la structure et
la formation que dans l’usage et le mouvement de ce même corps ;
d’où résulte, enfin, cette puissance efficace de l’âme sur le corps,
en vertu de laquelle il est préservé de dangers si divers, ou délivré
des maux qui l’ont déjà atteint. »
Telle est la fin du traité, mais on connaîtra encore mieux l’homme
en lisant cette dernière phrase additionnelle : « C’est en rendant
de sincères et profondes actions de grâces au ciel que je termine
ainsi cette dissertation sur la différence qui distingue l’organisme
du mécanisme, sur la vérité et sur la nécessité de cette distinction
dans le corps de l’animal, et principalement dans le corps de
l’homme.
« A Dieu seul en revienne toute la gloire ! »
Le troisième traité du prologue à la vraie théorie médicale, s’inti¬
tule ainsi : Véritable distinction à établir entre le mixte et le
vivant du corps humain. Il renferme une longue discussion sur la
nécessité de distinguer les mécanismes des organismes physiques ;
ceux-ci, des organismes vivants, ces derniers les uns des autres;
les agrégats physiques , des mixtes du même genre ; ceux-ci des
mixtes organiques et vivants ; le mixte végétal, du mixte animal ; ce
mixte animal, du mixte humain ; mais dans tout cet exposé de
termes non définis, la pensée de l’auteur reste confuse, et il ne
s’en dégage nettement qu’un seul fait : c’est que la mixtion , ou le
mélange qui constitue le corps vivant, est sujet à se dissoudre èt à
se corrompre, dès que le principe naturel, permanent et imma¬
nent dé la vie s’en est séparé. Tout le livre tourne autour de cette
idée que le mixte est sujet à se corrompre, tandis que le vivant est
préservé en tant que vivant de la corruption par la raison sociale
(p. 380), qui unit toutes les parties du mélange corporel dans une
solidarité réciproque; par ces agents vitaux que l’antiquité appe¬
lait tantôt nature et "tantôt âme , dénominations qu’il accepte et
qu’il prend à son tour comme point de départ de sa doctrine.
C’est ce principe vital, actif et vivifiant de l’homme doué de la
faculté de raisonner, c’est-à-dire. T âme raisonnable (p. 395), qui
est le principe du vivant contraire aux tendances de décomposition
du mixte agissant d’une façon différente chez l’homme que chez les
312 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
animaux, d’où la fréquence plus grande des maladies chez le pre¬
mier que chez les autres.
Revenant de nouveau sur ce fait que le corps est 1 instrument de
l’âme (p. 405), il cherche dans le corps quelles sont les conditions
matérielles de la vie, et il les trouve dans un acte mécanique, le
mouvement (p. 415), dé préférence à 1 hypothèse des esprits , du
ba/ume v'itoL * de la puissance astrale ^ens astrale)5-ou d un elre
intermédiaire entre l’âme et le corps , entre Y esprit et la matière ,
entre le matériel et l’immatériel appelé ens medium par Van
Helmont.
Le mouvement est la cause instrumentale de la conservation de
cette chose que l’on appelle la vie, et c’est par lui que les matières,
non-seulement hétérogènes et contraires à la disposition naturelle
du corps, mais encore très-dangereuses, se trouvent éliminées et
rejetées entièrement au dehors au moyen d’une perpétuelle et suc¬
cessive agitation, afin que tout effet nuisible au corps leur soit dé¬
sormais impossible (p. 416).
Sans dire comme quelques philosophes : La vie c’est le mouve¬
ment, expression qu’il considère avec raison commme ambiguë,
si ce n’est inexacte, il dit : Le mouvement est l’instrument de la
vie, locution très-différente par la finalité qu’elle laisse entrevoir et
que l’on comprend à merveille par les développements qu’il lui
donne én indiquant que ce mouvement est le principe des sécré¬
tions et des excrétions, d’où résultent la crase naturelle de la vie,
et le rejet des substances qui pourraient lui être contraires. Au
reste, voici son résumé (p. 426) :
« J’espère donc que, d’après ce qui vient d’être dit, on ne pourra
plus désormais reprocher la moindre obscurité ni le moindre doute
à ce principe dogmatique de ma doctrine médico-physiologique, sa¬
voir : que la vie ou la conservation du corps, au point de vue de la
corruptibilité, sans cesse imminente de l’agrégat, toujours exempt
néanmoins de l’atteinte réelle de la corruption ; la vie, dis-je, s’ac¬
complit et se maintient dans le corps à l’aide d’un simple acte mé¬
canique , formellement incorporel ou immatériel , je veux dire
par le mouvement, et cela, certes, d’une manière très -spéciale,
par l’élimination des matières hétérogènes et leur perpétuelle sé ¬
paration, en tant que étrangères et nuisibles à l’économie, de tout
ce qui est bon et pur, afin que, par cette opération incessante et
par cette séparation soigneuse et préalable, le corps organique de
l’homme soit perpétuellement conservé dans la plus parfaite inté¬
grité.
« J’ose aussi espérer avoir suffisamment démontré non-seulement
DES NATURISTES — STAHL
313
comment le corps, en tant que simplement mixte, diffère du corps
vivant , et comment, en tant que vivant, il doit nécessairement être
mixte, mais encore ce qu’on doit entendre par vie corporelle, c’est-
à-dire en vertu de quoi le corps est dit vivant ; je crois encore avoir
convenablement prouvé de quelle manière et par quelle méthode ce
phénomène, je dirai mieux, cet acte que nous appelons la vie du
corps s’accomplit ; par quels moyens, enfin, elle s’établit, s’exécute
et se maintient ainsi pendant un laps de temps indéterminé, »
(Page 427.)
Après ces conclusions, on pourrait croire les dissertations ache¬
vées, mais il n’en est rien. Stahl, tout en disant qu’il ne veut pas
être prolixe, rentre dans la discussion, en indiquant la puissance de
l’âme sur les mouvements vitaux, sur la maladie et sur les diffor¬
mités; l’action de la nature sur le rétablissement spontané d’un
grand nombre de malades ; les conditions dans lesquelles le méde¬
cin doit être simple expectateur ; les moyens d’agir sur les mouve¬
ments vitaux en excitant les passions, ou en provoquant les sécré¬
tions et les excrétions ; enfin diverses hypothèses sur lé rôle du
médecin dans les maladies, qui doit maintenir, protéger et défendre
la vie du corps.
Le traité suivant a pour titre : Défenses et indications justifi¬
catives sur les écrits publiés de 1683 à 1707 par Stahl. C’est un
ouvrage de polémique utile à consulter. Il montre sous une autre
forme les idées de l’auteur et fait assez bien connaître les difficultés
qu’il a eu à vaincre. On sent le chef de l’école aux prises avec les
hostilités ouvertes et les attaques invisibles. Ses réponses sont
souvent impersonnelles et s’adressent à quelqu’un en général plutôt
qu’à dès noms propres. Toutes les publications stahliennes anté¬
rieures à 1707 s’y trouvent passées en revue avec la critique des
objections soulevées par elles au moment de leur apparition, et sous
ce rapport c’est un opuscule intéressant à consulter.
Avec le tome troisième commence le morceau principal des
oeuvres de Stahl, la Vraie théorie médicale, dont la première partie
est toute physiologique, tandis que l’autre ne comprend que les
choses de la médecine.
Dans la première partie Stahl traite la physiologie d’une façon
toute différente que ne le fait notre école moderne. Il la prend de
très-haut, darls ses généralités philosophiques, dédaignant un peu
trop le détail des actes fonctionnels, qui, en définitive, sont le but
de la science véritable. En fait de digestion, la finalité est quelque
chose, surtout pour le philosophe et l’homme du monde, mais le
mécanisme de la fonction et les réactions chimiques des aliments
314 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
avec les liquides secrétés sont pour le médecin d’une utilité infini¬
ment plus grande.
En commençant par la définition de la vie et de la santé il consi¬
dère l’une comme la conservation d’un corps éminemment corrup¬
tible, c’est-à-dire la faculté ou force à l’aide de laquelle ce corps
est mis à l’abri de l’acte corrupteur, caractère qui sépare le corps
vivant de ce qu’il appelle le corps simplement mixte, et l’autre
comme étant la puissance d’exercer régulièrement les fonctions. Il
s’occupe ensuite du but final du corps, de la disposition matérielle
du corps à la vie, de la structure du corps eu général et des lois
organiques qui président à la conservation vitale. Ce chapitre est
celui dans lequel Stahl pénètre le plus dans les profondeurs du
sujet. Il revient à son idée du mouvement considéré comme cause
de l’acte vital, et c’est dans la circulation des humeurs et du sang
qu’il fait résider l’instrumentation de la vie. De l’énergie de ce
mouvement des humeurs à travers les parties poreuses du corps, de
son influence sur la pensée ou sur la disposition naturelle de l’âme
à penser résultent les tempéraments , question importante que
l’auteur traite avec une originalité restée célèbre .
Des tempéraments. — Après une critique assez vive de la divi¬
sion ancienne des tempéraments, qui reposait sur la prédominance
des qualités élémentaires, telles que le chaud, le froid , le sec et
Yhumide , sur les conditions tirées partie des humeurs, partie des
solides, ou de quelque partie solide en particulier, Stahl pose en
principe que les tempéraments résultent du mélange différent des
éléments constitutifs des humeurs formant le sang. D’après lui,
il y a un tempérament ou mélange des humeurs dit colérique ou
bilieux , un second dit phlegmatique , un troisième sanguin et le
quatrième mélancolique. Dans le premier cas, les humeurs conte¬
nant une quantité notable de matière sulfureuse sont légèrement
fluides et très-aptes à un prompt échauffement ou à une rapide
fermentation corruptive. Dans le second, les humeurs dites aqueuses
sont beaucoup plus fluides et ne sont presque pas sujettes ni aux
violentes inflammations ni aux fermentations, tandis qu’elles sont
exposées à toute dégénérescence saline et putride. Dans le troi¬
sième, les humeurs conservent un terme moyen entre les deux modes,
gardent un état de fluidité convenable et jouissent d’une vivacité,
d’une couleur et d’une douce chaleur naturelle. Enfin dans le qua¬
trième, les humeurs du corps possèdent une grande consistance,
s’épaississent pendant leur fluidité normale, sont moins sulfureuses
et deviennent plus terreuses et plus inertes, Avant d’aller plus loin
DES NATURISTES — STAHL
315
et d’exposer les caractères de la structure du corps, inhérente à
chacun de ces tempéraments, il est impossible de ne pas faire
remarquer combien sont chimériques et vaines les altérations hu¬
morales indiquées par l’auteur.
« Tempérament sanguin. — Les personnes douées d’un tem¬
pérament sanguin sont douées d’une stucture et d’une texture lâche,
extrêmement poreuse et spongieuse. Cette structure, en effet, est
d’une texture si spongieuse et si délicate dans les parties solides
ayant une certaine mollesse (comme le tissu charnu, par exemple),
que le saug, bien qu’abondant, circule à son aise et avec la plus
grande liberté dans les mailles d’un tissu lâche et diffus. C’est pour¬
quoi les corps construits dans de telles conditions et ayant de pa¬
reilles dispositions naturelles, possèdent un système vasculaire de
petit calibre, de telle sorte que le sang, occupant un très-grand
espace dans l’étendue de ces parties poreuses, doit être contenu en
moins grande quantité dans les vaisseaux mêmes :
« Et comme le sang, dans les corps ainsi constitués, est naturel¬
lement très-fluide, il résulte de cette espèce de mobilité propor¬
tionnelle du sang s’harmonisant si bien avec la facilité des voies à
parcourir, une prompte et favorable progression du mouvement
circulatoire, qui sé maintient et dure assez longtemps. C’est pour
cela que chez les individus sanguins et chez lesquels il existe une
parfaite analogie mutuelle entre les humeurs et les parties, non-
seulement la circulation ou mouvement progressif des humeurs s’ac¬
complit tranquillement et librement, mais encore les sécrétions et
les excrétions, ainsi que l’acte universel de la vie, s’opèrent de - la
manière la plus régulière et la plus satisfaisante.
« Tempérament bilieux. — Chez les sujets doués d’un tempé¬
rament colérique ou bilieux, la texture coporelle est comparati¬
vement plus serrée, plus consistante, moins diffuse, moins lâche,
moins épaisse et moins spongieuse dans les parties charnues sur¬
tout. Voilà d’où vient que ces parties paraissent plus amaigries,
quoiqu’elles soient cependant assez pleines et d’une couleur quel¬
que peu vermeille.
« Mais comme ie sang des personnes bilieuses est extrêmement
subtil et légèrement fluide, une petite capacité des pores et des
méats suffit à son mouvement et à sa circulation. Du reste, une
impulsion plus forte du sang à l’aide d’une plus énergique contrac¬
tion du cœur propre à ce genre de tempérament, supplée à cette
étroitesse des voies circulatoires; d’ailleurs, en pareil cas et avec
une semblable constitution, les vaisseaux sanguins Ont Une capacité
316 HISTOIRE DE LA. MÉDECINE
plus grande; c'est-à-dire que, la masse sanguine occupant chez ces
individus une moins grande étendue dans toutes les parties du
corps, il faut nécessairement qu’ils soient en plus grande quantité
dans les vaisseaux eux-mêmes. Toutes les fonctions vitales se pas¬
sent du reste assez régulièrement dans de pareilles constitutions,
et tout ce qui s’éloigne du type normal est aussitôt réparé par un
acLe vital d’autant plus énergique qu’il est ordinaire et même propre
et particulier à ce genre de tempérament ; en sorte que le mouve¬
ment du pouls reçoit effectivement une nouvelle et plus énergique
impulsion.
« Tempérament phlegmatique. — Chez les sujets lymphatiques
dans lesquels le sang est mêlé à une substance plus aqueuse, et
est par conséquent léger et peu consistant, il arrive aussi que tous
les autres tissus solides sont d’une mollesse telle, que par elle on
peut aisément comprendre quel est l’accord, le rapport intime et
naturel qui existe entre les parties solides et les fluides. En effet,
quoique ceux qm ont pour partage une fluidité trop aqueuse du
sang aient aussi le reste de l’économie corporelle d’une texture
extrêmement lâche et poreuse, de telle sorte que les voies soient
largement ouvertes à la matière fluide , il arrive cependant, en de
pareilles circonstances, que les tissus de. ces mêmes parties sont
doués d’une mollesse intime et particulière, en vertu de laquelle les
fibrès qui composent ces tissus sont profondément et abondamment
imbibés d’une humidité aqueuse. Voilà d’où vient que lorsque de
pareils tissus se gonflent, ils conservent une sorte de mollesse toute
particulière, et que ces parties dans un tel état de gonflement, se
comprimant les unes contre lès autres, offrent au passage du sang
épaissi une résistance d’autant plus grande que le gonflement est
plus marqué. Or, c’est là ce qui procure à ces personnes lympha¬
tiques, outre ce gonflement, cette mollesse des tissus, cette dimi¬
nution de la chaleur naturelle des corps, ainsi que cette couleur si
pâle, si remarquable, qui est si commune et comme propre et
particulière à ces sortes de tempéraments.
« De pareilles constitutions organiques ont des vaisseaux sanguins
étroits et resserrés ; et chose vraiment remarquable qu’on ne doit
pas oublier ! une pareille crase sanguine et une semblable structure
et texture du corps favorisent beaucoup plus que tout autre genre
de tempérament une abondante collection de la graisse, c’est-à-dire
de l’embonpoint.
« Tempérament mélancolique. — Les sujets dits mélancoliques
ont les tissus de leurs organes plus épais et à l’abri de toute espèce
DES NATURISTES — STÀHL 317
de mollesse, soit physique, soit morale ou vitale. Les parties po¬
reuses, plus denses que dans tout autre tempérament, offrent un
aspect plus serré, comme on le dit vulgairement, une constitution
plus sèche et comme plus amaigrie. C’est précisément pour ce motif
que les individus doués d’un pareil tempérament paraissent avoir
les chairs plus denses et plus fermes et les os plus développés que
les autres personnes .
« En outre, la consistance et la densité des tissus se refuse
à laisser circuler aussi facilement et aussi profondément le sang
déjà trop consistant par lui-même ; à peine pénètre-t-il jusque dans
les mailles étroites de la peau, mais non pas suffisamment pour lui
communiquer une couleur tant soit peu vermeille. Aussi, voilà
pourquoi les mélancoliques sont généralement d’un teint pâle,
livide, tombant même sur le noir.
<£ En revanche, les individus qui ont une pareille constitution,
sont doués, en dédommagement d’une texture si dense, d’une ca¬
pacité considérable des vaisseaux; leur pouls est un peu lent,
mais énergique et très-développé. »
A cet exposé des tempéraments littéralement emprunté à Stahl,
je préfère les données de la médecine moderne, qui sont beaucoup
plus compréhensibles et un peu moins hypothétiques. Nos tempé¬
raments sanguin, bilieux, phlegmatique et nerveux sont infiniment
plus vrais et mieux définis que ceux de Stahl, et l’on en trouve un
de plus, le tempérament nerveux, dont il est impossible de ne pas
tenir compte. Si les caractères anatomiques des tempéraments, tels
que les comprenait Stahl, laissent beaucoup à désirer, il n’en est
pas de même de leurs qualités intellectuelles et morales.
« Les sujets sanguins jouissent d’une liberté complète d’esprit ;
ils sont naturellement gais, calmes, voluptueux; ils aiment à se
procurer abondamment les choses qui leur sont agréables, et savent
se les ménager habilement; ils aiment le repos; ils sont parfaite¬
ment aptes aux affaires de peu d’importance, avides d’honneurs,
recherchant la gloire, surtout quand ils peuvent l’acquérir sans trop
de difficultés; naturellement sincères, francs, sans ruse ni astuce,
ils ne sont ni portés ni propres à la dissimulation; ils sont les
défenseurs de l’équité et de l’égalité ; impropres aux affaires diffici¬
les, et hésitant devant les choses' qui demandent une prompte déci¬
sion, ils manifestent même de la crainte et de l’inquiétude en face
d’obstacles subits et graves, devant lesquels peuvent surgir certains
dangers; incapables de donner un sage avis dans les moments pres¬
sants qui font pressentir un péril imminent, ils se livrent au déses¬
poir aussitôt qu’il se présente; mais ils sont tout rayonnants de
318
HISTOIRE DE LA MÉDECINE
gloire et de bonheur s’ils peuvent se sortir d’une mauvaise affaire.
En d’autre termes, ils exaltent avec emphase leur habileté et leur
valeur une fois qu’ils ont surmonté une difficulté mais ils sont
d’une timidité extrême lorsqu’ils éprouvent la moindre Contrariété,
tandis que, aussitôt après que le danger s’est dissipé, ils prônent
bien haut leur génie, et sont complètement rassurés.
« Les personnes à tempérament bilieux jouissent aussi, le plus
souvent, du libre essor de leurs facultés intellectuelles; ils sont
même assez calmes pour ne pas manifester de la crainte au moment
du danger, et attendent avec assez de résignation ce qui peut leur
arriver de fâcheux : aussi sont- ils vigilants, alertes et vifs; ils sont
aptes et prompts aux affaires , et manifestent surtout dans leur
administration une vivacité, une adresse et une habileté sans exem¬
ple; peu patients quand il surgit des embarras, emportés et violents
par nature, ils sont toujours prêts à résister et à lutter avec opiniâ¬
treté contre fout obstacle qui vient renverser ou contrarier leurs
projets; intrépides dans le danger, ils sont ardents et fougueux dans
l’emploi des moyens propres à le dissiper; ils sont . actifs et labo¬
rieux dans le besoin, et si parfois il leur survient quelque chose de
très-fâcheux, ce n’est pas là pour eux un motif de devenir timides ;
ils deviennent même téméraires, et portés à trouver une excuse de
leur défaite dans la grandeur des dangers qu’ils s’exagèrent plutôt
que de ne pas en tenir compte. Ils sont, par cela même, glorieux,
fiers, méprisant et dédaignant facilement les autres; naturellement
courageux, ils ont en horreur l’oisiveté; toujours prêts à agir, ils
persistent résolûment dans leurs entreprises, jusqu’à ce qu’ils aient
atteint le but qu’ils se sont proposé.
« Les sujets phlegmatiques, au contraire, sont indolents, lâches
et engourdis; ils jouissent, sans doute, des plaisirs et des biens
qu’ils possèdent, mais en manifestant à cet égard une satisfaction des
plus insignifiantes, provenant évidemment non d’une profonde ap¬
préciation, d’un sentiment intime du peu d’importance de ces objets,
mais bien certainement -plutôt d’un jugement froid et d’une sensi¬
bilité complètement engourdie.
<( Ils poussent l’esprit de sécurité et l’amour du repos jusqu’à
l’oisiveté et à l’engourdissement le plus absolu ; ils sont lents, apa¬
thiques et négligents dans toutes leurs actions; généralement enne¬
mis du travail, se dégoûtant facilement de leurs travaux ordinaires
et se montrant enfin languissants et exténués de fatigue à la moindre
occupation ; impropres à toute affaire, ils sont sans soucis, avares
par-dessus tout, dans la crainte principalement qu’en perdant les
biens présents ils ne soient forcés de se livrer à de nouveaux travaux.
des naturistes — stahl 319
« Ils sont méticuleux, timides et inquiets à la moindre difficulté
qui surgit dans leurs affaires, se livrant facilement au désespoir dans
les dangers pressants; ils affectent une plus parfaite tranquillité
d’âme dans les moments extrêmes (comme, par exemple, à l’instant
de la mort) que dans les épreuves dangereuses moins graves, mais
par lesquelles ils sont si profondément impressionnés.
« Les mélancolique s, d’ordinaire assez confiants et rassurés à
l’égard des choses présentes, sont continuellement dans le doute
pour l’avenir, dont ils se défient sans cesse, car ils sont naturelle¬
ment défiants et soupçonneux.
« Ils pèsent et apprécient les choses avec justesse et discerne¬
ment, sans haine et sans passion; ils font preuve d’un jugement
droit et sain dans l’estimation des choses utiles et agréables, fâ¬
cheuses ou contraires, incertaines et dangereuses, à moins que leur
esprit ne soit absorbé et sans cesse attentif à ce qui peut leur arri¬
ver de pire que le mal qu’ils éprouvent déjà et dans lequel ils sont
tombés. t
« Voilà pourquoi ils sont circonspects, vigilants, prévoyants et
pensifs; d’une assiduité rare, ils sont toujours prêts à des travaux
modérés et attentifs à ceux qui sont nécessaires ; industrieux, sou¬
cieux, pleins de sollicitude et de vigilance, ils sont infatigables, à
moins que la crainte et le tremblement qui en est la conséquence
ne viennent, dans les choses dont les résultats sont douteux, abattre
et saper leurs forces. Dans les événements sérieux et hérissés de
grandes difficultés,- ils sont moins faciles à se désespérer que
prompts, à prendre une détermination extrême en vue des maux qui
leur paraissent d’une imminente gravité et qu’ attentivement appli¬
qués à parvenir à leur but. Les sujets mélancoliques sont, en outre,
fermes dans leurs résolutions, attendu surtout qu ils n’entreprennent
jamais rien sans raison valable et majeure, mais alors seulement
que la chose leur a paru très-importante. Ils sont ennemis de la
fraude, si ce n’est lorsqu’ils croient nécessaire d’user de ruse et
d’adresse; amis de la justice et de l’équité, ils abhorrent par cela
même la fourberie et la dissimulation lorsqu’ils connaissent fran¬
chement la vérité d’un mensonge. Véridiques autant qu’il est donné
à l’homme de l’être, ils sont généralement des juges intègres et
incorruptibles ; ils sont de sincères et fidèles amis, mais difficiles à
se laisser aller et peu confiants. Généralement équitables et bons,
ils ne sauraient avoir, à leur tour, confiance en la justice des autres;
car ils sont naturellement soupçonneux, et voient toujours les évé¬
nements sous un aspect fâcheux » (page 115). -
L'originalité et la finesse de cette élude morale des tempéraments
320 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
ne sauraient échapper à personne et révèlent un talent de premier
ordre. Il est dificile d’analyser avec plus de vérité l’influence de la
constitution physique sur les facultés morales, et sauf quelques
affirmations un peu exagérées ou contestables, comme celle-ci :
« avides d'honneurs , recherchant la gloire quand ils peuvent
l’acquérir sans trop de difficultés », p. 142, ou cette autre,
p. 115 : « Ils sont ennemis de la fraude , si ce n’est lorsqu’ils
croient nécessaire d’user de ruse et d’adresse », les effets mo¬
raux de tempérament sont racontés par Stahl avec une vivacité et
une variété d’expressions qui ne sauraient passer inaperçues..
A l’étude des tempéraments succède celle de l’activité vitale, dif¬
férente selon les périodes de la vie, très-considérable pendant les
sept premiers septénaires, et diminuant à partir de la cinquantième
année sans qu’on puisse en donner la raison satisfaisante. Pour lui,
l’usure de l’organisation, la constitution vicieuse de la matière et
des organes n’expliquent rien, et il déclare ne pas comprendre pour¬
quoi « l’acte vital conservateur qui se maintient pendant cinquante,
soixante-dix et même cent ans, ne peut point manifester perpétuel¬
lement sa puissance. »
Après avoir montré le mouvement des humeurs et du sang cons¬
tituant une partie de l’instrumentation de la vie, formant les tem¬
péraments et entretenant l’activité vitale, Stahl revient pour la déve¬
lopper sur son idée que les sécrétions et les excrétions sont les
véritables derniers actes de la vie. Pour lui, en effet, ces deux
fonctions ne sont pas des actes mécaniques ou chimiques, elles sont
le résultat de Y action d’un agent directeur très-spécial ainsi que
d’une très-sage et habile direction élective. » (Page 441.) La
lymphe, le sérum, la sueur, burine, le mucus, la bile, les excré¬
ments, le sperme, le lait, la salive, la graisse, etc., sont les preuves
de cette action élective.
Dans la section suivante, Stahl étudie l’influence des choses non
naturelles sur la vie : 1° l’air, 2° les aliment?, 3° les aliments et les
boissons, 4° le sommeil et la veille, 5° les passions de l’âme ou af¬
fections de l’esprit, 6° enfin les humeurs qui doivent être excrétées.
1° De l’air. — A l’époque de Stahl on ignorait complètement le
rôle attribué plus tard à l’air dans la respiration, dans l’hématose et
dans la calorification par Lavoisier. Alors, on ne considérait cet
agent que comme un moyen de déplisser les bronches, les vaisseaux
du poumon, et par cela même de précipiter lé cours du sang dont
l’activité engendrait de la chaleur. On ne savait pas davantage qu’il
y eût du gaz oxygène dissous dans le sang et dont le contact et l’é-
DES NATURISTES — STAHL
321
change au sein des tissus produisaient une notable élévation de tem¬
pérature. De ce défaut de connaissances résultaient de nombreuses
erreurs, et Slahl a pu écrire : « Pour ce qui est de l’air, bien qu’il
ne soit pas absolument nécessaire à la vie, ce qui est démontré par
l’existence du fœtus dans le sein de sa mère sans qu’il ait aucune
communication avec l’air atmosphérique, il devient d’une absolue
nécessité après sa naissance.... » (page 244.) Nous ne ferons
pas à Stahl le reproche d’ignorer les découvertes de Lavoisier ou de
Magnus, mais c’est une remarque importante à faire si l’on veut
comprendre la théorie singulière, et désormais à oublier, de Stahl
sur la respiration.
2° Aliments et boissons. — Stahl ne connaissait pas mieux la
théorie de la digestion que celle de la respiration, aussi ne sort-il
guère des vulgarités du sujet qu’il traite en hygiéniste superficiel
plutôt qu’en physiologiste étudiant les modifications intimes de l’a¬
liment depuis son introduction dans l’estomac jusqu’à son animali¬
sation. G’est ce qu’on juge plus sûrement encore à l’occasion d’un
chapitre intitulé De la nutrition, qui se trouve un peu plus loin
(p. 318), et où, au milieu d’appréciations remarquablement élevées,
se trouvent des erreurs que les connaissances arriérées de l’époque
font comprendre sans les excuser.
3° Mouvement et repos; — 4° des excréments. — Ces deux cha¬
pitres ne renferment que des notions d’hygiène vulgaire aussi an¬
ciennes que la médecine.
5° Du sommeil. — Le chapitre sur le sommeil rappelle immé¬
diatement l’attention du lecteur sur le philosophe médecin qui a
montré dans l’analyse des facultés de l’âme une si grande expé¬
rience du sujet.
Le sommeil est pour les organes des sens ce que le repos est au
mouvement volontaire. C’est un mode d’activité de l'âme, « un
effet auquel l’âme se prête, qu’elle laisse librement s’accomplir, ou
mieux encore comme un phénomène que l’âme elle-même doit,
peut et veut habituellement se charger de produire et d’exécuter
avec un ordre et une méthode à elle propres » (page 288.) Il y a là
une véritable erreur du physiologiste, car s’il est incontestable que
le sommeil soit indispensable à la lucidité dans l’état de veille et à
la prompte disposition de l’âme à sentir et à penser, il est certain
que la fatigue des organes des sens en est le point de départ, et que
c’est à l’épuisement de la sensibilité sensorielle qu’il faut en attri¬
buer la manifestation. A cet égard, le sommeil s’impose à l’activité
BOUCHOT. 21
322 HISTOIRE DË L k MÉDECINE
humaine, et c’est là un effet du physique sur le moral contre lequel
celui-ci peut entreprendre une lutte temporaire dans laquelle il fi¬
nira toujours par succomber.
L’activité humaine peut résister au sommeil, mais il faut que
tôt ou tard elle cède à la fatigue ; la lutte est impossible et le bour¬
reau qui, par ses excitations continuelles, empêche l’homme de
s’endormir, ne met pas plus de huit jours à le tuer.
Tout ce que dit Stahl des effets de Y activité de Vâme, des pas¬
sions, de Yhàbitude, des tempéraments bilieux, mélancoliques ou
sanguins ; — des âges sur la durée et sur la lourdeur du sommeil,
ne change rien à celte manière de voir. L’homme s’endort forcément
après avoir épuisé la sensibilité propre aux organes des sens, abso¬
lument comme lorsqu’il a épuisé la force contractile des muscles
par le mouvement, il prend le repos nécessaire à la reproduction
de la contractilité.
Dans le chapitre suivant cansacré à l’effet des affections de l'âme,
Stahl, après avoir déclaré que les actes vitaux ont, par leur régula¬
rité et par leurs altérations, une grande influence sur les mouve¬
ments de l’esprit, déclare qu’il y a réciprocité et, que les affections
de l’esprit ont une telle influence sur les actes vitaux, « que les
affections morales les plus légères ont un grand retentissement sur
l’organisme et y produisent quelquefois des effets très-fâcheux,
provoquant tantôt un excès, tantôt un défaut dans les mouvements
vitaux. » (Page 299.) Lajoie, la colère, la frayeur, le dégoût, etc.,
provoquent dans l’acte circulatoire de grands et soudains change¬
ments, ayant une grande influence sur la production secondaire des
maladies les plus variées. L’habitude, affection de l’âme qui nous
porte à entreprendre et à exercer normalement et convenablement
certaines actions, a une influence analogue, et l’on sait, en effet,
qu’elle est l’origine d’accidents pathologiques plus ou moins graves.
Tout cela explique à merveille l’influence du moral sur le physique,
et c’est un point désormais acquis à la science.
Il ne suffisait pas à Stahl de rechercher les conditions générales
de la constitution et de la conservation de l’homme. Voulant ap¬
profondir davantage ce sujet, il revient sur ses pas et s’occupe de
nouveau de la nutrition. Son intention est de faire connaître les
circonstances spéciales (p. 318), et dès les premières ligne il pose
le problème à son point de vue, en termes suffisamment explicites
pour ne pas laisser prise à l’équivoque.
Voici comment il s’exprime :
« Dans le phénomène de la nutrition , Vâme manifeste une
puissante énergie, tant de volition que de direction motrice pro-
DES NATURISTES — STARL 323
portionnée à des intentions certaines. Ses différentes phases sont
l’ appétit ; l'introduction des aliments dans la bouche et leur mé¬
lange avec la salive ; le séjour des aliments dans l’estomac et les
intestins ; le broiement et le ramollisement convenable des aliments
nécessaires à former la crase corporelle ; la distribution de la ma¬
nière alimentaire aboutissant à l’assimilation de ses particules. Nul
doute que dans la nutrition, la vie, différente selon les âges et les
constitutions, n’agisse différemment sur la masse alimentaire pour
y prendre, selon les tissus et même dans les parties différentes
d’un même tissu, des molécules particulières en leur imprimant
une direction proportionnée à des intentions certaines. »
Mais il y a dans cet acte des phénomènes chimiques qui consti¬
tuent la théorie moderne de la digestion, et sous ce rapport, Stahl,
qui dédaigne profondément la partie physique du sujet (p. 318), se
place volontairement et pour toujours bien au-dessous de notre
physiologie actuelle.
loi, le seul mérite de Stahl est de rapporter à l’âme ce qu’il at¬
tribue à la vie en général, afin d’éviter l’erreur de quelques-uns de
ses contemporains, qui pensaient que certaines parties des animaux
prises en nourriture sont plus propres à la nutrition de certains or¬
ganes que ne le sont d’autres parties différentes de ces mêmes
animaux. Il voulait évidemment parler des adeptes de Van Hel-
mont, car il fait comprendre que cétte manière de voir suppose
l’existence de ces esprits architectes intimement unis à la subs¬
tance matérielle de ces portions animales dont nous nous nourris¬
sons, et qui, pour ce motif, devraient déployer et exercer leur
énergique efficacité dans un tout autre corps . Dans la crainte qu’on
ne l’accuse de rapporter des choses que personne n’a jamais dites,
il cite avec une certaine ironie des exemples qui sont aussi curieux
que divertissants; il se demande comment on a osé prétendre que
la tunique interne de l’estomac des poules ait la faculté de donner
de la force et de la vigueur à l’estomac ; comment l’utérus du lièvre
en tant qu’animal fécond pouvait avoir la propriété de guérir la sté¬
rilité des femmes ; et comment les poumons de renard ont la puis¬
sance de remédier aux affections pulmonaires de l’espèce humaine.
Sous ce rapport, il est superflu d’ajouter que la critique de Stahl
était fondée, et que sa doctrine, bien que trop générale, était mille
fois supérieure à de telles absurdités.
Après l’exposé des principes de la conservation de l’individu de¬
vaient venir ceux qui concernent la conservation de l’espèce, et la
section IV de ce volume a pour objet la génération. Bien que cet
exposé se ressente beaucoup de l’époque de sa publication pour le
324 HISTOIRE DE U MÉDECINE
rôle accordé à la femelle dans la reproduction des êtres, puisque la
science ne connaissait alors que les travaux de Malpighi sur l’œuf
des gallinacés et qu’elle ignorait ceux de Graaf et de Baër, Stahl
reste toujours à la même hauteur philosophique et ses conclusions
sont toujours identiques. La matière n’est rien et elle obéit à une
action étrangère. .
« Attribuer à l’âme humaine cette puissance de former le corps
et de l’entretenir par une nutrition continuelle durant toute la vie,
ce n’est point lui imposer une fonction plus difficile que celle que
nous lui attribuons en lui assignant la puissance de régir et de
diriger les mouvements du corps; c’est là, sans contredit, ün
fait dont les sages appréciateurs sont pleinement convaincus. »
(Page 386.)
Cet argument, qui est devenu celui de tous les animistes, se re¬
trouve presque textuellement dans le livre récent de M. Bouillier
sur V unité du principe vital et de V âme pensante. La crainte de
n’être pas assez explicite tourmentait Stahl, car il ajoute aux lignes
précédentes le paragraphe suivant :
« Si nous revenons si souvent sur ces matières, c’est afin que
l’on n’oublie jamais que le rôle principal appartient ici aux actions
et nullement aux matières, et que ces actions ne s’exécutent pas
dans mais bien sur ces matières ; de telle sorte que ces dernières
sont absolument passives, généralement très-indifférentes à l’égard
des actions, et purement obéissantes à la disposition tout active et
l’arrangement qu’en fait!} âme pour confectionner telle ou telle
structure, telle ou telle forme : c’est là ce qu’il importe de re¬
marquer. (Page 386.)
Pour Stahl, qui avait adopté les travaux de Malpighi pour les gé¬
néraliser, la matière de la formation du fœtus était fournie par la
femelle, et contrairement à Leuwenhoeck, qui pensait que le prin¬
cipe matériel venait de l’homme, il devina que chez la femme il
devait en être de même que dans le règne animal. 11 écrit même
cette phrase significative à propos des grossesses extra -utérines
dans les trompes de Fallope :
« Elles constituent dans l’espèce humaine les conduits à travers
lesquels les ovules sont transportés des ovaires dans la cavité uté¬
rine et tiennent exactement la place des trompes utérines des es¬
pèces bestiales qui produisent plusieurs petits à la fois, et qui,
conservant ordinairement dans ces trompes non pas un seul, mais
plusieurs fœtus, les y portent jusqu’à parfait développement et
même jusqu’au jour de leur naissance. » (Page 389.)
Une fois ce fait établi, Stahl donne les détails de la formation du
DES NATURISTES — STAHL
325
fœtus par ses adhérences à l’organisme maternel, il indique ses en¬
veloppes, sa position, le terme de sa délivrance et un peu le méca¬
nisme de sa naissance. Ce sont des choses qu’il suffit d’indiquer.
Après avoir achevé l’étude de tout ce qui peut se rapporter d’une
manière directe à l’acte même de la conservation vitale, Stahl déclare
qu’il n’est pas moins utile d’étudier un acte qui, bien qu’il ne pa¬
raisse pas concourir directement à la conservation de la vie, est du
moins d’une grande utilité pour faire éviter au corps les plus com¬
munes occasions de destruction, et que l’on retrouve dans toutes
les fins principales de la vie humaine. Il s’agit du sens en général
et des sensations , cela fait l’objet de la section V.
D’après Stahl, la fin première Ae la sensation est de toute ma¬
nière la conservation de la structure du corps par le moyen des
mouvements volontaires locaux, en mettant le corps à l’abri de
tout objet nuisible ou en l’éloignant de tout ce qui pourrait l’ affecter
péniblement, et la sensation est un phénomène actif de l’âme :
1° parce qu’il y a pour elle nécessité de conserver la structure du
corps; 2° parce qu’elle agit sur et par les organes sous l’influence
du sentiment.
Les nerfs ne sont alors que l’instrument suprême et immédiat de
la sensibilité à l’aide duquel la perception ou notion réelle des
espèces sensibles est transmise A l’âme. Ils n’agissent que sous
l’empire de cet agent moteur qui les met en action, selon l’impul¬
sion de la volonté, et en tant que ce mouvement impulsif est volon¬
taire.
Malheureusement pour cette doctrine, il y a deux espèces de
sensibilité : l’une consciente, qui peut aider l’homme à se défendre
contre ce qui pourrait nuire à la structure de son corps, à condition
que l’objet nuisible se montre en face ou dans l’état de veille ; et
l’autre • inconsciente , incarnée dans les tissus, quelle que soit leur
structure. La première a pour instrument des nerfs communiquant
les impressions aux centres nerveux qui réagissent par la volonté ;
et la seconde, indépendante des nerfs, paraît être un des attributs
de la vie, car elle existe ayant l’apparition du système nerveux, à
une époque où la réaction a déjà lieu, mais sans l’auxiliaire de la
volonté. Au point de vue physiologique, ces faits contredisent abso¬
lument la théorie de Stahl, qui demande à la volonté plus qu’elle
ne peut accorder, et son ensemble n’eût pas été modifié, si tenant
compte des actes prévoyants mais inconscients de la nature, il lui
eût laissé la toute-puissance d’action contre lés perceptions sen¬
sibles et insensibles dont les nerfs et les tissus non pourvus de nerfs
sont l’instrument de propagation.
326 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
Malgré ses idées dogmatiques, Stahl ne dédaignait pas les lu¬
mières de l’observation, et, comme le premier empirique venu, il
disait que la pathologie devait consister dans l’observation exacte
et sérieuse des maladies, tant sous le rapport de leur caractère
universel, qui nous aide à découvrir quels en sont le siège, la
marche et les symptômes, que sous le rapport des causes dont la
juste appréciation nous fournit les indications thérapeutiques qui
en découlent et lés médications propres à en triompher.
Nonobstant ce principe, dont il s’écarte assez facilement, Stahl
expose la pathologie spéciale avec un grand bonheur d’observation,
mais il ne pénètre pas toujours au fond des questions. Il ne fait sou¬
vent que les effleurer sans les résoudre. Son exposition est une
lumière pour la pathologie, elle la fait comprendre d’une certaine
manière à qui la connaît déjà, mais elle ne l’apprendrait pas à celui
qui l’ignore. C’est le manifeste d’un chef d’école, et non le tableau
de nos maladies. Qui ferait ainsi aujourd’hui ne trouverait pas de
lecteurs. Nous détestons la prolixité; et en médecine il est certain
que les preuves valent mieux que les hypothèses.
Stahl débute par quelques considérations sur l’étude des causes
efficientes ou instrumentales; procatarctiques, c’est-à-dire occa¬
sionnelles* ou prédisposantes, c’est-à-dire antécédentes, et enfin
continentes, et il s’occupe de la souffrance en général.
Dès le berceau, l’homme tout entier n’est que maladie, a dit
Hippocrate. Cela est vrai, mais sont moins malades 1° ceux qui,
suivant un régime de vie simple et frugale, mettent un juste rapport
entre la quantité et la qualité de leurs aliments ; 2° ceux qui, me¬
nant une vie active et laborieuse, sont plus spécialement soumis
aux fatigues du corps qu’aux travaux de l’esprit ; 3° ceux qui sont
exempts des passions vives et des mouvements immodérés de l’âme ;
4° enfin, ceux surtout qui, complètement à l’abri de toute perturba¬
tion accidentelle et violente, s’accoutument peu à peu à certaines
commotions devenues plus faciles à supporter plutôt par le fait
même de leur fréquente répétition que par leur propre modération.
Sont au contraire plus souvent malades ceux qui usent d’un
régime plus varié que simple, ceux qui, plongés dans la noncha¬
lance et dans l’oisiveté, se livrent avec excès aux plaisirs de la
table; ceux dont les mœurs sont un peu trop relâchées ou qui se
laissent aller aux caprices et aux aberrations de leur esprit, ce à
quoi sont particulièrement exposés les gens qui font un usage immo¬
déré de la faculté de raisonner; ceux qui ont des habitudes morbi¬
fiques, et enfin ceux qui ont chez leurs parents des maladies héré¬
ditaires.
DES NATURISTES — STAHL
327
Mais, quoi qu’il arrive, il y a chez le malade uue énergie morbide
qu’anéantit ordinairement l’énergie vitale au moyen de laquelle le
corps retrouve son équilibre et rentre dans son intégrité. Cette
pensée revient à chaque page et fait l’objet de deux chapitres, l’un
(p. 42) ayant pour titre : Disposition apparente du corps à subir
des lésions, et de la force vitale à s’opposer àla transformation
de ces lésions en maladies, et l’autre (p. 45), dans lequel Stahl
indique la cause de ce phénomène.
La section IV est consacrée aux véritables causes particulières
des maladies : telles que la pléthore, X épaississement du, sang, la
diversité naturelle des mouvements extraordinaires nécessaires,
c’est-à-dire l’action vitale individuelle, la disposition du tempéra -
ment à la maladie, la disposition suivant les âges, etc.
Après cette étude de ce que Stahl appelle « la disposition tant
du corps que de l’économie vitale touchant les causes et les effets
opposés à l’ordre et au caractère naturel des choses», vient l’exposé
« des espèces subalternes d’affections plus simples », hémorrhagies,
congestions sanguines.
§ Ier. — HÉMORRHAGIES.
Les hémorrhagies spontanées d’un sang puf et vermeil, sans dou¬
leur- ni malaise, sont des évacuations utiles dont on méconnaît trop
souvent l’importance finale. Leur retour est utile ainsi que leur ré¬
gularité, réglé par l’habitude, <c ce vrai tuyau de toute direction
motrice », et leur suppression est chose dangereuse. C’est une
nécessité incontestable de connaître et de bien apprécier, d’une
part : la puissante efficacité des efforts et des mouvements tendant à
l’excrétion libre du sang, et d’autre part, les phénomènes particu¬
liers qui suivent inévitablement de tels efforts, impuissants à
atteindre leur but final, salutaire, et qui leur succèdent d’une ma¬
nière naturelle, régulière et proportionnée.
Les hémorrhagies par violence, telles que les lochies, les épistaxis
précédées de prurit ou d’écorchure nasale; — les hémoptysies et les
métrorrhagies, suite d’un effort : — les hémorrhagies par traumatisme
ou par crainte du danger que court l’économie corporelle à l’occa¬
sion des stases et des engorgements qui peuvent résulter d’une
trop grande abondance de sang , forment la seconde classe d’hé¬
morrhagies admise par Stahl.
D’après lui, la vraie disposition causale aux hémorrhagies est la
pléthore, aidée du mouvement tonique formant ce molimen hœ-
morrhagium, ou effet hémorrhagique, qui précède tous les écoule-
328 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
ments sanguins de cette nature. Ces hémorrhagies, proportionnées
à la surabondance actuelle du sang, sont très-utiles : 1° en vue d’un
but final déterminé, et elles sont nécessaires pour évijer de plus
graves dangers ultérieurs, attendu que la nature juge plus conve¬
nable de prévenir ces fâcheux effets que d’en attendre les funestes
conséquences; 2° elles sont naturellement constantes, régulières et
s’accomplissent ordinairement sans accidents, d’une manière pai¬
sible, tranquille, normale, et avec une périodicité qui ne se dément
presque jamais, ainsi qu’on le voit par le retour régulier des mens¬
trues chez les femmes; 3° toutes celles qui sont spontanées, c’est-à-
dire ayant lieu sans le concours d’une cause violente externe, s’ac¬
complissent à l’aide de certains mouvements et de directions particu¬
lières ; 4° plus les obstacles éprouvés par ces mouvements dans leur
effectuation sont grands , plus aussi sont variés et manifestes les
symptômes qui en résultent et rendent plus embrouillée la concep¬
tion du fait en lui-même; en sorte que, méconnaissant l’action
réelle et la direction des mouvements vitaux vers une fin salutaire, et
prenant le change par le concours de ces circonstances étrangères,
on est entraîné dans des erreurs bien graves en regardant comme
simplement passifs et morbides les actes entrepris par l’agent vital
conservateur.
De l'hémorrhagie nasale. — Cette hémorrhagie, produite par
les causes générales des hémorrhagies, est, dans sa manifestation
spontanée, un acte toujours salutaire, prévenant et soulageant di¬
verses affections, tandis qu’au contraire bien des incommodités sont
le résultat inévitable d’un désordre on d’un arrêt survenu dans la
libre excrétion du sang. L’époque inconvenante de ces hémorrha¬
gies, leur trop grande abondance, leur retard et leur disparition,
produisent les épanchements, les gonflements, les engorgements, les
stases, les inflammations suppuratives, la gangrène des fièvres ai¬
guës et malignes, des apoplexies, etc., etc.
Ici, comme partout, apparaît le doctrinaire partisan systématique
des causes finales, car il déclare que « l’homme seul, parmi les
êtres vivants et animés, est exclusivement sujet au phénomène ha¬
bituel et ordinaire des excrétions hémorrhagiques », et on le voit
un peu plus loin dire que l’activité d’une hémorrhagie se trouve dans
une intention erronée amenant après elle une aberration dans l’in¬
tention dos mouvements vitaux et provoquant une excrétion violente,
précipitée, désordonnée et surtout opiniâtre. Tout en acceptant
l’idée d’un consensus qui relie entre elles toutes les parties d’un
être vivant, il est évident qu’il y a exagération dans l’opinion qui
DES NATURISTES — STAHL
329
consiste à prêter une intention bonne ou mauvaise à tous les actes
morbides. Dans beaucoup de cas ces phénomènes sont la consé¬
quence d’actions étrangères contre lesquelles il n’y pas moyen de
résister.
De Vliémoptysie. — Des considérations vagues et hypothétiques
sur la fréquence et les causes de l’hémoptysie remplissent les pre¬
mières pages de ce chapitre. Les effets ne sont pas indiqués avec
plus de précision, et Stahl finit par conseiller, contre cet accident
l’usage des amulettes (p. 485), en raillant les vaines théories de
ceux qui croient que les hémoptysies dépendent de la rupture, de
la diérèse ou de l’érosion des vaisseaux pulmonaires.
De Vhématém'ese. — A part l’indication d’un remède réputé
spécifique contre l’hématémèse (35 gouttes d’huile essentielle de
millefeuille trois fois par jour, aux heures des repas), ce chapitre
sur l’hématémèse est à peu près aussi vague que le précédent.
Du flux hémorrhoïdal. — Bien que les hémorrhoïdes et le flux
qu’elles entraînent aient été bien connus d’Hippocrate, qui en
avait tracé les caractères généraux, leur appréciation n’était pas
chose très-vulgaire au temps de Stahl, qui signale, en commençant,
l’oubli des connaissances anciennes à cet égard. Pour. lui, un état
morbide précède l’apparition des hémorrhoïdes, dont elles sont en
quelque sorte la crise ; leur permanence est nécessaire et leur sup¬
pression ou leur guérison dangereuse. A leur disparition succèdent,
en effet, l’hydropisie, l’asthme nerveux et convulsif, les coliques
nerveuses, les inflammations du foie, de la rate et du mésentère,
l’hématémèse, toutes les conséquences de l’étisie et de l’apoplexie,
l’hypochondrie vraie, la mélancolie et la manie, etc. On. ne peut
s’empêcher devoir là les conséquences fausses d’un système qui,
tout en prétendant recevoir de l’observation la lumière dont l’esprit
a besoin, se sert de vues théoriques pour torturer les faits et en
déduire plus qu’ils né peuvent donner. Tout ce tableau des souf¬
frances causées par les hémorrhoïdes, vrai par exception, est faux
si on le considère d’une manière générale, et dans notre climat au
moins il y a des hémorrhoïdes passives produites par la constipation
et les tumeurs du ventre, dont la guérison n’offre aucun danger.
De l’hématurie. — Le vague et l’incertitude qui régnent dans
les considérations cliniques de Stahl sur l’hématémèse, sur l'hé¬
moptysie, sur le flux hémorrhoïdal, sont encore plus marqués ici.
330 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
Ce sont toujours les mêmes principes généraux, excellents pour la
cause générale des hémorrhagies, mais insuffisants pour la con¬
naissance approfondie des hémorrhagies d un viscère profond. Ce
qu’il faut ici, c’est l’étude des lésions qui produisent l’écoulement
du sang, et, il faut le dire à la décharge de l’auteur, l’anatomie
pathologique, toute à faire, n’avait pas encore donné à la science la
précision qu’elle possède aujourd’hui. Àu point de vue dynamique,
l’histoire des hémorrhagies, telle qu’on la trouve dans Stahl, ne
manque pas de grandeur, mais elle a le défaut de tout embrasser,
ce qui est une erreur, et elle laisse entièrement de côté ou à peu
près tout ce qui se rattache à la dégénérescence des organes.
Des hémorrhagies utérines. — Stahl confondait le flux mens¬
truel avec les hémorrhagies utérines, et en considérant ce flux,
dont il ignorait le mécanisme, comme utile, comme salutaire et
comme indispensable, il confondait deux choses essentiellement
différentes,
Comparer le flux menstruel au flux hémorrhoïdal, c’est-à-dire un
acte physiologique à un état morbide, est chose impossible, et si le
flux menstruel trop abondant ou retenu est une cause de maladie,
ce qui est très-réel, il faut reconnaître que le désordre ne ressem¬
ble point à celui qui résulte d’une hémorrhagie utérine ordinaire.
Tout ce que dit Stahl de l’époque et de la cessation des règles, des
causes de leur retour et de leur disparition brusque, est fort exact;
mais cela ne représente en rien l’histoire des hémorrhagies utérines,
telle que nous la comprenons aujourd’hui.
De la lochiorrhée. — Tel est le nom que Stahl donne aux lo¬
chies, écoulement muco -sanguinolent qui succède à l’accouchement
et dure quelques semaines. Ce n’est pas la conséquence de la plaie
utérine produite par le décollement du placenta , et c’est une
hémorrhagie n’ayant rien de traumatique. Elle résulte :
«De l’activité réelle et franche des mouvements vitaux, seuls
capables de diriger d’une manière régulière et successive le phé¬
nomène éruptif, tant dans la durée que dans la proportion, sa mar¬
che tranquille et sa terminaison naturelle. Rien ne serait plus irrai¬
sonnable et contraire à l’expérience que de vouloir attribuer à une
cause simplement mécanique de tels actes se passant dans un corps
vivant et animé, s (Page 268.)
Le flux lochial est avantageux, et sa suppression produit dans ce
premier moment des fièvres aiguës inflammatoires, des douleurs
nerveuses de l’utérus, des altérations graves du mésentère, et
DES NATURISTES — STAHL 331
plus tard l’aménorrhée et des affections hystériques hypocondria¬
ques et spasmodiques. Ce sont là autant d’assertions contraires aux
résultats de l’expérience.
Hémorrhagies vraiment passives.
Si Stahl a, par système autant que par défaut de connaissances,
exagéré le rôle de l’action dynamique dans la production des hé¬
morrhagies, qu’il appelait pour cette raison actives , il n’à pas mé¬
connu celles qui constituent les hémorrhagies passives étrangères
aux actes vitaux spontanés de la nature. Ce sont celles qui résultent
de la rupture des vaisseaux, de l’arrachement des tissus, des plaies
et des blessures profondes des parties organiques, et des érosions
vasculaires internes. Nulle part il n’est question : des hémorrhagies
mécaniques par compression des vaisseaux, — des hémorrhagies pro¬
duites par les tubercules non ulcérés du poumon, — des hémorrha¬
gies du cerveau par oblitération des artères cérébrales, — des hémor¬
rhagies par altération du sang, etc., c’est-à-dire de celles qui sont de
beaucoup les plus nombreuses et pour lesquelles l’étude approfondie
de la structure matérielle du corps humain est absolument nécessaire.
§ II. — DES CONGESTIONS SANGUINES.
Après l’étude des hémorrhagies, Stahl commence celle des con¬
gestions sanguines, indiquant plutôt un état réel d’activité qu’un
simple état de passivité, et devenant la source de divers états pas¬
sifs connus sous le nom de fluxion, à’ engorgement, de stase et
à’ obstruction. C’est là une vue importante et depuis cette époque
un peu trop négligée.
L’acte impulsif de la congestion est un mouvement tonique actif
aboutissant à l’obstruction, où il n’y a rien que de passif, état re¬
marquable et négatif de toute activité. Il peut se faire partout, et
détermine, avec la présence du sang, une tension locale avec irrita¬
tion gravative, rougeur, chaleur et gonflement des parties. Il se
produit ordinairement chez les pléthoriques, avec l’intention spon¬
tanée d’un allégement de la masse sanguine (p. 286), c’ëst-à-dire
d’un effort hémorrhagique. On l’observe d’une façon périodique ou
intermittente, et il aboutit soit à l’hémorrhagie, soit au rhuma¬
tisme, c’est-à-dire à des déplacements congestifs rapides, soit à
l’ inflammation, soit à la douleur, considérées au point de vue de
sa provenance congestive*
332 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
1° Congestions sanguines en tant qu'actés hémorrhagiques.
— Les congestions hémorrhagiques ont lieu dans l’enfance, vers la
tête; à l’adolescence et chez l’adulte, vers la poitrine ou vers l’anus;
et parmi les maladies qui en résultent, Stahl cite le coryza, la toux
humide, la diarrhée, les tumeurs froides œdémateuses ou squir¬
rheuses, etc. Ce sont là des assertions à démontrer.
2° Du rhumatisme. — Pour Stahl le rhumatisme est une affec¬
tion idiopathique, c'est-à-dire subsistant par soi (p. 297), consti¬
tuant une espèce particulière et propre qu’on ne doit jamais regar¬
der comme cause d’autres maladies et comme capable d’engendrer
d’autres espèces morbides auxquelles on donne aussi parfois le nom
d 'idiopathiques ou à' essentielles. C’est une forme de la conges¬
tion. Il engendre certaines maladies qui comprennent à leur tour
diverses espèces morbides spécifiques qu’il vaudrait mieux regarder
comme effets que comme causes (p, 399). C’est un des meilleurs
chapitres de la Vraie théorie médicale, et les données qu’il ren¬
ferme, même pour l’époque, ont été confirmées par l’observation
ultérieure.
3° De l'inflammation. •— Quand la congestion produit la stase
du sang, il se fait une coagulation, et c’est le premier effet matériel
de l’état inflammatoire. La chaleur, le gonflement, la rougeur, la
tension et la douleur viennent ensuite, et après, arrivent la réso¬
lution ou la suppuration , la mortification et la gangrène , avec
un état fébrile plus ou moins prononcé.
Il y a trois sortes d’inflammations : Y érysipèle, le phlegmon et
l’abcès.
Partout la stase sanguine en est le point de départ, et le médecin,
dès le début, doit tendre à l’empêcher en modérant la violence du
mouvement fluxionnaire, et si après d’inutiles tentatives la suppu¬
ration s’établit normalement, il doit saisir avec habileté le moment
opportun pour faciliter au pus sa sortie. Il veillera ensuite à la puri¬
fication des tissus lésés, afin que la nature, dans son acte média¬
teur, puisse, sans entrave et d’une manière régulière, arriver à la
consolidation et à la cicatrisation complète des parties affectées.
Des douleurs. — Pour Stahl, les douleurs qui ne puisent pas leur
source dàns des causes externes dépendent communément tant de
l’effet que de l’acte propre de la congestion. Brûlantes, ardentes,
prurigineuses, pongitives et lancinantes, mordicantes, tensives, gra-
vatives, glaciales ou horripilantes, versatiles, âcres, aiguës, té-
DES NATURISTES — STAËL 333
rèbrantes, etc., ou innommées, leur cause est originairement la
même. C’est là une erreur, et ici nous devons noter une omission
importante relative aux souffrances causées par les maladies orga¬
niques des nerfs et par les névralgies, où il serait difficile de démon¬
trer l’existence d’une congestion.
Sous le titre : Des mouvements insolites qui se produisent .dans
le corps, Stahl a décrit les altérations et les anomalies morbides
des mouvements vitaux et animaux, et cela comprend : 1° les varia¬
tions toniques anormales ; 2° les spasmes; 3° les convulsions;
4° les défectuosités des mouvements vitaux. C’est une des plus
importantes sections de la Vraie théorie médicale.
C’était l'idée de Stahl, fort exacte d’ailleurs, que l’exercice régu¬
lier des mouvements vitaux et animaux suppose dans les parties un
degré suffisant de vigueur et d’énergie, variable selon les circons¬
tances, qui est le ton et que l’on appelle mouvement tonique.
Mais si ces mouvements toniques affectent une marche irrégulière,
sont violents, désordonnés, lents, languissants, précipités, etc., il
s’établit une véritable aberration et confusion dans la régularité des
fonctions organiqnes.
1° Variations anormales des mouvements toniques. — L’acte
et le mouvement toniques sont le point de départ de la progression
universelle des humeurs, et ils peuvent être augmentés ou diminués.
> C’est par eux que s’expliquent la chair de poule, l’horripilation, le
rapetissement des parties, les sécrétions ët excrétions par lesquelles
se terminent les fièvres aiguës, les crispations, les angoisses épigas¬
triques, cardiaques, etc.
2° Spasmes. — L’exagération du mouvement tonique qui sou¬
met les membres à une roideur permanente en les enlevant au pou¬
voir du malade, forme le spasme, ordinairement partiel, quelquefois
général en formant le tétanos. Elle engendre le torticolis, la con¬
tracture des membres, de l’œsophage, de l’estomac, de l’intestin,
la strangurie, le ténesme, les crampes, etc.
3° Convulsions. — Les alternatives de contraction et de relâche¬
ment des parties musculaires constituent les convulsions, et elles
résultent des causes morales, des maladies aiguës, des corps étran¬
gers de l’oreille, de l’irritation du système nerveux, de la constipa¬
tion, des lombrics, etc.
334 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
4° Défectuosité des mouvements. — Le dernier genre de
lésion des mouvements vitaux dont s’occupe Stahl comprend :
1° les débilités proprement dites ou l’absence complète des forces;
2° l'impuissance et le tremblement des organes; 2° la paralysie;
4° enfin l’apoplexie et l’hémiplégie. Ce ne sont pas des degrés
différents de la lésion des mouvements toniques, mais des espèces
différentes, et elles consistent « dans un relâchement extraordinaire
du mouvement tonique vital. » (Page 428.) Stahl ajoute même :
« Quant aux causes médiates qui finissent par produire dans l’orga¬
nisme cette grande atonie , il nous répugne de nous servir à leur
égard des expressions à la mode, et de les rapporter à l’obstruction
des nerfs et à l’interception de l’influx des esprits. De pareilles
expressions, en effet, ne réveillent aucune idée, ne facilitent pas la
découverte d’un agent thérapeutique convenable, ne résolvent pas les
difficultés insurmontables à tout traitement médical, ne sont nulle¬
ment en harmonie avec un phénomène si remarquable, et n’indiquent
en rien comment il se fait qu’une obstruction de cette espèce arrive
aussi rarement ; il est donc bien évident que leur emploi affecté est
sans excuse et ne vaut pas plus que si l’on avait franchement gardé
le silence. Ce qu’il y a de certain, en outre, c’est que cette vieille
hypothèse qui fait retomber toute -la faute sur le système nerveux et
sur la suspension de l’influx des esprits vitaux, n’est aucunement
d’accord avec la vérité, attendu qu’en pareil cas il n’y a purement
et simplement que défectuosité dans le mouvement tonique vital. Il
est dès lors logique de penser que, après avoir perdu la cause de
leur origine, les actes volontaires soumis à une direction n’ont plus
lieu. »
Cette manière d’envisager les paralysies plutôt comme lésion des
mouvements vitaux que comme la Conséquence d’une altération
matérielle du système nerveux, est la pensée dominante de Stahl.
C’est évidemment là une exagération, et sans nier' que dans beau¬
coup de cas il ne puisse se produire des paralysies essentielles, ces
faits sont infiniment moins nombreux que les cas de paralysie symp¬
tomatique, et il serait plus conforme à la réalité de faire à ces der¬
nières une place plus grande qu’aux autres. Or, Stahl a fait préci¬
sément le contraire, et il a même presque entièrement méconnu le
groupe des paralysies symptomatiques.
§ III. — DES FIÈVRES.
Une section tout entière de la Vraie théorie médical est consa¬
crée à l’étude de la fièvre et des fièvres en général.
DES NATURISTES — STAËL
385
La fièvre, phénomène utilitaire, destinée à favoriser l’atténuation
du sang par le mouvement local, consiste « .... dans une altération
remarquable et assez uniforme du mouvement du sang, constam¬
ment accompagnée de sensations alternatives de chaleur, de froid,
et d’atonie ou d’impuissance d’exécuter librement les mouvements
volontaires. » — - Elle a ses périodes d’invasion, düaugment, d’état
et de terminaison par crise ou lysis. Elle tend à l’élimination des
matières qui, d’une manière directe ou éloignée, poussent à la dis¬
solution du corps vivant.
Après avoir signalé les causes internes et externes de la fièvre,
Stahl en étudie les effets, la marche continue ou intermittente,
la durée aiguë ou chronique , et revenant de nouveau sur la fin
avantageuse de ce phénomène eu égard à la conservation de l’indi¬
vidu, il en déduit le traitement par la proscription énergique de
tout ce qui pourrait entraver le travail de la nature. C’est en s’adres ¬
sant au médecin qu’il dit :
« Il verra combien il serait désavantageux de combattre par des
tentatives téméraires les salutaires efforts et les mouvements géné¬
reux de la nature, de les affaiblir par des moyens inopportuns, ou
même de les négliger sous un prétexte quelconque; il comprendra
combien il est utile, au contraire, et à tous égards, de suivre sans
réserve, en éludant les autres modes de curation, la méthode natu¬
relle qui est indiquée par cette observation souverainement impor¬
tante, et qu’on ne devrait jamais oublier, savoir : « Que c’ést précisé¬
ment à l’aide des assauts « fébriles ainsi que des effets légitimes et
proportionnés de l’attaque, » que les hommes sont intégralement dé¬
livrés des fièvres, jpar la -puissance spontanée de la nature , en
dehors de tout concours de la médecine, « et sans l’intervention
d’aucun moyen artificiel. »
Toute la fin de cette partie consacrée aux fièvres n’est que le
développement de cette pensée en termes différents, qui ne sont
qu’une apologie assez bien motivée, on doit en convenir, des efforts
de cette nature médicatrice dont il a été tant de fois question jus¬
qu’ici. C’est là où il dit que la fièvre présuppose une énergie appré¬
ciatrice des choses et des actes à effectuer, et en faisant appel à
l’observation il en fait ressortir l’importance par ces mots :
« Loin de négliger ou de troubler en quelque manière les actions
fébriles, franches ou réelles, qui, par des sécrétions successives et
proportionnées, par des excrétions opportunes, par une efficace
expulsion de la matière morbifique, opérée à l’aide de ses actes
préservateurs, tendent simultanément à une issue dont le résultat
est la conservation salutaire de la vie, l’art doit, au contraire, les
336 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
respecter, les diriger, les aider même en quelque sorte, et les
pousser sagement vers leur fin naturelle. Telle est notre théorie
générale des fièvres. » (Page 463.)
Tous ceux qui ont étudié la médecine avec soin et observé beau¬
coup de malades seront de l’avis de Stahl sur ce point : Laisser
agir la nature dans les fièvres dont on ne connaît pas la cause et
n’intervenir que sur des indications précises, quand on sait ce qu’on
veut obtenir et pourquoi on agit, telle doit être la règle de la pra¬
tique.
La troisième partie de la Vraie théorie médicale est consacrée
à la pathologie très-spéciale et à l’étude de chaque espèce morbide
en particulier. De là des répétitions que nous tâcherons d’éviter en
nous bornant à faire ressortir les pensées de l’auteur sur quelques
points nouveaux, et à montrer les mérites très-réels de son talent
d’observation. Dans cette troisième partie, Stahl revient sur la ques¬
tion des hémorrhagies et décrit l’épistaxis, l’hémoptysie, l’héma-
témèse, les hémorroïdes, l’hématurie, l’hémorrhagie utérine, en
indiquant les maladies qui se rattachent plus particulièrement à
chacune d’elles.
Ainsi l’hémoptysie est l’occasion pour lui de décrire la phthisie
d’une façon très-remarquable. C’était pour Stahl une maladie héré¬
ditaire, produite soit par l’hémoptysie, soit parla congestion pulmo¬
naire, et produisant l’ulcération des poumons. Sans ulcération des
poumons « ayant pour compagne assidue la fièvre hectique », il n’y
a pas de phthisie, car il ne veut point appeler de ce nom le ma¬
rasme, la consomption, Yétisie, dus à des causes toutes différentes.
Sauf l’indication du tubercule, la lésion pulmonaire était alors con¬
sidérée comme indispensable à la constitution de la maladie, et
cette lésion lui était si bien connue qu’il dit :
« Une fois l’ulcération établie, quelle que soit la partie restreinte
où elle s’est greffée et localisée,' son opiniâtreté devient telle qu'on
doit la regarder désormais comme incurable. » (Tome V, p. 60.)
Puis il ajoute :
« En voilà bien assez, sans doute, pour ranger parmi les hontes
de la science médicale cette superstitieuse crédulité qui porte les
hommes à faire journellement un impudent trafic de ces ingrédients
dont l’emploi répugne à l’expérience et au simple bon sens. »
A l’hematémèse Stahl rattache le mal hypochondriaque, qu’il
décrit, tantôt comme la conséquence d’un engorgement de la rate,
tantôt comme le résultat d’une gêne à la circulation de la veine
porte ou de la circulation menstruelle, mais on voit qu’il n’a sur ce
syndrome que des données assez confuses.
DES NATURISTES — STAHL 337
Son chapitre sur les hémorrhoïdes , justement renommé, ren¬
ferme une description de cette maladie faite autrement que nous ne
la faisons aujourd’hui. La partie descriptive y est sacrifiée à la partie
dogmatique ; mais il n’y a pas lieu de s’en plaindre, car rien d’es¬
sentiel ne manque, et les faits arrivent juste à leur place pour justi¬
fier le rôle que l’auteur attribue à la circulation hémorrhoïdale, à
son influence sur les fonctions circulatoires, digestives ou intellec¬
tuelles, et pour faire comprendre l’utilité de certains flux hémor-
rhoïdaires. Il y a évidemment là de l’ exagération ; mais on ne peut
disconvenir que, dans les climats chauds spécialement, les hémor¬
rhoïdes et le flux sanguin qu’elles entraînent ne soient tels que les
représente la description de Stahl. On se demande cependant quel
rapport cet auteur a pu trouver entre la sciatique et les hémorrhoï¬
des pour faire de la première de ces maladies une annexe de l’au¬
tre. Sans doute les hémorrhoïdes peuvent localement agir sur le
plexus sacré et amener une sciatique; mais cela est assez rare, et
cette névralgie reconnaît d’autres causes toutes différentes. D’ail¬
leurs, la description qu’en donne Stahl est fort incomplète et à tous
égards laisse beaucoup à désirer.
Ce volume renferme un long chapitre sur le flux menstruel et sur
la métrorrhagie ; mais il est évident que l’auteur n’a pas la moindre
idée du rôle physiologique de la menstruation. C’est là une erreur
du temps. Ainsi il écrit :
« Personne ne soutiendra que le flux menstruel soit une chose
absolument indispensable à la femme, pas plus qu’il n’est une fonc¬
tion contre nature (lorsque sa marche est régulière) ; il est plus rai¬
sonnable de penser que c’est un genre d’évacuation que l’on peut
ranger parmi les choses non naturelles, et qui se prête admirable¬
ment au bien-être de toute l’économie, quand il s’effectue avec une
régularité successive, tandis que par ses défectuosités il peut en¬
gendrer toutes sortes d’indispositions. » (Tome V, p. 127.)
Telle est son opinion sur le flux menstruel. Il ne soupçonne pas
davantage la cause de son abondance ou de sa diminution ou de sa
suppression, car il attribue la première à la pléthore et les autres à
la faiblesse. On sait au contraire aujourd’hui que les règles exces¬
sives sont beaucoup plus souvent la conséquence de l’anémie et de
l’état de faiblesse qui prédispose à la phthisie pulmonaire. Mais si
la dissertation de Stahl pèche un peu par sa base physiologique,
elle devient plus vraie sous le rapport clinique et dans ce qui a trait
aux conséquences de l’aménorrhée, de la dysménorrhée et de la
ménopause. Ainsi l’hystérie, dont il fait une sœur de l’hypochon-
drie, en regardant ces maladies comme c< convulsives, spasmodico-
BOUCHUT.
338 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
nerveuses y> , est la conséquence ordinaire des désordres de la tonc-'
tion utérine.
« S’il n’y a pas entre l’affection hystérique et les évacuations vi¬
ciées de la matrice un lien immédiat et direct, il existe au moins un
rapport de succession que l’on doit reconnaître ici comme le fon¬
dement vrai de tout mal, ce qui fait qu’on ne peut s’attendre à
aucun soulagement réel et durable, sans la correction, le rétablis¬
sement ou l’amélioration du flux menstruel ; du reste, toute négli¬
gence, à cet égard, serait infailliblement suivie des dangers les plus
graves, surtout si l’on porte son attention et que l’on dirige la mé¬
dication vers un'but absolument contraire. » (Page 176, t. V.)
Pour lui, toute l’hystérie est sympathique des désordres de la
fonction utérine, et bien qu’il ne la dérive pas dans ses phénomènes
avec la minutieuse exagération des nosographes contemporains, il
en donne une excellente idée, de façon à conduire le médecin dans
une thérapeutique aussi vraie que rationnelle.
L 'hématurie ou pissement du sang ; — la néphrite simple et calcu-
leuse , dans ses rapports avec la sciatique et la goutte ; — la théorie de
la formation des calculs des reins et de la vessie ; — les différentes
espèces d ’hydropisie ; — les affections congestives comprenant la
céphalée, le coryza, Y odontalgie , le rhumatisme, les affections
inflammatoires , la gangrène, le cancer, le squirrhe , les affec¬
tions spasmodiques, notamment V épilepsie; l’étude de Y arthrite et
de la goutte, comprenant leurs différences, leurs corrélations, leurs
causes, leurs conséquences, enfin les paralysies; les délires et les
affections nerveuses (aliénation, érotomanie, fureur utérine, hypo-
chondrie, hallucination, monomanie, rage et hydrophobie), rem¬
plissent la fin de ce volume. — Ce sont des descriptions plus spéciales
que générales, où se retrouve l’esprit philosophique de l’auteur,
atténué par le détail des faits pathologiques. Il faut toujours en arri¬
ver là. Des hauteurs d’une doctrine, dominant toute l’étendue d’une
science, il faut descendre si L’on veut en connaître tout le domaine.
Qui reste dans les nuages s’expose à perdre de vue la terre où il est
obligé de vivre, et s’il est d’une absolue nécessité de s’élever pour
reconnaître le pays et la route que l’on veut suivre, il faut, dans la
vie réelle et pratique, se servir de ce qu’on a appris en s’élevant
pour arriver au but qu on se propose. Ce n’est pas tout de regarder
en haut, il faut savoir ce qui se passe à ses pieds. Ainsi a fait Stahl.
Mais dans cette partie de sa tâche, il est évidemment inférieur à
lui-même, et nous ne lui en faisons pas un reproche. Si les prin¬
cipes généraux et les vérités fondamentales d’une science varient
peu, en revanche les vérités de fait changent sans cesse : ce fait que
DES NATURISTES — STAHL
339
l’on croit vrai aujourd’hui et par lequel on remplacera la vérité
d’hier, sera probablement l’erreur de demain, quand aura surgi la
découverte d’une nouvelle vérité de fait. A cet égard la science pra¬
tique et les vérités de fait au temps de Stahl ne sont plus sur beau¬
coup de points notre science ni ce que nous appelons des vérités. Il
ne faut donc pas juger la pathologie spéciale de Stahl par la nôtre,
sous peine de nous donner un avantage immérité sur lui. Ses des¬
criptions rentrent un peu dans le domaine de la curiosité historique
plutôt que dans celui de la critique, et il ne faut y rechercher
qu’une chose, c’est la pensée doctrinale. Sous ce rapport, si l’homme
s’y montre moins à découvert que dans les traités qui précèdent, et
il était impossible qu’il en fût différemment, on le retrouve toujours
semblable à lui-même, subordonnant à l’action vitale les phéno¬
mènes du mécanisme humain.
Parmi les autres traités de Stahl il en est un qui a fait beaucoup
de bruit et qui a une très-grande importance, je veux parler de
celui qui a pour titre De vena portæ, porta malorum hÿpochon-
driaco , splenetico, suffocativo , hysterico, colico , hœmorrhoida-
riorum. Ce traité a été traduit dans une thèse de M. J. Brongniart
sur la dyscrasie veineuse. Après avoir fait l’anatomie et la physio¬
logie de la veine porte, en montrant que la respiration et les con¬
tractions péristaltiques des intestins sont la cause du cours du sang
dans son intérieur, Stahl s’occupe de la question pathologique. Il
montre que les maladies de cette veine se rattachent à quatre points
principaux : 1° les changements survenus dans la capacité de la
veine, soit à cause du resserrement des ramifications veineuses, soit
à cause de l’épaississement du sang qui, par reflux, produit l’engor¬
gement des parties situées au-dessous ; 2° les altérations de consis¬
tance du sang devenu trop épais par les aliments acides, visqueux,
gras, féculents, etc. ; 3° les troubles passifs du cours du sang dans
le système même de la veine porte ; 4° enfin les troubles des mou¬
vements actifs des solides et des liquides dépendant du système de
la veine porte, c’est-à-dire l’affaiblissement du mouvement tonique
des capillaires amenant les congestions des viscères du ventre, sui¬
vis de dyspepsie, de flatulence, d’hémorrhoïdes, etc., troubles dési¬
gnés sous le nom A’hypochondriaco-splenico-coliques.
Tout cela est très-exact. Il n’est pas douteux que tous les désor¬
dres de la circulation porte soient suivis de congestions spléniques,
intestinales, utérines, organiques, hémorrhoïdaires, etc., qui en¬
gendrent des malaises souvent indéterminés, amenant l’hypochon-
drie, l’hystérie, les hémorrhoïdes, la dyspepsie, le nervosisme, etc.;
mais il n’y a pas que cela qui puisse produire ces accidents. La
340 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
science a marché, et il faut ajouter à ces vérités un peu confuses de
Stahl les troubles découverts à notre époque, de la sécrétion gastri¬
que, pancréatique et biliare, ceux de la fonction glycogénique du
foie et de l’action de la rate sur les globules rouges du sang. Toutes
ces circonstances exercent une action réelle sur Y état hypochon-
driaco-suffocativo-hysterico-colico-hœmorrhoidariorum , et c’est
cette action toute primitive qui réagit ensuite sur la circulation de la
veine porte. Il ne faudrait donc pas rapporter aux troubles primitifs
de cette circulation un état morbide déterminé par d’autres causes,
et où le désordre de la circulation porte n’est au contraire qu’un
effet purement mécanique et secondaire.
Nous en avons assez dit dans cette exposition des détails de l’œuvre
de Stahl pour montrer quelle a été la force de ce champion du natu¬
risme habillé en animiste. Tout le monde n’aurait pas été également
propre à réaliser cette transformation et à personnifier ce que les
hippocratistes appelaient la nature dans un être immatériel consi¬
déré à la'fois comme principe de la conscience et de la vie. Il fallait
pour cela une organisation privilégiée, une haute aptitude philoso¬
phique et un savoir médical rare à cette époque. Stahl offre toutes
ces qualités, mais la première, au point de vue de sa doctrine, c’est
sa qualité de philosophe chétien. Ici je ne juge pas, mais je constate,
parce que l’historien qui passerait à côté de cette circonstance par¬
ticulière de la vie de Stahl ne comprendrait pas les origines ni les
développements de l’animisme. En supprimant ce fait, on éteint le
flambeau qui éclaire la Vraie théorie médicale ,et Ton reste devant
la doctrine sans pouvoir en découvrir la raison d’être. Chrétien vrai¬
ment philosophe, logicien vigoureux, anatomiste distingué, mettant
les organes au-dessous de leurs forces d’action, chimiste supérieur
ayant contribué à la naissance de la chimie moderne par ses dé¬
couvertes du phlogistique et des ferments ; physiologiste poursui¬
vant le secret des actions normales comme prélude des actions mor¬
bifiques; enfin médecin aussi avancé qu’on pouvait l’être de son
temps, tel a été Stahl. Il serait injuste de lui contester ces mérites,
et l’esprit d’opposition des systèmes contraires au sien a toujours
eu tort de l’amoindrir pour le faire oublier. On ne refait pas l’his¬
toire, et la partialité des historiens ne prévaut que pour un temps
contre la réalité. La doctrine de Stahl a eu et aura ses éclipses,
mais elle occupera toujours une place d’honneur dans l’esprit des
médecins distingués. Elle renferme un principe impérissable, car
sous le nom d ’ animisme elle accorde à l’âme le rôle que d’autres
attribuent à la nature, et, il faut le reconnaître sans hésitation, la
nature est le premier des médecins.
DES NATURISTES — STAHL
341
Stahl n’a qu’un, seul tort, c’est de n’avoir pas vu qu’entre l’ame,
principe de la vie, et le mécanisme de la vie, c’est-à-dire l’organi¬
sation, il y a quelque chose d’intermédiaire et de particulier, qui
est à la vie ce que le fluide nerveux est à la contraction muscu¬
laire; ce que la vapeur et l’électricité sont aux organes d’une loco¬
motive ou d’un télégraphe; enfin ce que l’ingénieur est à la machine
dont il réalise la conception dans un mécanisme compliqué. En
attribuant à l’âme la direction des fonctions, il lui a donné des attri¬
buts au-dessous de sa nature , essentiellement libre et incorporelle,
et la belle pensée de l’animisme n’a été délaissée que pour avoir
méconnu les véritables éléments de la nature de l’homme, qui sont,
d’une part ; Y agent vital promoteur de la matière organique dans
la création ou dans l’ entretien des organismes, et de l’autre, Y orga¬
nisation avec toutes ses propriétés de tissu. Laissez à l’agent vital
son rôle subalterne d’agent de formation et d’entretien, ainsi qu’aux
propriétés organiques leur rôle d’exercice fonctionnel, et l’animisme
ainsi modifié ralliera bientôt autour de lui tous les dissidents du
vitalisme, et ceux qui soutiennent ce principe fondamental, que
Y organisation n’est pas la vie, vérité qu’un poëte moderne a si
bien exprimée en disant :
« Non, ce globe n’est pas ton père,
« Le nid n'a pas créé l’oiseau. »
LIVRE TROISIÈME
DU VITALISME
Sommaire : Définition du vitalisme. — La vie est une cause ej non un effet de
l’organisation. — Le vitalisme est une métamorphose de l’animisme. — Sy¬
denham. — Bordeu, Barthez, créateur du vitalisme. — Comment le vitalisme
succéda à l’animisme. — Du principe vital selon le professeur Pizes. — Bar¬
thez adopte l’idée d’un principe vital distinct de l’âme pensante pour expliquer
les mouvements de la vie. — Ce principe n’ayant rien de mécanique est imma¬
tériel comme l’âme, et il tient sous sa dépendance : 1° les forces musculaires et
toniques; 2° les forces sensitives; 3° la chaleur vitale, et 4° les sympathies. —
Réfutation de cette doctrine par Cuvier. — Doctrine de M. Bouchut à cet
égard. — L’âme est le principe de la vie ayant à son service, pour la for¬
mation et l’entretien du corps, un agent spécial distinct de l’organisation. — L’a¬
gent vital est une substance matérielle diluée dans le germe, et est incorporé à
la substance des êtres dont il forme la bonne ou mauvaise nature. — On peut
agir à volonté sur l’agent vital. — Des maladies et de la divisibilité de l’agent
vital. — L’agent vital n’est pas la vie, mais doit être considéré comme étant la
condition matérielle de la vie, — On suspend l’action de l’agent vital par le
froid, la chaleur et les poisons. — Dans le vitalisme de Barthez, l’homme est
pourvu de deux âmes et d’un corps, tandis que dans le vitalisme séminal de
l’auteur, il n’y a 2° que l’âme pensante, 3° un agent vital matériel distinct de
l’organisation, et enfin l’organisation.
L’abandon des études historiques et philosophiques en médecine
a fermé l’esprit de la plupart des médecins aux notions élémentaires
du langage médical et des doctrines qu’il représente. — On s’est
livré à la recherche exclusive des faits matériels, physiologiques,
chimiques, thérapeutiques ou autres, sans se douter que si cette re¬
cherche est indispensable, et constitue la base de tout progrès scien¬
tifique, il faut quelque chose de plus pour lui donner sa véritable im¬
portance. Sans l’auxiliaire de la raison et de la réflexion, qui donne
aux faits leur signification, et qui les greffe sur la tige de la science,
les faits ou ce qu’on appelle les faits, c’est-à-dire les résultats du té¬
moignage des sens, ne signifient rien — Il est presque aussi difficile
d’établir un fait que de bien raisonner à son égard , et, quoi qu’on
dise delà précision qui résulte d’une constatation défait, je me défie
presque autant de celui qui les recueille que de celui qui les généra¬
lise. — On a donc tort de dévoyer les esprits pour les pousser vers
le culte absolu de l’expérience au mépris de la recherche des lois gé-
344 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
nérales, car si la raison est difficile, l’expérience est trompeuse, et
les faits ne valent que par le talent de celui qui les observe. Sa¬
chons donc faire la part de l’observation et de la raison sans plus dé¬
daigner l’une que l’autre et ne laissons pas l’Empirisme prendre fa¬
veur au point d’étouffer toute idée générale et de réduire la science
à une constatation grossière de ce qui tombe sous les sens.
C’est à l’abandon des études de pathologie générale et de philo¬
logie qu’il faut attribuer la confusion et le malentendu qui régnent
entre les médecins sur la signification du mot Vitalisme. Peut-être
même y a t-iP quelque chose de volontaire et au fond d’hypocrite
dans ce malentendu, car, autour des questions de doctrine, il se
forme des passions dont la tyrannie courbe les esprits faibles de
façon à les pousser à des compromis de langage, et à des fusions
d’idées, qui, en voilant la situation, permettent aux timides de rester
bien avec tout le monde. Ainsi en a-t-il été du vitalisme. Dans son
opposition à l’organicismë , en affirmant un principe inconnu de la
vie comme directeur des organes , ou une force vitale distincte des
organes , il fallait soutenir cette opinion contre les railleries des
organiciens, contre leur colère même, et alors de même que cer¬
tains organiciens trahissent leur principe en pactisant avec le vita¬
lisme , de même il y a des vitalistes honteux qui veulent à tout prix
l’accorder avec l’organicisme. Cette alliance n’aurait rien que de
très utile si elle était faite au profit de la vérité, mais elle est beau¬
coup plus la preuve de tendances conciliatrices que le témoignage
d’une observation rigoureuse de la nature. Je comprends que le
vitalisme aille au devant de l’organicisme car en même temps qu’il
a imaginé la force vitale il a dû faire la part du jeu des organes,
mais il m’est plus difficile de comprendre les avances de l’orga¬
nicisme à la doctrine de la force vitale indépendante des organes.
Comme on le voit, le vitalisme a besoin d’être défini si on ne
veut confondre avec lui, par suite d’un éclectisme bien intentionné,
des doctrines qui lui sont absolument contraires. Il est certain que
cette doctrine n’a jamais méconnu le rôle et l’importance de l’orga¬
nisation pas plus que l’organicisme n’a oublié qu’il avait affaire à
des tissus et à des organes vivants. Mais dans quelle mesure, dans
quelle coordination , dans quelle hiérarchie organique la médecine
doit-elle placer la vie et l’organisation? Tel est le problème à résoudre
et, il faut bien le dire, les vitalistes et les organiciens lui ont donné
chacun une solution différente et opposée.
Le vitalisme est la doctrine médicale de la vie considérée comme
une force indépendante de l’organisation. On pourra discuter son
principe, mais tel est-il que si on le change, ce mot de vitalisme
DU VITALISME
345
doit cesser d’être. Si étrange que soit cette proposition « une force
indépendante de l’organisme » elle peut être comprise au moyen
d’une explication qui, du reste, est indispensable et que nous don¬
nerons plus loin. Pour le moment, constatons seulement que le vita¬
lisme a pris naissance dans cette idée que la vie est la cause ou le
principe de l’organisation, au lieu d’en être l’effet comme le préten¬
dent les organiciens, que cette cause est un principe inconnnu, l’X
des algébristes, ou une force vitale non moins inconnue dans sa na¬
ture, mais toujours indépendante de' l’organisation et formant, chose
incroyable pour un physicien , un principe sans matière semblable
à l’âme, ou une force sans substance, ce qui n’est qu’une hypothèse.
Ceux qui admettent que la vie est cause, quel qu’en soit le prin¬
cipe, sont des vitalistes, tandis que ceux qui la considèrent comme
un effet de la matière organisée ne sont que des organiciens. Là
est le critérium de la doctrine et, maintenant que nous savons ce
qu’elle est, je vais dire d’où elle vient et quelles transformations
elle a subies.
Le Vitalisme n’a de nouveau que le nom et il est la conséquence
des métamorphoses que l’idée de la vie a subies dans’pe cours des
siècles. Son principe est aussi ancien que la science, et Hippocrate en
faisant jouer à la nature le premier rôle dans les actes delà mala¬
die est le premier vitaliste ..Mais sur le naturisme hippocratique sont
venus se greffer le pneumatisme d’ Athénée donnant au pneuma le
rôle précédemment accordé à la nature, plus tardai ’archéisme de
Van Helmont, et Y animisme de Stahl, et enfin le vitalisme de Bar¬
thez; mais sauf la forme ou la richesse des détails et la nouveauté des
aperçus, le principe de toutes ces doctrines est à peu près le^même.
C’est au moment où l’animisme triomphantjavait réussi à se faire
adopter par un assez grand nombre des médecins] de ; Montpellier
que Fizes, Bordeu, Fouquet, Barthez, ne pouvant croire à l’interven¬
tion de l’âme dans la production des actes physiologiques les plus
vulgaires ou des actes morbides de l’organisation, cherchèrent une
nouvelle solution du. problème. Des essais mon [poursuivis mon¬
traient le chemin à suivre; dans ses cours Fizes parlait d’un prin¬
cipe vital autre que l’âme auquel il attribuait les fonctions orga¬
niques ; Bordeu considérait chaque tissu et chaque organe comme
étant doués d’une petite vie particulière dont l’ensemble formait la
vie générale ; Fouquet imaginait le rôle de la sensibilité, mais dans
toutes ces tentatives il n’y eut pas de systématisation philosophique.
L’idée était dans l’air, c’était une protestation]contre la doctrine de
Stahl , et elle y serait peut-être restée pour] loujours'si Barthez ne
l’en avait tirée pour lui donner une vie propre] et impérissable dans
346 HISTOIRE DE LA. MÉDECINE
l’histoire. Par ses méditations et par la manière dont il a su grouper
les faits autour d’un principe vital inconnu, qui n’est qu’une hypo¬
thèse et une abstraction sur laquelle la médecine n’a aucune prise,
Barthez est assurément le fondateur du vitalisme moderne devenu
un drapeau pour l’école de Montpellier, défendu par Bérard et par
Lordat, mais perdant chaque jour du terrain par l’impossibilité où il
se trouve de se justifier par l’observation. A la doctrine du principe vi¬
tal de Montpellier, les dissidents ont substitué une force vitale dont
ils ne connaissent pas la nature, qu’ils font de même indépendante
des organes , mais il est évident que ce mot n’est qu’un compromis
entre ceux qui font de la force vitale quelque chose d’identique au
principe vital de Barthez et ceux qui, résolûmentorganiciens, admet¬
tent que la force vitale résulte du concours des organes nécessaires
à la vie. A la faveur de ces mots semblables, employés comme dra¬
peaux, par les deux camps opposés, l’équivoque se produit, tout se
confond, et on n’est jamais si éloigné que lorsqu’on paraît plus près
de s’entendre.
Mais une fois le principe admis, qu’en ont fait les vitalistes au
point de vue de la pathologie et de la physiologie. C’est là où ils ont
échoué et où il leur a été difficile de formuler des conclusions con¬
formes aux données de l’observation, et, par cela même, susceptibles
d’être généralement acceptées. t
Comment soutenir qu’un principe vital immatériel ou qu’une force
vitale puisse être malade, et surtout, comment le démontrer. C’est
évidemment supposer une altération inconnue dans une chose elle-
même inconnue. Dire à celui qui a mal au poumon, c’est le principe
vital; à celui qui est paralysé, c’est le principe vital; à ceux. qui ne
digèrent pas, c’est le principe vital et toujours le principe vital, lais¬
sant ainsi une place trop restreinte aux effets des propriétés organi¬
ques, cela ne signifie rien et n’avance guère la science. Le tort des
premiers vitalistes, y compris Barthez, c’est de n’avoir pas suivi leur
système jusque dans ses conséquences pratiques, de n’avoir pas fait
connaître les propriétés et les attributs de cette force vitale ayant
pour effet la vie , dont les altérations engendrent la maladie, et sur
laquelle il faut appliquer des remèdes dans un buf de guérison.
Quant à leurs successeurs, eux ne se sont pas gênés et avec cette
ignorance des sectaires, qui ne raisonnent pas et qui poussent à
outrance les déductions de leur principe, ils ont fait du principe
vital et de la force vitale l’abus que je viens de signaler en allant
jusqu’au ridicule.
Ainsi sont les systèmes, nés du besoin de répandre une vérité
utile, ils en abusent vite et généralisent inconsidérément, de sorte
DU VITALISME — SYDENHAM
347
que les objections arrivent , entraînant par leur poids dans une
déconsidération imméritée des idées véritablement dignes du res¬
pect des observateurs.
Si le vitalisme arrive jamais à établir qu’un agent venu du dehors,
étranger aux organes du nouvel être, y pénètre pour lui donner la
vie, s’associe à sa substance pour en diriger les premiers actes, pour
former ses premiers organes, pour les entretenir malgré leur des¬
truction moléculaire continuelle, et dans cette association intime lui
apporte une forme et des maladies semblables à celles de son ori¬
gine, le problème sera résolu. Il sera évident qu’avant la formation
des premiers tissus et des premiers organes de l’homme il y a quel¬
que chose qui n’est pas l’organisation, et cependant qui est la vie,
que ce quelque chose est un agent susceptible d’altération suivant
des lois étrangères à l’individu, qu’il est susceptible de maladie puis¬
qu’il les apporte à celui qu’il fait vivre, enfin qui après avoir formé
l’organisation humaine, lui donne des propriétés spéciales dont
l’intégrité est absolument nécessaire à la conservation du tout. Ce
sera peut-être alors une nouvelle transformation du vitalisme, car, à
côté de l’hypothèse d’un principe immatériel, non susceptible d’a¬
nalyse, ou d’une force vitale sans substance, s’il faut admettre qu’un
agent matériel bien connu est le principe de la vie physique, le
vitalisme mourra pour renaître sans le nom de Séminalisme ou
Vitalisme séminal.
Nous en sommes peut-être arrivés là, car je me propose d’établir
qu’il y a dans la semence un ferment vital dont l’action sur la
matière de l’ovule explique ses transformations ultérieures. En ce
moment je me borne à établir ce qu’a été et ce qu’est devenu le
vitalisme, et je vais faire connaître la doctrine des principaux vita¬
listes.
CHAPITRE PREMIER
SYDENHAM.
Thomas Sydenham, né en 1624, mort en 1689, est le représentant
le plus remarquable de l’hippocratisme moderne au xvn® siècle. Bien
que sa médecine soit considérablement mélangée àl’humorisme, au
mécanisme ou à la chimiatrie de son temps, elle relève principale¬
ment du Naturisme et du Vitalisme , c’est-à-dire de cette doctrine
médicale qui, sans faire aucunement abstraction des parties consti¬
tuantes du corps et des effets secondaires qu’une première lésion
peut entraîner, tient un compte sérieux du principe de la vie et de
348 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
l’intervention de la nature dans la production et dans la guérison
des maladies. — Observateur attentif et clairvoyant, donnant peu à
l’hypothèse et à la superstition si ce n’est en thérapeutique, clinicien
de premier ordre, recommandable par plusieurs descriptions patho¬
logiques, il a laissé dans la science un nom justement honoré.
On lui doit un livre de médecine 'pratique qui se laisse lire encore
avec intérêt et où l’on trouve la pensée philosophique nettement
exprimée sans emphase, avec un art infini et alliée aux plus solides
connaissances des maladies. J’en donnerai une idée en exposant ce
qu’on y trouve et, ensuite, par l’analyse de quelques chapitres, on
pourra juger l’importance de l’œuvre.
Dans cet ouvrage, se trouve une doctrine des maladies aiguës et
chroniques; — une exposition des maladies épidémiques et des cons¬
titutions médicales; — des fièvres continues et intermittentes, — de
la peste de Londres, — des petites véroles, — de la dysenterie, —
de la rougeole, — de la goutte; — de l’hydropisie — de l’affection
hystérique comprenant l’hystérie, l’épilepsie et le nervosisme, du mal
vénérien, et une méthode complète pour guérir toutes les maladies,
avec une description exacte des symptômes qui les accompagnent.
Maladies aiguës de Sydenham.
Au début, Sydenham commence par des considérations sur les
maladies aiguës; puis, il anime la maladie et la nature qui lui sem¬
blent des êtres intelligents capables de se conduire dans le but de
sauver la personne affectée.
« La maladie est un effort de la nature pour conserver le
malade. »
La nature a ses voies de réussite et elle rétablirait plus souvent
la santé si elle n’était empêchée par des ignorants.
Elle appelle à son secours quand elle en a besoin la fièvre pour
séparer. du sang les particules qui l’infectent et pour les évacuer par
des sueurs, par le cours de ventre, par les éruptions ou par d’autres
v°ies . elle sauve le malade si elle produit une évacuation criti¬
que de la matière morbifique, ou elle le tue si elle ne peut produire
cette évacuation. — Ses efforts sont violents et dangereux. — Telle
est la philosophie générale des maladies aiguës.
Mais quand la matière morbifique est de nature à ne pouvoir
exciter la fièvre pour opérer la dépuration du sang ou . , et
quelle ne parvient pas du tout à la coction ou qu’elle n’y parvient
que plus tard, c’est qu’il y a maladie chronique. Aussi les mala-
DU VITALISME — SYDENHAM 349
dies chroniques* sont celles qui naissent de matières incapables de
coction. C’est là le principe contraire de la maladie aiguë.
Les considérations de l’auteur dans ses deux premières sections
sont relatives aux maladies épidémiques, à la fièvre continue
de 1661, 1662, 1663, et à la fièvre pestilentielle, c’est-à-dire à la
peste de Londres en 1665 et 1666.
Pour ce qui regarde la fièvre continue, la dissertation est fort
générale et s’applique peu au caractère diagnostic de la maladie.
D’après Sydenham, le caractère épidémique est moins dans la forme
symptomatique d’une affection que dans sa résistance au traitement
qu’on lui oppose. Ainsi il est évident que l’épidémie a changé de
caractère, que la constitution vient de changer puisque des moyens
mis en usage jusque-là (sauf indication que l’auteur est loin de négli¬
ger), puisque ces moyens ont besoin d’être remplacés par d’autres.
Les indications thérapeutiques sont traitées avec très-grand soin
par l’auteur, et les complications, la phrénésie et la passion iliaque,
tiennent en particulier une place très-honorable dans ses réflexions.
On s’étonne seulement qu’un homme aussi judicieux que Sy¬
denham, ose conseiller dans la passion iliaque, c’est-à-dire dans les
volvulus , en outre des purgatifs et adjuvants, Y application d'un
chien vivant à nu sur le ventre.
Dans la section 3, Sydenham parle d’une épidémie de variole
peu grave qui dura 1667, 1668 et une partie de 1669. Seulement, à
la fin, il y eut encore à l’état d’épidémie une sorte de fièvre fort
semblable de la variole, sauf l’éruption et ce qui en dépend.
— En même temps que cette fièvre spéciale qu’on voudrait faire
croire une variole sans éruption, il y avait une diarrhée souvent
dysentérique qui semblait être la fièvre jetée en dedans et qui exer¬
çait son acte sur l’intestin au lieu de l’exercer sur la peau.
Ces petites véroles furent régulières, ce qui les distingue d’autres
petites véroles venues les années suivantes qui furent irrégulières.
Elles débutaient par du froid, des frissons suivis de chaleur et de
grande douleur à la tête et aux lombes; par des envies de vomir et
des sueurs, surtout chez les adultes mais (point chez les enfants);
chez ces derniers il y avait assoupissement et souvent des convul¬
sions précédant l’éruption, ce qui était de bon augure. Pour
Sydenham ce phénomène est presque un indice certain de la venue
de la variole; c’est une erreur, chez beaucoup d’enfants, les maladies
aiguës débutenfpar les convulsions.
Vers le 4e jomfaufmoment de l’éruption les symptômes s’amen¬
dent; l’éruption paraît au visage, au cou, à la poitrine et sur le corps
350 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
avec un mal de gorge plus ou moins violent. — Au 8e jour une au¬
réole inflammatoire entoure les pustules, en même temps que paraît
la tuméfaction de la face et bientôt des mains ; alors les pustules
blanchissent et se suppriment; au 14e jour diminution de l’enflure
et les pustules se dessèchent jusqu’au 44e jour, pendant toute la
maladie il y a constipation.
Les symptômes des varioles confluentes régulières sont les mêmes,
à part la violence du mal, et la diarrhée précède quelquefois l’érup¬
tion, ce qui n’a pas lieu dans la variole discrète.
Pour Sydenham la confluence ou la discrétion de la maladie se
juge sur le visage. C’est aussi là où il juge la gravité de la maladie,
c’est d’après ce caractère qu’il regarde la variole comme maligne
ou bénigne.
Dans la variole confluente il y a toujours salivation chez les adul¬
tes — (vrai) et diarrhée chez les enfants qui eux n’ont pas de sali¬
vation?
Dans la plupart des varioles confluentes, le danger est extrême e‘t
les malades meurent vers le 44e jour, — et si la salivation, le gon¬
flement du visage et des mains n’arrivent pas, la mort est certaine.
Cette affirmation est peut-être trop positive, mais elle renferme
quelque chose de très-vrai, du moins quant à l’enflure.
Sydenham aurait dû parler aussi de la mort subite qui a lieu à cette
époque et que l’on rapporte à une sorte d’asphyxie causée par les
pustules de la gorge et du larynx. C’est un fait qu’il n’a pas vu, et
sur lequel M. Piorry a attiré avec raison l’attention.
Le traitement est indiqué avec beaucoup de soin, d’après les idées
du temps, pour aider la nature à séparer le principe morbifique qui
doit sortir dans la variole, et ensuite à faciliter son expulsion par la
libre suppuration et la cicatrisation des pustules de la maladie.
La fièvre continue qui régna en même temps que la variole et
qui en avait plusieurs symptômes, mais sans l’éruption, souvent
avec diarrhée et dysenterie , est regardée par l’auteur comme un'e
fièvre de petite vérole (febris variolota.) C’est peut-être une erreur,
et le diagnostic est assez mal établi pour qu’on en puisse juger
ainsi. Il n’y a pas anatomie pathologique indiquée, et c’est une
pure hypothèse de Sydenham que de croire que l’affection de l’in¬
testin qu’il assure exister sans l’avoir vue est de nature variolique.
Parce qu’il y a fièvre et douleur à la fossette du cœur comme
dans la variole, ce n’est pas une fièvre varioleuse, il n’y a eu ni
vomissements, ni douleurs lombaires si caractéristiques. De plus il y
a eu diarrhée chez la plupart des malades ; aussi rien ne dit qu il
DU VITALISME — SYDENHAM
351
n’y ait pas phlegmasie de l’intestin, comme dans ce qu’on appelle
affection typhoïde de nos jours, ce qui n’existe pas dans la variole.
Aussi l’auteur peut s’être trompé ; ce qui pourrait encore le faire
croire, c’est que maintenant qu’on localise mieux on voit rarement
des varioles sans éruption.
Plus loin, Sydenham revient dans une lettre exprès sur le traite¬
ment de la variole confluente et il fait avec le plus grand soin l’énu¬
mération des moyens qu’il emploie contre elle.
Son traité de la goutte est une œuvre complète à laquelle la
science moderne n’a ajouté que les analyses du sang qu’on dit
chargé d’acide urique, les hypothèses relatives à la diathèse urique,
et l’anatomie pathologique des concrétions tophacées articulaires.
C’est un livre qu’il y a tout profit à lire tant sous le rapport étiolo¬
gique que sous le rapport clinique ou thérapeutique, et il serait
réimprimé aujourd’hui qu’il vaudrait bien la plupart des livres sur
le' même sujet qui s’impriment continuellement.
Pour lui la goutte est une affection héréditaire, fébrile ou non
fébrile, caractérisée par la présence de certains troubles de l’estomac
et de douleurs plus ou moins vives dans les petites articulations qui
sont gonflées, déformées ou remplies à leur pourtour de dépôts
calcaires à base urique.
Il y a une goutte aiguë et une goutte chronique qui se divisent :
en goutte régulière et irrégulière.
La goutte fixe, vague œdémateuse, vérolique scorbutique, acide,
alcaline, ne sont que des variétés de la vraie goutte qui est une et
identique.
Les symptômes de la goutte aiguë régulière, sont l’apparition
ordinaire en hiver sans presque aucun avant-coureur, si ce n’est
des crudités d’estomac et de l’indigestion. — L’accès arrive la nuit,
tout à coup par une douleur à l’orteil, au talon ou à la cheville ; (elle
ressemble, dit le goutteux Sydenham, à celle qui accompagnerait la
dislocation des os de ces parties, avec un sentiment d’une eau qui
ne serait pas tout-à-fait froide, répandue sur les membranes de la
partie affectée et bientôt après il survient un froid, un tremblement
et une fièvre légère. Cette douleur devient graduellement plus forte
jusqu’au soir. Elle ressemble tantôt à une tension violente ou à un
déchirement des ligaments, tantôt à celle que cause la morsure
d’un chien et quelquefois à celle qui est produite par une violente
compression (Sydenham). — Le poids de la couverture est insup¬
portable, marche impossible, agitation croissante.
C’est inutilement qu’on cherche à apaiser la douleur, elle ne cesse
352 HISTOIRE DE LA. MÉDECINE
que le lendemain, vers deux ou trois heures du matin ; après que
l’accès a duré un jour et une nuit, le malade repose et dort.
Au réveil la douleur est encore vive et dure pendant quelques jours,
avec du gonflement des articulations, tandis qu’avant il y avait seu¬
lement gonflement et distension des veines.
— Peu de jours après, un nouvel accès vient dans l’autre pied,
rarement pour la première fois le mal affecte les deux pieds simul¬
tanément.
Après que les pieds ont été pris, les accès qui suivent sont sans
règle, tant pour le commencement que pour la durée, àl’exception de
la douleur qui augmente toujours le soir et diminue toujours le matin.
Une foule de petits accès composent aussi l’accès entier de goutte
qui dure de quinze jours à trois ou quatre mois suivant les sujets.
D’abord l’urine est très-colorée, et laisse un dépôt de sable
rouge ; l’appétit est perdu, la soif intense, il y a constipation.
A la fin de l’accès on constate une démangeaison insupportable
des parties malades, desquammation furfuracée, retour de l’appétit
et des fonctions.
Les symptômes de la goutte chronique régulière , sont à peu
près les mêmes que ceux de la goutte aiguë sauf l’intensité, elle suc¬
cède à de petits accès aigus et on y constate la déformation des ar¬
ticulations goutteuses, le sable des urines, les troubles gastriques,
des, vents, de la constipation, des névralgies de la tête, des mâ¬
choires, des côtes ou du nerf sciatique.
Dans la goutte irrégulière compliquée , il y a de la gravelle, des
maladies de l’estomac, des maladies de la tête, et quelquefois de
l’apoplexie.
Sydenham aborde enfin, avec les plus grands détails, le Traite¬
ment de la goutte, son traitement hygiénique, le traitement de
l’attaque et le traitement curatif.
Il est impossible à moins d’avoir souffert d’un mal, et c’était la
situation de Sydenham, de mettre plus de soin et de montrer plus
de perspicacité et de sagacité clinique que cet auteur dans l’exposé
de la thérapeutique d’une maladie, mais nous ne le suivrons pas
jusque-là.
Un sujet moins bien réussi est celui de Yaffection hystérique.
Sydenham range sous ce nom et réunit dans une même classe
Yhystérie, Yhypochondrie et le nervosisme. Ces trois formes de
désordres nerveux ne sont pour lui que l’affection hystérique. Je ne
crois pas que cela soit exact et, à ne suivre que les inspirations de .
la clinique, il me semble évident que l’hystérie chez la femme ne
ressemble guère à l’hypocondrie de l’homme. Or. à plus forte raison
DU VITALISME “ BORDEU
353
ne ressemble- t-elle pas à l’état nerveux, aigu ou chronique, consti¬
tuant le nervosisme (1), l’hystérie, les convulsions, les spasmes et
la folie religieuse ou amoureuse, sans troubles de nutrition, tandis
qu’avec l’hypocondrie, la nutrition est gravement troublée en même
temps que l’esprit est malade et semble affecté de mélancolie ou de
lypémanie suicide. Quant au nervosisme, ce sont des troubles ner¬
veux variés très-nombreux allant d’un organe à un autre, et rendant
l’existence extrêmement désagréable. Sous ce rapport, Sydenham me
paraît avoir réuni des maladies de même nature, mais parfaitement
distinctes dans leur manifestation et méritant chacune leur descrip¬
tion particulière.
Son livre renferme encore deux mémoires très-remarquables : l’un
sur la dysenterie , et l’autre sur le mal vénérien, et il se termine
par une partie intitulée méthode complète pour guérir presque
toutes les maladies avec une description exacte des symptômes qui
les accompagnent. C’est un abrégé de pathologie qui a dû être très-
utile aux praticiens, car il donnait en peu de mots les moyens de
reconnaître le mal en indiquant aussitôt les moyens de le guérir.
Un pareil livre bien complet, écrit par un grand médecin, serait le
plus utile ouvrage dont on pourrait doter la médecine pratique.
CHAPITRE II
BORDEU
Théophile Bordeu, né en 1722 àlsesle en Béarn, mort en 1776,
fut un des grands médecins du xvme siècle. — Après avoir fait ses
études à Montpellier, il vint se faire recevoir docteur à Paris; puis
il partagea son temps entre la pratique, l’inspection des eaux miné¬
rales, et un travail de cabinet auquel la science est redevable de
productions fort remarquables.
Bordeu, que plusieurs biographes rangeraient assez volontiers
parmi les méthodistes, appartient au contraire au Vitalisme sorti de
l’Ecole des naturistes et des animistes. Il n’a pas inventé le mot
mais ses idées sont tellement celles de cette doctrine que je n’hésite
pas à le placer après Yan Helmont et Stahl dont il dérive, et avant
Barthez dont il est le précurseur.
Comme l’a très-bien fait remarquer Broussais, les idées de Yan
(I) Tissot, Traité des maladies des nerfs ; E. Bouchot, De l’état aigu et
chronique ou nervosisme. Paris, I vol. in-8“, 1860.
BOUCHOT.
23
354 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
Helmont sont la base de la doctrine de Bordeu sur la nature de
l’homme. — « Le corps est un assemblage d’organes qui vivent cha¬
cun à leur manière, qui se meuvent, agissent, se reposent dans des
temps marqués. Ils sont placés, et, pour ainsi dire, implantés dans
une substance spongieuse comme les fruits sur la tige. La vie géné¬
rale est la somme des vies particulières à chacun de ces organes
qui sont doués de mouvements particuliers. Ces mouvements dé¬
pendent des nerfs, dont on peut considérer l’ensemble comme un
polype dont les racines ou les bouches s’étendent aux organes des
sens et a toutes les parties, donnant à chacune l’espèce de sensibi¬
lité et d’activité pu de mouvement vital dont elles sont pourvues et
que le sentiment gouverne; car la vie n’est que sentiment. Le cer¬
veau, le eœur et le ventricule sont le triumvirat, le trépied de la
vie : par leur union et leur concert merveilleux, ils pourvoient à la
vie de chaque partie et à chaque fonction; iis sont enfin les trois
principaux centres d’où partent le sentiment et le mouvement et où
ils reviennent après avoir circulé ; car la santé se soutient par cette
circulation constante. Les fonctions particulières comme les sécré¬
tions et les excrétions, le mouvement musculaire, le sommeil et la
veillé, l’usage des sens internes et externes sont subordonnés et
doivent leur conservation aux trois causes générales précédentes.
Toute fonction a de plus une manière de l’exécuter déterminée et
symétrique. Dans chaque excrétion, par exemple, il y a une force
qui apprête, une autre qui travaille, une autre qui évacue ; après
quoi l’organe reprend son premier état. Tout cela est pourtant mar¬
qué, dans chaque sujet, d’un caractère propre et distinct résultant
de l’âge, du sexe, et du tempérament; c’est ce qu’on appelle idio¬
syncrasie. En vain le chimiste et le mécanicien voudraient, continue
Bordeu, se flatter de connaître l’art merveilleux qui règne- dans les
lois vitales; ils ne parviendront ni à faire du sang, ni à fabriquer
une machine semblable au cœur, au cerveau, à l’estomac, à plus
forte raison ne connaîtront-ils jamais l’harmonie des organes. Il y a
donc trop loin des lois de la chimie et de la mécanique à celles de la
nature. De là, la nécessité d’observer les phénomènes qui se passent
dans le corps vivant au lieu de les expliquer par la physique et la
chimie; de connaître le génie de tous les organes, leur liaison
l’ordre des fonctions et le temps où elles s’exécutent. »
Lors même qu’on ne voudrait pas partager ces idées de Bordeu
sur la nature de 1 homme réduite à un système nerveux communi¬
quant l’activité vitale à toutes les parties reliées par ce centre com¬
mun, il est certain que cette théorie est clairement exposée et sus¬
ceptible de satisfaire ceux qui n’y regardent pas de trop près.
DU YITAUSME — UORDEU
355
Elle rappelle la théorie nerveuse de Hoffman et de Gullen en même
temps que l’idée de Van Helmont sur les archées répandues dans
tous les organes et obéissant à une archée centrale. Mais ce n’est
qu’une erreur, car la vie existe longtemps avant l’apparition du
système nerveux, et c’est elle qui le forme pour en faire le régula^
teur de ses organes et de ses fonctions. Une fois formé, il remplit le
rôle que signale Bordeu, mais, avant d’être formé, l’ovule animé a déjà
montré qu’il jouit d’une certaine sensibilité à laquelle les nerfs sont
entièrement étrangers.
A l’exemple de l’école hippocratique, Bordeu admet que les mala^
dies sont le résultat d’un travail préparateur qui forme la matière
morbifique avec fièvre d’irritation; d’un travail d’élaboration, ce
qu’ autrefois on appelait cochon, et d’un travail d’excrétion, jadis
appelé crise. C’est toujours la même manière de voir exprimée eu
termes différents.
La théorie des maladies chroniques est la même, aussi leur gué¬
rison par les eaux des Pyrénées s’expliquent- elle par le fait des
évacuations que procurent ces eaux.
C’est dans la thérapeutique que Bordeu se montre tout^ à-fait natu¬
riste, car, d’après lui, le médecin n’a d’autre but que celui de favoriser
des crises, ce qui se fait aisément dans les maladies aiguës, puisque la
nature y marche avèc célérité. Cependant si le travail élaboraleur est
languissant, Bordeu n’hésite pas à recommander une médecine active
qui ramène l’état aigu. — Dans quelques cas même, il croit qu’on
peut étrangler une maladie inflammatoire, idée qui s’est reproduite
de nos jours sous le nom de juguler une maladie.
Dans les maladies chroniques, redoutant de ne pas voir apparaître
une crise naturelle, il essaie de la hâter par des stimulants ou même
de ramener ces maladies à l’état aigu, pour arriver aune solution
favorable, et c’est aux eaux des Pyrénées qu’il dit qu’on doit s’a¬
dresser. Il les conseille dans presque toutes les maladies .chro¬
niques. D’après lui, elles produisent d’abord une grande excitation
avec fièvre aggravant l’état des malades, mais bientôt après, les éva¬
cuations par les sueurs et par les urines, un érysipèle ou un
phlegmon servant de crise et amenant la guérison de la maladie.
Si ces moyens ne guérissent pas, c’est que la lésion viscérale
est trop profonde pour être susceptible de cochon, et alors l’état
du malade un peu plus grave qu’avant ne tarde pas à se terminer
par la mort.
Telle est la philosophie médicale de Bordeu, mais, pour la mieux
connaître, il faut lire son premier chapitre des maladies chroniques
où elle est exposée avec autant d’esprit que de clarté :
356 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
Théorème 'premier. — Le corps vivant est un assemblage de
plusieurs organes qui vivent chacun à leur manière, qui sentent
plus ou moins, et qui se meuvent, agissent ou se reposent dans des
temps marqués ; car, suivant Hippocrate, toutes les parties des ani¬
maux sont animées. »
Il — Les parties qui composent cet assemblage sont liées entre
elles par une substance spongieuse, muqueuse, cellulaire, au sein
de laquelle les organes qui sont autant d’expansions des nerfs, sont
logés et surplantés comme les fleurs et les fruits le sont dans leurs
boutons. »
ÏÏL — La vie générale, qui est la forme de toutes les vies par¬
ticulières, consiste dans un flux de mouvement réglé et mesuré, qui
se fait successivement dans chaque partie, détermine l’exercice de
ses fonctions, et forme la trame entière de notre vie. C’est ainsi que
toutes les parties sont causes, principes, et causes finales. »
IV. — Il est une série de mouvements et de fonctions propres à
chaque sexe. Ces diverses séries, et d’autres causes qui seront rap¬
portées plus bas, forment la vie particulière de chaque individu :
elles produisent aussi la' santé, lorsqu’elles sont secondées par
une distribution louable du suc alimentaire ; car la santé est une
modification de la vie sujette à varier même dans un sujet dé¬
terminé. »
V. — Mais comme la santé n’est pas constante et uniforme, il
n’en est pas non plus de parfaite, c’est-à-dire qu’il n’éxiste pas un
état parfait des parties et de leurs mouvements. Cet état se conçoit
seulement comme l’on conçoit le mouvement perpétuel, ou la ma¬
tière première en physique, la privation absolue de frottement en
mécanique, le changement à volonté des mixtes en chimie, et le
point sans étendue en mathématique ; d’où vient qu’on peut le re¬
garder comme l’objet idéal de la médecine. »
VL — La vie ou la santé particulière dont chaque homme jouit,
laquelle s’éloigne ou s’approche de la santé parfaite selon l’action
plus ou moins énergique de certains organes, établit les divers tem¬
péraments ou les divers ordres des fonctions. »
VH. Ces tempéraments divers forment les diverses santés par¬
ticulières ; ils ont tous des rapport mutuels et les différences qui
s y rencontrent ne les empêchent pas de subsister chacun dans leiir
espèce. »
VIII. Il est des fonctions générales ou des fonctions communes
à tous les tempéraments ; savoir, l’action du cerveau et des nerfs,
l’action du cœur, la respiration et la digestion. Ces fonctions par
leur concert mutuel, favorisent l’exercice de la vie et la conservent
DU VITALISME — BORDEU 357
et elles sont la source des changements notables que le corps
éprouve. »
IX. — L’estomac, organe principal de la digestion, réveille et
attire à lui l’action des autres organes et de toutes les parties, pour
qu’ils l’aident dans sa fonction. Cette fonction de l’estomac consiste
à extraire le suc muqueux des aliments, suc qui est ensuite séparé
des matières grossières, et mêlé au sang par les puissances diges¬
tives, en suivant la direction de leurs mouvements, qui se portent
de l’estomac aux intestins et au mésentère. »
X. — Par la force du cœur et de la respiration, les mouvements
sont déterminés de toutes les parties du corps vers sa circonfé¬
rence. Dans ce cours circulaire des mouvements le chyle est con¬
verti en sang ; la matière muqueuse, albumineuse ou nourricière
est séparée et appliquée en manière de petites lames à la substance
cellulaire, d’où les parties, ou plutôt le tissu cellulaire lui-même,
tire sa force et son accroissement. »
XI. — Les nerfs dont le dépôt commun est au cerveau, sont les or¬
ganes les mieux pourvus de vitalité. Leurs fibrilles, qui se distribuent
à tout le corps, et dont l’arrangement varie suivant l’usage qu’elles
doivent produire, constituent l’action différente de chaque partie, ou
la différence de sentiment qui règle leurs fonctions. Le système ner¬
veux peut, eu égard à ses propriétés essentielles, être comparé à un
polype, dont les racines ou les bouches s’étendent aux organes des
sens, à toutes les parties, donnant à chacun l’espèce de sensibilité et
d’activité, ou du mouvement vital dont elles sont pourvues, et que le
sentiment gouverne; car la vie n’est que sentiment et mouvement. »
XII. — Le cerveau, le cœur et le ventricule sont donc le trium¬
virat, le trépied de la vie : par leur union et leur concert merveil¬
leux , ils pourvoient à la vie de chaque partie, et à chaque fonc¬
tion ; ils sont enfin les trois principaux centres d’où partent le
sentiment et le mouvement, et où ils reviennent après avoir circulé;
car la santé se soutient par cette circulation constante. »
XIII. — Les fonctions particulières comme les sécrétions et les
excrétions, le mouvement musculaire, le sommeil et la veille, l’usage
des sens internes et externes, sont subordonnées et doivent leur
conservation aux trois causes générales précédentes. Toute fonc¬
tion a de plus une manière de s’exécuter déterminée et symétrique.
Dans chaque excrétion, par exemple, il y a une force qui apprête,
une qui travaille et une troisième qui évacue ; après quoi l’organe
reprend son premier état. Mais comme cet ordre symétrique est su¬
jet à être dérangé par les affections de l’âme, il faut toujours bien
prendre garde à ces affections. »
358 • HIStOÎftE DE LÀ MÉDECINE
XI Y. — Quoiqu’il existe dés fonctions générales communes à
tous les individus : quoique les nerfs soient dans tout les modéra¬
teurs des parties; quoique l’ouvrage de la digestion, la sanguifica¬
tion, et la nutrition reconnaissent universellement le même mode
ét la même matière ; tout cela est pourtant marqué dans chaque
güjêt d’un caractère propre ët distinct résultant de l’âge, du sexe
et dü tempérament. Ce caractère, qu’on a nommé idiosyncrasie, se
reh contre dans les animaux et les végétaux de toute espèce. »
XV. — Il règne dans les lois dé l’économie animale un art mer¬
veilleux qü’ôn n’imitera jamais. Le chimiste et le mécanicien ont
hèâü le rechercher ou se flatter de le reconnaître, jamais ils ne
parviendront, l’un à faire du sang, et l’autre une machine- sem¬
blable âü cœur, âù cerveau ou à l’estomac; à plus forte raison ne
connaîtront-ils jamais lés rapports qui font l’harmonie des organes :
là nature est plus profonde que le plus sublime mathématicien,
physicien ou chimiste.
XVI. ===== Il y a donc trop loin des lois de la chimie êt de la mé¬
canique à cèllèS dè la nature. Appliquotts-nous par Conséquent à
Observer lès phénomènes qui sé passent dans lê corps vivant, à con¬
naître le génie de tous les organè's, leurs liaisons, l’ordre des fonc¬
tions, ët lès temps Où elles s’exécutent : toutes ces choses dé¬
pendent dè certains mouvements qu’on peut apercevoir, mouve¬
ments qui sont lès vrais fondements, la basé de notre art, et qui
méritent de fixer à jamais notre attention.
XVII. — Par maladie on doit entendre un dérangement dans les
fonctions, dépendant de quelque vice organique, ou de l’action
augmentée OU diminuée de quelque partie, car nous sommes ma¬
lades, a-t-on dit, quand nos fonctions sont troublées, OU quand
l’énergie de nos parties, leur ton, est détruit. L’on trouve dans
Àrêtée, et dans d’autrès médecins, dès Vestiges dè l’organisme, qui
a été depuis peu mieux compris et mieux développé qu’il ne l’a¬
vait été jusqu’ici. Comme c’est de cet organisme bien conçu que
dépend là Connaissance dé la santé et dés maladies il sera par con¬
séquent fort utile d’y lier les observations que nous rapporterons
dans là suite : nous demandons donc, pour l’exercice de la santé,
une suite dans les mouvements organiques, réglée et déterminée :
■quand ils s’écartent de cette harmonie, il en naît Ce que nous ap¬
pelons indisposition ou maladie.
XX. — Les maladies doivent être distinguées selon que leur
caractère est plus ou moins marqué et indestructible, en opiniâtres,
eh régulières Ou irrégulières, eh évidentes ou Occultes, en courtes
ou longues, en graves ou légères, en bénignes ou mortelles. Les
DU VITALISME — BORDEU
359
maladies sont bénignes quand elles remettent l’idiosyncrasie dans
ses droits : elles sont mortelles, ou essentiellement, quand elles
éludent tous les efforts de l’art, et qu’elles s’augmentent de jour en
jour ; ou accidentellement, quand on commet des fautes dans le
traitement, ou qu’on les abandonne à la nature, déjà trop faible
pour les surmonter. Il y a aussi des maladies incurables qui ne sont
point mortelles, parce que la vie peut subsister avec elles, De là
naissent des espèces de tempérament factices, immuables, qui ont
fréquemment lieu dans les longues affections. s>
XXI. Chaque maladie a sa marche et sa révolution, ou un
espace de temps qu’elle parcourt : elle a ses temps d’accès et de
durée, qu’il est, pour ainsi dire, impossible de changer. Un obser¬
vateur attentif peut y remarquer dans toutes, comme dans l’excré¬
tion d’une glande, ou dans l’ouvrage de la digestion : 1° 'certains
changements du corps, qui annoncent les approches de la maladie
ou sa préparation; 2° les phénomènes qui indiquent sa présence ou
sa formation; 3° l’effort combiné de tous lès organes, qui termine
la maladie, soit en la déracinant tout-à-fait, et ramenant la santé,
soit en la changeant en une autre, ou bien cet effort cède lui-même
à la violence du mal, et s’éteint avec la vie dü malade. Cet ordre,
des changements, qui est commun à toutes les maladies, parait éta¬
blir entre elles la ressemblance de forme qu’Hippocrate a dit leur
appartenir, et que leur véhémence ou leur petitesse, leur lenteur
ou leur célérité, etc., ne sauraient leur ôter. »
XXII. — Maintenant qu’on regardé la maladie comme un effort
salutaire que fait la nature pour se mettre en liberté, ou comme
un désordre dans les mouvements, qui tend à la destruction de
notre machine, c’est une question que nous renvoyons à l’éColê, à
l’exemple des vrais médecins cliniques, qui ne s’occupent point de
ces sortes de discussions métaphysiques , d’autant que l’une et
l’autre opinion peuvent être renversées de fond en comble, et sont
également à craindre, à cause dès doutes qu’elles font naître sur le
pouvoir qu’a la nature dans les maladies, la fin qu elle s’y propose,
et sur la retenue que le médecin doit y garder, ou l’activité qu’il
doit y apporter. Qu’on vante donc tant qu’on voudra cês opinions;
le devoir du médecin est de se préserver de tout esprit de système,
de s’appliquer à connaître les cas où il doit agir, et ceux Où il doit
être simple spectateur, et d’éviter surtout l’excès dans lequel
tombent ceux qui violentent la nature, ou ne lui prêtent pas assez
de secours, parce qu’ils n’ont pas une connaissance exacte ou suf¬
fisante du caractère des maladies, de leurs temps, de leur marche,
de leurs symptômes, et, èn un mot, de l’art de guérir. »
360 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
XLIII. — Le médecin doit, dans le traitement de chaque maladie,
s’appliquer à la simplifier autant qu’il est possible, à lui donner une
marche et une terminaison semblables, par exemple, à celles de la
digestion. Cette conversion des maladies compliquées en simples,
des malignes en bénignes, est sans contredit un objet des plus im¬
portants dans l’art de guérir. Le médecin doit encore, si les forces
du malade, le degré et le caractère des maladies le permettent,
changer les chroniques en aiguës, les invétérées en récentes, les
particulières en générales. Quant à celles qui sont incurables de
leur nature, qui forment un tempérament ou une constitution im¬
muable, ou qui sont décidément mortelles, il doit éviter de les en¬
treprendre, et surtout de les combattre de front, puisque l’art n’y
peut presque rien. Il faut donc qu’il sache bien distinguer les mala¬
dies guérissables des incurables, et qu’il connaisse aussi les signes
diagnostiques bien évidents de chacune en particulier, soit stomacale,
pectorale, etc., et ceux de leur progression. Mais existe-t-il de ces
signes tellement démonstratifs ou évidents, qu’on puisse dire d’une
fièvre pectorale, par exemple, qu’elle est dans le temps d’irritation,
ou dans celui de coction, qu’elle parviendra dans peu, ou tard, à
l’expectoration, et ainsi du reste? »
XLIV. — L’on peut raisonnablement comparer une maladie à la
fonction d’une glande, et nommer son dernier temps, temps d 'excré¬
tion, puisqu’il est certain que toute affection , soit aiguë ou chro¬
nique, qui se guérit bien, ou selon les vœux de la nature, finit tou¬
jours par quelque évacuation. Les plus célèbres des anciens
donnaient à cette évacuation le nom de crise ou de solution, et ce¬
lui d’appareil critique à la fièvre qui la prépare, ou à la troisième
fièvre dont nous avons parlé ailleurs. Dans toute maladie où l’effort
critique, c’est-à-dire la troisième fièvre, est assez considérable, la
crise a lieu ou devient sensible, et elle est insensible quand l’effort
est lent et peu vif. Nous remarquerons ici que le mot d’excrétion est
moins ambigu que celui de crise, qui grossit trop l’idée figurée et
systématique du combat que la nature livre à la maladie. Poursui¬
vons. Comme il se fait dans l’état de santé des évacuations qui,
loin d être utiles, sont préjudiciables, telles qu’une sueur forcée et
pareille excrétion de semence ou de lait, il se fait aussi des crises
imparfaites ou nuisibles, dépendantes de la nature ou de l’art. De
plus, comme certaines excrétions naturelles, par exemple celles de
la semence, sont accompagnées de la convulsion du corps, laquelle
répond à 1 étendue du domaine de l’organe excrétoire , tandis que
d autres se font peu à peu et presque imperceptiblement, comme la
séparation de la bile et celle du suc pancréatique, il y a également
DU VITALISME — BORDEU
361
des crises qui sont précédées de mouvements très-apparents, et
d’autres dont l’appareil est insensible. Toute crise encore, ainsi que
toute excrétion, suppose une préparation des humeurs, laquelle est
l’ouvrage de la vie dans les deux cas ; et comme tout organe excré¬
toire, dans l’état naturel, s’érige et est aidé de l’action des autres
organes, avant et pendant l’évacuation, de même dans les crises
parfaites qui s’opèrent précisément dans les mêmes organes que les
excrétions, toutes les parties du corps conspirent avec l’organe qui
est en travail. La plupart des excrétions ou sécrétions s’achèvent dans
l’espace de vingt-quatre heures ; les crises ont aussi leurs temps, et
peut-être leurs jours et leurs heures marqués : enfin, comme il y a
grand sujet de croire que l’ordre des excrétions répond à celui de la
digestion, pareille conformité a lieu entre les progrès de la crise et les
redoublements de la fièvre qui l’accompagne. C’est ainsi qu’en pous¬
sant plus loin la comparaison des crises avec les excrétions, on ré¬
soudrait bien des problèmes qu’on n’a pu expliquer jusqu’ici , et
dont la solution répandrait un grand jour dans' la médecine. »
XLV. — Il faut noter que la crise se fait assez facilement dans
certaines affections, et très-difficilement dans d’autres ; ce qui four¬
nit une distinction des maladies très -importante, qui mérite d’être
méditée sans cesse. La crise, pour être entière et parfaite, doit s’ac¬
complir comme l’excrétion dans un temps déterminé avec aisance
et avec tous les autres caractères louables qui lui appartiennent ; de
manière que le corps reste en état de bien faire ses fonctions. Mais
rien ne nuit tant au travail des excrétions, soit en santé, soit en
maladie, que la trop grande sensibilité de nerfs ou leur agacement,
qui est souvent causé par les affections de l’âme. Les maladies où
cette redoutable disposition du genre nerveux se rencontreront nom¬
mées nervales ; et on nomme humorales celles où elle n’a pas lieu,
et où la crise se conduit bien. Cette considération en général sur
l’état des nerfs, ne doit jamais être perdue de vue dans la pratique ;
elle sert à distinguer les maladies bénignes des malignes, les longues
des courtes, celles qu’on doit brusquer d’avec celles que le temps, la
patience, le régime, et quelques autres légers secours, guérissent. »
XL VI. — L’art guérit les maladies, en préparant et en excitant la
crise, soit qu’il procure l’augmentation de la fièvre , ou d’autres
symptômes qui en tiennent lieu, comme quand on fait vomir, qu’on
purge fortement, ou qu’on provoque la sueur (augmentation qu’on
pourrait nommer appareil critique artificiel), soit qu’il détermine
quelque excrétion lente, que les anciens appelaient fluxion, fût-elle
occasionnée par la nature ou par l’art. Le grand art du médecin est
d’accélérer ou retarder les crises* à propos, et par conséquent de
362 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
bien connaître les cas où il doit employer l’un ou l’autre moyen.
De plus, l’art peut et entreprend quelquefois de changer une ma¬
ladie qui menace de prendre une mauvaise tournure ; il peut, dis-je,
par certaines évacuations, ou par d’autres moyens, la suspendre,
l’étrangler et écarter des crises qui seraient funestes si la maladie
était livrée à son cœurs. Il faut pourtant avouer que ces tentatives
sont pleines de danger, et qu’il vaut souvent mieux, dans un cas
douteux, se prêter aux mouvements de la nature, qui vient heureu¬
sement à bout, à la longue, de ce que l'art semblerait pouvoir faire
en un seul coup. Un médecin par excellence, qui posséderait véri¬
tablement les trésors de l’art, et dont les Anciens auraient pu dire,
à bon droit, qu’il est comparable à un Dieu, serait celui qui pour-
rait bien prévoir les suites d’une maladie que l’art aurait changée
de la manière que je l’ai dit, et qui saurait déterminer tous les cas
où ce moyen serait praticable. »
XLVII. — Ce qui a été dit fait comprendre la ressemblance qu’il
y a entre une maladié aiguë et une maladie chronique, puisque la
différence de leur forme et de leur marche ne change rien à leur
essence, suivant laquelle elles font toutes un effort excrétoire ter-
minable par une évacuation, si le malade ne meurt; elles ont aussi
trois temps principaux. Toute affection qui se change difficilement
en aiguë, ou dont la coction a peine à se faire, est une affection chro¬
nique. Gelle qui est aiguë, devient chronique quand on F étouffe ou
qu’on supprime le travail de la crise. On peut ainsi monter par de¬
grés de la maladie la plus simple à la plus compliquée. Il faut es¬
pérer qu’on sera un jour assez heureux pour connaître l’ordre et les
révolutions des maladies chroniques, comme on connaît celles des
aiguës, où il reste pourtant encore des recherches à faire. Chaque
changement d âge ne serait-il point une crise, ou ne. la favorise¬
rait-il pas? Si la chose était ainsi, on pourrait regarder la puberté ,
dans les personnes des deux sexes, comme la crise de l’enfance et
de ses infirmités. Hippocrate remarque que le paehisme durait au
moins six ans ; qu’une espèce se guérissait dans six mois, et une
autre espèce dans deux ans. Baillou demande s’il n’y aurait pas des
maladies d’un an et de sept ans. Notre art sera bien plus beau et
plus parfait quand on connaîtra sûrement celles qui doivent durer
des jours, des mois et des années, et la méthode de les traiter. Ce
dernier point est vraiment important, et d’autant plus désirable,
qu aujourd hui, comme autrefois, ôn voit trop souvent des traite¬
ments discordants, confus et tumultueux, suivant les expressions de
Cœlius Aurélianus, et de Baillou. »
Maintenant si l’on veut connaître Bordeü tout entier il faut le
DU VITALISME — BORÛEU
363
suivre en le considérant dans chacun des mémoires qui composent
ses œuvres : — sur les articulations des os de la face — sur la
physiologie des glandes , — sur les crises , — sur 1 e pouls, — sur
les écrouelles j — sur la colique de Poitou-, — sur Yhistoire dé la
médecine^ — Sur les maladies chroniques et leur traitement par les
eàüx d’Aquitaine, mémoire dont je viens de parler; — enfin sur
Y analyse médicale du sang ,
Ses recherches anatomiques et physiologiques , sur la struc¬
turé et la fonction des glandes sont remplies d’aperçus ingénieux
et de faits nouveaux. Il parle Successivement de la Parotide, des
glandes sous-maxillaires, de là Thyroïde du Pancréas, et il discute
avec grand soin la question de savoir si l’excrétion se fait par la
compression exercée sur la glande par les parties voisines. C’est une
explication qu’il n’accepte pas. Il parle ensuite du cerveau et des
hypothèses ayant cours de son temps sur la structure glanduleuse de
cet organe; — de la fonction dés glandes bronchiques qui ne sont
que dès ganglions des lymphatiques ; du testicule et de l’excrétion
séminale, de la mamelle et de la formation du lait, mais partout on
voit qu’il admet üné action fonctionnelle du tissu, véritable érection
du tissu glanduleux dont l’excitation amène la contractilité et la
sortie du liquide sécrété.
Un mémoire plus intéressant et qui a moins vieilli, bien que son
sujet soit bien vieux, est celui quia pour objet les Crises. Dans Ces
recherches, on peut lire avec fruit l’histoire dés crises depuis l’an¬
tiquité jusqu’à nos jours, et, dans nos bibliothèques, il n’y a pas un
mémoire qui vaille autant que celui-là pour le médecin qui vou¬
drait se familiariser avec la question. — Ce n’est pas qué Bordeu
adopte entièrement la doctrine des crises telle qué les anciens nous
l’ont laissée et qu’on là trouve exposée dans Galien, non — Bordeu
admet que là plupart dés maladies se terminent par des crises qu’il
faut observer et favoriser par tous les moyens. A ce litre, il appar¬
tient à l’école des naturistes, mais il n’admet pas aveuglément la
doctrine des jours critiques . Il n’est pas fixé à cet égard et il ré¬
clame de nouvelles recherches, de nouvelles observations faites
avec un Soin tout particulier, tel que n’en peuvent faire indistincte¬
ment tous les observateurs. Il se méfié tellement des mauvaises
observations qu’il demande dans une apostrophe remplie d’esprit
qu’on exigeât des preuves d’observation à chacun des observateurs
qui devraient communiquer leurs journaux à tout le mondé.
Yoici cette apostrophe :
«Ces sortes de précautions sont nécessaires parce qu’on se trompe
souvent soi-même ; on adopte une opinion quelquefois par hasard, on
364 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
se rappelle vaguement tout ce qu’on a vu de favorable à cette opi¬
nion ; mais pour le reste on l’oublie insensiblement. L’observateur
ou celui qui pourrait fournir des observations bien faites ne serait
point à ce compte celui qui se contenterait de dire : j’ai vu, j’ai
fait, j’ai observé; formules avilies aujourd’hui par le grand nombre
d’aveugles de naissance qui les emploient. Il faudrait que l’obser¬
vateur pût prouver ce qu’il avance par des pièces justificatives et
qu’il démontrât ce qu’il a vu et su voir en tel temps ; ce serait le
seul moyen de convaincre les Pyrrhoniens, qui n’ont que trop le
droit de vous dire : où avez-vous vu? comment avez-vous vu? et
qui plus est encore, de quel droit avez-vous vu 9 de quel droit
croyez-vous avoir vu 9 qui vous dit que vous avez vu 9-
On a dans ces lignes un échantillon de la verve railleuse et supé¬
rieure de Bordeu et, dans ce cas, elle s’exerce fort à propos, en
accablant à la fois, les mauvais observateurs et l’observation insuffi¬
sante . C’est qu’en effet rien n’est plus difficile qu’un fait à observer,
et ceux qui repoussent l’emploi de la raison dans nos études
réduisent la médecine à l’empirisme ou à l’observation apparente,
abaissent la science en croyant l’élever. Du moment qu’un fait n’a
pas toujours la même signification pour tous les médecins qui en
sont témoins, il est évident qne c’est à celui qui raisonne le mieux
qu’appartient le droit de l’interpréter. C’est aussi l’opinion de Bor¬
deu et on n’a qu’à lire les deux dernières pages de son mémoire sur
les crises pour en être convaincu.
Immédiatement après ce travail on en trouve un autre qui en dé¬
pend un peu et qui est intitulé : Recherches sur le pouls par rap¬
port aux crises. Depuis Galien et Solano il n’avait jamais été rien
entrepris de pareil. Cette étude du pouls est faite à ùn point de vue
anatomo-physiologique nouveau, et elle confond l’esprit par la mul¬
tiplicité et la minutie des détails qui encombrent au lieu d’éclairer.
On y trouve une nouvelle nomenclature, car au lieu de nommer le
pouls par ses qualités il le dénomme d’après la région d’où émanent
ses altérations. Ainsi relativement aux crises, lorsqu’une évacuation
du côté de la tête se prépare il existe un pouls capital , si elle a
lieu par les organes excrétoires de la poitrine il y a un pouls parti¬
culier dit pectoral, et si elle se fait par le bas-ventre le pouls subit
d autres modifications qui le font appeler intestinal.
Le pouls est critique ou non- critique ; — simple quand la crise a
lieu 'par un seul organe, composé quand elle se fait par plusieurs
d’entre eux.
Il est supérieur ou inférieur selon qu’il est influencé par une
crise s’opérant au-dessus ou au-dessous du diaphragme.
DU VITALISME — BORDEü 365
Le pouls supérieur compte trois espèces, le pouls pectoral , le
pouls guttural et le pouls nasal.
Le pouls inférieur comprend le pouls stomacal, intestinal, de
la matrice, du foie, des hémorrhoïdes, des urines, de la sueur
critique, etc.
Ces différents pouls supérieurs et inférieurs peuvent être combi¬
nés ensemble, puis vient l’étude du pouls d’irritation, c’est-à-dire
du pouls non critique, simple ou combiné avec le pouls critique
dans les maladies qui se terminent bien ou mal et dans les maladies
chroniques.
Il termine enfin, par une étude des modifications du pouls d’a¬
bord sous l’influence de la saignée et des remèdes administrés aux
malades, puis sous l’influence de l’âge et de quelques conditions acci¬
dentelles, amenant des exceptions aux faits qu’il vient d’indiquer.
Bordeu a bien raison de se moquer de ceux qui ne savent que
compter le pouls et inventer des pulsiloges, c’est-à-dire des sphyg-
momètres, pour compter le pouls, s’il est vrai qu’il a trouvé dans ses
observations toutes les nuances qu’il décrit. Malheureusement ces di¬
visions et ces distinctions si subtiles du pouls ne reposent sur rien
de sérieux et il est presque impossible de s’en servir. Sauf quelques
variétés toutes les autres sont imaginaires et trahissent une sensi¬
bilité d’appréciation tellement exceptionnelle qu’il faut douter de
pouvoir l’acquérir.
Dans le mémoire suivant consacré aux écrouelles, Bordeu débute
en disant : « On regarde comme écrouelleux ceux qui sont sujets à
« des fluxions aux yeux, à des maux d’oreilles, qui ont la lèvre supé-
« rieure gonflée, le nez morveux, rouge, douloureux, les jambes
« élargies , les glandes du cou engorgées et les autres plus ou
« moins tuméfiées, le ventre bouffi, les extrémités amaigries, les os
« recourbés, etc. »
« Plus tard les glandes du cou suppurent, les yeux s’éraillent, les
« lèvres se gercent, les extrémités des os grossissent, il se forme
« des ulcères dans les articulations et ailleurs, la toux et la fièvre se
« mettent de la partie, et la maigreur, le marasme et le dévoiement
c< précèdent la mort de ceux qui succombent.
« Ceux qui résistent vivent avec des glandes engorgées au cou, sous
ce les aisselles et aux veines, avec des ulcères et des caries des os,
« de la toux, des fièvres passagères, des indigestions plus ou moins
c< fréquentes, et des tumeurs aux viscères du bas -ventre. »
Il expose ensuite la guérison spontanée de ce mal vers l’âge de
la puberté, sa fréquence plus grande chez les enfants, sa nature
héréditaire, son siège primitif dans les humeurs, ses lésions anato -
366 HISTOIRE DE ÏA MÉDECINE
miques dans les glandes suppurées , hypertrophiées , quelquefois
remplies de tubercules comme des, lupins ou des grains de sç-
same (tome I, p. 435), enfin le traitement variable selon les trois
périodes de la maladie par les purgatifs, les absorbants, les amers,
le quinquina, les antiscorbutiques, le laitage, les eaux minérales,
les frictions mercurielles et le changement d’air.
Eh bien, on peut le dire avec sincérité, sauf les modifications du
langage, les changements de dénomination, et peut-être une plus
grande précision de détails anatomiques, cette histoire des écrouel¬
les qu'on appelle aujourd’hui des scrofules est à bien peu de chose
près semblable à celle de nos traités modernes de pathologie. Il en
est ainsi de beaucoup de choses en médecine, la forme change
mais le fond reste le même. Gomme pour les vêtements, une vieille
mode nous semble ridicule et nous nous croyons mieux que nos
ancêtres, mais nos descendants riront de nos habits comme nous
rions de ceux que portaient nos pères. L’habit change mais l’homme
reste et il est toujours le même. Oui, le langage de Bordeu sur les
écrouelles est démodé, et il nous paraît étrange, mais au fond, comme
ses observations sont exactes , celui qui voudra bien ne pas s’en
tenir seulement à la superficie des choses, trouvera dans ce travail
de bonnes et excellentes observations qui ne vieilliront jamais, et dont
il pourra faire son profit. ïf apprît-il rien de nouveau, cette recherche
historique lui prouvant qu’on savait, au temps de Bordeu l’histoire,
la nature et le traitement de la scrofule aussi bien qu’ aujourd’hui,
que ce serait déjà quelque chose.
Bordeu consacre ensuite quelques pages assez confuses à la des¬
cription de la colique de Poitou, qui n’est que la colique métalli¬
que du plomb et du cuivre traitée à la Charité par le macaroni et
par le mochlique, espèce de macaroni modifié, et à des considéra¬
tions générales sur l’histoire de la médecine . dans les rapports
avec l’inoculation. Ce travail ment à son titre et n’est pas une his¬
toire de la médecine, C’est une excursion libre et rapide dans le
passé ne ressemblant guère au pédantisme, à l’érudition et à la phi¬
lologie de nos historiens qui croient que des dates et des commen¬
taires historiques valent mieux qu’une étude sur la pensée d’une
époque, Bordeu érudit ne fait pas étalage d’érudition, et ne cherche
pas à se faire aimer par amour du grec, ni par des citations textuelles
qui ne font souvent rien à l’histoire. Les généralités sur l’origine de
la science ne sont qu’une entrée en matière formant introduction à
ce qu’il veut raconter de l’histoire de l’inoculation variolique. Elles
sont intéressantes et spirituelles, mais trop incomplètes pour être
utiles, C est trop ou trop peu. Elles constituent un véritable hors-
DU VITALISME — BORDEU
367
d’œuvre dont il pouvait se passer et que pour mon compte je n’ap¬
précie guère.
Dans ce travail de fantaisie extrêmement original, Bordeu divise
les médecins en 8 classes, 1° les empiriques , 2° les dogmatiques
et notamment les mécaniciens et les physiciens modernes, 3° les
observateurs qui dans le traitement des maladies suivent la nature
pour guide, la les praticiens , les Pyrrhoniens ou les antisystéma¬
tiques qui composent leur secte des débris des autres, 5° les méde¬
cins militaires, 6° les médecins théologiens , 7° les médecins phi¬
losophes, 8° les médecins juristes. Puis il se demande quel doit
être Vavis de ces médecins sur V inoculation.
Vient alors une longue exposition du principe de chacune de ces
classes de médecins avec une conclusion spéciale relative au sujet
en question.
Pour lui la secte empirique est la mère de toutes les autres,
même de celles qui, lui empruntant leur origine, l’ont le plus dé¬
daignée ou injuriée. Elle %a ses avantages et il lui attribue la dé¬
couverte de l’inoculation. C’est la médécine naturelle ayant pour
base une sorte d’instinct qu’on retrouve chez les sauvages et chez
les bêtes.
« Il est une médecine populaire et née pour ainsi dire avec les
hommes; ils l’ont toujours portée partout et partout cultivée avec
un soin égal ; la nécessité le leur a dictée comme elle leur apprit à '
se préparer divers aliments et diverses boissons; ils ont dû songer
à se soulager ou à se guérir, comme à se couvrir, à se loger, à se
garantir de tous les accidents possibles. Telle est la médecine empi¬
rique fondée sur des expériences journalières. Les pères l’apprirent
à leurs enfants ; les diverses générations la firent passer des unes
aux autres ; et notre génération la prépare à celles qui lui succède-*
ront. » (Tome 2, p. 551.)
Une fois l’exposition de toutes ces doctrines terminée, il conclut
que, à priori, selon leurs principes les médecins empiriques, et
dogmatiques, observateurs, praticiens, militaires, philosophes doi¬
vent accepter l’inoculation; seuls les médecins théologiens et juris¬
tes pourront être en méfiance, mais la théologie et la justice devant
consulter la science avant de prendre parti ne tarderaient pas à
accepter la nouvelle méthode si les hommes les plus compétents
considéraient cette opération comme pouvant être favorable à l’hu¬
manité.
368
HISTOIRE DE LA MÉDECINE
CHAPITRE III
BARTHEZ
Paul Barthez, né à Montpellier en 4734, mort en 1806, fut un
des plus célèbres médecins du xvme siècle et son nom restera
attaché à l’histoire des doctrines médicales par ses travaux sur
le vitalisme. Par sa philosophie il est évidemment de l’école d’Hip¬
pocrate, et son livre de la science de Vhomme dans lequel il déve¬
loppe ses idées sur le principe vital en est la preuve. Né peu
après la mort de Stahl, créateur de l’animisme, il en est la méta¬
morphose scientifique, car, au rôle de l’âme dans la formation et
dans la guérison des maladies, il substitua l’hypothèse d’un prin¬
cipe vital inconnu dans sa nature, qui devait enlever à l’âme la con¬
duite de la physiologie et de la patholôgie. Sa vie ne fut d’abord
qu’une longue et désagréable lutte d’intérêt contre ses confrères de
Montpellier, puis il vint à Paris où par son caractère il se fit encore
des ennemis, mais grâce à des protecteurs influents, il put enfin
trouver la situation qu’il ambitionnait et à laquelle son talent lui
donnait le droit de prétendre. Ne faisant pas ici la biographie des
hommes que je veux faire connaître, je laisse de côté tout ce que l’on
raconte de leurs travers pour ne montrer que leur côté scientifique.
Si l’on veut en savoir plus long sur la vie intime de Barthez on n’a
qu’à lire les documents de la biographie médicale, mais cela, n’a
aucun intérêt pour moi.
Barthez a beaucoup écrit, mais de ce qu’il a laissé il n’y a guère
à signaler que sa mécanique des mouvements de Vhomme et des
animaux, son traité des maladies goutteuses et enfin ses élé¬
ments de la science de Vhomme.
C’est dans ce dernier ouvrage qu’il expose les idées qui ont fait
de lui un chef d’école, et bien que ces idées ne lui soient pas per¬
sonnelles, et qu’elles eussent cours de son temps autour de lui, la
manière supérieure dont il se les est appropriées et le talent dont il
a fait preuve en les exposant au public lui en assurent la possession
et la gloire pour la suite des siècles.
Certaines personnes affectent de dire qu’il est inutile de connaître
la nature de l’homme pour s’occuper avec tout le fruit désirable de
ses maladies et de leur guérison, c’est une erreur. A moins de ré¬
duire la science médicale à un Empirisme plus ou moins perfec¬
tionné, il est impossible de ne pas voir qu’il est indispensable au
DU VITALISME — BARTHEZ
369
médecin de savoir si l’homme n’est que matière, s’il n’est qu’un
simple composé d’organes et de fonctions, et s’il n’y a'pas au dedans
de lui un principe supérieur aux organes destinés à les construire, à
les diriger et à les entretenir. Quand on dit que cette recherche est
inutile, on se ment à soi-même et on sent très-bien que ce n’est là
qu’un aveu déguisé d’impuissance.
Dès l’origine de là science le problème de la nature de l’homme
s’est imposé aux médecins, et il est si peu chose inutile à résoudre
que, d’après la solution qu’on lui donne, on a sur la formation des
maladies, sur leur marche et sur leurs terminaisons, des idées ab¬
solument opposées. — Au temps d Hippocrate, ce problème était
résolu au bénéfice de ;la nature qui était la force dirigeante, pro¬
tectrice et conservatrice des organes, destinée à l’entretien de la vie
humaine. D’où les idées persistantes de nature médicatrice em¬
pruntées à cette époque et le mot de naturisme pour faire connaître
la tendance philosophique de la doctrine. Mais, tout se transforme
sans cesser d’être. Au rôle de la nature, on -a substitué celui du
pneuma dans la doctrine de pneumatisine; — celui de Y archée
dans la doctrine de Van-Helmont; — puis tout ce qu’expliquait la
nature, le pneuma et l’archée fut considéré comme étant sous la
dépendance de Y âme. C’est l’animisme de Stahl. Pour qui sait
comprendre, toutes ces doctrines ne sont au fond que la même
idée revêtue d’un costume différent et affublée d’un nouveau nom.
Malgré son retentissement, la doctrine de Stahl n’a jamais pu
conquérir tous les suffrages. Les médecins répugneront toujours à
considérer l’âme raisonnable et libre, cette lumière de la cons¬
cience et ce principe de toute responsabilité morale, comme l’agent
des fonctions vitales inférieures dans ce qu’elles ont de fatal et
d’inconscient, enfin comme une substance capable de s’altérer,
d’être malade ou fragmentée par un chirurgien.
Les Petites vies des organes que Bordeu crut devoir admettre à la
place de l’âme , et sa Sensibilité générale ou partielle, n’ont pu da¬
vantage suffire pour rendre compte de la multiplicité des actes vi¬
taux, sympathiquement coordonnés dans un but supérieur de con¬
servation individuelle, et l’animisme abattu, il fallut le relever.
Comme dans les sociétés monarchiques, on entend crier : Le roi
est mort, vive le roi ! les partisans de la force vitale ne laissent ja¬
mais vacant le trône de leur opinion et, sous des noms divers, ils
lui rendent un perpétuel' hommage.
A l’animisme succéda ainsi le vitalisme dont Barthez fut le bril¬
lant porte-drapeau .
Le nouveau pontife fut-il toujours bien inspiré dans la forme qu’il
BOUCHOT. 24
370 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
crut devoir donner au dogme de la puissance vitale ? Dans cette
métamorphose du naturisme, réussit-il toujours à concilier les droits
de la philosophie et de l’observation ? C’est ce que je vais rechercher
en étudiant son œuvre.
Bordeu, qui n’acceptait pas la personnification de la nature des
anciens, des archées de Van-Helmont , ni de l’âme de Stahl ,
croyait cependant à la réalité d’une cause générale des phénomènes
vitaux et de la coordination de ces phénomènes pour la conservation
de l’être et il en avait chargé la sensibilité. Il admettait une sensi¬
bilité générale et des sensibilités propres, tout autant de sensi¬
bilités individuelles, spéciales, et même indépendantes qu’il y a
d’organes et de tissus. C’étaient là pour lui les forces de la vie, et
il réclama indirectement, mais très-malicieusement contre Barthez
lorsque celui-ci commença à parler de son principe vital. Il fit re¬
marquer que cette idée avait déjà été lancée en public par un autre,
le professeur Fizes, et que Barthez n’avait fait que la reproduire.
«Notre professeur Fizes, dit-il, ne cessait de nous parler du
principe vital . Il nous permettait quelques demandes et nous
lui en faisions pour nous instruire . Nous lui demandions pour¬
quoi ce principe créateur de toute action dans le corps, et créateur
d’une fièvre quelquefois salutaire, procurait aussi la fièvre destruc¬
tive de la vie. Nous demandions enfin ce que c’est que ce principe
vital qui opère le blanc et le noir, qui préside à ce qui lui est op¬
posé comme à ce qui est nécessaire à son existence ? Fizes nous en
donnait plusieurs définitions, mais toutes obscures, n’apprenant rien.
Le système de Fizes, continue Bordeu, paraissait être dans l’ou¬
bli ; le nom du principe vital commençait à vieillir, mais il vient de
prendre un nouvel éclat entre les mains d’un de ses successeurs.
M. Barthez, s’élevant bien au-dessus de son devancier, n’a retenu
que son expression. Il n’est point mécanicien comme Fizes, mais il
le suit dans ce dégoût qu’il avait pour la nature des anciens, pour
Y archée, pour Y âme des Stahliens et peut-être pour la sensibilité
et la motilité vitale (c’était la doctrine de Bordeu).
« Ainsi le principe vital, continue Bordeu, n’est plus la méca¬
nique du corps dépendant de sa structure ; il n’est point la nature,
il n est point 1 âme, la sensibilité de l’élément animal : comment et
en quoi en diffère-t-il? Ce sera à MM. Lamure et Venel, et ensuite
à M. Fouquet qui s’est déclaré ouvertement pour la sensibilité, à
éclaircir ce qui peut avoir trait à cette question. Je me contente de
les interpeller en passant. Ils diront s’il n’est pas vrai que nous fai¬
sons jouer à la sensibilité le même rôle qu’on attribue aujourd’hui
au principe vital. » ( Œuvres complètes, p. 971.)
DU VITALISME — BARTHEZ
371
Quoi qu’il en soit, par les développements donnés au sujet, par
l’importance de l’argumentation, par le nombre des preuves et
même par son titre de : Nouveaux éléments de la science de
Vhomme, Barthez a pour toujours attaché son nom à un des plus
grands problèmes de philosophie naturelle qu’il soit donné à
l’homme d’aborder. Il l’a fait avec plus de talent que de vérité, car
en laissant dans l’ombre certaines difficultés que je signalerai, il lui
sera impossible d’arriver à une solution définitive. Malgré tous ses
mérites, son travail restera incomplet ou insuffisant, èt il faudra que
l’idée, mûrie par de plus sérieuses méditations, prenne une forme
nouvelle dans le cerveau d’un autre philosophe.
Barthez, fort enthousiaste de Newton dont il admirait et la mé¬
thode et les découvertes relatives aux lois de l’attraction planétaire,
crut avoir fait, pour la nature de l’homme expliquée par la présence
d’un principe vital hypothétique, ce que l’auteur anglais avait réa¬
lisé en formulant les lois de la gravitation. Il ne vit point que ce
n’était là qu’un mot. Ne voulant pas, comme Fizes ni comme Bor-
deu, accorder à l’âme là cause de l’action spontanée dans toutes
les parties du corps, parce que « la nature et les facultés de cet
être n’ont été définies que par des notions purement métaphysiques
ou théologiques, » (page 20, tome I), il rapporte les divers mouve¬
ments qui s’opèrent dans le corps humain vivant « à deux principes
différents dont l’action n’est point mécanique. L’un est l’âme pen¬
sante, et l’autre le principe de la vie » (tome I, page 20).
Il appelle principe vital de l’homme la cause qui produit tous les
phénomènes de vie dans les corps humains. Le nom de cette cause
lui est assez indifférent, et il peut être pris à volonté. S’il préfère
celui de principe vital, c’est qu’il présente une idée moins limitée
que le nom d ’impetum faciens, io evoppv, que lui donnait Hippo¬
crate, ou autres noms par lesquels on a désigné la cause des fonc¬
tions de la vie (tome I, p. 47). Pour lui, enfi/i, ce principe est dis¬
tinct du corps et de l’âme, et l’on ignore s’il est a une substance ou
seulement un mode du corps humain vivant » (tome I, p. 61).
Est-ce quelque chose de matériel ou n’est- ce rien de tangible?
Barthez n’en sait rien; il déclare même ne pas se soucier de ré¬
soudre le problème. « Il ne m’importe qu’on attribue ou qu’on refuse
une existence particulière et propre à cet être que j’appelle principe
vital » (p. 107). — Il le matérialise à chaque instant, mais dans sa
pensée il n’y a rien là qui l'oblige. C’est pour la commodité du lan¬
gage ; « dans tout le cours de cet ouvrage, dit-il, je personnifie le
principe vital de l’homme pour pouvoir en parler d’une façon plus
commode. Cependant comme je ne veux lui attribuer que ce qui ré-
372 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
suite immédiatement de l’expérience, rien n’empêchera que dans
mes expressions qui présenteront ce principe comme un être dis¬
tinct de tous les autres et existant par lui-même, on ne substitue la
notion abstraite qu’on peut s’en faire comme d’une simple faculté
vitale du corps humain qui nous est inconnue dans son essence,
mais qui est douée de forces motrices et sensitives » (p. 107). Cette
manière de s’exprimer a de graves inconvénients ; elle a occasionné
des méprises qui ont beaucoup nui à Barthez. Il faut parler comme
on veut être entendu, et quand on professe que le principe vital est
affecté dé maladies graves (t. II, p. 312), qu’il est affaibli, qu’il agit
de telle ou telle façon, qu’ après la mort il se réunit au principe de
l’univers (t. II, p. 339), comment ne pas croire qu’il s’agit d’un
être réel plutôt que d’une abstraction?
A ce principe vital métaphysique, inhérent à toutes les fibres du
corps, Barthez attribue : 1° Les forces musculaires et toniques for¬
mant la cohésion des tissus par la contractilité; 2 0 les forces sensi¬
tives générales et partielles étudiées dans les solides et dans les
liquides ; 3° la chaleur vitale , phénomènes qui ne sont que des
propriétés de tissu ou la conséquence d’actions électro-chimiques,
et 4° les sympathies. Barthez aurait pu lui accorder encore l’éta¬
blissement des autres fonctions, puisque toutes sont sous la dépen¬
dance de la vie, et on ne voit pas comment à côté des facultés mo¬
trices, sensitives et calorifiques inhérentes au système nerveux, il
ne parle pas des fonctions respiratoires, digestives, sécrétoires, etc.,
qui constituent l’ensemble de l’être vivant. Sibien inspiré que soit
Barthez dans la première idée de son œuvre, corrélative de celle des
autres naturistes, il reste trop constamment dans les hauteurs inac¬
cessibles de la spéculation intellectuelle, dans les généralités du
mouvement de la vie, et il n’aborde aucune des difficultés pratiques
de la question qu’il a voulu résoudre. Ce n’est pas tout de proclamer
la qualité du principe de la vie et la nécessité qu’il y a d’admettre chez
l’homme un principe vital différent de l’âme raisonnable, consciente
et libre, car d’autres l’ont fait comme lui; il faut, pour sortir des
voies battues, dire sans équivoque ce qu’est ce principe et, si on ne
le peut, énoncer au, moins les phénomènes ou les lois qui permettent
d’en démontrer l’existence. Quand un physicien parle de l’attraction
planétaire et de la gravitation, il s’occupe de la nature du phéno¬
mène, il le constate, et il en établit les lois d’une façon mathéma¬
tique par des calculs que chacun peut vérifier. Barthez, qui a voulu
imiter la méthode de Newton, et qui semble avoir calqué ses rai¬
sonnements sur ceux de l’astronome anglais, constate bien que les
phénomènes vitaux, différents de ceux de la matière brute, doivent
DU VITALISME — BARTHEZ
373
avoir une cause différente, ce que les anciens avaient déjà dit, mais
rien n’indique là l’existence d’un principe vital autre que l’âme, et,
en admettant cette assertion, chacun peut voir qu’il ne s’agit là que
d’une hypothèse.
Barthez ne sait en effet quelle est la nature de ce principe; c’est
tantôt une abstraction, l’æ des algébristes, et tantôt, au contraire,
une substance que modifient l’âge, le climat ou la maladie; mais dire
que les maladies dépendent de l’affection du principe vital, comme
l’écrit Barthez, c’est dire qu’elles dépendent de l’affection de la
cause inconnue des phénomènes de la vie. Or, si cette cause n’est
pas connue, ses affections ne peuvent l’être davantage. De plus, si la
nature du principe vital est inconnue et aussi peu importante à con¬
naître que celle de la gravitation, les phénomènes au moyen des¬
quels on en découvre l’existence, sont-ils reconnus comme vrais par
tous les médecins, les lois de son exercice sont-elles enfin révélées?
Non. Barthez ne fait connaître aucune des lois de la vie, aucun de
ses attributs, et les phénomènes sur lesquels il appuie son hypothèse
sont : l’existence des forces motrices, des forces sensitives, de la
chaleur animale et des sympathies. Or, de ces quatre phénomènes,
les trois premiers dépendent entièrement de certaines propriétés de
tissu, sont des fonctions du système nerveux, du système muscu¬
laire, de l’absorption d’oxygène au poumon et dans les tissus, et à
cet égard les fonctions glandulaires, digestives, etc., pourraient être
invoquées au même titre comme une preuve de l’existence du prin¬
cipe vital. Il est évident qu il n’y a pas là autre chose que des ma¬
nifestations de la vie organisée, et ces phénomènes n’ont pas le
caractère de lois comparables à celles qui nous font admettre une
force de gravitation.
Quant à la sympathie, c’est peut-être le seul phénomène qui par
ses allures échappe un peu à la localisation des propriétés de tissu
et qu’il faille considérer comme un attribut de la vie ; encore doit-
on reconnaître que dans beaucoup de cas c’est une. manifestation du
système nerveux ganglionnaire. Barthez n’a donc apporté à l’appui
de son hypothèse du principe vital aucun phénomène nouveau, ni
formulé aucune loi qui la convertisse en fait général de physiologie.
Il n’a popularisé qu’un mot en le substituant à ceux qui avaient cours
sur la même idée. C’est aussi l’opinion de Cuvier qui a dit à cette
occasion : « Son principe vital qui n’est ni matériel, ni mécanique,
ni intelligent, est précisément ce qu'il fallait expliquer. Dire que le
phénomène de la contraction musculaire est un effet du principe
vital, que la sensibilité est un autre produit de ce même principe,
c’est énumérer des phénomènes, mais ce n’est pas les expliquer.
374 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
Barthez attribue au principe vital ces phénomènes, et il croit avoir
répandu sur eux une grande lumière, tandis qu’il n’a fait que les
énoncer en d’autres termes. »
Tant que les philosophes ne sortiront pas du vague et des géné¬
ralités de la question, il sera impossible que la doctrine du principe
vital puisse rallier à elle tous les médecins désireux de voir les
principes généraux de la science s’accorder avec les exigences de
l’observation. Que m’importe le principe vital, dit l’un ? En quoi
peut-il modifier les pratiques de l’art, dit l’autre ? et tous les deux
se déclarent ennemis des principes abstraits dont les lois sont in¬
connues et qui restent par cela même sans application. En effet,
le principe vital compris à la façon de Barthez, n’est qu’une occa¬
sion de vaines discussions métaphysiques sur l’unité ou la dualité
du principe de la vie. N’y a-t-il qu’un principe immatériel de la
vie, dont les forces différentes président à la raison, à la conscience,
à la sensibilité et aux opérations vitales nécessaires à la conservation
de l’être, comme le croient la plupart des médecins de Paris qui ac¬
cordent aux propriétés des humeurs, des tissus et des organes une
action autocratique réelle? En existe-t-il deux également intelli¬
gents de leur fin, l’un pour la raison, la volonté, la conscience et la
responsabilité morale, l’autre, au contraire, pour la vie et la
responsabilité de l’être physique, tous les deux immatériels et im¬
périssables, le premier sensible et libre, l’autre inconscient et l’es¬
clave des propriétés physiques de la matière introduite dans le corps
vivant ou des propriétés vitales des tissus; celui-ci enfermé dans le
corps comme dans une boîte sans s’occuper de ce qui s’y passe,
l’autre étant la fatalité de l’être pour son développement matériel et
pour sa conservation limitée? C’est ce que Barthez ne démontre pas.
Il affirme qu’il en doit être ainsi parce que dans sa pensée les phé¬
nomènes de la vie indiquent une cause spéciale, mais cette raison
également invoquée par les naturistes et les animistes, est tout aussi
probante pour la doctrine de la nature ou de l’âme, présidant à la
vie que pour la doctrine du principe vital. A cet égard les raisons
de Barthez ne sont pas valables. Ce qu’il eût fallu démontrer par un
grand renfort de bonnes preuves, c’est la différence des deux prin¬
cipes immatériels constituant la nature de l’homme, l’âme d’abord,
le 'principe vital ensuite, cette âme de seconde majesté, comme
l’appelle si poétiquement le professeur Lordat. Or, Barthez a évité
la difficulté en la supprimant ou en laissant à ses successeurs et à
ses adeptes le soin de la résoudre. C’est là l’écueil du vitalisme au¬
quel il a attaché son nom, écueil dangereux où trébuche l’obser¬
vation et où la raison vient se briser au détriment de la doctrine.
DU VITALISME — BARTHEZ
315
M. Bouillier, qui tout récemment a repris la question dans le même
sens que Stahl : De l'unité de l’âme pensante et du principe vi¬
tal), l’a surabondamment démontré. C’est l’âme qui est le principe
de la vie ; il n’est pas besoin d’en admettre deux, car ce que fait la
seconde peut être réalisé par la première , et l’existence d’un se¬
cond principe immatériel, non mécanique, ayant pour attributs la
formation et la direction des organes, ne se comprend pas.
En effet, il n y a au-dessous de l’âme, et à son service, qu’un
agent subalterne des. forces conservatrices de l’être. Il peut être dé¬
signé par les mots de force vitale, ou mieux d’agent vital, et ce
principe de vie, distinct de l’organisation, auquel on. doit rattacher
certains phénomènes du développement des êtres, ce principe qui
devient le mobile de la matière vivante au point de l’attirer et de la
faire tourner fatalement dans un cycle déterminé, me semble parfai¬
tement saisissable. C’est une substance matérielle qui, par son mé¬
lange au germe, devient l’essence et le principe de conservation des
organes vivants ; c’est, au service de l’âme, un élément qui ren¬
ferme tous les autres en puissance, mais au moins dans cet agent
physique, une fois démontré, je retrouve la raison d’être de toutes
les maladies innées, du plus grand nombre des maladies acci¬
dentelles et de tous les phénomènes physiologiques connus. Ce
n’est plus le vague et l’incertitude de la doctrine hypothétique de
Barthez condamnée par la raison, c’est quelque chose de précis
comme l’expérience raisonnée, et chacun peut se convaincre de
la vérité du fait par des observations nouvelles. En effet, comme
je l’ai démontré dans mon livre de la vie et de ses attributs, où
déjà j’ai combattu l’idée d’un principe vital, immatériel et abstrait,
c’est-à-dire d’une seconde âme, et comme je le dirai plus loin à
propos de ma doctrine sur la nature de l’homme (Voyez Vitalisme
séminal ), il est indispensable d’admettre l’existence d’une force
vitale indépendante des organes et des propriétés organiques, force
vitale dont j’ai laissé pressentir l’origine et la nature en la considé¬
rant comme l’effet d’un ferment physiologique propre à chaque
espèce, à chaque individu, et dont le rôle serait de mouvoir la ma¬
tière dans un certain ordre commandé par la nature des espèces,
des races et des personnes.
Voilà donc ce qu’était le principe vital de Barthez, une hypothèse
inspirée, de la philosophie newtonienne, ou si l’on veut une induc¬
tion et voilà tout. — Comme tradition, la doctrine est excellente, mais,
en elle-même, elle ne constitue qu’une véritable erreur.
Pour lui les maladies sont le résultat d’une affection du prin¬
cipe vital, ce qui, même à son point de vue, n’est pas exact, et elles
376 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
ne sont que rarement corrélatives aux volontés de l'âme pen¬
sante, car elles se produisent automatiquement en vertu des lois
propres au principe vital, par des causes externes ou internes. C’est
là une affirmation au profit de sa doctrine en même temps qu’une né¬
gation de celle de Stahl,mais de cette affirmation à une démonstration,
il y a loin ; or il en est à peu près de même partout, et Barthez, plus
logicien qu’observateur, me paraît avoir plus souvent conclu d’après
les vues de son esprit que d’après l’observation de l’homme malade.
Pour lui, les fièvres putrides sont des fermentations spécifiques
vitales qui tendent à la corruption et qui, si elles ne sont pas sou¬
tenues ou si elles sont trop précipitées dans leur marche par l’abus
des stimulants, produisent dans les humeurs la putréfaction gé¬
nérale.
Les fièvres intermittentes sont attribuées à des aberrations fortes
et soudaines de l’influence naturelle que le sentiment de la cause
morbifique devrait avoir sur le mouvement des organes, ou plus
brièvement au vice d’une force particulière qu’il appelle stabilité
d’énergie.
La thérapeutique, sans être remarquable et sans différer beaucoup
de ce qu’on faisait alors, lui a cependant donné l’occasion d’émettre
des idées dont on parle encore aujourd’hui et qui ne sont pas sans
importance. Pour lui la médecine est la science des indications et
à ce titre il faut tenir compte de tous les éléments morbides. Or,
comme dans lès maladies il y a souvent une altération sensible des
. forces, il fit remarquer, ce qui est vrai, que dans les maladies graves
inflammatoires ou malignes , il y a tantôt résolution ou disparition
des forces et tantôt seulement une oppression, ce qui n’est pas la
même chose. De là des indications différentes, et la nécessité dans un
cas de ne rien faire qui affaiblisse les malades qu’il faut au contraire
tonifier, tandis que dans l’autre, la saignée diminuant ce qui op¬
prime les forces devient un bon remède pour leur redonner un essor
convenable. — Mais comment reconnaître l’oppression de la réso¬
lution des forces. C’est là le difficile. Pour les uns, l’état du pouls
resserré qui se relève après une saignée est l’indice de la simple
oppression, tandis que la mollesse de l’artère indique au contraire
leur résolution. Mais tout cela est assez vague. D’après Barthez,
la manière de juger cet élément serait toute autre. « II. paraît
que les forces radicales de tout le système sont résoutes dans
une maladie aiguë lorsque les causes manifestes qui l’ont préparée
et produite ont affecté profondément ces forces et lésé directement
les fonctions de plusieurs organes, et qu’elles sont seulement op¬
primées lorsque les lésions particulières des organes qui constituent
DU VITALISME — BARTHEZ 377
les divers symptômes de cette maladie sont entièrement dépendantes
de la lésion principale d’un seul organe: s
Ce qu’il y a de mieux ordonné dans la thérapeutique de Barthez
c’est la création de ses méthodes curatives, la méthode naturelle,
la méthode analytique et la méthode empirique. Quoi qu’on en ait
dit, il y a là quelque chose qui satisfait le médecin et qui lui permet
de se rendre compte de ses procédés d’action en même temps qu’il
les dirige avec une véritàble logique.
La méthode naturelle, est celle qui, s’inspirant des actes de la
nature et de la marche naturelle des maladies, quo natura vergit,
eo ducendum, l’engage à employer l’émétique dans les nausées et ’
dans certaines formes du vomissement, les purgatifs, dans certains
cas de diarrhée, les sudorifiques dans les fièvres éruptives , de sai¬
gner dans quelques malaises dus à une hémorrhagie supprimée, etc.
La méthode analytique est celle qui le conduit à décomposer
une maladie dans les affections essentielles dont elle est le produit
ou dans les maladies plus simples qui la compliquent, c’est-à-dire à
analyser les éléments de toutes les maladies pour les combattre
chacun par des moyens appropriés . De là la doctrine des éléments
morbides qui étant instituée d’une façon convenable peut rendre de
réels services à la thérapeutique. Les affections essentielles ou les
maladies simples portent le nom d’états quand on les considère en
eux-mêmes, ainsi : état bilieux : état suburral : état inflammatoire :
état adynamique : état nerveux, etc., on les appelle éléments lors¬
qu’on les prend pour diverses parties du tout qui constitue la ma¬
ladie. Mais chacun de ces éléments de la maladie est lui-même
divisible en éléments secondaires. En : l’inflammation, élément
d’une fièvre compliquée qui peut avoir un élément douleur , un
élément fluxion, un élément irritation, etc.
La méthode empirique enfin est celle qui s’attache à changer la
forme d’une maladie par des remèdes qu’indique l’expérience, et
qui sont perturbateurs ou imitant les mouvements salutaires de la
nature ou enfin spécifiques.
Telle est la doctrine de Barthez comme naturiste, comme vitaliste
et comme praticien. — Le suivrai-je maintenant dans ses autres
œuvres? Non, car je voulais montrer ce qu’est le vitalisme auquel est
attaché son nom et les applications qu’il a pu en faire à la patho¬
logie. Ce que j’ai dit peut suffire. Je vais parler maintenant de cette
autre transformation du naturisme et du vitalisme que l’on peut
appeler le vitalisme séminal.
378
HISTOIRE DE LA MÉDECINE
CHAPITRE IV
DU VITALISME SÉMINAL OU SÉMIN ALISME
Sommaire. — De l’agent vital et de la nature de l’homme. — Différences de l'a¬
gent vital. — L’impressibilité ou sensibilité inconsciente est l’attribut de l’agent
vital. — Variations de l’impressibilité. — Anomalies de l’impressibilité dans
l’agent vital. — Anomalies de l’impressibilité dans les maladies humorales et
organiques. — Excès d’impressibilité. — Défaut d’impressibilité. — Du rôle de
l’impressibilité en thérapeutique.
A côté des doctrines de pathogénie et de thérapeutique ayant pour
base l’action d’un principe immatériel, Y âme ou le principe vital
de Barthez et que la médecine repousse faute de démonstration cli¬
nique, je placerai celle qui repose sur le rôle d’un agent vital subs¬
tantiel dont les actes peuvent être établis par l’observation et par
l’Expérience. — Sortir de l’hypothèse, tel est son but et elle croit
l’avoir atteint.
Quand on entend dire à un médecin : que peut faire pour l’étude
des maladies la connaissance de l’âme ou d’un principe vital sur le¬
quel on ne peut rien? On est tout d’abord surpris, mais en y réflé¬
chissant bien il est évident que ce médecin a raison. — Dès l’instant
qu’il s’agit d’expliquer les fonctions naturelles et les actes de la ma¬
ladie ou de la thérapeutique par un agent immatériel inconnu dont
on ne peut expérimentalement déterminer la nature, et sur lequel la
science n’a point d’action, il est évident que l’on quitte le certain pour
l’incertain et que les malades n’y peuvent rien gagner. Toute doctrine
médicale qui n’a pas pour but la maladie et le malade, qui ne peut
servir ni à l’un ni à l’autre doit être reléguée dans la métaphy¬
sique et peut être considérée comme chimérique. — Si l’on veut
philosopher en médecine il faut que ce soit d’une façon utile, et on
ne peut être utile qu’en ne perdant pas de vue le malade pour le¬
quel on fait le système .
Sous ce rapport, les considérations générales que je veux déve¬
lopper sur la nature de l’homme, sur la cause expérimentale de sa
formation, sur le rôle de ses éléments dans la production et le trai¬
tement des maladies, ont sur toutes les considérations du même
genre qui ont été faites, l’avantage de ne rien donner à l’hypothèse
et de tout accorder à l’observation.
Je partirai donc de la nature de l’homme, et, dans cette analyse,
je ne prendrai que ce qui est nécessaire à l'étude de la vie et de la
maladie.
DU VITALISME SÉMINAL OU SÉM1NALI5ME
379
Nature de l’homme.
Pour les médecins qui croient que l’homme diffère de l’animalité
par la nature de sa raison et de son esprit, il y a quatre règnes dans
la nature, le minéral , le végétal , Y animal et Yhominal. Moquin
Taudon, de Quatrefages, et les naturalistes qui se sont faits les promo¬
teurs de cette idée, ont eu raison car ils s’appuient sur cette pensée
toute métaphysique que l’intelligence de l’homme diffère de celle
des animaux par les abstractions auxquelles elle se livre. Les mi¬
néraux croissent ; les végétaux croissent et vivent; les animaux
croissent, vivent -et sentent, dit Linné, et nous ajoutons : l’homme
croit, vit, sent et pense. — Ce n’est pas que je refuse l’intelligence
aux animaux , même les plus inférieurs , puisque les Microzoaires
en font preuve (V. Bouchut, des attributs de la vie, p. 52), mais leur
intelligence est celle de l’instinct, et non celle des abstractions qui
sont la qualité distinctive de la pensée humaine.
Nulle création ne peut sortir de la pensée animale qui reproduit
constamment, de génération en génération depuis des siècles, sans
apparence de perfectibilité, les mêmes actes de l’instinct reproduc¬
teur et conservateur, les mêmes notions architecturales et sociales,
les mêmes qualités de ruse, de férocité et d’attachement ; le même
mode de communication par le langage, etc. Avec une organisation
toujours la même dans chaque espèce, et dans les différentes
races, nous voyons fatalement correspondre ces qualités morales qui
nous ont permis de personnifier presque tous nos vices et fous nos
défauts dans l’animalité. Les animaux ont tous les instincts, toutes
les vertus et toutes les immoralités de l’homme, mais ils lui restent
inférieurs et ils s’en séparent par l’abîme immense de la pensée
créatrice des merveilles de l’industrie et de l’intelligence. — Ou il
n’y a que des différences de degré entre les minéraux doués de vie
par certains philosophes, entre les végétaux, les animaux et l’homme,
qui selon les théories réalistes de Lamarck et de Darwin ne serait
qu’un singe perfectionné, ou les règnes sont séparés par des diffé¬
rences infranchissables. — Dans le premier cas, l’homme devient le
premier des animaux,, ordre des bimanes, mais dans le second, il
faut admettre qu’un abîme intellectuel le sépare de l’animalité, y
compris celle du singe, et qu’il constitue un règne à part.
Où trouver ailleurs que chez l'homme dont l’organisation paraît
cependant si comparable à celle des animaux, ce degré de perfec¬
tibilité morale, intellectuelle et industrielle qui de génération en
génération, à travers les siècles, depuis l’âge de la pierre jusqu’à
380 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
l’âge du fer, et jusqu’à nous, révèle une perlectibilité si progressive.
Est-ce l’instinct animal dans sa fatalité, ou bien la fantaisie inces¬
samment variable née de l’amour de l’utile, du bien et du beau? — ;
L’homme n’a pas plus changé physiquement que les animaux, et
cependant tandis que l’intelligence animale esPrestée soumise à des
lois invariables, celle de l’homme nu et sans défense a tiré du sol,
le feu qui réchauffe son corps, les aliments qui le nourrissent, la
pierre, le fer et les métaux qui l’arment et le défendent, enfin tout
ce qui de génération en génération le fait si grand, capable d’em¬
brasser, dans l’infini de son intelligence, l’immense profondeur des
mondes disparus et des mondes nouveaux. Sa constitution est restée
la même et la perfectibilité progressive de sa pensée et de ses actes
paraît seule plus grande de siècle en siècle. L’animal est forcément
réaliste tandis que l’homme est métaphysicien ou, si l’on veut, idéa¬
liste. Dès son origine, à l’état de barbarie ou de civilisation nais¬
sante, l’homme a su abstraire du monde réel des idées supérieures
à l’organisation et aux nécessités de la vie. Le beau, le bien et le
vrai sont au fond de toutes les consciences humaines, et, avec ces
idées, celles d’une cause métaphysique de l’harmonie des mondes
sous une forme ou sous une autre. C’est ce que M. de Quatrefages
a appelé la Religiosité. En effet, il n’est pas de lieu habité si reculé
et si perdu qu’il soit à la surface du globe, où l’homme ne rende un
culte à la divinité. Partout, l’idée de Dieu naît dans la conscience de
l’homme, et alors même qu’il la repousse, il en atteste l’existence,
car il ne pourrait la discuter s’il ne l’avait pas comprise et la chasser
de son esprit si elle n’y était pas venue.
Il y a donc quatre règnes dans la nature en y comprenant le
règne hominal, et c’est celui-ci dont l’étude donne à la médecine
ce caractère élevé de science morale autant que physique qui la
distingue de toutes les autres sciences naturelles.
Pour étudier l’homme, il faut l’envisager dans tous ses éléments
primitifs : dans l’agent vital doué d’impressibilité qui préside à la
formation des premières cellules de son être et dans l’association de
ses éléments psychiques, nerveux et organiques. C’est faute de l’avoir
analysé dans son ensemble, pour ne voir qu’un seul côté de sa na¬
ture, soit l’âme organisatrice, soit le principe vital dirigeant, soit la
fédération des organes créant la vie, que la philosophie médicale
s’est égarée dans la sphère des- abstractions et qu’elle a créé tant de
systèmes erronés et de doctrines exclusives. — Je l’ai dit dans plu¬
sieurs endroits de ce livre, et en leur rendant un hommage d’histo¬
rien et de médecin habitué aux malades, chacune de ces doctrines
dans ses prétentions absolues a rendu de réels services à la science
DU VITALISME SÉMINAL OU SÉMINALISME 381
mais ne représente qu’un côté de la nature humaine. Il n’en est
pas une qui n’ait été utile et qui n’ait rendu de grands services à la
philosophie, au diagnostic ou à la pratique médicale et cependant
pas une ne reste debout et intacte. Naturisme, archéisme, pneuma-
tisme, animisme et vitalisme; théurgie, méthodisme et solidisme,
ânatomisme et humorisme, empirisme, aucune ne résiste à une
discussion approfondie. Il n’y a que les esprits systématiques ou
ignorants qui s’en fassent les défenseurs acharnés. Toutes se sont
écroulées dans cet éclectisme individuel qui est à la science ce que
l’anarchie est à la civilisation. Elles ont fait et feront encore des
partisans mais jamais la loi. C’est là ce qui les condamne. Leur tort
est de méconnaître un ou plusieurs des éléments de la nature hu¬
maine. Leurs défenseurs vitalistes, humoristes, solidistes et empiri¬
ques pourront discuter longtemps; ils ne pourront jamais se con¬
vaincre; s’ils ne font pas de concession, ce qui leur serait possible,
la vérité doctrinale n’apparaîtra jamais , et elle ne surgira que
lorsqu’on pourra- découvrir le véritable principe des éléments les
plus intimes de la vie et de la maladie.
C’est dans cette pensée qu’il m’a semblé utile de réunir dans un
court exposé préliminaire, les notions physiologiques expérimen¬
tales que le médecin doit avoir de l’homme, qui n’est ni force ni
matière, mais force et matière tout à la fois: Sans ce point de dé¬
part, une doctrine médicale en est réduite à se mouvoir dans le cer¬
cle connu des doctrines anciennes modifiées d’âge en âge par les
progrès de la science. Au contraire, la nature de l’homme étant
fixée par la physiologie, et le principe des éléments vitaux bien
déterminé, le médecin a une base solide de raisonnement et ses
déductions, inspirées d’une première vérité physiologique expéri¬
mentale, ne peuvent s’écarter beaucoup de la vérité. C’est par la
connaissance de l’homme sain qu’il faut aborder l’étude de l’homme
malade, et, ce qui est vrai en médecine pratique ne l’est pas moins
en philosophie médicale lorsqu’il s’agit d’édifier une doctrine posi¬
tive de la maladie.
Voyons donc à présent ce que pour le médecin doit être la nature
de l’homme ?
Si l’homme se sépare de l’animalité par ses qualités morales, par
sa métaphysique et par sa perfectibilité intellectuelle indéfinie, il s’en
rapproche par sa constitution physique, par l’agent vital ou séminal
qui donne l’impulsion spécifique individuelle à son germe par l’im-
pressibilité (V. attributs de la vie ) de tous ses éléments molécu¬
laires, par l’état des humeurs vivantes d’où il prend naissance et par
la configuration de ses parties solides.
382 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
Il en résulte qu’avec son principe moral il renferme un agent
vital, des humeurs et des solides composés d’éléments moléculaires
invisibles à l’œil, doués de sensibilité inconsciente, c’est-à-dire d’im-
pressibilité (faculté de la vie indépendante des nerfs), réunis de façon
à réaliser une fédération organique dont les désordres sont du do¬
maine des moralistes et des médecins.
Ce sont ces éléments moléculaires physiologiques, assemblés d’une
certaine manière, avec leur attribut vital d’impressibilité par lequel
ils se meuvent dans le cercle voulu des opérations de la vie, qui doi¬
vent servir de base à toute philosophie médicale. On ne peut les
omettre en faveur de l’organisation en mouvement, sans dommage
pour l’ ensemble, et si l’on veut la vérité tout entière, ils ne doivent
pas être sacrifiés aux organes.
Leur assemblage fait les tissus doués d’une sensibilité différente
et propre, due au système nerveux qui a pris naissance et les relie
ensemble; des tissus sortent les organes solides et liquides avec
leurs sympathies, et nous avons alors l’homme dans son entier avec
les attributs de son espèce.
Par l’agent vital ou séminal, ces éléments moléculaires constituant
des tissus et des organes, expression première de la vie qui commence
sans structure déterminée, sans nerfs et sans fibres contractiles,
sentent à leur façon et se meuvent pour façonner les parties où ils
doivent fatalement prendre leur place. Leurs attributs sont distincts
de l’organisation qu’ils sont appelés à créer. Ce sont ceux de la vie
et non ceux d’un être vivant. Ils s’appellent : impressibilité, c’est-
à-dire sensibilité sans nerfs; autocinésie . c’est-à-dire mouvement,
sans fibres appréciables contractiles et enfin, promorphose ou pre¬
science des formes organiques à réaliser.
Parmi eux Y impressibilité occupe le premier rang. C’est elle qui
donne aux éléments moléculaires la sensibilité inconsciente, qui
entraîne leur mouvement dans la direction voulue par la forme
spécifique des êtres où ils se trouvent, et c’est de cet attribut, de
ses qualités et de ses altérations diverses, que résultent les diffé¬
rentes formes des espèces, leurs maladies innées et l’exercice plus
ou moins régulier des organes dont les propriétés propres entreront
en scène un peu plus tard en se combinant aux propriétés élémen¬
taires des tissus.
Dans cette impressibilité de l’agent séminal ou vital réside la vie,
car^sans elle le système nerveux organe de la sensibilité ne suffirait
pas à l’entretenir. Elle fait la vie dans les êtres où il n’y a pas de
système nerveux comme les infusoires dits microzoaires ou phyto-
zoaires et les grands végétaux, elle l’entretient dans les éléments
DU VITALISME SÉMINAL OU SÉMINALISME 383
anatomiques dépourvus de nerfs qui forment ces tissus, dans les élé¬
ments anatomiques du sang, dans les parties dont on a coupé les
nerfs, enfin, même après la mort de l’ensemble, dans certains élé¬
ments moléculaires qui continuent à vivre pour leur compte.
C’est elle qui est le premier acte du gerjne de l’homme qui com¬
mence à vivre, avant qu’aucun élément, qu’aucun tissu et qu’aucun
organe n’aient pris naissance, et c’est cet acte qui, dans le déve¬
loppement physiologique et pathologique de l’homme , me semble
devoir être pris en sérieuse considération.
De la manière dont il se produit résul tent la réaction de la matière
vivante du germe et son mouvement diathésique et organique. Im¬
pression et réaction, tels sont les premiers faits de la vie comme
ils en sont la condition d’exercice et c’est lorsqu’ils disparaissent
que survient la mort.
C’est en remontant ainsi aux sources mêmes de la vie normale,
dans ses attributs élémentaires que j’ai compris le mécanisme de
l’organisation et plus tard celui de la maladie, car ici encore c’est
l’impressibilité organique et la réaction qu’elle fait naître qui sont
le principe général de la pathologie. Les maladies ne sont que des
impressions transformées , ai-je dit dans ma pathologie géné¬
rale (1), cela est vrai, et c’est sur cet aphorisme que repose la doc¬
trine médicale que j’ai professée depuis plusieurs années et que je
vais exposer.
Cette doctrine s’applique aux maladies morales, aux maladies de
l’agent vital et aux maladies humorales et organiques. Sans rien
exclure des éléments de la nature humaine , elle en explique toutes
les maladies et c’est là sa garantie de vérité.
Pour désigner cette doctrine, j’aurais peut-être pu me servir du
mot de naturisme qui s’applique parfaitement à l’étude physiolo¬
gique de la nature de l’homme et à l’agent naturel d’où elle sort,
mais comme ce mot a reçu une acception différente consacrée depuis
Hippocrate et qu’il représente le rôle prescient, utile de la nature
en général dans la marche et dans la guérison des maladies, j’ai
dû l’abandonner. Celui de vitalisme adopté par l’école de Mont¬
pellier représente pour tout le monde l’idée d’un principe vital in¬
connu dans sa nature et immatériel sur lequel l’expérience ne peut
rien et dont le rôle est par conséquent indéterminé et indétermi¬
nable. En l’appelant sensitisme on pourrait la confondre avec la
théorie des médecins qui ont fait de la sensibilité nerveuse la base
de leur pathologie, tandis que l’idée que je développe d’un agent
(lj E. Bouchut. — Pathologie générale, page 12.
384 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
séminal créant l’impressibilité des éléments organiques très-proche
parente de la théorie de Glisson et de Bichat sur la sensibilité in¬
sensible ou inconsciente, représente l'application à la physiologie
et à la pathologie du fait d’un agent séminal créant dans les molé¬
cules vivantes la sensibilité sans nerfs, c’est le : séminalisme.
Après ce préambule , je vais montrer ce que cette manière de
voir apporte à l’étude de la physiologie et de la médecine propre¬
ment dite, soit dans la forme des êtres et des organes, soit dans les
maladies de l’agent vital ou maladies séminales, soit dans les mala¬
dies humorales et organiques, soit enfin dans la thérapeutique.
J’indiquerai d’abord :
Les variations de l’agent vital ou séminal qui créent l’impressibi-
lité normale.
Les anomalies de l’impressibilité dans l’agent vital.
Les anomalies de l’impressibilité dans les maladies humorales et
organiques.
Les maladies qui résultent d’un excès d’im possibilité de l’agent
vital.
Les maladies qui résultent d’une diminution de l’impressibilité de
l’agent vital.
Les maladies dues àain excès d’impressibilité suivie de son amoin¬
drissement.
Le rôle de. l’impressibilité de l’agent vital en thérapeutique.
Des différences que présente l’agent vital et des variations de l’impressibilité
normale.
C’est la sensibilité inconsciente des éléments moléculaires de la
vie créée dans l’ovule humain par la fécondation, qui associe ces
éléments entre eux, qui les groupe d’une certaine façon par une affi¬
nité vitale nécessaire à la configuration des tissus et des organes.
Par elle, ils ont des attractions et des répulsions d’où résulte qu’ils
se réunissent ou se chassent selon la nécessité de créer un tissu.
Sans cette propriété obscure de sentir, ils ne pourraient ni se choisir
ni s’associer dans l’ordre voulu par la vie des espèces. Dès qu’elle
s éteint en eux c’est leur mort définitive, et ils rentrent sous l’empire
des lois physiques, entraînés vers d’autres combinaisons. Si elle
n est qu’affaiblie, leur mouvement se trouble et leur association s’en
ressent à ce point que le nouvel être n’àura pas le volume ni la
force désirables. N’est-elle atteinte que partiellement, leur déve¬
loppement dans 1 ovule se fait mal dans le point circonscrit ou elle
est détruile, et alors dans ce point un organe manque ou est modifié
DU VITALISME SÉMINAL OU SÉMINALISME 385
dans ses formes, ce qui produit les difformités. Est-elle seulement
maladive ou diathésique , les mouvements moléculaires de l’ovule
sont également maladifs et du groupement élémentaire particulier
qui en résulte se préparent dans le germe futur des maladies innées
ou héréditaires.
C’est enfin, au caractère spécial individûel de la sensibilité in¬
consciente, créé dans l’ovule par l’agent vital, qu’il faut attribuer
cette affinité spéciale des premiers éléments anatomiques, véritable
affinité vitale physiologique et spécifique , d’où résulte la diver¬
sité des êtres de la même espèce et de la même race. De cette action
première, dérive la forme individuelle formant les variétés de l’es¬
pèce ; la ressemblance au père ou à la mère et quelquefois aux deux
conjoints ; la taille basse ou élevée, la couleur des cheveux et des
poils, la longévité, les idiosyncrasies, etc.
Tout cela est modifié : — 1° par l’union sexuelle qui mélange deux
forces séminales différentes et les associe de façon à engendrer l’im-
pressibilité de l’être nouveau ; — 2° par les climats qui troublent leur
action de manière à affaiblir l’impressibilité générale et abréger la vie
de l’individu ou à le frapper dans sa race qui ne peut s’acclimater
au pays — 3° par l’habitude qui change, qui exagère ou amoindrit la
manière de sentir des tissus; — 4° par la civilisation qui modifie plus
ou moins profondément l’exercice fonctionnel des organes, etc.
Ainsi, en dehors de la sensibilité nerveuse et consciente impri¬
mée aux tissus et aux organes par les nerfs, c’est la sensibilité in¬
consciente ou impressibilité inhérente à. l’agent vital qui rend
compte des impressions subies par les éléments organiques dé¬
pourvus de nerfs, et par les éléments anatomiques qui n’en ont pas
davantage. C’est à cette impressibilité variable, créée par l’agent sé¬
minal, qu’il faut attribuer le principal rôle dans les troubles de l’af¬
finité vitale si puissante au début de la vie Embryonnaire, c’est-à-
dire les troubles des premiers mouvements de la matière des ovules
fécondés.
Maintenant, si je franchis tout d’un coup la période embryonnaire,
dont je viens d’analyser les actes, période pendant laquelle l'impres-
sibilité de l’agent vital, se diluant dans tous les éléments anatomiques
qu’il engendre, a créé des tissus et des organes sensibles par suite de
l’apparition des nerfs, je me trouve en face de l’homme organique¬
ment complet. Alors les tissus et les organes ont à la fois, avec leurs
forces séminales, des propriétés particulières et un rôle fonctionnel
spécial destinés au maintien de la vie d’ensemble, c’est-à-dire de la
confédération organique. Il y a là une organisation dont le méca¬
nisme ne peut être troublé sans danger et c’est alors qu’on peut
25
BOUCHOT.
386 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
dire avec grande apparence de vérité que cette organisation fait la
vie.
Mais dans ce cas, que devient l’impressibilité de la vie embryon¬
naire créée par l’agent séminal? A-t-elle disparu ou vient-elle se con¬
fondre avec la sensibilité nerveuse des organes adultes? Non elle
n’a pas disparu car, ainsi que je l’ai dit, on la retrouve dans les par¬
ties dépourvues de nerfs et dans les éléments anatomiques des hu¬
meurs et des tissus qui se renouvellent sans cesse. C’est elle qui,
dans la vie adulte, personnifie encore l’affinité vitale des éléments
moléculaires en mouvement, pour l’œuvre de la renovation des tis¬
sus. Mais, si elle n’a pas disparu, elle n’a plus la même importance
que dans l’ovule et dans l’embryon ; elle se perd avec la sensibilité
inconsciente des nerfs sympathiques qu’elle a créé et avec la sensi¬
bilité consciente des nerfs. Toutes les trois associées, elles unissent
leurs efforts vers le but commun de la vie d’ensemble, la première
pour la création et la marche des éléments anatomiques constituants
dirigés par l’affinité vitale ; la seconde pour le lien ou consensus à
établir entre les. tissus par une sympathie réciproque et générale;
la troisième enfin pour avertir l’être de ses relations agréables ou
dangereuses avec le monde extérieur.
Elle ne disparaît donc pas dans la vie adulte, mais elle n’a plus le
rôle prépondérant qu’elle avait dans la vie embryonnaire. Elle est
partout présente comme élément de la vie moléculaire, mais non
comme force de la vie d’ensemble ; elle caractérise la présence de
l’agent vital dans toutes les parties atomiques et cellulaires des tis¬
sus et c’est pour cela que j’ai dit que l’agent vital dilué dans l’o¬
vule se combinait avec tous les éléments qui en sortent, et de géné-
tion cellulaire en génération cellulaire, se trouvait par imbibition
incorporé à tous les tissus de T économie jusqu’à la mort générale de
l’ensemble.
S’il en est ainsi, comme l’attestent l’observation et l’expérience,
chacun comprendra que c’est à la présence d’un agent vital substan¬
tiel, et à son attribut d’impressibilité, qu’il faut attribuer les méta¬
morphoses de l’ovule vers l’état d’embryon, sa transformation en
être adulte , le maintien de sa vie par son action dans les éléments
constituants et son influence sur lavie d’ensemble. — Cela étant dit,
il ne me reste plus qu’à établir le rôle de cette impressibilité des
éléments moléculaires constituants dans l’état pathologique.
DU VITALISME SÉMINAL OU SÉMINALISME
387
ANOMALIES DE L’iMPRESSIBILITÉ DANS L’AGENT VITAL OU PRINCIPE SÉMINAL
ET DE SON INFLUENCE DANS L’ÉTAT PATHOLOGIQUE.
La difficulté qui sépare le plus radicalement entre eux les méde¬
cins philosophes est celle de l’existence d’un agent vital distinct de
l’organisation. Pour l’école solidiste et organicienne, la vie est un
résultat de l’organisation et non un principe ; elle est la conséquence
de la fédération des organes, en un mot c’est l’organisation qui fait
la vie.
Au contraire pour l’école vitaliste, quelle que soit la nature du
principe agissant, c’est la vie qui crée l’organisation, qui l’entretient
bonne ou mauvaise et qui préside à son exercice tout en étant
influencée par elle. C’est l’alliance de l’agent vital et de ses orga¬
nes qui fait la vie.
Je crois avoir posé la question avec une entière bonne foi et je
vais essayer de la résoudre avec la même sincérité à mon point de
vue.
Sans nul doute, lorsqu’on examine l’homme, parfaitement cons¬
titué, et qu’on voit à quel point il est tributaire de cette organisation,
que dans un accès de raillerie Chrysale qualifie de guenille ;
PHILAMINTE .
Le corps, cette guenille, est-il d’une importance,
D’un prix à mériter seulement qu’on ÿ pense ?
Et ne devons-nous pas laisser cela bien loin ?
CHRYSALE.
Oui, mon corps est moi-même, et j’en veux prendre soin.
Guenille si l’on veut; ma guenille m’est chère.
(Molière, Les femmes savantes, acte II, scène vin.)
combien il souffre des désordres matériels qui se produisent dans
ses organes, avec quelle facilité il succombe sous l’influence d’une
blessure qui atteint son mécanisme , on comprend qu’un esprit
même distingué, affirme que l’organisation fasse la vie, et dise que
celle-ci soit la conséquence de la première. Cela se comprend moins
de la part du médecin.
En effet, si au lieu d’envisager l’homme tout formé, être complexe
dont l’analyse est extrêmement difficile, on examine l’homme en
voie de formation, dans le germe qui doit lui donner naissance, les
choses sont bien différentes. Alors les conclusions changent et c’est
faute d’avoir pris l’être humain à son commencement, pour l’étu¬
dier dans son germe, et dans son évolution embryonnaire, qu’on a
388 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
pu dire : l’organisation fait la vie. Avec plus de réflexion et avec
d’autres études on arrive à dire au contraire : C’est la vie gui fait
V organisation. Voilà comment, à des points de vue differents, la
vérité qui échappe aux uns se révèle aux autres.
Eu prenant donc pour point de départ de ma démonstration , l’o¬
vule féminin non fécondé, simple cellule sans organisation, animé
de la vie moléculaire, comme toute autre cellule de la femme,
n’ayant qu’une existence éphémère, destiné à la décomposition dans
son foyer, nous pouvons affirmer qu’il n’a pas la vie en propre et
qu’il lui est impossible en restant seul de créer une organisation.
C’est en ce moment une sécrétion, dans quelques heures ce ne sera
plus qu’un débris. Telle est la loi.
Mais, s’il est dans sa destinée d’être par la fécondation impres¬
sionné par l’agent vital masculin, c’est-à-dire imprégné parles sper-
matozoaires, alors là scène change; dès qu’il a été fécondé au lieu
d’être un débris bientôt rejeté au dehors, il a reçu la force de vivre,
il vit et plus tard ce sera un homme.
D’où vient la différence? c’est qu’il s’est incorporé l’agent vital,
dont il a senti le contact et c’est un principe de vie étranger à la
substance, qui lui communique un mouvement moléculaire d’absor¬
ption et d’exhalation , accompagné de chaleur et suivi de transfor¬
mations successives.
Qu’on ne dise pas qu’il avait l’organisation en puissance puisqu’il
allait être un débris avant sa rencontre de l'agent vital ! qu’on ne
dise pas qu’après ce contact et ce mélange, il développe une orga¬
nisation qui lui est propre, puisque s’il devient un homme il aura
la ressemblance, les infirmités ou les maladies de son père!
Donc il a reçu du dehors un principe de vie qui commence son
évolution, qui la dirige, qui la façonne, qui crée les organes à l’i¬
mage de son origine et à celle de ses maladies, qui les imbibe et qui
les entretient d’une certaine manière, puisque, 20 ou 80 ans après
la naissance, ce principe révèle encore sa présence par des mala¬
dies héréditaires de sa provenance paternelle, c’est-à-dire innées.
La vie crée donc 1 organisation, elle est donc une cause et non
pas seulement un effet, elle est ces deux choses à la fois, mais, dans
1 ordre de la nature, c est elle qui est le principe et ils n’ont pas eu
tout à fait tort ceux qui se sont faits les champions du principe vital
et de la force vitale.
Il serait heureux qu’on pût sans hypothèse dire ce qu’est cet
agent vital, ce principe de vie distinct des organes qu’il fait naître à
son arrivée, mais si la science s’arrête au seuil d’une semblable
difficulté dont la solution ne peut être qu’hypothèse, elle a saisi le
DU VITALISME SÉMINAL OU SÉM1NALISME 389
fait et cela lui suffit. Elle peut dire comme le sage, j’en connais le
mécanisme mais j’en ignore le mystère. Qui donc pourrait en exiger
davantage.
Que les organiciens me permettent donc de leur dire, conformé¬
ment à l’observation, qu’il y a un agent vital, matériel distinct de
l’organisation qu’il précède ; que cet agent exerce une impression sur
le germe; qu’il reste dilué dans le blastème qui forme les organes;
qu’il apporte avec lui ses diathèses; que dans tout le cours delà vie
dont il a crée le mécanisme présent encore dans toutes les parties
de l’organisation il en fait la force, la faiblesse et la durée ; enfin que
les organes et tissus qu’il a engendrés en leur donnant une vie
propre et des propriétés particulières peuvent, à leur tour dans
leurs désordres, paralyser son action, engendrer des maladies dans
lesquelles il a son rôle, et dominer assez sa puissance pour amener
la mort.
Ainsi donc, agent vital, impressibilité des parties élémentaires
encore dépourvues d’organisation; formation de tissus, d’humeurs
et d’organes doués de propriétés spéciales, apparition de la sensibi¬
lité et des sympathies nerveuses qui établissent le consensus général
de toutes les parties en régularisant le mécanisme animal, voilà les
phénomènes que l’observation et l'expérience révèlent à l’observa¬
teur qui cherche à découvrir le mystère de la vie humaine.
Il me semble difficile de rien objecter à cette recherche expéri¬
mentale du rôle de l’agent vital ou séminal dans la configuration
physiologique de la nature de l’homme ; mais, au point de vue patho¬
logique, ce rôle éclate bien plus vivement aux regards du médecin»
Cet agent vital, qui est lui-même sans organisation, renferme en
puissance des formes organiques et des maladies qui se retrouve¬
ront pendant toute la durée de la vie de l’être futur. Dilué dans
l’ovule formé du blastème féminin, lequel a aussi ses diathèses, il
en résulte une action combinée à laquelle on doit les maladies
héréditaires innées que l’on peut appeler aussi les diathèses de l’a¬
gent vital.
Que peuvent être les prétentions du solidisme dans l’étiologie des
maladies héréditaires? Alors même que les solides sont altérés
comme dans la tuberculose, dans la goutte ou dans le cancer, est-
ce qu’ils le sont primitivement?
L’humorisme pourrait davantage les revendiquer à son profit,
puisqu’elles ont pour siège les humeurs, mais ici, comme dans le cas
précédent, les humeurs et le sang d’où sortent ces diathèses nais¬
sent de l’agent vital qui fait l’organisation d’après sa nature, leur
altération est déjà une chose secondaire, et cela me ramène à rap-
390 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
porter le développement des maladies héréditaires aux altérations de
l’agent vital. De l’impressibilité vicieuse qu’il communique aux élé¬
ments ovulaires fécondés résulte la diversité des êtres et la diver¬
sité des maladies héréditaires ou acquises.
MALADIES DE L’AGENT VITAL.
Les organiciens et les humoristes, comme tous ceux qui cherchent
la précision dans les faits et dans les doctrines, ont vivement com¬
battu et avec raison sous toutes ses formes fidée d’un principe vital
immatériel . Ils l’ont toujours considérée comme une hypothèse
dangereuse et sans application utile à la médecine. Pourront-ils en
faire de même à l’égard de l’agent vital ou séminal, primitivement
distinct de l’organisation et ensuite dilué ‘dans toutes ses parties,
leur communiquant une sensibilité inconsciente nouvelle ou impres-
sibilité. Je ne le pense pas.
Tous les raisonnements produits contre la nature d’Hippocrate,
contre le pneuma d’Athénée, contre l'archée de Van Helmont,
contre l 'âme de Stahl, contre le principe vital de Barthez consi¬
dérés comme régisseurs de la vie, sont dirigés surtout contre ce
qu’il y a d’hypothétique dans ces doctrines. Ils ne peuvent en con¬
séquence s’appliquer à l’agent vital ou séminal. Ce principe maté¬
riel dont le rôle est connu de tout le monde, sur lequel on peut
expérimenter cependant une composition variable si l’on en juge
par la différence et par la vitalité de ses produits. Il passe du mâle à
l’ovule avec son attribut spécial d’impressibilité qu’il lui transmet,
et il lui donne une tendance évolutive vers une forme déterminée
d’avance, avec ses infirmités innées, avec ses diathèses héréditaires,
et enfin avec sa force de résistance aux causes extérieures de des¬
truction qui nous entourent.
Chez les animaux dont les éléments moléculaires sont doués d’une
impressibilité différente de celle de l’homme, on expérimente comme
on veut sur leur agent vital, on mélange cet agent vital comme on
l’entend et par des sélections artificielles on modifie les formes de
la vie à volonté. On fait des métis , des Ttercerons, des quarterons,
des octavons qui représentent dans leur forme, dans leur diathèse
ou manière d’être, la moitié, le tiers, le quart ou le huitième de
1 être sur lequel on a expérimenté, donc il n’y a dans la doctrine
que je développe rien d’hypothétique. Tout y est déduit de l’obser¬
vation, et les variations d’impressibilité de l’agent vital considéré
comme cause de maladie ultérieure de l’être futur doivent figurer
dans la pathologie générale à titre d’élément fondamental de l’étio -
logie, de 1 évolution morbide et du mécanisme thérapeutique.
DU VITALISME SÉMINAL OU SÉMINALISME 391
L’existence de cet agent rend compte d’une foule de phénomènes
physiologiques et pathologiques considérés jusqu’ici de toute autre
manière, et il me paraît difficile qu’on n’en tienne pas compte autre¬
ment qu’on ne l’a fait jusqu’à ce jour. Par lui, l’observation aidant,
en dehors de toute hypothèse, s’expliquent toutes les difformités,
toutes les maladies innées et toutes les diathèses, toutes les modi¬
fications que subissent les causes morbifiques et les maladies par
l’influence individuelle, c’est-à-dire par les idiosyncrasies, enfin
toutes les actions thérapeutiques qui, elles aussi, ne sont que des
impressions transformées.
ANOMALIES DE L’AGENT VITAL ET DE L’iMPRESSIBILITÉ DANS LES MALADIES
HUMORALES ET ORGANIQUES.
Il est impossible de séparer autrement que par la pensée l’orga¬
nisation humaine, du principe substantiel qui l’a créé, et qui s’y
trouve incorporé, qui en a dirigé le développement et qui entretient
ses fonctions d’une manière spéciale pour chaque individu, selon sa
diathèse. Mais, tout en étant obligé d’admettre que l’agent vital doué
d’impressibilité, auquel l’homme doit son origine, est dilué dans tous
les éléments moléculaires constituant les tissus et les humeurs de
l’organisme ; qu’il préside à leur nutrition et à celle de tous les
organes pour diriger leur rénovation permanente, il faut aussi tenir
compte des propriétés particulières des tissus et des organes eux-
mêmes.
Le corps change sans cesse, cela est vrai, et comme l’a dit Ovide,
« il n’est plus aujourd’hui ce qu’il était hier, ni ce qu’il sera demain. »
Cependant son principe d’identité physique lui reste et, tout en se
renouvelant sans cesse, il reste le même, car la matière qu’il s’assi¬
mile obéit à la diathèse première de l’agent vital, et à son impas¬
sibilité, de façon à reproduire partout une diathèse semblable. Voilà
comment l’homme reste un être identique à lui-même dans là
métamorphose incessante de ses éléments, et comment il réalise l’u¬
nité dans la multiplicité apparente de ses organes vitaux essentiels.
Toutefois si la vie est une dans son principe, elle est multiple
dans ses fonctions, car le sang fait la vie aussi bien que la circula¬
tion qui le meut, que la respiration qui le vivifie et que l’innervation
qui donne aux tissus le ton et la contractilité nécessaires. Tout cela
fait partie du mécanisme humain , et il n’est pas un organe, ni une
humeur, qui n’ait ses propriétés propres, susceptibles d’altération de
manière à entraver la puissance de l’agent vital, ou à déterminer
mécaniquement ou chimiquement des lésions mortelles. En effet, si
392 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
le coeur s’arrête, ou si de gros caillots courent dans les arteres prin¬
cipales, il y a mort par arrêt d'un des rouages du mécanisme hu¬
main. Si la trachée se remplit de mucus ou de tout autre corps
étranger, le sang non hématosé devient un poison pour les organes
qui le reçoivent, la mort a lieu chimiquement; si le cerveau est
largement détruit, toute contractilité musculaire cesse et, méca¬
niquement encore, par suite de l’inertie d’organes importants la mort
peut survenir. Enfin, partout où il y a plaie ou suppuration des tis¬
sus, la résorption endosmotique dans le sang d’un produit morbide
se convertit en poison délétère qui produit chimiquement la ma¬
ladie et la mort. Ce sont là autant d’états morbides secondaires, ter¬
naires et quaternaires qui s’enchaînent les uns aux autres.
De là résulte pour le médecin, la nécessité de tenir compte des
propriétés physiques et vitales des tissus et des humeurs, ainsi que
des conditions mécaniques de l’exercice régulier du fonctionnement
des organes, pour ne donner à l’influence de l’agent vital et de l’im-
pressibilité que la juste place qui leur convient en pathologie.
Je puis le dire sans crainte d’être contredit, c’est le côté organique
de la nature humaine qui a été le mieux étudié et qui même l’a été
d’une façon trop exclusive aux dépens de l’autre. — Son étude a
même donné lieu à des divisions à peine croyables aujourd’hui, car,
parmi les médecins, les uns sous le nom de solidisme (V. ce mot)
n’accordaient d’importance qu’aux parties solides du corps, taudis
que les autres rangés sous la bannière de Yhumorisme (Y. ce mot)
attribuaient dans la production des maladies une influence prépon¬
dérante aux humeurs.
Je ne reviendrai pas sur cette question de doctrine suffisamment
élucidée dans les pages que j’ai consacrées au solidisme et à l’hu-
morisme. Ce que j’en ai dit peut suffire, et je reprends ma thèse
des maladies organiques et humorales acquises, également dérivées
des atteintes portées à la sensibilité inconsciente ou impressibilité,
unies aux désordres de la sensibilité nerveuse des tissus, ainsi qu’à
toutes les actions physiques, chimiques et mécaniques accomplies
au sein de l’organisme.
Je me rencontre ici avec Yirchow. En disant il y a bien long¬
temps : — Impression s t réaction , voilà la formule la plus abstraite
de l’étiologie, car les maladies ne sont que des impressions trans¬
formées (Path. gén., 2e Edition , 1867, p. 28), j’énonçais une pensée
que devait adopter l’auteur de la pathologie cellulaire.
« Pour lui en effet, tout élément vivant du corps humain répond
à une excitation en manifestant son activité. L’activité est réveillée
pour trois raisons différentes : C’est pour faire fonctionner, pour
DU VITALISME SÉMINAL OU SÉMINALTSME 393
nourrir, et pour former une partie. — De là trois sortes d’irritation :
celle qui augmente la fonction organique (irritation fonctionnelle) ;
celle qui s’accompagne d’une exagération de nutrition (irritation nu¬
tritive); celle enfin qui produit de nouvelles parties (irritation forma¬
tive) •» Path. cellulaire. Introduction , p. XIV). — En ajoutant
les processus passifs dans lesquels les éléments normaux se dé¬
truisent partiellement ou en totalité de façon à disparaître, on a
la clef de toute la philosophie de l’étiologie pathologique cellu¬
laire.
Cette manière de voir se rapproche beaucoup de celle que j’ai
essayé de faire prévaloir, mais elle renferme des erreurs que j’ai
tenté d’éviter, ainsi l’irritation fonctionnelle et l’irritation nutritive,
considérées comme étant de nature différente, sont des choses sem¬
blables car la nutrition est une fonction normale et, dans l’activité
des éléments cellulaires, l’une des deux irritations est de trop. Déplus,
il y a cette autre différence que, ne m’occupant pas de l’activité de la
prétendue cellule primordiale, qui n’est pas le premier élément de
l’organisation, je me suis placé plus haut dans l’étude des origines de
la vie en prenant pour point de départies troubles de l’agent vital et
de l’impressibilité qu’il donne aux éléments moléculaires d’où sortira
l’élément cellulaire.
De même que par ses caractères normaux différents, l’impressibi-
lité, sur laquelle on expérimente à volonté, engendre la variabilité
des individus, de même paf ses troubles circonscrits, elle modifie et
altère plus ou moins profondément la nutrition moléculaire des
tissus, leurs fonctions et leur volume, ce qui constitue la maladie et
les diversités qu’elle présente. — Mais ici, au trouble de l’impres¬
sibilité se joignent l’effet des sympathies, nées de la participation
du nerf grand sympathique, les actions chimiques ou mécaniques
qui naissent secondairement, et le problème se complique à l’infini.
— Malgré cette difficulté j’essaierai de poursuivre mon analyse en
faisant la part de tous ces éléments morbides.
Du fait même de l’impressibilité des éléments et des tissus (1)
résulte donc par l’action des causes extérieures variables, la réac¬
tion variable en rapport avec la cause morbide, et par suite des ma¬
ladies différentes. — Mais, si l’impressibilité’n’est pas mise en jeu par
la cause de manière à provoquer de réaction, il n’y a pas de maladie,
ce qui laisse comprendre pourquoi plusieurs individus étant soumis
au même moment, et dans le même lieu, à la même influence
pathogénique, les uns réagissent et transforment l’impression en
(t) ( Sensibilité inconsciente distincte du système nerveux.)
394 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
maladie tandis que les autres ne sont pas affectés et restent bien
portants.
Toutes les causes morbides soit intérieures soit extérieures , lo¬
cales ou générales, modifient plus ou moins l’agent vital et son im-
pressibilité dans les humeurs on sur un point de l’économie. Elles
le modifient dans sa fonction vitale élémentaire, ce qui peut n’avoir
pas de suites, où elles l’excitent et l’amoindrissent et, selon la réac¬
tion qui se produit, par cet excès ou par cette faiblesse, il en résulte
dans les éléments, dans les tissus, dans les organes et dans les hu¬
meurs, des modifications qui sont le germe de toutes les maladies
et, si l’impression est curative, le moyen de les guérir.
Ainsi en pathogénie, l’excès d’ impressïbilité des éléments cons¬
tituants réagit sur les tissus et provoque selon sa nature, soit l’hypé-
rémie, soit l’inflammation et ses exsudats séro-fibrineux, épithéliaux
ou purulents, certaines hémorrhagies actives, les flux séreux ou
gazeux, l’hypertrophie des éléments et des différents tissus formant
le squelette des organes; les pyrexies avec leurs altérations humo¬
rales qui deviennent des causes morbides à leur tour, etc.
Avec ces lésions , naissent les actions sympathiques réflexes qui
sont la fièvre, la courbature, l’inappétence , l’embarras gastrique
avec ou sans vomissement, etc.
Par elles aussi, selon l’organe affecté, viennent les troubles fonc¬
tionnels, les actions physico-chimiques de pesanteur, d’absorption
endosmotique, d’érosion des tissus, ce sont : presque partout la
douleur provoquée par la participation au mal des nerfs ordinaires ;
— dans le cerveau et dans les méninges, le délire, la somnolence,
les vomissements, le ralentissement du pouls, les convulsions et la
paralysie; — dans le pharynx, la dysphagie ; — dans le larynx, l’en¬
rouement et la dyspnée; — dans les bronches et dans le poumon, la
toux, l’expectoration de nature variable et la gêne respiratoire ; -4-
dans l’intestin, la diarrhée, la dyspepsie ou la boulimie; - dans les
reins, l’urination modifiée ; — dans les vaisseaux, les embolies avec
leurs conséquences variées, l’absorption du produit morbide plus
ou moins toxique des plaies; — dans les nerfs congestionnés ou
anémiques, le spasme et les névroses ; — dans les fièvres, les altéra¬
tions humorales qui engendrent d’autres lésions secondaires et qui
reproduisent le germe du mal, enfin les actions physiques de pe¬
santeur, d absorption par endosmose, d’obstruction par les produits
morbides, d’érosion par l’âcreté du flux, etc.
De la diminution d’ impressïbilité résultent l’atrophie et le ra¬
mollissement ou les dégénérescences graisseuses des éléments et des
tissus, certaines hémorrhagies passives, certaines congestions atoni-
DU VITALISME SÉMINAL OU SÉMINALISME 395
ques également accompagnées des phénomènes sympathiques réflexes,
le tout accompagné de troubles fonctionnels locaux plus ou moins
marqués'.
Chaque lésion locale ainsi née de l’excès ou de la diminution de
l’impressibilité réagit à son tour sur sa cause en l’aggravant. De la
sorte, avec la maladie de l’agent vital elle trouble de l’impressibilité,
il y a la maladie locale se généralisant par absorption endosmotique
ou capillaire, produisant l’altération du sang ou restant locale et réa¬
gissant sur l’ensemble de l’économie par l’intermédiaire des actions
réflexes du grand sympathique ou directe des nerfs ordinaires. C’est
là ce qui constitue la maladie des éléments humoraux et organi¬
ques, état secondaire à côté de la maladie de l’agent vital, mettant
primitivement en jeu l’impressibilité des éléments constituants.
J’avais donc raison de dire que les maladies ne sont que des im¬
pressions transformées; en. effet, il ne se fait, dans les tissus, aucun
travail qui n’ait primitivement été précédé d’une impression nor¬
male ou pathologique.
Mais dira-t-on : qu’est-ce qui prouve que la sensibilité incons¬
ciente ou impressibilité soit par ses modifications le point de départ
des maladies? L’observation et l’expérience.
Je prendrai d’abord comme expérience la nouvelle théorie de la
formation du pus contraire à celle de Virchow et qui appartient à
son élève Conheim. Ainsi dans une partie dépourvue de nerfs
comme la cornée et dans quelques autres tissus que l’on excite, il
se fait comme l’ont établi Conheim, Cornil, Ranvier, etc., un tra¬
vail de suppuration dû à la sortie des globules blancs du sang hors
des vaisseaux. — Par des mouvements amiboïdes, c’est-à-dire sans
organes contractiles connus, on voit les leucocythes s’insinuer entre
les lamelles épithéliales et former un dépôt de pus, donc les cel¬
lules épithéliales et leurs éléments ont senti quelque chose qui n’est
pas arrivé à la conscience du sujet, donc les leucocythes eux mêmes,
en changeant de forme et de place, ont manifesté une sensibilité
pour nous insensible, et, c’en est assez pour la démonstration expé¬
rimentale du fait que l’impressibilité mise en jeu d’une certaine
manière est la cause de l’inflammation des tissus. — Impression et
réaction, dans ce cas le fait est incontestable.
La pathologie des végétaux dépourvus de nerfs, la formation des
gommes sur les feuilles et les maladies de la tige et du fruit nous
offriraient des exemples analogues, mais il ne s’agit ici que des preu¬
ves médicales.
Je prendrai maintenant comme autre moyen de démonstration de
la thèse que je soutiens, des faits empruntés à l’observation clini-
396 HISTOIRE DE LÀ MÉDECINE
que, car dans ces études je ne veux faire aucune hypothèse. Tout y
est déduit de l’expérience.
Tout le monde connaît l’inflammation, l’ulcération, les vasculari¬
sations ou la suppuration de la cornée qui n’a pas de nerfs, et des
cartilages qui n’en ont pas davantage. — J’ai vu des paralytiques avec
atrophie des membres soit par hémiplégie, soit par paraplégie avoir
des érysipèles, des varioles identiquement, semblables sur les par¬
ties saines et sur les parties paralysées. Enfin, chez les animaux dont
on a coupé la moelle épinière, il se fait, comme l’a montré Brown
Sequard, des inflammations autour des ongles qui représentent le
travail inflammatoire avec tous ses phénomènes. Ici encore nous
voyons qu’à côté de la sensibilité ordinaire, nerveuse inhérente au
système nerveux, il y a une autre espèce de sensibilité qui est in¬
consciente et qu’on découvre dans les éléments constituants des
organes de la vie dont elle est l’attribut. — C’est l’impressi-
bilité.
MALADIES QUI RÉSULTENT D!UN EXCÈS D’iMPRESSIBILITÉ DE l’aGËNT VITAL.
Si l’impressibilité normale de l’agent vital fait les éléments cons¬
tituants et les tissus normaux, les modifications et les altérations de
cet attribut de la vie créent l’impressibilité anormale qui engendre
les anomalies de la nutrition et des fonctions observées dans l’état
pathologique. Dans toutes les maladies, il y a donc comme élément
originaire principal un trouble de l’impressibilité. — Ce n’est que
dans les maladies secondaires qu’on observe les influences physico¬
chimiques de l’état morbide primitif, amenant des modifications nou¬
velles de Timprossibilité inconsciente, et avec elle les maladies
secondaires.
Dans les maladies primitives, la modification n’est appréciable
que par ses effets qui consistent dans un état diathésique originel,
dans un état diathésique acquis et qui résulte déjà d’une modifica¬
tion de l’impressibilité, dans un excès ou un défaut de cette impas¬
sibilité.
Les maladies qui résultent d’un excès d’impressibilité sont : la
méningite et la meningo-encéphalite, le coryza, l’otite, les ophthal-
mies, — les pharyngites, les angines, les laryngites, les bronchites,
la pneumonie, la pleurésie, l’endo-péricardite, la gastrite, l’entérite,
la dysenterie, la néphrite aiguë, l’hépatite aiguë, les adénites, la
phlébite, 1 érysipèle, les arthrites, les ostéo-chondrites, la périostite
et toutes les inflammations primitives des différents tissus ;
Toutes les congestions actives du poumon, du foie, de la rate,
des reins, du cerveau ;
DU VITALISME SÉMINAL OU SÉMINALISME 397
La pléthore globulaire et l’hémite;
Les hémorrhagies actives du cerveau sans lésion primitive des
capillaires, certaines hémorrhagies nasales, pulmonaires, intesti¬
nales, rénales, etc. ;
Certains flux muqueux du nez, des bronches, de l’estomac et de
l’intestin ;
Les pneumatoses de l’hystérie et de la dyspepsie inflammatoire-,
Les hypertrophies du tissu cellulaire et fibreux, du tissu épithé¬
lial, du tissu œdipeux du tissu glandulaire, du tissu pigmentaire, du
tissu cutané ou muqueux, etc. ;
Certaines maladies de la peau à l’état aigu dépendantes ou dis¬
tinctes d'un état diathésique de l’agent vital ;
Les fièvres éruptives dont l’exanthème sort régulièrement, etc.;
Le diabète que fait naître l’irritation du quatrième ventricule
ainsi que les contusions de l’occiput et l’affaiblissement sénile.
MALADIES QUI RÉSULTENT D’üN DÉFAUT D'iMPRESSIBILITÉ DE l’aGENT VITAL.
Les maladies qui résultent d’un amoindrissement ‘ de Timpressi-
bilité sont l’ictère grave, la néphrite albumineuse, la stéatose du foie,
les dégénérescences graisseuses des éléments constituants, la pneu¬
monie ulcéreuse dite caséeuse, les adénites stéâteuses, les lésions
phymatoïdes, etc. ;
Toutes les tuberculoses des méninges, du cerveau, de la plèvre,
du poumon, du foie, de l’intestin, du péritoine, des ganglions bron¬
chiques ou mésentériques des os, etc. ;
Certaines congestions passives du poumon dans les fièvres et
dans les maladies graves, ou à la suite d’un état aigu de bronco-
pneumonie.
Certaines hémorrhagies passives dues à la dissolution du sang
des fièvres et du scorbut, à l’altération graisseuse des capillaires et
des vaisseaux, aux obstacles formés sur un point de l’arbre circula¬
toire aux ulcérations des tissus vasculaires, etc.
Le ramollissement des tissus, notamment des os qui forme le
rachitisme, celui du cerveau, véritable gangrène moléculaire (1) qui
prépare l’hémorrhagie cérébrale et les paralysies, etc.
L’Atrophie partielle ou générale des éléments constituants des
tissus, l’atrophie des organes ou des produits morbides à la suite
des inflammations passées à l’état chronique.
Les flux muqueux dans l’inflammation chronique des'membranes
(l)Bouchut. — De la nature du ramollissement cérébral sénile. — Actes delà
Société des hôpitaux. — l,e année.
398 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
muqueuses, certains flux glandulaires et les suffusions chroniques
des séreuses.
Certaines nosohémies caractérisées par la trop grande quantité
d'eau, la diminution des globules rouges, l’excès de globules blancs
et la diminution d’albumine, qui engendrent les névroses conges¬
tives et ischémiques, certaines hystéries ou hypocondries, enfin le
nervosisme sous toutes ses formes (4).
MALADIES DUES A UN EXCÈS D’iMPRESSIBILITÉ DE L’AGENT VITAL SUIVI DE SON
AMOINDRISSEMENT.
Quand les' maladies qui sont dues à un excès d’impressibilité ne
se terminent pas par le retour à l’état normal, il en résulte soit des
maladies chroniques où l’impressibilité fait défaut — la pneumonie
caséeuse suite de la pneumonie; — la congestion chronique du foie
suite de l’état aigu ; — la constipation suite d’entérite ; — l’atrophie des
reins suite de la néphrite, etc., soit les maladies mécaniques telles
que : calculs hépatiques, salivaires et rénaux; les exsudats donnant
lieu à des adhérences; les obstructions vineuses suite de phlébite,
les embolies, suite d’encocardite, etc., soitenfmles diathèses acquises
dues à une altération humorale connue ou indéterminée comme
l’anémie, l’hydrémie, la leucocythose ; la goutte, le scrofule, la
syphilis, etc.
DES ANOMALIES DE L’iMPRESSlBILITÉ DANS LES MALADIES MORALES.
Sans entrer dans le domaine de la psychologie, il ne me sera pas
difficile de montrer dans le passé et dans le présent, le rôle que joue
le trouble des facultés de l’âme et les perturbations morales dans
les anomalies d’impressibilité qui favorisent la production et la
guérison des maladies.
Dans l’enfance de la science, et dans les ténèbres de l’ignorance,
aux époques de civilisation naissante, d’exaltation religieuse et po¬
litique, même chez des peuples avancés, l’excitation intellectuelle
et morale ainsi que les passions exercent la plus grande influence
sur le physique de l’homme. La théurgie, le mysticisme médical et
l’anatomie pathologique en fournissent les preuves.
Il n y a qu à considérer l’effet des passions nobles ou mauvaises et
de l’excitation intellectuelle ou morale, ainsi que des miracles de gué¬
rison opérés par la foi religieuse ou profane, pour en être convaincu.
(1) E. Bouchut. — De V État nerveux ou nervosisme. Paris, 1861, un vol. in-8,
page 8 .
DU VITALISME SÉMINAL OU SÉMINAL1SME 399
Tout ce côté de la médecine, en étiologie et en thérapeutique,
échappe complètement à l’empire des doctrines humorales et ana¬
tomiques et ne relève que de l’impressibilité.
Toutes les passions dites dépressives telles que la jalousie, et
l’envie ou la haine, l’avarice, la frayeur, la tristesse; — le chagrin, la
ruine, les ambitions déçues, la nostalgie, dont personne ne connaît
la cause matérielle organique, agissent sur le système nerveux
central ou sympathique , et par lui sur le cœur, sur la circulation
capillaire refoulée, sur la sécrétion du foie augmentée, sur les sé¬
crétions de l’estomac dénaturées, enfin sur toutes les fonctions. De
là résultent avec l’altération des éléments anatomiques, des modifi¬
cations organiques , secondaires et fugaces , quelquefois perma¬
nentes, qui deviennent la folie, l’hypertrophie du cœur, les maladies
du foie ou de l’estomac et souvent la syncope mortelle.
Parmi les dispositions morales qui ont une influence néfaste sur
la constitution physique de l’homme, sur son cœur et sur son esprit
il faut citer la tristesse, l’exil, et la solitude. Leur action est lente
mais elle n’est pas moins profonde et il faut lire le charmant traité
de Zimmermam sur la solitude pour en être bientôt convaincu (1).
Le cœur s’aigrit et l’esprit s’irrite èt se fausse dans ses concep¬
tions, les digestions se troublent et alors arrive l’hypocondrie avec
tout son cortège de souffrances indéterminées qui n’ont souvent
d’autres termes que la folie et la mort.
Dans les passions expansives c’est presque tout le contraire. — -
Ainsi la colère et la fureur, le succès et les fortunes inespérées,
l’exaltation intellectuelle, scientifique, religieuse et politique, etc.,
animent et excitent vivement le système nerveux, accélèrent souvent
le cœur, et la circulation périphérique, congestionnent le cerveau,
activent la digestion, et bouleversent l’organisation par des mouve¬
ments intérieurs qui échappent parce qu’ils sont trop subits ou
invisibles. De là des ruptures du cœur, des folies subites et des al¬
térations progressives de l’encéphale qui amènent également la folie
ou la paralysie.
Dans une limite plus restreinte, ce sont les productions de l’es¬
prit ou du génie musical, scientifique ou littéraire ainsi que les con¬
ceptions les plus belles de la pensée qui produisent ces effets : mais
ce qui n’est qu’un sujet d’admiration pour les uns est devenu un su¬
jet de tristesse pour les autres, puisque dans l’opinion de quelques
médecins, le génie et la folie se confondent, celle-ci n’étant qu’un
(1) Voyez Empirisme, analyse des travaux de Zimmermann, le chapitre sur la
solitude,
HISTOIRE DE LA. MÉDECINE
400
degré avancé de l’autre. Le génie n’est qu’une névrose, a dit M. Mo¬
reau, un aliéniste de notre temps; névrose, soit, mais ce n’en est pas
moins la conséquence d’une exaltation intellectuelle préalable et
c’est, je pense, à cette exaltation prolongée que les hommes remar¬
quables dont s’honore l’humanité ont souvent payé leur génie de
la perte de leur raison .
Si j’avais à démontrer l’influence du moral sur le physique, je
pourrais m’étendre sur les détails de cette question avec laquelle le
médecin habitué à voir des malades se trouve bien souvent aux
prises, mais ce n’est ici qu’une question de doctrine et il n’y a pas
lieu d’insister davantage sur les exemples. Qu’il me suffise d’avoir mis
le fait hors de doute et l’expérience médicale du lecteur fera le reste. ,
Je sais bien que pour l’école solidiste, qui considère avec Caba¬
nis la pensée comme une sécrétion du cerveau, ce qu’on appelle le
moral n’existe pas et qu’il n’est qu’un effet de la constitution ana¬
tomique de l’encéphale, ou de l’état du système nerveux ; qu’il y a
dans le cerveau autant de petits centres ou circonvolutions que de
facultés pensantes, que le vicieux et que le criminel ne sont que des
malades irresponsables de leurs actes ; que la vertu n’est qu’affaire
de tempérament, mais ce ne sont pas là des raisons sérieuses. Il n’y
a dans ces objections qu’un amas d’hypothèses matérialistes et il ne
reste rien de la théorie de Gall et de la phrénologie. Où sont les
petits cerveaux qui, dans le grand, président aux facultés de l’enten¬
dement et aux facultés morales? qu’on les montre et qu’on dise
quelle différence il y a entre les cellules nerveuses cérébrales d’un
mathématicien, d’un peintre ou d’un musicien, d’un poète, ou d’un
réaliste, d’un voleur ou d’un assassin. Si ces différences existent, la
science les ignore et jusqu a ce qu’elle les ait apprises elle n’a pas le
droit d’en affirmer l’ existence.
Nul doute cependant que d’une façon primitive, une maladie du
cerveau, ou un accident ayant modifié la texture de l’encéphale et
une lésion circulatoire réflexe du cerveau, ne puissent troubler l’in¬
telligence, les facultés morales de l’homme et le rendre irrespon¬
sable de ses actes, mais c’est là une exception qui ne saurait être
prise comme étant la règle. Le commun de l’humanité a des pensées,
des vertus, des passions et des vices dont nulle disposition maté¬
rielle de l’encéphale ne peut expliquer les différences et c’est pure
hypothèse que de prétendre le contraire. Mieux vaut avouer son
ignorance que d’affirmer ce qu’on ne peut démontrer, et chose
curieuse, c’est l’école matérialiste et positiviste que l’on est obligé
de rappeler sans cesse au respect de la méthode scientifique qu’elle
étouffe de ses hypothèses.
DU VITALISME SÉMINAL OU SÉMINAL1SME 401
En dehors de toute idée de système, et sans sortir du champ de
l’observation impartiale, les seuls faits que puisse apprécier le mé¬
decin, c’est, chez l’homme sain et en tout semblable aux autres, la
diversité des qualités intellectuelles affectives et morales, la modi¬
fication de ces qualités par les climats, par l’habitude, par l’exemple
et par le milieu social politique et religieux ; leur influence cer¬
taine sur les modifications d’impressibilité qui préludent à la ma¬
ladie, enfin l’influence des altérations organiques accidentelles de
l’encéphale sur ces mêmes qualités.
Relativement aux modifications sans nombre provoquées par le
climat, les différents milieux et par la contagion de l’exemple, il
n’e'st encore venu à l’idée d’aucun réaliste de lei attribuer à une
configuration matérielle spéciale bien déterminée des millions de
cerveaux qui, çà et là, au nord et au midi, sont le jouet de leurs
idées différentes de patrie, de religion et de morale. C’est cepen¬
dant ce qu’il faudrait faire pour soutenir le dogme de la moralité
organique, de l’irresponsabilité morale ou de l’organicisme appliqué
au jeu des passions, et tant qu’on n’aura pas dissipé les ténèbres qui
environnent la physiologie de la pensée, il sera plus sage de s’en te¬
nir comme je. le fais à l’observation.
Quant aux autres influences soit des passions morales sur la ma¬
ladie, soit de l’action des modifications de l’encéphale sur les qua¬
lités intellectuelles affectives et morales , la chose n’est plus à
démontrer, elle est acquise à la science et tous les bons observa¬
teurs sont à peu près d’accord à cet égard. Les effets du moral
sur le physique ne peuvent être méconnus et ceux du physique
sur le moral sont le terrain sur lequel chacun se rencontre, par¬
faitement d’accord et sans nulle contestation. J’y reviendrai un peu
plus loin.
En ce moment je me borne à constater que la perturbation du
principe moral de l’homme associé aux troubles de l’impressibilité
vitale est le point de départ d’un grand nombre de désordres intel¬
lectuels, affectifs ou moraux, et que ces perturbations engendrent
souvent des lésions élémentaires suivies des désordres de circula¬
tion locale d’où peut naître une maladie organiquement appréciable.
DU RÔLE DE L5AGENT VITAL ET DE L’iMPRESSIBILITÉ EN THÉRAPEUTIQUE.
Ce que la sensibilité vitale ou impressibilité réalise en pathogénie
elle l’accomplit également dans les actions thérapeutiques. Là aussi
on peut dire que les effets curatifs ne sont que des impressions
transformées. En effet tous nos médicaments n’agissent qu’en mo-
402 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
difiant d’une façon spécifique, en excitant ou en amoindrissant l’im-
pressibilité des éléments ou des tissus. C’est de cette façon que
l’agent vital fait naître des réactions et des actes réflexes d où sor¬
tent les guérisons.
Ainsi, c’est par l’excès d’impressibilité produit dans les éléments
des tissus et des humeurs par certains agents thérapeutiques que l’on
remédie à toutes les lésions humorales et organiques, à toutes les
dégénérescences ayant produit sympathiquement la faiblesse géné¬
rale, à certains flux, à certaines hémorrhagies et aux exsudations
chroniques des muqueuses ou de la peau qui amènent l’état cachec¬
tique, et produisent différentes névroses.
L’alcool, le vin, le fer, le manganèse, le quinquina, l’arsenic à
faible dose, les amers, les stimulants aromatiques, etc., sont les
moyens les plus utiles à employer dans les cachexies, dans les dia¬
thèses dartreuses, cancéreuses et tuberculeuses, dans certaines al té-
rations humorales des fièvres et c’est à titre de modificateurs de
l’impressibilité que je les emploie. Il en est de même de l’applica¬
tion du froid par les aspersions rapides sur le corps, des bains
courts de mer ou de rivière, de l’exercice, des distractions et des
voyages, des bains d’air comprimé ou raréfié, des inhalations d’oxy¬
gène, de la nourriture exclusive à la viande, etc.
Dans certains flux muqueux ou gazeux de l’intestin, les purgatifs
et notamment les sels de soude, les carminatifs avec leurs principes
odorants et les huiles essentielles sont des stimulants qui relèvent
l’impressibilité amoindrie et guérissent certaines formes de diarrhée
ou de pneumatose; s’il s’agit d’un flux muqueux de la conjonctive
de l’urèthre, du vagin, etc., le nitrate d’argent et les caustiques légers
remplissent la même indication. — J’en dirai autant des balsami¬
ques dans les affections catarrhales de la vessie, de l’urèthre et des
bronches.
Dans certaines hydropisies atoniques, les révulsifs que l’on em¬
ploie à la surface extérieure de la peau et les injections iodées ou
autres ne sont que des excitations locales de l’impressibilité dont on
espère voir les effets se transformer en solide guérison. Sans cela il
serait insensé de mettre du nitrate d’argent dans l’œil ou de l’al-
coot chaud dans la tunique vaginale. Donc les guérisons obtenues
dans les maladies ne sont que des impressions curatives transfor¬
mées.
Dans certaines hémorrhagies passives et dans l’adynamie pro¬
duite parles nosohémies des fièvres, il en est de même et c’est à
relever non pas l’innervation excitée ou opprimée, mais l’impressi-
bilité affaiblie que l’on s’applique au moyen des toniques et des sti-
DU VITALISME SÉMINAL OU SÉMINALISME 403
roulants. On en a un bel exemple dans la scarlatine adyuamique
prochainement mortelle, avec délire, lorsqu’avec une chaleur into¬
lérable de 40 à 41 degrés, avec une excessive fréquence du pouls qui
marque 160, et une éruption cramoisie, on remédie à la diminution
d’impressibilité cutanée par une lolion rapide d’eau froide. En deux
heures, la température s’abaisse, le pouls se ralentit, et l’éruption
moins violente continue sa marche vers la guérison.
Le soufre s’emploie pour ranimer l’impressibilité des éléments
de la peau ou des muqueuses, altérés par le catarrhe chronique, par
les dartres et par l’influence de la diathèse herpétique.
On emploie au contraire les médicaments qui amoindrissent l’im¬
pressibilité normale pour remédier à l’inflammation, à certaines
hémorrhagies, aux irritations organiques accompagnées de fièvre et
d’excitation spasmodique, aux maladies hvpertrophiques et cela pour
produire l’atrophie des exsudats morbides, ou des éléments consti¬
tuants ordinairement hypertrophiés dans ces maladies.
Ainsi, la saignée et les sangsues qui diminuent l’impressibilité
peuvent être employées avec avantage dans les cas d’inflammation
naissante ou d’état congestif et, si on y a recours en temps utile,
elles procurent une impression curative d’où sort toujours un
amendement favorable et souvent la guérison.
La digitale , la vératrine, la bryone , sédatifs de l’impressibilité
augmentée du cœur, sont les remèdes des inflammations aiguës,
viscérales dans lesquelles il y a lieu de modérer l’afflux sanguin né
de cet excès d’impressibilité locale.
L’antimoine et l’émétique, le mercure, l’iodure de potassium sont
des médicaments qui modèrent ou diminuent l’impressibilité des élé¬
ments constituants, car ils ralentissent le mouvement nutritif molécu¬
laire et produisent l’atrophie de certains des éléments anatomiques.
Ainsi, le mercure dissout les gommes, les néoplasies fibro-plastiques
ou les indurations cellulaires, et l’iodure de potassium atrophie les
éléments adipeux et glandulaires. Ce sont autant d’impressions cu¬
ratives que le médecin utilise pour la guérison de certaines mala¬
dies. Le bromure de potassium diminue l’impressibilité des éléments
constituants d’un tissu malade et supprime les actions réflexes d’où
peuvent naître le spasme ou la convulsion. C’est à son impression
sur ce tissu qu’on doit la guérison de la maladie convulsive.
Le curare a une action destructive de la faculté motrice des nerfs,
tout en leur laissant la faculté sensitive, et on a employé l’impression
que produit ce remède dans les maladies tétaniques où se trouve
comme fait principal l’exagération de l’impressibilité motrice. Quel¬
ques succès ont couronné ces efforts, et ils constituent une des
404 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
bonnes applications de la physiologie expérimentale moderne (4).
Le chloroforme respiré pénètre dans le sang et agit sur les centres
nerveux qu’il impressionne de façon à les exciter, puis à paralyser
leurs fonctions et à produire le sommeil et l’insensibilité. Il en est
de même de tous les anesthésiques qui sont en général d’une action
fugace, et que l’on emploie pour amoindrir Timpressibilité normale
des centres nerveux, s’il y a des manifestations de convulsion ou de
douleur qu’on veuille anéantir. Ce sont là autant d’actes palliatifs et
curatifs qui résultent d’impressions curatives, durables ou passa¬
gères, provoquées par un médicament.
Les alcalins diminuent Timpressibilité du sang dont ils allèrent
les qualités, et c'est l’impression provoquée dans les tissus qu’ils
ramollissent souvent, qui favorise la résolution de certaines indu¬
rations inflammatoires, particulièrement des indurations goutteuses
acides, la dissolution des exsudats muqueux et fibrineux des mem¬
branes muqueuses enflammées à l’état aigu ou à l’état chronique.
Les sulfures alcalins réunissent les deux qualités contraires, mais
la propriété du soufre domine et il vaut mieux dans ces cas donner
le soufre contre le principe du mal et les alcalins contre les effets
de sécrétion mucipare.
Il n’est pas jusqu’aux actions mécaniques et chimiques provo¬
quées par les remèdes qui ne puissent être envisagées du même
point de vue général. Les sternutatoires, h* s vomitifs employés pour
faire sortir un corps étranger du larynx ou des bronches, — les
purgatifs excitant les contractions intestinales pour expulser des
excréments accumulés, — le massage et la palétation dans les engor¬
gements glandulo-cellulaires, — l’équitation et la respiration forcée
dans les pleurésies guéries et dans certaines affections des organes
respiratoires, etc., sont autant d’impressions provoquées par le mé¬
decin dans un but de guérison.
Viennent enfin les moyens chimiques et chirurgiques employés
par le médecin pour tuer les vers, ou les parasites végétaux ; pour
dissoudre les concrétions pierreuses du foie , des reins et de la
vessie, ou pour enlever des tumeurs, mais il est bien évident que
dans ces cas, il ne s’agit plus de propriétés vitales à mettre en
jeu. Les troubles de Timpressibilité ont été pour quelque chose
dans les modifications humorales et organiques qui ont fait les
pierres et les tumeurs devenues un danger pour la vie de l’ensem¬
ble viscéral, mais toute tentative de guérison par les agents dyna¬
miques serait ridicule. — A la chimie et à la chirurgie d’agir. Les
(i) Voir Cl. Bernard. Leçons de Pathologie expérimentale.
DU VITALISME SÉMINAL OU SÉMINALISME 405
alcalins dissolvent la gravelle, les petits calculs vésicaux et les con¬
crétions biliaires, et on les emploie. Quant aux pierres trop grosses
pour être dissoutes , et à certaines tumeurs dangereuses accessibles
à la main, c’est au chirurgien de les extraire à l’aide des instru¬
ments mis à sa disposition par la science.
CONCLUSIONS
Dans ce qui précède, j’ai démontré par l’observation et par l’ex¬
périence :
1° Qu’il y a chez l’homme un agent vital substantiel, communi¬
quant à la matière organique dans laquelle il se trouve un attribut
élémentaire de sensibilité insensible ou inconsciente, qui est l’im-
pressibilité.
2° Que cet agent vital et' son impressibilité, unis à la matière du
germe doué de 1- impressibilité maternelle , forment une résultante
de force qui dirigera le développement du nouvel être dans une
forme particulière, par un mouvement diathésique individuel.
Que cet agent et son impressibilité, distincts de l’organisation
qu’ils créent, sont indépendants des organes car ils en précèdent
Fapparition.
Que cet agent dilué dans toutes les parties du germe, se trouve
incorporé dans toutes les cellules secondaires d’où sortent les tissus
et les organes, et, par conséquent, qu’il existe dans ces organes et
dans ces tissus.
Que cet agent vital qui a entretenu la nutrition moléculaire de
l’embryon continue son action après la naissance, pour le dévelop¬
pement adulte, et qu’il préside toujours au mouvement de rénova¬
tion des organes, en attirant les éléments constituants à leur place
et sans erreur de lieu.
Que l’agent vital est distinct de l’organisation, mais qu’il subit
l’influence des propriétés du tissu et des organes en les modifiant à
un faible degré.
Que l’agent vital est le principe de la vie moléculaire tandis que
l’organisation est la cause dé la vie d’ensemble.
Que la cessation d’influence de l’agent vital amène la mort, tout
comme l’arrêt d’une grande fonction organique.
Que l’impressibilité de l’agent vital est le principe de la forme,
de la taille, de la couleur, de la ressemblance aux parents et de
la longévité des êtres, parce que c’est elle qui fait l’affinité
vitale.
Que l’agent vital peut être malade et que son attribut d’impres-
406 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
sibilité modifié est la cause des difformités et des diathèses d’où
sortent les maladies innées et héréditaires.
Que l’attribut d’impressibilité des éléments dû à la présence de
l’agent vital, lorsqu’il est modifié par les influences extérieures, est
la cause du trouble de l’affinité vitale, et, que de ses réactions résulte
la maladie ; — que l’impression et la réaction sont la formule abstraite
des maladies ; — qu’il ne se fait pas de lésion moléculaire qui n’ait
été primitivement précédée d’un trouble de l’impressibilité ; —
enfin, que les maladies ne sont que des impressions transformées.
Que l’impressibilité modifiée, trop forte ou trop faible, est la cause
des diathèses et des différentes maladies humorales et organiques
primitives.
Que les maladies primitives deviennent des causes à leur tour, et
déterminent des maladies secondaires, ternaires et quaternaires, dans
les humeurs et dans les parties solides.
Que les maladies primitives, engendrées par les troubles de l’im-
pressibilité, déterminent des phénomènes sympathiques, et des actions
réflexes dues aux propriétés particulières des tissus et des organes
où se ramifient le nerf grand sympathique et les nerfs ordinaires.
Que les maladies occasionnées par l’impressibilité modifiée, exer¬
cent une action secondaire physique, chimique et mécanique, qui se
traduit par des phénomènes particuliers.
Que l’attribut d’impressibilité de l’agent vital est l’auxiliaire des
agents thérapeutiques, car la guérison que produisent certains mé¬
dicaments n’est qu’une impression transformée.
Que la plupart des moyens thérapeutiques n’agissent qu’en pro¬
duisant des impressions d’où sort une réaction salutaire
Enfin, qu’il y a, en dehors des agents thérapeutiques agissant sur1
l’impressibilité de l’agent vital, toute une série d’agents exclusive¬
ment destinés aux actions physiques , chimiques et mécaniques
qu’il faut produire par les réactifs, par les expulsifs et par la chi¬
rurgie.
CHAPITRE Y
APPRÉCIATION DU NATURISME ET DE SES TRANSFORMATIONS
Après avoir montré ce que c’est que le naturisme médical, au¬
quel se rattache le dogme de la nature médicatrice , ainsi que les
transformations que ces doctrines ont subies par les recherches d’A-
APPRÉCIATION DU NATURISME ET DE SES TRANSFORMATIONS 407
thénée, de Paracelse, de Van Helmont, de Stahl et de Barthez, il est
intéresant de rechercher ce qu’elles ont gagné ou perdu dans le
cours des siècles. Le Naturisme reste t-il entier, malgré ses adulté¬
rations, et ses métamorphoses ont-elles toujours été heureuses, on
bien, dans les perfectionnements qu’on a cru devoir lui apporter,
n’a-t-il point été amoindri par ceux qui l’ont modifié? Vaut-il au¬
jourd’hui ce qu’il a valu jadis, et ce qu’il vaut encore mérite-t-il
d’être conservé? L’histoire de nos controverses philosophiques ré¬
pond sans peine à toutes ces questions que le médecin doit résoudre
dès qu’il médite un peu sur l’étendue de son pouvoir et sur l’utilité
des ressources dont il dispose.
Sans revenir ici sur la constitution du naturisme que j’ai exposée
très-longuement d’abord au point de vue de l’histoire, ensuite à un
point de vue tout pratique, d’après l’expérience que j’ai acquise des
malades pendant près de trente ans, je dois pour la clarté de cette
appréciation les résumer en quelques mots.
Quand Hippocrate a dit : la nature suffit seule 'aux animaux, pour
toutes ces choses; elle. sait d’elle-même ce qui leur est nécessaire
sans avoir besoin qu’on le lui enseigne et sans l’avoir appris de
personne.... Elle est le premier médecin des maladies et ce n’est
qu’en favorisant ses efforts qu’on obtient quelques succès. (Traité
de l'aliment).... Dans le corps vivant tout concourt, tout cons¬
pire... ou bien : le corps vivant est un tout harmonique dont les
parties se tiennent dans une dépendance mutuelle, et dont tous les
actes sont solidaires les uns des autres ; ou encore, quand pour
expliquer le rôle pathogénique des humeurs, il admettait que la
maladie résulte d’une fluxion humorale des parties, d’abord à l’état
de crudité, subissant ensuite un travail de coction qu’il ne fallait
pas troubler violemment pour suspendre l’effort de la nature, et se
terminant par une crise salutaire ou fâcheuse, il est évident qu’il
considérait la nature comme une puissance directrice du travail
pathologique. Cette comparaison du travail morbide à celui de la
formation des fruits par la nature, depuis leur état de crudité jusqu’à
leur maturation, ne laisse aucun doute sur la pensée d’Hippocrate.
Sa thérapeutique adoptée par Galien, disant qu’il ne faut pas troubler
le travail de la nature dans la coction des intempéries humorales,
c’est-à-dire de la maladie, met d’ailleurs complètement d’accord la
pathogénie et le traitement. Il y a là un ensemble que l’on peut
bien ne pas accepter, que l’on peut même combattre, comme l’ont fait
les adversaires du galénisme et les chimiatres, mais dont il faut
reconnaître la réalité sous peine d’ineptie.
Je suis encore à comprendre comment un historien qui a tra-
408 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
duit Hippocrate, s’est mis seul contre plusieurs milliers de généra¬
tions médicales à soutenir que le naturisme n’existe pas. Il dit en
effet : « Le naturisme n’est en pratique qu’un vain mot, bien qu’on
en fasse grand état en théorie (1); » (Note 2 de la page 909)... et il
prétend qu’on attribue à Hippocrate ce qu’il n’a pas dit. «.... Il semble
évident que ces mots : les natures médecins des maladies sont
tout simplement un titre marginal passé très- anciennement dans le
texte et inscrit par un copiste qui n’aura pas plus compris que les
commentateurs l’aphorisme. « La nature trouve par elle-même les
voies et moyens. » ( Même ouvrage, p. 415.)
On ne refait pas l’histoire avec des suppositions, et je ne puis ac¬
cepter que, sans preuve, on veuille supprimer un texte qui caracté¬
rise toute la philosophie d’un médecin comme Hippocrate, et en
disant qu’il paraît évident que ce texte est une addition faite par un
copiste. De pareilles choses se démontrent, les anciennes éditions
à la main, et quand on n’a pas de témoignages à fournir à l’appui
d’assertions de ce. genre, il serait plus sage de s’abstenir. Où en
serions-nous, si le premier venu pouvait ainsi fausser les anciens
textes en émettant des doutes non justifiés sur leur exactitude.
Si nous n’avions que ce texte réputé faux pour croire au natu¬
risme d’Hippocrate nous serions peut-être fort embarrassés, mais
l’ensemble des dogmes pathogéniques et la thérapeutique de cet
homme célèbre prouve que nous ne nous sommes pas trompés.
Le traducteur d’Hippocrate qui a essayé de dénaturer la phrase qui
résume la doctrine n’a pas compris le sens du livre qu’il traduisait.
En admettant même que le texte en question soit faux, ou qu’il n’ait
jamais existé, le naturisme hippocratique n’en resterait pas moins
debout. Une doctrine ne se renferme pas dans un mot. On la trouve
dans toutes les pages d’un livre et tant qu’un érudit n’aura pas
supprimé la théorie pathogénique et thérapeutique des fluxions
et des codions humorales, les médecins devront croire au natu¬
risme d’Hippocrate et au dogme de la nature médicatrice.
Ce qu’il y a de grand dans cette doctrine du naturisme c’est l’im-
personnalité de la puissance mise en jeu et le tort de ceux qui l’ont
modifiée est d’avoir essayé d’en indiquer l’essence hypothétique.
La nature est une force qu’on ne définit pas, et qui est l’ordre des
choses de 1 univers. G est la cause et l’effet, le mode et la puissance,
le dessein et l’ouvrage, comme dit Buffon . On en saisit parfois le méca¬
nisme mais personne n’en connaît le mystère, et c’est pour cela que
le naturisme n’a pas vieilli. — Dès qu’on veut en approfondir la
(1) Darembarg — Histoire des sciences médicales, tome I.
appréciation du naturisme et de ses transformations 409
cause, et que son principe devient personnel , commence l’hypo¬
thèse. Jusques-là, tout est vrai, mais aussitôt qu’on précise, et qu’à
la nature on veut substituer un être déterminé, fictif, tout est mis
en question. — J’avais donc raison de dire en commençant cette
appréciation qu’il fallait rechercher jusqu’à quel point les adul¬
térations du naturisme lui avaient été avantageuses ou défavo¬
rables.
En effet, dans les transformations de cette doctrine, on a essayé de
substituer à l’influence de la nature dans les actes de la vie et de la
maladie, celle d’une autre force inconnue qui fut le Pneuma pour
Athénée, Y Archée pour Van Helmont , Y Ame pour Stahl, et le Prin¬
cipe Vital pour Barthez. Eh bien, que l’on compare entre elles ces
différentes doctrines, en ayant égard à leur notoriété historique, et
on verra bien vite que, sauf le naturisme et la nature médica&ice,
les autres ne sont presque plus que des souvenirs.
Le pneumatisme qui reposait sur l'hypothèse du pneuma, élément
aérien ou éthéré mal défini, circulant dans les artères avec le sang,
n’a rien apporté au naturisme, et n’a fait que l’amoindrir en per¬
sonnalisant d’une façon imaginaire la force principale d’impulsion
de la vie.
Personne ne pourrait définir d’une façon précise ce qu’est cette
force ou cet agent ni son rôle dans les actes de la vie normale et de
la maladie. Ce que Galien nous en a fait connaître, n’éclaire en rien
la question, et il y a loin de là à la doctrine si nette de la nature
médicatrice et des intempéries humorales devant passer de la cru¬
dité à la coction et à une crise. — Il n’en est rien resté dans la
science comme doctrine médicale.
L’archéisme longtemps considéré comme une rêverie d’insensé a
eu le tort de personnifier dans un être de raison qu’il appelait ar¬
chée principal, ou architecte du corps, et dans une infinité d’ar¬
chées secondaires, la cause de la vie et le principe des maladies.
Peu de personnes ont compris cette hypothèse d’une force dissémi¬
née dans tous les organes, pouvant agir sur les ferments qui entre¬
tiennent les fonctions, et il a été longtemps difficile de voir dans cette
ontologie ce qu’on y découvre aujourd’hui. En effet, dans la vie in¬
dividuelle des organes, et dans l’activité vitale des éléments cellu¬
laires, on reconnaît maintenant, sous d’autres noms, ces archées
secondaires qui sont sous la dépendance de l’archée principal, et il
n’est pas jusqu’aux nombreuses fermentations qui se passent dans
les tissus qui ne justifient les vues prescientes de Van Helmont.
Mais, sans vouloir forcer les analogies, ni établir de rapprochement
entre la science du xvie et du xixc siècles, il est certain que Van
410 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
Helmont a personnifié le principe de la vie et de la maladie dans un
être de raison dont le rôle est infiniment moins compréhensible,
empiriquement parlant, que celui de la nature d Hippocrate. Sous
ce rapport, si l’arehéisme a fait entrevoir une vérité qui peut-être
deviendra plus claire avec le temps, il ne forme point, en théorie et
en pratique, quelque chose d’aussi justifié que le naturisme.
J’en dirai autant de l’animisme qui, restreignant l’étendue du prin¬
cipe naturel des actes de l’organisation, attribue la vie à l’influence
de l’âme, désormais la source des actions morales, intellectuelles et
physiques de l’économie. Philosophiquement, la thèse est soute¬
nable, mais dans la pratique médicale le rôle de l’âme dans l’exer¬
cice des fonctions, et dans la production des maladies, ne résiste pas
à un contrôle sérieux, et l’impersonnalité du mot de nature donne
à la,doctrine qui s’y rattache une tout autre importance. Que l’âme
soit le principe de la vie, rien de mieux, mais il ne s’en suit pas
quelle en soit l’agent. Chimiste et physicien de premier ordre
comme il l’était, Stahl aurait dû voir qu’entre le principe de la vie et
son mécanisme, il y a un intermédiaire à déterminer comme entre
l’ingénieur et la locomotive il y a une force qui est l’agent du mé¬
canisme sans en être la cause .
Médicalement, le rôle de l’âme dans l’exercice de la vie et dans la
production des maladies dérive du naturisme, mais il ne se montre
pas avec l’évidence que présente le rôle de la nature, si c’est à ce
dernier principe qu’on attribue la succession des phénomènes patho¬
logiques. C’est un point de vue semblable quoique différent, et celui
du naturisme me paraît préférable. Nos nécessités de pratique s'en
arrangent beaucoup mieux qu’elles ne profitent de l’autre.
Reste enfin le vitalisme de l’école de Montpellier qui, sans se sé¬
parer de la tradition Hippocratique, et pour déterminer le principe
de la vie en évitant l’écuêil de l’animisme, a prétendu découvrir dans
un principe vital indéterminé la cause du mécanisme humain. Je
n’ai pas à revenir sur l’appréciation que j’ai faite de cette doctrine
ontologique, et qu’on trouvera plus haut dans ce livre, mais il me
suffira de dire que je ne trouve pas dans ce principe, tel que Bar¬
thez l’a constitué, rien qui puisse être mis en parallèle avec la na¬
ture médicatrice, ni avec le naturisme. Il n’en est que le complé¬
ment, et comme ses attributs ne sont pas bien déterminés, ni son
rôle pathogénique suffisamment établi, je pense qu’il n’ajoute rien à
la doctrine hippocratique.
Une seule théorie me paraît compléter le naturisme et révéler son
essence sans le charger d’hypothèses, c’est celle du vitalisme sémi¬
nal ou séminalisme dont j’ai parlé dans mon livre des attributs de
APPRÉCIATION DU NATURISME ET DE SES TRANSFORMATIONS 4M
la vie et dans le chapitre précédent. En effet, la semence est le
principe de la vie physique et de la nature de l’homme. Ses
qualités font la forme, la ressemblance, la vigueur, la faiblesse,
les diathèses, les maladies innées et les maladies héréditaires. Par
elle, s’expliquent certaines actions vitales, les qualités variables
d’un même tissu, les propriétés organiques qui par elles- mêmes ont
un rôle propre, et la marche de certaines maladies. Elle n’est pas
tout dans la nature de l’homme, mais elle en est l’agent réel, sus¬
ceptible de maladie appréciable. Enfin, plus qu’aucun autre principe
de vie, et sans aucune hypothèse, cette cause expérimentale rend
compte de bien des états pathologiques observés par le médecin.
Ce qu’apprend son étude n’est pas le naturisme imagé d’Hippo¬
crate, mais c’en est un des éléments et, à ce titre, elle complète .en
précisant par l’expérience ce que l’Hippocratisme a de si général et
de si élevé.
Ainsi donc, après deux mille ans d’observation, d’expériences et
de controverses, le naturisme reste encore debout, non dans son
. dogme primitif avec sa théorie humorale de la fluxion de la coction
et des crises, mais dans le fait clinique si vrai de la nature médica¬
trice. Le médecin n’est qu’un instrument de guérison; c’est la na¬
ture qui guérit, et souvent elle se passe de l’instrument. Qu’a-t-elle
de mieux à faire quand l’instrument n’est pas bon?
livre quatrième
DU DOGMATISME
Quelques historiens, et a leur suite beaucoup de médecins, par¬
lent sans cesse du Dogmatisme d’Hippocrate comme si ce médecin
avait formulé les éléments d’une méthode philosophique de ce
nom. Ce n’est là qu’une appréciation mal fondée, susceptible d’in¬
duire en erreur ceux qui étudient pour la première fois les différen¬
tes doctrines médicales qui se sont partagé l’empire de la science.
Hippocrate n’est pas un doctrinaire. Il n’a jamais eu la prétention
de créer une philosophie médicale. Observateur et philosophe, sa .
médecine permet de reconnaître ses tendances doctrinales, mais
dans le jugement à porter sur elle, l’appréciation appartient toute
entière à celui qui la formule, et c’est de sa part une interprétation
des pensées de l’auteur plutôt qu’un exposé textuel de ses doc¬
trines. J’ai trouvé, dans ses œuvres, les preuves d’un naturisme évi¬
dent et il m’a semblé que cette idée philosophique primait toutes
les autres, notamment celle de l’humorisme qui s’y rattache, mais
c’est une opinion personnelle qu’on peut ne point partager D’au¬
tres pourront juger différemment, et, par certains textes, mettre
sous le patronage d’Hippocrate l’empirisme ou le solidisme, mais ce
sera au lecteur d’apprécier la validité de leurs preuves, et de voir si
elles sont suffisantes pour entraîner la conviction. Ainsi a procédé
le dogmatisme qui se personnifie dans Hippocrate, par une interpré¬
tation toute personnelle de Thessalus, son véritable auteur ; mais il
reste à savoir si cette appréciation est juste et si elle est meilleure
que celle qui cherche dans le naturisme le fond de la doctrine Hip¬
pocratique.
Le Dogmatisme et l’Empirisme sont les deux premières sectes mé¬
dicales. Thessalus et Dracon,, fils d’Hippocrate, suivis par Polybe,
son gendre, peuvent en être considérés comme les fondateurs. Il a
été aussi appelé dogmatisme Hippocratique parce qu’il prétendait
suivre entièrement les principes d’Hippocrate. Rien n’est moins
vrai, car il a introduit en médecine la plus grande partie de la phi¬
losophie de Platon et, ainsi que l’a fait remarquer Sprengel, il se
DU DOGMATISME
413
détourna de l’observation pour s’abandonner à la dialectique et aux
spéculations les plus frivoles. L’école dogmatique, dit cet historien,
négligeant pour de stériles subtilités les vérités éternelles de la na¬
ture enseignées par Hippocrate, enfin elle oublia les préceptes trop
simples des médecins de Gos pour élever de vagues hypothèses «
(tom. I, p. 335).
Son but a été d’établir que la médecine d’Hippocrate était fondée
sur l’observation, et sur le raisonnement. Elle voulait ainsi com¬
battre les affirmations de l’école empirique qui déclarait ne vouloir
s’en tenir qu’à l’observation. Ainsi que cela résulte des écrits de
Celse et de Galien que je citerai plus loin, ce fut une lutte de mé¬
thode et d’école plutôt qu’une opposition de doctrine. Le naturisme
et Phumorisme sont des doctrines médicales, mais le dogmatisme et
l’empirisme n’en sont pas et ne sont que des méthodes à l’usage
de ceux qui cherchent une vérité doctrinale.
On ne peut guère juger les principes de l’école dogmatique que
d’après Celse et Galien, car les ouvrages des fondateurs du dogma¬
tisme sont presque tous perdus et il n’en reste que des fragments.
De Thessalus, nous avons d’après Galien, dans la collection hippocra¬
tique, le livre des maladies, le second, cinquième, sixième et sep¬
tième livre des épidémies et peut-être le second livre dés prorrhé-
tiques que l’on attribue aussi à Dracon (1).
A Polybe on rapporte une partie du livre de la nature de l'homme
et du livre sur la nature de l'enfant, ceux du Régime salubre; des
affections et de l’accouchement au bout de huit mois.
Si l’on en croit l’appréciation d’ailleurs très bien taite de Spren-
gel, le dogmatisme aurait été la conséquence du scepticisme philo¬
sophique de la Grèce à l’égard des objets qui frappent les sens et
le résultat de la cosmogonie et de la physique de Platon, toutes
peuplées d’êtres imaginaires agissant sur la matière du monde.
Comme le platonicisme, son modèle, il s’occupait de la recherche
des causes finales, plutôt que des causes agissantes qu’il déclarait
être le plus souvent inaccessibles à notre esprit, et la cause
de chaque chose est le meilleur but, et la cause de toutes les
choses est le plus grand bien ». Mais, entraîné dans cette direction
plus loin qu’il ne faut, il tomba aisément dans la recherche des
causes occultes et hypothétiques, ce qui l’éloigna de l’observation qui
fut surtout le principe d’Hippocrate et ce qui le mit en opposition
avec les Empiriques. — Ainsi l’auteur du livre de l'art introduit
dans la collection Hippocratique dit positivement : « ce que les
(1) Sprengel, I, p. 336.
414 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
yeux n’aperçoivent pas peut être entrevu par le raisonnement.
(De arte, p. 11.)
Au milieu de toutes les erreurs anatomiques du temps, aggravées
par l’esprit d’hypothèse, le dogmatisme admettait, avec Hippocrate et
Platon, la théorie des éléments et voyait la cause des maladies dans
leur changement de proportion. « Le défaut de proportion entre les
éléments physiques du corps est la cause prochaine de toutes les
maladies. Comme la moelle, les os, les muscles, les ligaments, le
sang et toutes les humeurs qui en tirent leur origine, sont formés de
ces éléments, le défaut de proportion de ces derniers détermine
dans les humeurs une altération qui produit la différence entre les
maladies ». (Timée, p. 11 ; et Sprengel, 1. 1, p. 350). Vient ensuite une
exposition hypothétique du rôle de la bile, de l’atrabile, de l’esprit
ou air, du phlegme et du feu dans les altération des organes et des
humeurs qui n’a plus aujourd’hui qu’un médiocre intérêt et qu’il
me paraît inutile de reproduire.
Toutes ces idées, qui furent aussi celles d’Hippocrate, devinrent
celles de ses disciples et des écrivains postérieurs qui, en les exa¬
gérant, fondèrent l’école dogmatique. C’était toujours le naturisme
et l’humorisme dont j’ai parlé, mais il s’y mêlait de tels abus de rai¬
sonnement et d’hypothèses sur le rôle pathogénique des éléments
et des humeurs que les esprits durent protester au nom de l’expé¬
rience et de l’observation.
Pour cette école, l’âme, matière subtile éthérée ou ignée, était le
résultat du mélange de deux éléments, le feu et l’eau, et se répan¬
dait à tous les organes, formant la raison, l’intelligence et le juge¬
ment, présidant à l’accroissement et au déclin du corps, aux altéra¬
tions qui s’y produisent, au mouvement, au sommeil et à la veille,
dirigeant tout pour le maintien de l’ensemble . ci S’aperçoit-elle
d’un mal quelconque, elle songe à le guérir ; mais elle y réfléchit
afin de ne rien devoir à la témérité plutôt qu’à la prudence et elle
aime mieux temporiser que de recourir à la force. » (De arte, p. 41 .)
C’est évidemment là le germe des doctrines ultérieures de Van
Helmont, de S'.ahl, de Barthez et de tous ceux qui ont fait d’un
archée, d’une âme immatérielle, d’une âme végétative , d’un prin¬
cipe vital ou des forces médicatrices, la base de leur pathogénie.
En cela, ils se rattachent de très-près aux traditions hippocratiques et
ce n’est pas sans raison qu’on les considère comme appartenant à
l’ancienne école dogmatique.
Dans l’étudedes sens, ce sontencore deshypothèses tirées de l’action
des éléments et de leurs qualités de sécheresse ou d’humidité. L’audi¬
tion résulte de la percussion des parties osseuses et membraneuses
DU DOGMATISME
415
desséchées de l’oreille plutôt que du cerveau qui est humide et inca¬
pable de transmettre le son (1). L’olfaction dépend de la séche¬
resse des membranes du nez, car elle est abolie dans le rhume de
cerveau lorsque l’écoulement de cet organe rend ces membranes
humides (2), etc.
Leur „ pathologie résultait principalement de la déviation des
quatre humeurs qui, de leur source principale, étaient attirées par
les organes, ou de leurs altérations salines, acides ou amères, qui com¬
mencèrent dès lors à figurer dans l’étiologie, ce qui entraînait les
fluxions suivies de coction et de crises.
Ils accordaient une grande importance à certains nombres, par¬
ticulièrement au nombre sept et ses multiples, soit pour la déter- s
mination des jours critiques, soit pour le développement du foetus
de sept mois, soit pour le changement périodique de la vie ; — à
l’influence de la lune et des étoiles; — et à la qualité chaude, sèche,
humide et froide des éléments essentiellement variables selon les
saisons.
En thérapeutique , ils poursuivaient leur même série d’hypo¬
thèses, cherchant à sécher par des absorbants ce qui provenait de
l’humide;. à refroidir par les rafraîchissants les maladies dues à un
excès de chaud ; à échauffer par les stimulants les affections froides
de la pituite ou phlegme, et à délayer ce qui résultait du sec. —
La médecine était surtout « l’art de retrancher et d’ajouter » (De
affection, p. 164) et l’on poursuivait les humeurs en expulsant ou
en attirant selon les cas le sang, le phlegme, la bile ou l’atrabile,
soit au voisinage du mal soit dans un lieu plus éloigné. De là ces
querelles sur la révulsion et sur la dérivation dont Galien nous a Æ
transmis les phases avec toutes les subtilités de la dispute.
Malgré l’ingéniosité de ces théories, il est facile de voir combien
elles étaient peu conformes au véritable esprit d’observation, et com¬
bien, même au temps de leur splendeur, elles devaient froisser les
esprits amoureux du vrai. Si l’on ajoute à cela les exagérations des
disciples enthousiastes qui ajoutaient encore par leurs faux raison¬
nements de nouvelles hypothèses aux assertions déjà fort incertaines
de leurs maîtres on comprendra que l’auteur du traité de la loi
ait pu dire que : « l’art de guérir devint le partage de discoureurs
éternels, dont la jactance et les raisonnements futiles le firent tom¬
ber dans le mépris. » (Lex, p. 40.)
Sans insister davantage sur les hypothèses de l’école dogmatique
<i) De princip., p. 121.
(2) Ibid.
416 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
inspirée d’Hippocrate et de Platon dont les doctrines spiritualistes
se combinaient aux théories médicales, je vais montrer les ten¬
dances contraires, d’une école dogmatique rivale dont Zénon d’Élée
fut le promoteur.
Environ trois cents ans avant Jésus-Christ la pathologie subit une
modification particulière de la part du stoïcisme. « Le but des stoï¬
ciens, dit Sprengel (tome 4, p. 375), était d’étudier la nature et
d’en approfondir les mystères. Celui qui veut mettre la philosophie
en pratique, c’est-à dire vivre d’une manière conforme à la nature,
doit se séparer du reste du monde et renoncer à toute sorte d’ad¬
ministration, et s’efforcer de connaître le rapport qui existe entre la
nature de l’homme et celle de l’univers. »
« Le matérialisme dont l’école éléatique avait déjà jeté les fonde¬
ments formait la base de leur doctrine. Tout ce qui existe est par
cette seule raison matière ; et les causes elles-mêmes sont toutes
matérielles . La cause première ou la divinité , était considérée
comme un être matériel.... C’était le feu éternel qui avait donné la
forme à la matière primitive et qui avait établi l’ordre dans le
chaos.... La substance matérielle de la divinité pénètre tout l’uni¬
vers, et c’est l’être pensant que nous appelons nature; elle agit
d’après des lois immuables et on la nomme aussi le destin. »
« Cette force qui agit toujours d’une façon régulière, est la cause
de tous les changements qui surviennent dans les corps et de toutes
les opérations intellectuelles...... »
« Le corps animal n’était dans leur opinion que le résultat de
forces purement mécaniques qui se bornent à développer un germe
existant de toute éternité. Ce développement s’opérait au moyen
d’un esprit contenu dans la liqueur séminale . Comme la nature
qui pénètre tout, ou l’âme divine du monde, n’est autre chose que
le feu le plus pur, de même aussi l’âme de l’homme est de nature
ignée ou aérienne.... C’est un esprit né en même temps que nous,
qui se répand dans toutes les parties de notre corps pendant la
durée de l’existence _ »
« Les tempéraments résultaient des différentes émanations qui
constituent l’essence de l’âme. D’abondantes vapeurs ignées prédis¬
posent à la colère; la prédominance des vapeurs aqueuses produit
la pusillanimité. »
« Comme ils avaient sans cesse recours au uveup-a, à l’esprit, pour
expliquer les phénomènes de la nature ainsi que le faisaient, les
dogmatiques, on les nomma pour cette raison des pneumatiques »
et c’est cette philosophie qui a été le point de départ du pneuma-
tisme médical.
DU DOGMATISME
417
Le Dogmatisme tirait donc son principe de l’application du rai¬
sonnement à l’étude des causes premières ou déterminantes des
phénomènes physiologiques et pathologiques pour en donner la
théorie, et pour en tirer des indications relatives au traitement des
maladies. C’est l’observation raisonnée dans ce qu’elle a de plus
difficile, car si les esprits sages savent s’arrêter à temps lorsque,
dans la succession des phénomènes, le fait primordial reste obscur,
les esprits aventureux se contentent de rapprochements hypothéti¬
ques, et s’éloignent totalement de l’observation pour se livrer à des
divagations qui n’ont plus rien de scientifique. Peu à peu les droits
de l’observation sont méconnus et les écarts de la raison deviennent
si considérables que la science obligée de combattre pour l’expérience
est contrainte de se jeter dans l’empirisme. C’est ce qui est arrivé à
l’école dogmatique ou rationnelle.
On en trouvera la preuve dans le jugement, d’ailleurs très-
bienveillant, porté sur elle par Celse (Des Etangs , lib. I, p. 2) :
« Les partisans de la médecine rationnelle (1) posent en prin -
cipe que le médecin doit connaître les causes occultes et prochaines,
puis les causes apparentes des maladies; connaître ensuite les actions
naturelles et en dernier lieu la composition des organes internes.
Ils appellent causes occultes celles qui conduisent à recher¬
cher quels sont les principes de ces corps, et ce qui constitue la
bonne et la mauvaise santé; car il leur paraît impossible d’as¬
signer un traitement convenable à des maladies dont on ignore la
source.
On ne saurait non plus mettre en doute que le traitement chan¬
gera, selon que la maladie reconnaîtra pour cause, ainsi que l’ont
voulu certains philosophes, l’excès ou le défaut des quatre éléments.
Il sera différent, si l’on place le principe morbide dans l’humide
avec Hérophile, ou dans le pneuma, avec Hippocrate; différent si,
comme ledit Erasistrate, le sang en s’épanchant dans les veines,
destinées à recevoir les esprits, excite l’inflammation que les Grecs
nomment cûXsyuov)) , et si cette inflammation soulève un mouve¬
ment qui n’est autre que la fièvre : il ne sera plus le même enfin,
si, selon l’opinion d’Asclépiade, les atomes en circulation s’arrêtent
dans les pores imperceptibles du corps et en déterminent l’obstruc¬
tion. Celui-là donc guérira plus sûrement qui ne se sera pas mépris
sur la cause première de la maladie. La nécessité de l’expérience
est aussi reconnue par les dogmatiques ; seulement, disent-ils, on
ne peut y arriver sans le secours du raisonnement. Et, en effet, les
(1) Traduction du mot rationalis employé pour donné idée du mot grec Sày/ta.
27
BOUCHUT.
418 HISTOIRE DE LÀ MÉDECINE
anciens médecins n’ordonnaient pas aux malades la première chose
venue; mais après avoir mûrement pesé ce qui convenait le mieux
à leur état, ils mettaient à l’épreuve les moyens auxquels leurs con¬
jectures les avaient conduits.
Que ces moyens aujourd’hui soient pour la plupart consacrés par
l’usage, cela n’importe guère, si le raisonnement en a précédé l’ap¬
plication; et c’est aussi ce qui a lieu dans un grand nombre de cas.
D’ailleurs il se présente souvent des maladies nouvelles sur les¬
quelles l’expérience n’a rien pu prononcer encore, et dont il faut
pourtant rechercher l’origine, attendu que sans cela personne au
monde ne pourrait trouver la raison qui doit faire préférer tel re¬
mède à tel autre. C’est d’après de semblables considérations qu’ils
s’appliquent à pénétrer les causes enveloppées d’obscurité.
Dans les causes qu’ils appellent évidentes ils veulent savoir si
c’est à l’influence de la chaleur ou du froid, de l’abstinence ou de
l’excès alimentaire, ou de toute autre circonstance analogue qu’il
faut rapporter l’invasion de la maladie; car si l’on a pu remonter à
la source du mal, ils pensent qu’il sera facile d’en prévenir les suites.
Sous le nom d 'actions naturelles du corps, ils désignent les
phénomènes de la respiration, de la déglutition, de la digestion et
de la nutrition. Ils voudraient connaître encore par quelle raison le
pouls des artères. s’élève et se déprime alternativement, et quelle
autre raison produit le sommeil et la veille. Dans l’ignorance de ces
causes, ils estiment que personne n’a le pouvoir de prévenir ou de
guérir les maladies qu’elies ont fait naître. Comme parmi ces fonc¬
tions la digestion paraît jouer le principal rôle, ils s’y attachent par¬
ticulièrement ; et les uns prenant pour guide Erasistrate, croient
qu’elle a lieu par trituration; d’autres enfin, sectateurs d’Hippo¬
crate, l’expliquent par la coction. Mais surviennent les élèves d’Às-
clépiade, qui déclarent ces idées vaines et dépourvues de fonde¬
ment; la matière n’est pas soumise à la coction; elle passe à l’état
de crudité et telle qu’on l’a prise dans tout le corps de l’homme. Ils
sont donc peu d’accord sur ce point, mais ils conviennent que le
régime alimentaire doit varier suivant l’hypothèse admise sur la
digestion ; si les aliments sont broyés dans l’estomac, on devra choi¬
sir ceux qui cèdent le plus facilement à la trituration ; et s’ils se
putréfient, ceux qui arrivent le plus vite à la putréfaction; s’il y a
coction des aliments par chaleur interne, c’est à ceux qui en déve¬
loppent le plus qu il faudra s’arrêter ; mais il n’y a pas à s’occuper
de ce dernier choix si la digestion ne se fait pas ainsi, il faudra
prescrire alors les substances qui résistent le mieux à toute altéra¬
tion. Par la même raison, lorsqu’on observe de l’embarras dans la
DU DOGMATISME
419
respiration, de l’assoupissement ou de l’insomnie, il sera possible
d’indiquer le remède si d’avance on a pu pénétrer les conditions
intimes de ces divers états. De plus, la douleur et des maladies
d’espèce différente pouvant envahir nos organes intérieurs, ils ne
voient aucun moyen, si l’on n’en connaît pas la structure, de les
ramener à leur intégrité. Il y a donc nécessité de se livrer à l’ou¬
verture des cadavres pour scruter les viscères et les entrailles; et
même Hérophile et Erasistrate ont bien mieux fait, en ouvrant tout
vivant les criminels que les rois lenr abandonnaient au sortir des
cachots (1) afin de saisir sur le vif ce que la nature leur tenait caché,
et d’arriver à connaître la situation des organes, leur couleur, leur
forme, leur grandeur, leurs dispositions, leur degré de consistance
ou de mollesse, l’état poli de leur surface, leurs rapports, leurs sail¬
lies et leurs dépressions, de voir enfin quelles sont les parties qui
s’insèrent aux autres, ou qui au contraire les reçoivent au milieu
d’elles. En effet, quand survient une douleur interne, peut-on en
désigner exactement le siège, si l’on ignore la position des viscères
et des parties intérieurement situées? et comment traiter un organe
malade dont on ne se fait pas même une idée? qu’une blessure, par
exemple, mette à nu les viscères, celui qui ne connaît pas la colo¬
ration naturelle de chaque partie ne saura pas distinguer l’état d’in¬
tégrité de l’état d’altération, et ne pourra dès lors porter remède à
la lésion. L’application des médicaments externes devient aussi plus
efficace, lorsque le siège, la forme et la grandeur des organes in¬
ternes sont bien déterminés. Toutes ces considérations s’appliquent
également aux choses énoncées plus haut. Il n’y a donc pas de
cruauté, comme on l’a prétendu, à chercher dans le supplice d’un
petit nombre de criminels, les moyens de conserver d’âge en âge
des générations innocentes. » (Celse, lib. I, page 2.)
Cetté appréciation fait parfaitement connaître ce que fut le dog¬
matisme, et je la préfère de beaucoup à celle que Galien a écrite
dans un chapitre intitulé « Des sectes aux Etudiants. » Elle est
plus complète et donne une meilleure idée de la méthode. Toute¬
fois, Galien n’est pas moins intéressant à lire et, s’il est moins expli¬
cite, il n’est pas moins favorable et on voit qu’il approuve en grande
partie les procédés du Dogmatisme qu’il oppose à l’Empirisme. C’est
dans ce contraste que ressortent ses préférences.
« La secte raisonnante ou Dogmatique étudie la nature du corps,
et l’influence des milieux qui l’entourent, comme l’air, l'eau, les lo¬
calités, l’alimentation, les habitudes, le genre de vie, la vertu des
(1) Gela n'est pas démontré.
420 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
remèdes de façon à déduire par le raisonnement le moyen de trai -
tement à proposer contre les effets d’une cause connue. » Il cite
comme exemple le cas d'une partie qui gonfle, devient dure et dou¬
loureuse et contre lequel on emploie les réfrigérants et les topiques
astringents qui arrêtent les fluxions, puis les échauffants et les
relâchants qui évacuent le liquide accumulé. Voilà l’indication qui
résulte de la diathèse, mais en dehors d’elle il y a les indications
tirées de l’âge, de l’idiosyncrasie ou de la force des malades; de
la saison, des habitudes, du genre de vie et des localités, et qui ne
sont pas moins utiles à la thérapeutique.
Il cite également le cas d’un individu atteint de fièvre avec cour¬
bature, turgescence ou plénitude des vaisseaux qui décèle la pré¬
sence d’un sang trop échauffé et chez lequel l’indication d’évacuer
est manifeste, car les maladies se guérissent par les contraires.
Alors, en évacuant, il faut tenir compte de l’âge, de la force du ma¬
lade ainsi que de la saison et du pays où I on pratique, car dans la
force de l’âge, au printemps et dans un pays tempéré, on ne fera pas
de faute si l’on fait la saignée, tandis qu’en plein été ou dans un
grand hiver, dans ces pays très-froids ou très-chauds, enfin chez un
sujet débile, il serait fâcheux d’ouvrir la veine.
Bien que l’Empirique suive la même méthode, il y arrive par d’au¬
tres voies et l’expérience de ce qui est bon ou mauvais selon l’âge,
la force, les climats, les saisons, etc., lui suffit sans avoir recours au
raisonnement, à la recherche d’une causalité hypothétique. Ainsi,
après la morsure d’un chien enragé, qui présente les caractères de
toute morsure inoffensive, le dogmatique qui çléclare la plaie veni¬
meuse l’empêche de se fermer ou par des remèdes chauds et âcres
prétend en dessécher le venin que nous appelons maintenant un
virus. — L’Empirique fait de même, seulement dans sa détermina¬
tion au lieu d’invoquer la nature empoisonnée de la plaie, il se con¬
tente de prendre pour guide le souvenir de ce que l’expérience a
démontré être utile. C’est là une querelle de méthode et pas autre
chose. Quand les Dogmatistes reprochent à l’expérience d’être trom¬
peuse et incomplète par les choses que l’on ignore en observant, ils
ont raison, mais à leur tour les Empiriques soutiennent que tous les
raisonnements ne sont que probables, et qu’il n’y a de certitude que
l’expérience.
Ce qu’il faut condamner c’est l’abus de la méthode et non pas la
méthode elle-même comme je le montrerai dans tout le cours de
cette exposition des doctrines médicales, c’est l’expérience qui est
le dernier terme de toute conception médicale et de toute vérité
philosophique. Celui qui raisonne bien ne fait que déduire ses prin-
DU DOGMATISME 421
cipes de l’observation et de l’expérience, et cette raison-là se trouve
toujours d’accord avec l’Empirisme. Ainsi la cautérisation après la
morsure des chiens enragés. Quant aux expériences des sots, elles
ont beau être l’expérience, il y manque tant de conditions essen¬
tielles d’observations et tant de choses restées inaperçues que leurs
déductions sont autant d’erreurs. La science est encombrée d’expé¬
riences, mais les vérités expérimentales du jour qui ont remplacé
des vérités expérimentales de la veille, ne sont souvent plus le len¬
demain que des erreurs à remplacer par des vérités expérimentales
nouvelles. — Cessons donc de faire la guerre à la raison parce
qu’elle est la raison. Ses abus seuls sont blâmables autant que les
abus de l’Empirisme, et les bons raisonnements auront toujours
leur prix.
Au Dogmatisme de l’école d’Hippocrate qui a servi de prétexte à
l’empirisme naissant, et qui ne représente aucune idée médicale,
je préfère la qualification tirée du principe général de sa doctrine
médicale. Son Naturisme la caractérise mieux comme philosophie
médicale que la méthode dont elle s’est servi et, en prenant ce point
de départ, on peut plus aisément suivre les transformations subies
par ce principe dans le cours des siècles. Ainsi ferai-je tant que
cela sera possible pour les autres doctrines telles que l’humorisme,
le solidisme, l’iatro-mécanisme et la chimiatrie, mais quand le
système ne pourra être exposé d’après une base physiologique et
ne sera qu’une méthode comme l’empirisme, l’anatomisme ou l’é¬
clectisme, alors, je garderai la dénomination généralement acceptée.
Le Dogmatisme médical que l’on retrouve ainsi comme méthode
dans Galien, et dans toute la période du moyen âge et de la renais¬
sance, jusqu’au triomphe définitif du principe d’observation de la
science moderne, ne m’occupera donc plus comme doctrine. Tous
ceux qui, à Paris et surtout à Montpellier, ont suivi les traditions
hippocratiques se sont glorifiés de leur Dogmatisme, croyant ainsi
marcher dans les voies de l’hippoeratisme. Ils n’ont pas assez vu
que le Dogmatisme de l’un n’est pas le dogmatisme de l’autre, et
que le raisonnement en médecine n’est pas une école. Ce n’est pas
parce qu’on raisonne les observations médicales qu’on relève d’Hip¬
pocrate, car tous les médecins se flattent de raisonner ce qu’ils font;
c’est en adoptant, ses principes de naturisme dans l’évolution et dans
le traitement des maladies. Je crois donc qu’il est philosophique¬
ment plus vrai de considérer la doctrine hippocratique dans son
principe que dans sa méthode, que la polémique du temps a qua¬
lifié du nom de Dogmatique. Maintenant ce mot n’a plus de raison
d’être puisque l’empirisme moderne, répudiant les procédés de
422
HISTOIRE DE LA MÉDECINE
l’empirisme ancien, s’appelle l’empirisme raisonné (1). Toutes les
doctrines médicales modernes procèdent de l’induction et du rai¬
sonnement, et si l’on persistait dans cette appréciation qui nous re¬
porterait aux temps de Celse et de Galien, il faudrait à côté du dog¬
matisme des naturistes admettre le dogmatisme empirique, ce qui
nous conduirait à une déplorable confusion de langage.
(I) Voyez Empirisme.
LIVRE CINQUIÈME
DE L’EMPIRISME
J’ai pour principe de toujours me défier de
l’expérience des esprits faux.
(Broussais.)
Sommaire : De l’Empirisme. — Il faut séparer l’Empirisme ancien de l’Empi¬
risme moderne. — L’Empirisme ancien fondé par Acron d’Agrigenfe et Phili-
nus de Cos. — Il a pour base le Pyrrhonisme.- — Sérapion d’Alexandrie, —
Xeuxis, — Héraclite de Tarante, — Zopyrus, — Théodos, — Cassius Félix. —
Méthode empirique, 1° l’observation, 2° l’histoire, 3° l’analogisme, 4° l’épilo-
gisme. — Concours et théorèmes. — Appréciation de l’Empirisme ancien. —
Les Empiriques d’après Celse. — Les Empiriques d’après Galien. — Découverte
empirique de la saignée, de l’iridectomie, des lavements, de la thoracentèse, de
l’action antipyrétique de l’eau froide. — Des anciens Empiriques, — Héraclite,
— Scribonius Largus, — Dioscoride. — Transformations de l’Empirisme. — -
De l’Empirisme moderne, — Bacon, — Werlhoff, Lieutaud, Zimmermann. —
— Du Positivisme : A. Comte. — Découvertes nosographiques et thérapeu¬
tiques inspirées de l’Empirisme. — Variole; Rougeole; Suette; Coqueluche;
Scorbut; Syphilis.. — De la vaccine. — Du quinquina. — De l’inoculation de la
variole. — De l’antimoine. — Du mercure. — Du gaiac. — Du sassafras —
De la squine, de la digitale, du tabac. — Du chloroforme, etc.
II ne faut pas confondre l’Expérience avec l’empirisme. L’une est
la source de toutes nos connaissances et de tous nos progrès, tandis
que l’autre, au contraire, est, comme doctrine, l’une des plus fortes
entraves que l’esprit de système ait apportées au développement du
génie humain.
V Empirisme est la doctrine philosophique imaginée par les an¬
ciens en haine de la raison.
L'expérience est le procédé que la raison emploie pour l’acquisi¬
tion des faits indispensables au développement de l’Esprit.
A son origine, dans lamédecine ancienne, l’Empirisme ne fut qu’une
doctrine de guerre promulguée contre les droits de la raison aussi
bien que contre ses abus. C’est en son nom qu’on a dit : ...... Si la
« raison confirme l’expérience, elle est inutile, et si elle la contredit
« elle est dangereuse, par conséquent il faut s’en tenir à l’expé-
424 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
« rience » — Depuis lors l’Empirisme s’est modifié et transformé
en appelant la raison à son aide pour s’allier avec elle de façon à
perdre son caractère systématique et à rentrer dans le rationalisme.
Il importe donc de séparer l’Empirisme antique de l’Empirisme
moderne, car le jugement à porter sur l’un n’est plus applicable à
l’autre.
CHAPITRE PREMIER
EMPIRISME ANCIEN
L’Empirisme en médecine a précédé la science. Aussi ancien que
l’humanité, il n’a perdu ses prérogatives que par le fait même des
progrès de la civilisation et de là culture des esprits. A mesure que se
développait la philosophie, l’Empirisme dépérissait, et on voyait dimi¬
nuer de jour en jour les sectateurs de cette méthode scientifique. Ce
qui était bon au début de la science ne pouvait lui convenir à l’époque
de sa virilité, et si l’Empirisme a vécu c’est parce qu’il est venu s’as¬
socier au Rationalist'he sans lequel il n’y a pas de science véritable.
Toujours mal famée , cette doctrine n’a que de rares représen- .
tants célèbres dans notre histoire. Le plus ancien de ceux qui soient
connus vivait peu avant l’apparition d’Hippocrate au xxxvi6 siècle.
(Elov, dict. Hist. de la méd.) C’est Acron ou Agron , d’Agrigente en
Sicile, connu à Athènes où il donnait des leçons de philosophie en
même temps qu’ Empédocle, son concitoyen, c’est le plus ancien de
ceux qui aient soutenu l’inutilité du raisonnement dans la médecine et
qui ait déclaré qu’on devait s’en tenir uniquement à l’expérience-.
Pline en a fait pour ce motif le fondateur de la secte Empirique
(XXIX, Hist. natur.) qui cependant n’a été vraiment établie comme
secte que beaucoup plus tard au xxxvme siècle par suite des efforts
de Philinus de Cos et de Sérapion d’Alexandrie.
Si Acron ne s’est jamais donné pour fondateur de la secte Em¬
pirique, il était Empirique à la manière des Asclepiades, ce fut lui,
dit-on, qui délivra la ville d’Athènes de la peste qui ravagea la Grèce
au commencement de la guerre du Péloponnèse, 426 ans avant Jé¬
sus-Christ. Comme il savait que les Egyptiens avaient la coutume
d’allumer des feux dans les rues, et sur les places publiques pour pu¬
rifier l’air, il employa le même expédient, et vint ainsi à bout, dit-
on, d’éloigner la maladie. Ce médecin, si l’on en croit Snidas, a
publié en langue Dorique un traité de médecine et un livre sur les
aliments les plus convenables à l’état de santé .
DE L'EMPIRISME ANCIEN 425
Hippocrate est le premier qui, dans notre antiquité médicale,
ait donné l’exemple de la plus heureuse association de l’expérience
et de la raison. Ses doctrines, également éloignées de l’hypothèse
et de la théorie, ont échappé à la destruction générale de tout ce
qui n’est pas vrai. Elles sont restées vivaces et ce n’est que justice.
Pendant les siècles qui ont suivi sa mort, et jusqu’à la fin de l’école
d’Alexandrie, leur règne s’est poursuivi presque sans partage. C’est
le Dogmatisme qu’on ferait mieux d’appeler Naturisme et qui,
avec des vicissitudes diverses, s’est prolongé jusqu’au xvie siècle
après avoir été fortifié par les témoignages et les travaux de Galien.
Cependant, s’il y eut en faveur de ces doctrines un assentiment
presque général, qu’on pourrait dire presque universel, il s’éleva des
voix contradictoires pour blâmer cette direction de la science et
combattre ce qu’on appelait à tort les prétentions de l’hypothèse.
Quelques hommes , plus résolus que bien inspirés, entreprirent contre
les applications de la raison à la science sous le nom (Y Empirisme,
une campagne qui n’aurait dû être faite que contre les abus du rai¬
sonnement en médecine (1). Ils ne virent pas que, pour détruire un
mal, ils en produisaient un autre. Ils se firent les champions de
!’ observation, dont personne n’a prétendu nier l’importance et ils
la proclamèrent la seule source du progrès en repoussant toute in¬
tervention de la raison. Ennemis déclarés de toute hypothèse, ils ne
virent pas qu’elle est souvent pour l’homme un moyen d’arriver à la
vérité en inspirant ses recherches, et en le dirigeant dans une voie
particulière, car celui qui ne cherche rien ne trouve rien. Or, avant
d’avoir trouvé ce qu’on cherche on est guidé par une hypothèse.
Après la fondation de l’école d’Alexandrie (310 ans avant J. -G.)
par Hérophile qui déjà avait rejeté toute explication théorique de l'ac¬
tion des médicaments, Philinus , de Cos, son disciple, généralisa
cette manière défaire et l’appliqua à toutes les branches de la méde¬
cine. Rejetant toute théorie, il déclara que le seul guide à suivre dans
l’étude de la médecine, c’était Y Expérience. A l’exemple des scepti¬
ques il soutint qu’il fallait douter de la puissance de la raison et ne
s’en rapporter qu’au témoignage des sens. Pour lui, le raisonnement
ne servait à rien en médecine, et il fallait s’attacher uniquement à
l’expérience, car toutes les théories hippocratiques sur les éléments
et les qualités élémentaires, sur les humeurs cardinales, sur les crises
et les jours critiques, sur les causes occultes ou prochaines et sur
l’essence des maladies n’avaient rien de réel et devaient être consi¬
dérées comme des hypothèses. Il considérait même comme inutile
(I) EJoÿ. Secte Empirique, t. II, p. 140.
426 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
le fameux axiome thérapeutique d Hippocrate : Les maladies gué~
rissent par leurs contraires , et il prétendait qu il fallait avoir
seulement égard aux effets des remèdes connus sans chercher à
raisonner sur leur mode d’action, et sans s’inquiéter dans leur ad¬
ministration, ni de la nature, ni de la cause prochaine des maladies.
De la sorte, il constitua une doctrine médicale qui se répandit très-
rapidement et qui eut un très-grand succès.
Pour lui, le raisonnement devait être banni de la science. C’est
ainsi qu’il devint le chef d’une secte importante qu’on peut consi¬
dérer comme la seconde école Empirique. C’était l’exhumation d’un
principe de l'expérience philosophique grecque devant lequel tout
devait disparaître. Au reste Philinus ne s’attribuait pas le mérite de
l’invention qu’il disait même appartenir à Hippocrate, abritant ainsi
très-habilement, sous ce nom respecté, un absolutisme de méthode
qui ne s'y trouve guère. Hippocrate en effet est un naturiste ayant
su allier les droits réciproques de la raison et de l’observation,
mais ne sacrifiant pas l’une à l’autre. Ennemi de l’hypothèse et des
théories que l’observation ne peut justifier, il n’a jamais inspiré la
raison au profit de l’expérience, et il n’a jamais considéré l’observa¬
tion comme la seule et unique condition du progrès de la science.
En médecine, ces prétentions exclusives et systématiques appar¬
tiennent à Philinus et nullement à Hippocrate. Elles ne sont qu’un
développement du pyrrhonisme grec.
L’empirisme en tant que système est aussi ancien que les con¬
naissances humaines, et l’Empirisme ancien est, d’après la remarque
de M. Andral, l’origine de tous les Empirismes modernes, comme
le dogmatisme ancien est le principe des différents dogmatismes qui
ont paru depuis.
Il y a une telle alliance entre la philosophie et la médecine que
toutes les sectes médicales, à leur naissance, ont trouvé leur raison
d’être dans les idées philosophiques du temps. Gomme les autres
l’empirisme n’a pu échapper à cette loi et on en retrouve le prin¬
cipe dans les doctrines de la philosophie ancienne.
Peu après Aristote, Pyrrhon, témoin de tous les excès produits
par l’application du raisonnement aux choses de la science et aux
phénomènes de l’univers, voulut ramener l’esprit humain dans les
voies régulières de l’observation. Il proclama ce principe qu’il ne
fallait croire qu’à ce qui paraissait évident pour les sens : aux phé¬
nomènes, le reste n’était que pure hypothèse. Il ne savait pas si la
matière existe et, sans la nier, il ne l’affirmait pas, ce qui a fait dire
aux philosophes de son temps, voués aux entraînements de l’hypo¬
thèse, qu’il doutait de tout. Le Pyrrhonisme est devenu ainsi syno-
DE L’EMPIRISME ANCIEN 427
uyme de doute universel, ce qui est un peu vrai, puisqu’il doutait
de la matière au sein de laquelle se produisent les phénomènes vi¬
sibles et tangibles.
Il n’acceptait d’autre réalité que celle du témoignage des sens, ou
des phénomènes constatés par l’observation, mais, au delà, il doutait
de tout. Il ne voulait pas qu’on recherchât l’essence des choses, et il
soutenait qu’il ne fallait qu’observer les phénomènes sans en recher¬
cher la nature. Ce sont là, comme on le voit, les bases de la phi¬
losophie expérimentale pure, doutant de tout ce qui n’est pas dé¬
montré par les sens.
Il ajoutait : « Comme naissent et tombent les feuilles des ar¬
bres , ainsi les opinions des mortels et non leurs observations. »
Ce sont les principes philosophiques de Pyrrhon qui ont inspiré
les fondateurs de l’école Empirique en médecine. La similitude est
complète. Philinus ne voulait pas qu’on étudiât autre chose que ce
qui paraît être et ce qui peut être constaté par l’observation. Pour
être conséquent, il déclarait que, dans les maladies, on né devait
s’occuper que de leurs phénomènes et non de leur nature, erreur
profonde, qui est encore celle de tous les empiriques actuels.
En effet, la physique moderne qui a pour but d’étudier les phé¬
nomènes naturels et leurs lois, remonte à leurs causes, et admet
des forces qu’elle ne voit pas, qu’elle ne touche pas et qu’elle ne
sent pas davantage.
Le médecin voit du pus, mais il n’en sait pas la nature virulente,
il voit des tumeurs formées d’épithélium, de tissu fibro-plastique, de
cartilage, etc., et il ne sait si elles sont de nature maligne ou bé¬
nigne, etc., car la forme, la couleur et l’aspect d’un produit mor¬
bide ne caractérisent pas toujours sa nature. Si le témoignage des
sens est nécessaire au progrès de la médecine et des sciences, la
recherche des causes et de la nature des phénomènes n’est pas
moins indispensable à leur grandeur. C’est dans ce sens que Platon
a défini la science : « Une notion de l'invisible. »
Conséquents à leurs principes, les disciples de Philinus avaient
adopté, pour la définition des maladies, le principe d’une simple
énumération des phénomènes sans jamais en indiquer la cause ou
la nature qui, échappant à l’observation directe, est entièrement du
domaine de la raison.
Après Philinus de Cos , vint Sérapion d’Alexandrie au
xxxvme siècle, qui est considéré à tort comme le véritable fonda¬
teur de la secte Empirique. Si l’on en croit Galien, il maltraita
beaucoup Hippocrate, et dans ses ouvrages se louait à tout propos en
méprisant tous les auteurs qui l’avaient précédé.
4?8 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
Il avait également pour principe, qu’en médecine le raisonne¬
ment ne sert à rien et que cette science marche uniquement par
l’observation et l’expérience.
Tous ses écrits sont perdus, mais on sait par des extraits de son
livre sur les médicaments dans quel degré de ridicule l’avait préci¬
pité son empirisme. Il conseillait contre l’épilepsie, la cervelle de
chameau, les excréments de crocodile, le cœur d’hyène, le sang de
tortue et les testicules de sanglier. Voilà où l’on en arrive quand,
au nom de l’empirisme qui bannit l’intervention du raisonnement,
on est obligé de mettre en usage les pratiques les plus absurdes.
Et, ici, nous sommes aux sources de l’empirisme et aux conseils de
ses fondateurs.
Il ne faut donc pas s’étonner si, plus tard, nous voyons que c’est au
nom de l’expérience qu’on a vanté les amulettes, et on peut dire que
toutes les pratiques ridicules- qui se sont glissées dans la science n’y
ont pénétré qu’à l’aide de ces mots : Cela réussit , l’expérience l’a
démontré. Formules magiques, incantations religieuses , influence
divine ou démoniaque, pèlerinages profanes et sacrés, sorcellerie,
magnétisme, homéopathie., philtres et charmes curatifs, poudres
inertes vantées par l’industrie, remèdes inutiles ou nuisibles, tout
cela est préconisé au nom de l’expérience et, l’imagination aidant,
l’expérience thérapeutique pourra être favorable à la plus insensée
des médications. Qu’on se rappelle ce paysan à qui son médecin
ayant ordonné une purgation lui écrivit la formule d’un purgatif en
lui disant : prenez-moi cela, ce que fit notre homme en avalant le
papier dont l’ingestion fut suivie d’évacuations abondantes, et l’on
verra qu’en thérapeutie. l’expérience est chose extrêmement difficile.
On peut même dire que, sans la raison qui la guide, elqui la dirige,
l’expérience en thérapeutique n’est qu’un marche-pied de l’ignorance
quand elle n’est pas le masque du charlatanisme.
Après Sérapion, vint Xeux'es qui a fait un commentaire assez
étendu sur Hippocrate.
Hèraclite , de Tarente, est un mé'decin remarquable du xxxixe
siècle qui releva beaucoup l’éclat de la secte empirique. Galien le
vante beaucoup pour sa bonne foi et pour sa sincérité, dans la
pratique de la médecine. Cœlius Aurelianus l’appelle le plus esti¬
mable dès empiriques.
Inspiré par les doctrinés d’ Hippocrate, de Dioclès et de Praxa-
goras, ce fut un sage praticien. Il étudia beaucoup la matière
médicale, et les médicaments dont il donna les descriptions et mar¬
qua les propriétés d’après l’ expérience. C’est à lui qu’on attribue
le premier usage de Y opium dans l’intention de calmer les douleurs
429
DE L’EMPIRISME ANCIEN
et de procurer le sommeil. Galien l’estimait assez car il le juge en
disant : « Il ne parlait jamais contre la vérité pour défendre
les intérêts de sa secte; il ne rapportait que ce qu'il avait expé¬
rimenté lui-même , et il possédait la pratique de la médecine
aussi bien qu' aucun autre médecin de son temps. » Tous recon¬
nurent ce principe qu’en médecine « il faut observer sans jamais
raisonner, » maxime déplorable qu’un esprit distingué a bien de
la peine à suivre, et à laquelle la foule des médécins ne peut obéir
sans tomber dans les pratiques les plus grossières et les plus ridi¬
cules.
Toutefois en proclamant ainsi la nécessité et l’importance de l’ob¬
servation, Philinus, Sérapion et les Empiriques ne se bornèrent pas
seulement à exagérer un principe admis de tous, pratiqué par Hip¬
pocrate et ses successeurs, faussé peut-être par des esprits trop en¬
clins à l’hypothèse; ils donnèrent à l’observation et à l’expérience
médicales des règles précises, de façon à créer une véritable mé¬
thode scientifique. Leur formule d’observation restée comme un
bon modèle à suivre, se trouve dans les histoires de la médecine,
de Leclerc, de Sprengel, de Renouard, et j’en parlerai plus loin.
Zopyrus est un autre empirique qui vivait au xxxixe siècle. Il
pratiquait à la cour des Ptolémées, et était en correspondance avec
Mithridate VI au sujet des poisons et des antidotes. On connaît de
lui un traité des plantes vénéneuses, et il disait avoir trouvé un an¬
tidote général ambrosia qui fut essayé avec succès, dit-on, sur plu¬
sieurs criminels.
D’après Oribase, Zopyre avait classé les médicaments d’après leur
mode d’action; les errhins, les diurétiques, les sudorifiques, les
astringents, les suppuratifs, les expectorants, et les galactogènes, etc.,
fait important pour cette époque et dont s’inspirent encore les clas¬
sifications thérapeutiques de notre époque.
Theudas ou Theodas est cité par Galien comme un des meil¬
leurs écrivains empiriques du deuxième siècle. Son contemporain
Menodotus , empirique, comme lui, est désigné par Galien comme un
méchant auteur ayant composé de très-gros livres chargeant d’in¬
jures les médecins des autres sectes. Il est l’auteur d’un procédé
philosophique pour arriver à la vérité, c’est' YEpilogisme ou com¬
paraison.
Lycus, Eschion, sont aussi rangés parmi les sectateurs de l’Em¬
pirisme. — Tous ces auteurs sont antérieurs à Galieii ; mais après
lui la plupart des Empiriques se fondent dans son Dogmatisme.
Toutefois des Empiriques se montrent encore çà et là professant
la doctrine dans son étal de pureté. Ainsi Sextus Empiricus , mis par
430 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
Leclerc au xxxvm6 ou au xxxixü siècle, aurait vécu, selon Freind ,
au 11e siècle, sous l’empire d’Antonin le Pieux. M. Andral le place
au me. Le surnom qu il porte lui vient de sa philosophie médicale.
Son principal ouvrage avait pour titre : Mémoires Empiriques. Il
a laissé un ouvrage de philosophie contre les mathématiques et un
autre intitulé Hypotyposes ou institutions pyrrlioniennes, dans
lequel il passe en revue toutes les connaissances humaines pour in¬
diquer ce qu’elles ont de certain et d’incertain.
Cassius Félix a été rangé par Dezeimeris au nombre des Empi¬
riques. Peut-être serait-il mieux placé parmi les éclectiques, car il
se montre tour à tour Hérophiléen, Erasistratéen, Méthodiste et
Empirique. Il vivait au commencement du Ier siècle au temps de
Celse. On lui doit une préparation contre la colique dans laquelle
entrait du suc épaissi de pavot.
Il a publié des problèmes naturels et médicaux en 84 proposi¬
tions dans lesquelles se trouve quelque chose de fort remarquable
pour le temps. C’est l’indication de la paralysie existant dans le côté
opposé du cerveau, et il l’explique en disant que les nerfs qui
tirent leur origine de la hase de cet organe se croisent de façon que
ceux qui viennent de la partie droite vont à gauche, tandis que ceux
de la gauche vont se rendre à la droite du corps.
L’Empirisme de la seconde époque, celui de Phïlinus et de ses
disciples, est lepremier, dit Andral, qui ait proclamé en principe que
la médecine ne devait avoir qu’un but, là guérison des malades, et
que tout ce qui ne conduisait pas à ce résultat devait être écarté.
Peu satisfait de ce qu’avaient dit les philosophes, ou découvert les
anatomistes, il avait la prétention de se passer des raisonnements
vantés par les premiers et des preuves et des recherches des se¬
conds. Toute lumière devait venir de l’expérience et, pour en tirer
tout ce qu’elle renferme d’utile à la guérison des malades, il pro¬
clamait qu’on devait agir d’une façon particulière, au moyen de
trois procédés : 1° l’observation, 2° l’histoire, et 3° l’analogisme ou
Pépilogisme. C’était le trépied de la médecine (Eloy), trépied de
l’empirisme (Sprengel). Par ces différents procédés il prétendait
déterminer les ressemblances et les différences des maladies en
même temps que 1 usage des remèdes avantageux et inutiles ou
dangereux.
1° De l observation. — Le mot observation pour l’école empiri¬
que était synonyme d’ autopsie, c’est-à-dire voir par soi-même ou
par ses propres yeux (1).
(1) Voyez Andral, Union méd., 1853. •
DE L’ EMPIRISME ANCIEN
431
Dans leurs autopsies ils groupaient et réunissaient un certain
nombre de phénomènes pathologiques , s’enchaînant les uns les
autres et concourant à un but commun. Cet ensemble de phéno-
mènes constituait un concours , c’est-à-dire un assemblage de phé¬
nomènes, G'jvtpoëY). On recherchait ainsi des concours dont l’ensemble
formait la maladie, voao;, et si cet ensemble de phénomènes se pré¬
sentait toujours le même, il recevait un nom bien défini.
A ce problème en succédait un autre, celui de la médication,
mais il était interdit de se préoccuper de la cause intime ou cachée
de la maladie. — La médication devait résulter de l’expérience,
c’est-à-dire du hasard, de l’essai ou de l’imitation (Elov, loc., cit.,
p. 141).
Les Empiriques disaient qu’il ne fallait pas attacher une trop
grande importance à un seul symptôme, car un symptôme isolé pou¬
vait appartenir à plusieurs concours et ne pas mériter de médica¬
tion particulière. Ainsi la toux, la douleur seule, n’ont que peu
d’importance, mais réunis à d’autres symptômes, leur signification
est autre et entraîne une médication différente.
Malgré cela ils étudiaient chaque symptôme isolé avec le plus
grand soin pour en apprécier la valeur, et pour savoir à quel con -
cours il appartenait. Ils examinaient les matières évacuées, les cra -
chats pour juger leurs qualités d’après leur aspect, et pour les join¬
dre à d’autres symptômes, afin d’en faire un concours. C’était la
double méthode de l’analyse et de la synthèse appliquée à l’étude
de la maladie.
Pour eux. les symptômes étàient l’objet d’une étude toute spé¬
ciale et ils distinguaient entre eux :
1° Les symptômes communs à divers concours et qu’on rencontre
très-souvent.
2° Les symptômes propres à un seul concours qu’on appellerait
aujourd’hui des symptômes pathognomoniques. Ex. : la matière
expectorée de la pneumonie.
A un autre point de vue, ils reconnurent :
1° Des symptômes essentiels à un concours.
2° Des symptômes variables , sans que poùr cela le concours
cesse d’exister, ce qui est le cas ordinaire.
3° Des symptômes surajoutés à ceux dont l’ensemble est caracté¬
ristique. Nous les appelons aujourd’hui des épiphénomènes.
Ils divisaient aussi les symptômes d’après leur importance, d’a¬
près leur intensité, d’après l’époque de leur apparition dans le con¬
cours, d’après leur durée , enfin d’après les modifications qu’ils
peuvent subir dans leur manifestation.
432 HISTOIRE DE LA. MÉDECINE
De l'histoire. — A cetle étude du concours par l 'observation
succédait l’histoire, c’est-à-dire le rapprochement des symptômes,
leur enchaînement, la narration des phénomènes, des remèdes et
des effets produits.
On s’appliquait à grouper les symptômes et à étudier le concours
qui en résultait, soit à son début dans ses circonstances initiales,
soit dans son développement ou dans son évolution, soit enfin dans
ses terminaisons. On devait indiquer sa régularité, ou son irrégu¬
larité, sa simplicité, ou son état de complication, ses modifica¬
tions sous l’influence de l’âge, du sexe, de la constitution, de la
force et de la faiblesse , des saisons, des climats dont l’importance
était si grande à leurs yeux qu’il en résultait des pratiques différentes.
On devait explorer non pas un seul organe, mais toutes les parties
du corps et toutes les fonctions.
Si les empiriques proscrivaient entièrement la recherche des
causes intimes de la maladie, à la manière des méthodiques, ils s’ap¬
pliquaient à découvrir celles qui sont évidentes et du domaine de
l’observation. Celles-ci leur paraissaient très -importantes à décou¬
vrir pour prévenir le développement de quelques états morbides ;
ainsi pouvait -on faire en écartant l’influence du froid , et des
miasmes paludéens, ou en neutralisant certains principes morbi-
'fiques lorsqu’on en connaissait l’origine. Ex.: la morsure d’un chien
enragé.
Pour cette école, l’étude de la médecine était -très-longue et très-
difficile en raison du grand nombre d’observations à recueillir pour
instituer les unités morbides. Elle exigeait un très-grand nombre
d’histoires particulières, et comme un seul homme ne pouvait avoir
assez de faits à lui seul, il fallait emprunter ceux des autres. C’était
pour elle le procédé historique.
Quand ils avaient bien des fois observé le même concours, et qu’ils
en connaissaient les causes évidentes, les complications possibles, et
les moyens 'divers qui avaient le mieux réussi à le combattre, les
empiriques possédaient un théorème. Les plus instruits étaient
ceux qui en possédaient le plus, et c était là la preuve d’une plus
grande expérience personnelle et d’une science plus avancée.
Chaque théorème recevait un nom, les plus insignifiants étaient
les meilleurs et, en tout cas, ils ne devaient rien préjuger sur la
nature des maladies.
De l analogisme. Ainsi s’élaborâit la science par Y observa¬
tion et l’histoire , mais ce n’était pas tout pour les empiriques. Très-
sévères dans l’acceptation des faits qui devaient être très-nombreux
et recueillis sans idée préconçue, ils avaient ensuite recours à l’a-
DE L’EMPIRISME ANCIEN 433
nalogisme pour éclairer le classement et la thérapeutique des faits
nouveaux. C’est ce que nous appelons maintenant l’analogie. _
Quand un fait de cette nature se présentait à l’observation on le
comparait aux faits anciennement observés et, selon ses analogies,
on se croyait en droit d’agir en conséquence.
L’Empirisme ainsi méthodiquement formulé ne pouvait résister
aux coups du Dogmatisme qui, lorsqu’il n’abuse pas du droit de
raisonner, donne à la science une allure, une liberté et une grandeur
particulière. Sans cesse harcelé, et déprécié, l’un de ses chefs, Méno-
datos, voulut y introduire un élément de plus par l’usage de YÉpilo-
gisme, c’est-à-dire la raison suppléant à l’insuffisance des sens et de
l’expérience. — Il est évident que c’est là un hommage rendu au
dogmatisme mais dissimulé sous le voile d’une dénomination nou¬
velle. L’expérience à laquelle on supplée par le raisonnement n’est
pas autre chose que le Dogmatisme, et la différence des méthodes
disparait dès qu’elles se confondent dans leurs procédés.
Quoi qu’il en soit, l’Épilogisme était destiné à renforcer par la rai¬
son les données insuffisantes de l’expérience et du témoignage des .
se.ns. Ainsi les phénomènes d’une maladie étant cachés dans la pro¬
fondeur du corps, on cherchait à les deviner et on faisait des suppo¬
sitions quelquefois exactes, souvent erronées, mais en tout cas con¬
traires aux vrais principes de la méthode expérimentale. Dans un
cas de gêne de respiration, à l’aide du phénomène appréciable,
dyspnée , l’épilogisme concluait à une cause cachée qui était la lésion
des organes respiratoires; ailleurs sur un homme qui souffrait de la
vessie d’une certaine manière, comme l’expérience antérieure avait ap¬
pris que dans ce cas il y. avait des calculs dans la vessie, l’épilogisme
disait, sans voir ni toucher le calcul et à l’aide de la raison, qu’il
existait un calcul vésical.
C’est au moyen de l’expérience ainsi réglementée que l’Empirisme
avait formé des groupes de symptômes caractérisant des concours ,
ou maladies ou unités morbides dont il restait ensuite à chercher
le traitement, but principal de la médecine. — Toutes les défini¬
tions de la maladie devaient consister dans une exposition abrégée
des symptômes principaux, sans faire intervenir le problème de sa
nature intime. On ne devait pas dire la pneumonie est une inflam¬
mation des poumons, mais la pneumonie est un mal où s’observent
tels et tels phénomènes caractéristiques. C’est la méthode employée
de nos jours pour beaucoup de maladies, mais cela ne sè fait pas
d’une façon systématique, et on évite de le faire quand la nature
d’un mal est bien connue. Ce n’est pour notre époque qu’un moyen
de dissimuler son ignorance des causes.
434 HISTOIRE DE LA. MÉDECINE
La thérapeutique des Empiriques était toute fondée sur 1 expé¬
rience, et c’est parlé qu’elle ëst tombée dans le ridicule. Il il y avait
pas à raisonner sur la nature et les propriétés des substances em¬
ployées. Chercher pourquoi un remède calme, ou bien pourquoi un
autre fait uriner, était une perte de temps inutile. Il ne fallait que
guérir et les remèdes dont le hasard avait démontré l’utilité, ou que
l’analogie recommandait à la pratique, devaient être employés . De là .
aux pratiques superstitieuses et absurdes, à l’usage des substances
les plus repoussantes et de la polypharmacie, il n’y avait qu’un pas et
la méthode empirique, si utile pour empêcher les écarts de la raison
dans les recherches scientifiques, vint échouer sur l’écueil de la
pratique médicale. Du premier coup, les Empiriques allèrent au fond
de leur doctrine, et se livrant aux pratiques les plus repoussantes
et les plus absurdes, ils tombèrent clans le discrédit, de sorte que
leur nom est devenu pour toujours synonyme d’ignorant et de char¬
latan.
Rien n’est plus mérité. Tout le monde fait de la médecine, les
prêtres les religieuses, les gens du monde, les somnambules, les
magnétiseurs, chacun a une formule de remède à offrir à ceux qui
souffrent, et cela au nom dé l’expérience et des succès antérieurs
obtenus dans des conditions analogues. Les médecins eux-mêmes,
qui ne pratiquent qu’au moyen d’un livre de formules plus ou moins
recommandées par l’expérience antérieure, sont de meilleurs empi¬
riques,* mais ne sont que des empiriques*, et il devient évident que si
lé témoighagne des sens est la base de la médecine pratique, ceux
qui n’y joignent pas les secours de la raison se réduisent à la con¬
dition du premier venu qui conseille contre la cécité le remède
qu’un autre lui a donné. — Tout lu mondé est capable de faire de
l’Empirisme et de prescrire aveuglément des remèdes vantés contre
une maladie, mais le savant qui raisonne ce qu’il fait est seul capa¬
ble de juger et de faire ce qui convient pour guérir. Or celui-là tout
en s’aidant de l’expérience ne sera jamais un Empirique. Si l’in¬
fluence de l’Empirisme systématique des hommes éminents a tou¬
jours été le point de départ des plus grossières pratiques médicales,
il a aussi été le signal des recherches thérapeutiques importantes
sur l’efficacité des remèdes. Ainsi, lors du début de la seconde secte
empirique en même temps qu on vit les médications les plus gros¬
sières se succéder et régner, il parut quelques ouvrages de matière
médicale qui sont restés célèbres, et dont je parlerai plus loin.
Le De herboribus virtutibus A’Apulenius Celsus, médecin qui
vécut sous Tibère; un livre sur les médicaments de Ménécrate, qui
vivait à la même époque et auquel on doit f emplâtre diachylon; le
DE L’EMPIRISME ANCIEN 435
pharmaca écrit par Asclepiades pharrftacien durant le premier
siècle ; l’ouvrage sur les médicaments aisés à préparer par Apol¬
lonius d’Antioche; sur la composition des médicaments par Criton
cité par Galien ; le recueil de médicaments par Scrïbonius Lar-
gus, empirique très- célèbre qui vivait sous Claude; le recueil de
médicaments d’ Andromaque de Crète, qui vécut sous Néron et où
se trouve ce fameux Antidote nommé Galène ou Tranquille, et
qui est depuis connu sous le nom de Thériaque, ce qui veut dire
spécial aux bêtes sauvages, parce qu’elle était l’antidote de toutes
les morsures venimeuses ; la matière médicale de Dioscoride,
médecin au temps de Néron, ayant voyagé avec les légions romaines
et avant recueilli un grand nombre d’indications sur des substan¬
ces empruntées aux trois règnes et usitées en médecine, sont les
plus connus. Le dernier est le plus important des ouvrages de
thérapeutique laissés par l’antiquité et il a été fort en honneur jus¬
qu’à la fin du xvie siècle.
Dans ce livre où Dioscoride donne le nom des substances à em¬
ployer, leur synonymie, leur description succincte, il n’y a pas
moins de 6 à 700 plantes dont il indique les propriétés médicales.
Il nous a aussi laissé un ouvrage sur les poisons connus et sur les
virus, sur les venins et sur les antidotes célèbres que l’on peut
considérer comme Un traité de toxicologie.
Ces ouvrages joints à son livre sur les remèdes faciles à se pro¬
curer où il démontre l’importance des remèdes indigènes, joint à
quelques chapitres de matière médicale de Pline l’Ancien, repré¬
sentaient bien l’état de la thérapeutique au premier siècle de l’ère
chrétienne, à l’époque du déclin de la seconde secte Empirique.
Galien joint aux empiriques différents personnages, tels que Cal-
liclès; Diodore, Lycus, Aeschrion, mais Leclerc lui conteste cette
appréciation pour les trois premiers. Quant à Aeschrion, conci¬
toyen et maître de Galien, le jugement est irrévocable, et on lui doit
un remède contre la rage que Galien a fait connaître et qu’il cite
avec un véritable honneur. Personne ne voudra me croire quand
j’en aurai dit la nature. C’était de la poudre d’écrevisses grillées
toutes vivantes !
On ne sait pas après Galien quels sont les Empiriques restés cé¬
lèbres. Un seul est cité par Leclerc. C’est Marcellus, surnommé
Y Empirique, qui vivait sous Tbéodose à la fin du ne siècle, et il a
laissé un recueil de médicaments pour toutes les maladies. Il est
probable qu’il y en a eu bien d’autres, mais ils n’ont rien laissé qui
les désigne particulièrement à l’attention des modernes ou ce qu’ils
ont laissé ne leur a pas survécu.
436 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
L’Empirisme est arrivé jusqu’à nous ; c’est une secte qui ne pé¬
rira jamais, car elle est le refuge des ignorants ou des charlatans qui
se couvrent de son nom, mais, dans sa forme ancienne, elle ne peut
être le principe des savants qui raisonnent leurs connaissances.
CHAPITRE II
APPRÉCIATION DE L’EMPIRISME ANCIEN
Si l’Empirisme peut avoir la prétention d’arriver à la découverte
de la vérité sans les secours de la raison il lui arrive bien souvent
de n’être que le manteau de l’erreur, le masque de l’ignorance am¬
bitieuse d’agir et le refuge du scepticisme qui rabaisse les esprits
éclairés au niveau des êtres privés d’éducation. — Il est tout natu¬
rel qu’un individn s’adresse à son semblable pour connaître la ma¬
nière de cultiver la vigne et le blé, de faire le pain et le vin, de
fabriquer un outil, de bâtir une maison, d’élever des animaux et de
conduire ou de dompter un cheval, de construire une machine, etc.,
car avant toute science les premiers besoins de l’homme ont été sa¬
tisfaits par les tentatives de l’Empirisme. Comment fait-on ceci?
Comment fait-on cela ? De quelle manière arrive-t-on à ce ré¬
sultat? Telles sont les questions que s’adressent et que s’adresse¬
ront toujours les ignorants et les savants, qui ne savent pas tout et,
en beaucoup de cas, il suffit de connaître les moyens de faire une
chose pour l’exécuter à son tour sans raisonner aucune de ses actions.
Pour les choses matérielles et industrielles, l’Empirisme est cer¬
tainement la source de tout véritable progrès, et le tâtonnement plus
que la raison est en beaucoup de circonstances l’origine des per¬
fectionnements introduits par l’ouvrier. Il n’en est pas de même
dans les choses de l’esprit, de la morale, de la religion et de l'intel¬
ligence. En effet, tous les hommes ont en eux une lumière inté¬
rieure, la conscience, égale pour tous et présente en tous lieux, qui
les éclaire et leur apprend leurs devoirs vis-à-vis de Dieu, de leurs
semblables et d’eux-mêmes. Tous ont en partage la raison qu’ils
peuvent cultiver avec plus ou moins de succès, et qui varie selon les
individus, dont la force dépend de l’éducation et de l’organisa¬
tion physique. Ici, l’expérience est quelque chose, mais ce n’est pas
tout. En en faisant le meilleur conseiller de l’intelligence nous lui
faisons l’honneur qu’elle mérite, mais toute autre place, supérieure
ou inférieure, serait usurpée ou injuste.
DE L’EMPIRISME ANCIEN 437
La médecine est à la fois une science morale et physique. A ce titre
l’expérience qui doit servir à éclairer sa marche, à faciliter ses pro¬
grès et à étendre ses domaines ne saurait devenir son seul et unique
appui. Que le chirurgien, dans ses procédés opératoires, proclame
l’expérience son seul guide pour affirmer que la section d’un mem¬
bre dans le milieu de son étendue est préférable à sa désarticula¬
tion, ou que tel genre d’incision est préférable à tel autre ou qu’il
vaut mieux cet instrument que celui-là, rien de mieux, ici l’expé¬
rience est souveraine maîtresse, car il s’agit de choses matérielles et
manuelles, mais lorsqu’il est question d’une maladie et d’un malade,
deux termes essentiellement variables, l’une par son étendue., son
siège, sa nature, son ancienneté, etc., l’autre par sa constitution, son
tempérament, son âge, ses idiosyncrasies, etc., c’est à la raison, seule
juge de ces conditions multiples, qu’il faut en référer pour guider
l’expérience. Dans les cas de ce genre, une formule expérimentale
curative, générale, est impossible à trouver, et là où il n’y a pas
seulement de maladie à guérir, mais encore des malades à traiter,
le médecin cherche ses indications en dehors des phénomènes qui
tombent sous le sens.
Il faut le dire sans détour, avec toute la sincérité et l’impartialité
qu’exige l’histoire, l’Empirisme médical antique, né de l’alliance
du scepticisme et de l’ignorance, est la condamnation régulière de
la raison, en tant que moyen de recherche de la vérité. Si la raison
confirme l’expérience, disent les Empiriques, elle est inutile et si
elle la contredit elle est dangereuse et, par conséquent, il faut s’en
tenir à l’expérience.
C’est donc au point de vue tout spécial de la proscription du
raisonnement en médecine qu’il faut juger l’ancien Empirisme,
sinon la critique s’égarerait sur un Empirisme de fantaisie qui ne
serait pas celui de l’Histoire. Il est bien évident qu’Hippocrate et ses
disciples, Naturistes ou Dogmatiques, n’ont en aucune façon re¬
poussé les lumières de l’expérience et de l’observation. Il est bien
certain qu’il en est de même des Méthodiques et personne au
monde n’a jamais eu l’idée d’agir systématiquement contre les don¬
nées de l’expérience. Pour soutenir l’utilité de l’expérience, ce
qu’aucun médecin n’a jamais mis en doute, et pour en faire une doc¬
trine médicale et une méthode scientifique, militante, agressive, il
faut qu’on y trouve une idée qui distingue cette expérience de l’Em¬
pirisme, en tant que secte spéciale, de l’expérience des dogmatiques
et des néthodistes. Cette idée dont nous aurons à apprécier la jus¬
tesse c’est, nous l’avons dit : la proscription de la raison.
En faisant à l’esprit humain cette injure de proclamer son im-
438 HISTOIRE RE LA MÉDECINE
puissance radicale dans la recherche de la vérité, Philinus, Sérapion
et leurs disciples, ont assumé sur eux une responsabilité tellement
lourde à porter qu’ils en ont été anéantis, et que, maigre les services
rendus à la science par la méthode d’observation dont ils se sont
faits les défenseurs, il n’est personne aujourd’hui qui ose soutenir
avec eux que le raisonnement, l’anatomie et la physiologie soient
inutiles à la médecine. Tous ceux qui vantent 1 Empirisme sont
obligés d’ajouter aussitôt : éclairé par la raison sous peine de
rentrer dans la théorie de ces gens qui ont un remède à offrir à tous
ceux qui souffrent, parce que ce remède a réussi à une personne
qu’ils ne connaissent pas et qui est liée avec un de leurs amis. Il y
a donc deux Empirismes, l’un qui ne raisonne pas et qui proscrit la
raison de sa médecine : c’est Y Empirisme antique, et l’autre qui
prétend s’aider du raisonnement: c’est Y Empirisme raisonné , doc¬
trine qui n’a pas de raison d’être, qui est toute dans son titre, em¬
ployé comme machine de guerre dans la polémique, car il n’est pas
de dogmatique, c’est-à-dire de médecin raisonnant, qui ne prouve la
justesse de ses raisonnements par l’expérience.
Cela étant dit, voyons quels ont été les jugements de Celse et de
Galien, sur l’Empirisme antique, puis nous compléterons ce que nous
venons de dire par quelques réflexions critiques.
Voici comment s’exprime Celse :
« Ceux qui se nomment Empiriques , parce qu’ils s’appuient sur
l’expérience regardent bien comme nécessaire la connaissance des
causes évidentes ; mais ils soutiennent qu’il est oiseux d’agiter la
question des causes occultes et des actions naturelles , attendu que
la nature est impénétrable ; et la preuve qu’on ne peut la compren¬
dre, c’est la discorde qui règne dans cette discussion, puisque ni phi¬
losophes, ni médecins n’ont jamais pu sur ce point se mettre d’àccord
entre eux. En effet, pourquoi se ranger au sentiment d’Hippocrale
plutôt qu’à celui d’Herophile, à celui d’Herophile plutôt qu’à l’opi¬
nion d’Âsclepiade ? Si l’on a égard aux raisonnements ils paraissent
tous également plausibles ; si l’on tient compte des guérisons, tous
les médecins ont ramené des màlades à la santé. On ne peut donc
rejeter les objections, ni l’autorité des uns et des autres. Si l’art de
raisonner faisait les médecins, il n’y en aurait pas de plus grands
que les philosophes; mais ils ont en excès la science des mots, et
n’ont point celle qui guérit. La médecine d’ailleurs varie selon les
lieux, et sera différente à Rome, en Égypte ou dans la Gaule : Si
pourtant les mêmes causes engendraient partout des maladies sem¬
blables, les mêmes remèdes devraient partout convenir. Souvent en¬
core la cause se montre évidente, comme dans les cas d’ophthalmie
4M 9
DE L’EMPIRISME ANCIEN
et de blessures, sans que cela conduise au moyen curatif . Si les cau¬
ses évidentes ne peuvent guider la science, celles qui sont douteuses
le pourront bien moins encore : et puisqu’il n’y a là qu’incertitude et
mystère, mieux vaut s’appuyer sur les choses certaines et reconnues,
celles qui dans le traitement des maladies ont reçu la sanction de
l’expérience. Il en est ainsi pour tous les arts : c’est par la pratique
et non par la controverse qu’on devient agriculteur ou pilote. On doit
croire que la médecine peut se passer de ces conjectures, puisqu’ a-
vec des opinions contraires on a vu les médecins réussir également
à sauver leurs malades. S’ils ont obtenu ce résultat, ce n’est pas en
vertu des causes occultes et des actions naturelles qu’ils expliquent
diversement, mais parce que chacun d’eux avait découvert par expé¬
rience la marche à suivre dans le traitement. Il n’est pas vrai qu’à
son origine la médecine ait été la conséquence des questions qu’on
s’était posées, car elle est née de l’observation des faits. Parmi les
malades qui n’avaient pas encore de médecins, les uns, livrés à leur
intempérance, ayant pris, des aliments dès les premiers jours, et les
autres s’étant abstenus par répugnance, on remarqua que la maladie
de ces derniers en recevait plus de soulagement; de même on voyait
des malades dont les uns avaient mangé pendant la fièvre, d’autres
peu de temps avant l’accès, et d’autres seulement après la rémission
complète, et ceux-ci s’en trouvaient infiniment mieux ; enfin, les uns
mangeant avec excès au début du mal, et les autres prenant peu de
nourriture, ceux qui s’étaient gorgés d’aliments ajoutaient par cela
même au danger de leur état. Chaque jour des accidents semblables se
reproduisant, des observateurs attentifs prirent soin de noter les
moyens qui réussissaient le mieux dans la plupart de ces cas, et com¬
mencèrent à les prescrire aux malades. C’est ainsi que la médecine
a pris naissance, et qu’ayant pour exemples le rétablissement des uns
et la mort des autres, elle a pu discerner ce qui était salutaire ou per¬
nicieux. Puis, les remèdes étant déjà trouvés, les hommes se sont
mis à disserter sur leur emploi. Donc la médecine n’est pas venue
après le raisonnement, mais le raisonnement après la médecine. La
théorie d’ailleurs confirme l’expérience ou la contredit : si elle
n'apprend rien de plus, elle est inutile, et nuisible si elle enseigne
autre chose. Sans doute il a fallu d’abord avec un soin extrême éprou¬
ver les vertus des médicaments ; mais elles sont aujourd’hui bien re¬
connues, et comme on n’a plus à découvrir de nouvelles espèces de
maladies, on n’a pas à rechercher une médication nouvelle. S’il se
présente maintenant quelque affection ignorée, le médecinne doit pas,
pour cela, remonter aux causes obscures, mais examiner aussitôt de
quelle maladie connue celle-ci se rapproche le plus, pour lui ap-
440 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
pliquer les remèdes qui souvent ont été suivis de succès dans des
cas à peu près semblables. En procédant ainsi par analogie, on
arrivera sûrement au traitement convenable. Ce n est pas à dire
pourtant que la réflexion soit inutile au médecin, et que 1 animal
sans raison puisse exercer l’art de guérir •, mais on prétend que
toutes les conjectures sur les causes cachées ne vont pas au fait, et
qu’il est moins important de connaître ce qui engendre la maladie
que ce qui la guérit. De même il vaut mieux ignorer comment se
fait la digestion et savoir ce qui se digère le mieux, quelle que soit
la manière dont cette fonction s’accomplit, par coction, ou par simple
dissolution. Au lieu d’interroger les causes de la respiration, il est
préférable de chercher les moyens d’en faire cesser la gêne et la
lenteur; et, plutôt que de se demander à quoi tiennent les batte¬
ments des artères, il convient d’étudier la valeur des signes fournis
par les variétés du pouls. Or, ces notions nous viennent de l’ex¬
périence. Dans toutes les discussions de ce genre on peut discourir
également pour et contre, et triompher par son esprit et son élo¬
quence, les malades cependant ne se guérissent point avec de belles
paroles, mais avec le secours des médicaments : un homme privé
du don de s’exprimer , mais versé dans la pratique; serait certes
un plus grand médecin que s’il avait cultivé l’art de bien dire sans
s’appuyer sur l’expérience. Jusque-là ces diverses théories ne sont
qu’inutiles ; mais ce qui est cruel, c’est d’ouvrir les entrailles à des
hommes vivants et de faire d’un art conservateur de la vie hu¬
maine l’instrument d’une mort atroce, surtout quand les questions
qu’on essaye de résoudre à l’aide de ces affreuses violences, ou de¬
meurent complètement insolubles ou pourraient être éclaircies sans
crime. Car la couleur, le poli, la mollesse, la dureté et les autres
conditions des organes ne restent point, sur le sujet qu’on vient
d’ouvrir, ce qu’elles étaient avant les incisions; et puisque chez
ceux qui n’ont point à les souffrir, la crainte, la douleur, la faim,
une indigestion, la fatigue et mille autres légères incommodités
viennent souvent modifier tous ces caractères, il est bien plus à
croire que les parties intérieures, douées d’une délicatesse plus
grande, et qui ne sont pas appelées à recevoir la lumière, seront
profondément altérées par des blessures si graves et une mort si
violente. Quelle folie de s’imaginer que, sur l’homme mourant ou
déjà mort, les choses vont demeurer les mêmes que pendant la vie!
On peut, il est vrai, ouvrir à un homme vivant le bas ventre qui
renferme des organes moins importants ; mais dès que le scalpel en
remontant vers la poitrine aura divisé Ja cloison transversale (dia¬
phragme des Grecs) qui sépare les parties supérieures des inférieures,
DE L’EMPIRISME ANCIEN 441
cet homme rendra lame au même instant. C’est ainsi que le méde¬
cin homicide parvient à découvrir les viscères de la poitrine et du
ventre ; mais ils se présentent à lui tels qu’ils étaient vivants : de
sorte qu’il a bien pu égorger son semblable avec barbarie, mais
non pas savoir dans quelles conditions se trouvent nos organes lors¬
que la vie les anime. S’il en est quelques-uns cependant que le re¬
gard puisse pénétrer avant la mort, le hasard ne les offre-t-il pas
souvent au médecin ? Les gladiateurs dans l’arène, le soldat dans
un combat, le voyageur assailli par des brigands, ne sont-ils pas
quelquefois atteints de blessures qui laissent voir à l’intérieur telle
partie chez celui-ci, telle autre chez celui-là ? Si bien que sans
manquer à la prudence, le praticien peut apprécier le siège, la posi¬
tion, l’arrangement, la forme et les autres qualités des organes, tout
en ayant pour but non le meurtre, mais la guérison; et de la sorte
il ne doit qu’à son humanité les lumières que les autres n’obtien¬
nent que par des actes impitoyables. Ces raisons conduisent à re¬
garder comme inutile même la dissection des cadavres. Cette opé¬
ration sans doute n’est pas cruelle, mais elle est repoussante, et
la plupart du temps ne met sous les yeux que des organes changés
par la mort, tandis que ce traitement enseigne tout ce qu’il est
possible de connaître pendant le vie. » ( Traduction de Gelse par
des Etangs, page 4.)
Voici maintenant le jugement de Galien :
Dans son livre : Des sectes aux étudiants , Galien commence par
faire connaître la méthode des Empiriques pour trouver les remèdes
par le hasard, par l’improvisation, par l’imitation, par l’autopsie,
l’histoire et le passage du semblable au semblable indiqués pré¬
cédemment. Il indique ensuite les objections que s’adressent réci¬
proquement les méthodistes, les dogmatiques et les empiriques, et
dans le livre suivant : « De la meilleure secte, à Thrasybule, » il
revient avec plus de détails sur le même sujet pour faire connaître
les bases de l’empirisme qu’il doit réfuter. Pour lui sans le raison¬
nement l’institution du traitement d’après le concours des symp¬
tômes est inutile.
« Celui qui contredit les .empiriques doit réfuter de deux ma¬
nières l’observation du traitement d’après le concours des symp¬
tômes, car l’observation des facultés d’un médicament est commune
à toutes les sectes, tandis que l’observation d’après les symptômes
est propre aux empiriques. En effet, il faut ou supprimer cette ob¬
servation comme tout à fait impossible, ou accorder qu’elle est pos¬
sible mais seulement avec l’intèrvention du raisonnement. Et
d’abord, on démontrera de la manière suivante que cette observa-
442 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
lion sans l’intervention du raisonnement est impossible. Les empi¬
riques conviennent qu’ils n’observent pas le traitement d’après tous
les symptômes qui se présentent, ainsi ils affirment par exemple
qu’ils ne l’observent pas sur la qualité d’être jaune ou blanc, ou
camus ou aquilin, bien qu’ils tiennent un certain compte de la dif¬
férence des couleurs, comme chez les ictériques, ou de la forme,
comme dans ces cas de fracture et de luxation, mais non pas des
qualités que nous venons d’énumérer, a.
« De même, disent-ils, que ceux pour qui le traitement se déduit
de l’indication, ne soutiennent pas que tout sert à l’indication (car
suivant les méthodiques quelques-uns des phénomènes fournissent
des indications, mais non pas tous, et, suivant les dogmatiques, il
en est ainsi pour quelques-unes des choses cachées), de même les
Empiriques prétendent que l’observation ne se base pas -sur tous
les symptômes, mais seulement sur quelques-uns, car ils croient
que ni tous les symptômes passés, ni tous les symptômes présents
ne sont utiles à l’observation. Par exemple, un individu a été
mordu par un chien enragé : l’Empirique en arrivant, s’enquiert seu¬
lement si le chien était enragé, mais il n’analyse aucun des autres
symptômes passés ; il en est de même pour les symptômes présents :
il ne s’occupe pas, par exemple, de savoir si les cheveux sont lisses
ou crépus naturellement. Il n’est donc pas superflu de leur deman¬
der la cause pour laquelle ils n’observent pas le traitement sur tous
les symptômes, aussi bien ceux sur lesquels porte l’observation, que
les autres qui sont (regardés comme) inutiles, ne diffèrent en rien
en tant que phénomènes. Qu’ils nous apprennent donc ce qui leur
indique quels sont les symptômes utiles. Est-ce un phénotnène ou
une chose cachée? — S'ils répondent que c’est un phénomène qui
leur fait distinguer les symptômes utiles sur lesquels doit porter l’ob¬
servation, nous leur opposerons que ce phénomène, en tant que
phénomène, ne diffère en rien des symptômes inutiles; s’ils disent au
contraire que c’est quelque chose de caché qui leur indique les symp¬
tômes utiles, ils avoueront que les choses cachées sont utiles pour
l’observation des symptômes. Mais les choses cachées ne se com¬
prennent par nul autre moyen que le raisonnement. Par conséquent
si 1 observation des choses cachées sur le concours de symptômes
est utile, et si ces choses ne se comprennent par nul autre moyen
que par le raisonnement, il est clair que l'observation est impos¬
sible sans le raisonnement; c’est donc par cette argumentation que
vous forcerez les Empiriques de convenir que le ‘raisonnement est
utile à l’observation. »
« Ils répondent en disant qu’ils ont appris par l’expérience quels
DE L’EMPIRISME ANCIEN 443
sont les symptômes utiles, et que l’ observation leur a enseigné éga¬
lement de quels symptômes il faut tenir compte et de quels il ne
faut pas s’occuper. La réponse à cette objection est courte : puis¬
que les symptômes dont on ne doit pas tenir compte dans l’obser¬
vation sont innombrables, il était impossible d’arriver, pour chacun
de ces symptômes, à savoir qu’il ne faut pas baser l’observation sur
eux; car il est 'impossible de faire porter l’observation sur l’infini.
Enfin, traqués de toutes parts, il ne leur reste plus d'autre ressource
que de dire qu’ils tirent au sort les symptômes sur lesquels il faut
baser l’observation et ceux qu'ils doivent omettre. Qu’y a-t-il de
plus ridicule qu’une pareille manière de procéder? (1) »
A cette argumentation contre l’observation, Galien ajoute que
l 'histoire telle que l’entendaient les Empiriques était inutile ainsi
que leur manière d’entendre le passage du semblable au sembla¬
ble.
« Les trois procédés fondamentaux de la secte des Empiriques,
Y observation, l’ histoire , le passage du semblable au semblable ,
étant donc impossibles, nous avons montré que l’observation était
inutile sans le raisonnement- et qu’elle est impossible par elle-
même. Elle est inutile, parce qu’on a besoin de raisonnement pour
discerner d’après quels symptômes il faut baser le traitement utile,
car les empiriques eux-mêmes sont d’avis qu’il ne faut pas tenir
compte dans l’observation de tous les symptômes passés ou présents
qu’offre le malade. Elle est. impossible, parce que le nombre des
symptômes étant considérable, on ne peut pas, en réalité, lés ren¬
contrer tous de telle façon qu’ils forment deux fois le même con¬
cours, j’entends l’espèce des symptômes, leur nombre, leur inten¬
sité, leur ordre, le temps de leur apparition et les autres conditions
analogues, qui toutes doivent être les mêmes. L 'Histoire est super¬
flue, car elle juge par l’expérience la valeur des faits racontés; elle
est impossible, attendu qu’elle ne peut tenir compte ni de l’inten¬
sité des symptômes, ni de l’ordre de leur apparition, considérations
sans lesquelles on ne peut arriver au traitement opportun. Nous
avons combattu le passage du semblable au semblable, par cela
même que nous avons montré qu’il faut nécessairement le baser
sur le discernement des actions médicamenteuses utiles ou nui¬
sibles » (2).
Si cette réfutation de la méthode Empirique par Galien est triom¬
phante quand elle démontre que l’institution du traitement des ma-
(1) Galien. Traduction de Daremberg, f. IT, p. 415.
(2) Galien. Traduction de Daremberg, t. II, p. 430.
444 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
ladies ne résulte pas nécessairement du concours des symptômes, et
que l’observation ne peut se faire sans le concours du raisonne¬
ment, elle est moins heureuse en ce qui touche la superfluité de
Yhistoire et l’usage qu’on peut faire de Yanalogisme pour le pas¬
sage du semblable au semblable. Ici, Galien me semble raisonner
à faux, et ses objections ne sont pas de force à détruire tout ce qu’il
y a de vraiment utile dans la méthode sévère d’observation formulée
par les Empiriques. — L’Empirisme antique a eu le tort de croire
que sa méthode devait suffire aux exigences de la science médicale
et qu’avec elle on pourrait se priver des services de la raison, mais
ce ne sont pas les objections de Celse ou de Galien qui prouvent l’ab¬
surdité de la doctrine. Il faut une nouvelle démonstration et nous al¬
lons essayer de la donner en établissant contre les Empiriques :
lo que le raisonnement est indispensable à l’observation ; 2° que la
connaissance des symptômes ne suffit pas à former les indications du
traitement des maladies ; 3° que la recherche des causes cachées est
indispensable à la thérapeutique ; 4° que la physiologie et l’anato¬
mie sont les bases de la médecine et font de son étude une véritable
science ; 5° que la thérapeutique progresse autant par les efforts de
la raison que par ceux de l’Empirisme.
1° Nous ne ferons aucune difficulté de reponnaître que le plan
d’observation proposé par l’Empirisme est le seul qui puisse servir
les progrès de la science médicale, et que ce ne soit par l’étude at¬
tentive de la succession des symptômes qu’il faille s’y prendre pour
bien connaître l’évolution, la forme et la terminaison des maladies.
Ce plan est le nôtre comme il a été celui de tous les médecins dont
le nom est resté dans l’histoire. Seulement les empiriques en ont
fait une méthode automatique exclusive, tandis que nous n’en fai¬
sons qu’un moyen, au service de l’intelligence humaine. Observer
un phénomène ou un ensemble de phénomènes n’est pas chose si
aisée qu’on puisse considérer cette tâche comme l’œuvre d’une ma¬
chine incapable de raisonnement, et à voir les gens qui regardent
une chose et passent mille fois devant elle sans en tenir compte, il
est évident que tout le monde n’est pas capable de faire ce qu’on
appelle une observation. Il n’y a que les ignorants qui puissent se
croire capables de rendre compte de tout ce qui se passe chez un
malade et de l’interpréter convenablement. Savoir observer n’est pas
donné à tout le monde, et c’est le cas de répéter avec Bordeu :
« L’observateur, ou celui qui pourrait fournir des observations
cc bien faites, ne serait point, à ce compte, celui qui se contenterait
“ de dire, j ai vu, fai fait, fai observé, formules avilies aujourd’hui
« par le grand nombre d’aveugles de naissance qui les emploient.
DE L’EMPIRISME ANCIEN 445
« Il faudrait que l’observateur pût prouver ce qu’il avance par des
« pièces justificatives, et qu’il démontrât qu’il a vu et su voir en tel
« temps; ce serait le seul moyen de convaincre les pyrrhoniens, qui
« n’ont que trop le droit de vous dire : où avez vous vu ? com-
« ment avez-vous vu ? et qui plus est encore : de quel droit avez-
« vous vu? de quel droit croyez vous avoir vu ? qui vous a dit
« que vous avez vu ? » (Bordeu, tom. I, page 251 .)
Ce n’est en effet qu’ après de longues études préalables que l’es¬
prit devient apte à tenir compte des phénomènes qui se produisent
sous ses yeux pour les classer selon leur rang, et si la raison ne le
guide pas dans sa recherche pour découvrir ce qui est obscur et
pour éloigner ce qui est inutile, ses observations ne seront plus
qu’un amas inextricable de minuties où l’accessoire étouffera le
principal en masquant la vérité aux yeux qui la cherchent. L’ob¬
servation n’est pas seulement un résultat du témoignage des sens,
car en beaucoup de cas ce témoignage a besoin d’être rectifié par
la raison.
Chacun connaît les illusions sensoriales qui nous font croire que
la lune court dans le ciel quand le vent pousse les nuages qui l’en¬
tourent, qu’une longue allée d’arbres se rétrécit à l’horizon bien
que sa largeur soit la même à ses deux extrémités, ou qu’un bâton
plongé dans l’eau semble se briser alors qu’il n’ait pas cessé d’être
droit, ce qui a fait dire à La Fontaine :
Quand l'eau courbe un bâton
Ma raison le redresse,
Mes yeux moyennant ce secours
Ne me trompent jamais
En me mentant toujours.
L’observation a donc des difficultés réelles, et ce n’est pas en
faciliter l’exercice ou le progrès que de la ramener au simple té¬
moignage des sens, en le privant des secours de la raison.
2° L’Empirisme antique croyait que l’observation des phénomènes
qui constituaient le concours suffisait pour caractériser les maladies
et leur traitement, qui découlait de ce que l’expérience avait appris
d’utile, sans qu’il fût besoin de chercher d’indication thérapeutique
dans la nature des causes morbides. S’il recherchait la cause évi¬
dente ce n’était qu’à titre de circonstance à noter dans le concours
pour déterminer l’espèce morbide. Ainsi, chez un homme mordu
par un chien enragé , l’Empirique examinait la plaie qui ressem¬
blait à la morsure d’un autre chien et, sachant qu’elle provenait
d’un animal enragé, il y appliquait les médicaments que l’expérience
446 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
avait indiqués comme utiles dans cette maladie, en donnant à l’inté¬
rieur ce qui était convenable. N’eût-il pas mieux valu chercher la
cause cachée de la rage, savoir que ce mal résulte d’un venin ou
un virus, quelle qu’en soit la nature ; que ce virus agit en passant
par absorption à l’intérieur; qu’il fa^t arrêter cette absorption par
une ligature au-dessus du point blessé, par succion de la plaie ^
par une ventouse sèche, ou enfin par une cautérisation faite à temps
et détruisant tous les tissus imprégnés de virus, ce qui est le résul¬
tat du raisonnement.
Il en est de même dans la paralysie où le phénomène évident
qui est l’abolition dû mouvement volontaire n’indique en rien le trai¬
tement du mal, tandis que la nature de la paralysie : organique chez
l’un, syphilitique ou hystérique chez l’autre; rhumatismale chez
celui-ci, saturnine ou toxique chez celui-là, et ainsi de suite, donne
à la thérapeutique une variété indispensable que le simple témoi¬
gnage des sens n’aurait pu inspirer, s’il n’avait pas été guidé par la
raison. J’en dirai autant d’une maladie de peau, la roséole, qui pour
un Empirique est un exanthème de la peau ne donnant aux sens que
la notion de petites taches rouges, superficielles, discrètes et sans
fièvre. Est-ce que cette éruption indique le traitement à suivre?
assurément non. Pour l’empirique il ne peut y en avoir qu’un seul,
tandis que pour celui qui raisonne en observant, il y en aura plusieurs,
autant que de causes cachées de roséole, ici l’inflammation, là le
rhumatisme, ailleurs la syphilis, chez un autre un remède tel que
le mercure, le copahu ou enfin un aliment de mauvaise qualité tel
que les moules.
Dans la pneumonie, est-ce qu’il n’y a pas, en dehors du concours
fourni par le témoignage des sens, des indications thérapeutiques
sorties des lumières de la raison qui a découvert, dans la nature
cachée du mal, l’adynamie, la perniciosité ou l’affection gout¬
teuse, des raisons d’employer un agent thérapeutique particulier, ce
que n’eût pas fait découvrir la toux, l’expectoration, la dyspnée, la
fièvre, ni aucun des symptômes du mal.
3° Quoi qu’en aient dit les Empiriques qui ne voulaient tenir
compte que des causes évidentes, sans la recherche des Causes ca¬
chées il n’y aura jamais de véritable thérapeutique. En effet il n’est
aucune maladie ni aucune lésion qui ne puisse se produire sous
l’influence de causes différentes impénétrables aux sens. Le vertige
peut être occasionné par la pléthore et par l’anémie, par la sympa¬
thie de 1 estomac ou de l’intestin, par une lésion du cerveau ou par
1 empoisonnement du sang, et cependant c’est toujours le vertige,
mais réclamant une médication différente. L’amaurose n’est pour
DE L’EMPIRISME ANCIEN 447
l’empirique qu’un affaiblissement des nerfs optiques qu’il faut trai¬
ter par l’excitation périphérique cutanée, tandis que pour celui qui en
recherche la cause cachée, elle devient le symptôme d’une foule de
maladies différentes exigeant des médications toutes spéciales. La
diarrhée ou la leucorrhée , qui sont souvent la conséquence d’une
phlegmasie de l’intestin ou du vagin, sont quelquefois l’effet d’une
autre influence et n’exigent pas le même traitement. Les hémorrha¬
gies sont le résultat de la pléthore, de l’adynamie, del’hémorraphilie,
d’une maladie du cœur ou d’une lésion des vaisseaux. Les maladies
organiques telles que l’hypertrophie, l’induration, l’épithélioma, le
flbro-plastique, l’enchondrome, etc., dépendent d’une foule de causes
cachées très-différentes pouvant donner lieu à des indications thé¬
rapeutiques spéciales. Il ne suffit donc pas de s’en tenir au témoi¬
gnage des sens, et à la constatation des causes évidentes ou des phé¬
nomènes extérieurs des maladies, pour en tirer des indications
curatives, il faut encore faire la part des diathèses scrofuleuses,
herpétiques, rhumatismales, goutteuses, syphilitiques, et de l’in¬
fluence héréditaire, de l’action des virus et des caiises spécifiques.
Par cette recherche, on donne à la thérapeutique un caractère vrai¬
ment rationnel, au lieu d’en faire l’application inintelligente de re¬
mèdes qui n’ont d’autre raison d’emploi que la fantaisie du médecin
ou la tradition de gens sans autorité scientifique.
4° Un des plus grands torts de l’Empirisme antique a été de limi¬
ter l’exercice de la médecine à l’observation des phénomènes, sans
en rechercher la cause physiologique ou anatomique. On aura peine
à le croire aujourd’hui, mais ce que Celse nous apprend du mépris
qu’avaient les Empiriques pour l’anatomie et la physiologie, est la
condamnation des principes de leur secte.
Ces citations peuvent suffire. Il n’y a plus à douter du peu d’impor¬
tance que la secte Empirique accordait à l’anatomie, malgré les dé¬
couvertes récentes de l’école d’Alexandrie. Pour elle l’étude des
phénomènes extérieurs offerts par les malades lui semblait suffire,
et on pouvait se passer de connaître les modifications produites dans
les organes par la maladie. C’était une proscription générale, non-
seulement des causes cachées, ou de l’essence des maladies, mais
encore des conditions physiologiques ou anatomiques qui révèlent
la situation des organes et la manière dont s’accomplissent les fonc¬
tions. Tout se réduisait à l’observation non raisonnée des phéno¬
mènes, ce qui est de la part de l’empirisme antique un vice fonda¬
mental montrant combien étaient étroites ses vues doctrinales.
5° En proscrivant l’étude des causes cachées ainsi que celle de la
nature des maladies, l’Empirisme antique a privé la thérapeutique
448 HISTOIRE DE LÀ MÉDECINE
d’une de ses plus importantes sources d’indications et il a ré¬
duit le traitement des maladies à l’emploi de pratiques ou de re¬
mèdes quelquefois utiles, souvent nuisibles, et dans un grand nom¬
bre de cas ridicules ou indignes de la science. Il est bien certain
que toute thérapeutique procède de l’expérience, cela ne fait pas
question et, à cet égard, toutes les sectes sont du même avis ; seule¬
ment contre ceux qui cherchent des indications dans la nature des
maladies, qui demandent à la raison de les guider dans le choix des
moyensi réputés convenables, les Empiriques dans le même cas ne
veulent tenir leurs remèdes que du hasard, de la fantaisie indivi¬
duelle et de Y analogie. Cela n’est pas assez. Il ne faut pas décrier
le hasard qui se trouve au fond de beaucoup de découvertes et qui
est en réalité l’origine de bien des remèdes ; il n’y a pas à médire
de l’inspiration qui, malgré ses dangers, est pour l’homme instruit
un moyen d’ affirmer sa spontanéité intellectuelle, et on ne peut qu’ap¬
plaudir à l’analogie qui donne à la raison les moyens de faire une
foule d’applications thérapeutiques utiles, mais c’est borner l’intel¬
ligence médicale que de la renfermer dans les limites étroites de
l’analogie, de l’inspiration et du hasard. A côté de ces sources d’in¬
dications thérapeutiques, il faut franchement faire la place du rai¬
sonnement qui, en dehors des hypothèses, cherche, conçoit, compare,
analyse, expérimente et ajoute à sa puissance créatrice le contrôle
de l’expérience sans lequel sont vains et inutiles tous les efforts de
la pensée. En ce moment, il ne s’agit que de l’Empirisme antique
et de sa méthode de progrès des sciences médicales. Or, contre ses
prétentions à faire du témoignage des sens, la base des recherches
médicales, nous élevons la voix en faveur de la raison pour mainte¬
nir son rang parmi nos moyens de recherche de la vérité, et, sans
absorber tout autre moyen de connaissance à son profit , pour lui
donner le privilège naturel d’être le juge et l’arbitre de toutes les
données affectives et sensorialès de l’organisation.
Qu’un médecin, après avoir vu Yhippopotame malade par pléthore
se percer les veines de la jambe avec un roseau pour se faire une
saignée; — l’ibis constipé se jeter de l’eau dans l’anus avec son
bec ; les chèvres se purger en mangeant de l’ellébore ou se crever
l’œil douloureux avec une épine pour se guérir, ait imaginé la
saignée, les lavements, les vomitifs ou la thoracentèse , etc.,
cela est possible, mais cela, ne prouve qu’une chose : la supério¬
rité des bêtes et des tyrans sur l’homme. Qu’on cesse donc de
faire la médecine avec des légendes (1). Personne ne saurait dire
(1) Découverte de la saignée. — Pline rapporte que V hippopotame, devenu trop
gros et trop gras à force de manger, se sert d’un roseau pointu pour s’ouvrir une
DE L’ EMPIRISME ET DES ANCIENS EMPIRIQUES 449
quelle est l’origine de la saignée, des lavements ou de la décou¬
verte de la plupart des propriétés curatives des plantes. A cet
égard l’Empirisme ne peut pas mieux nous renseigner qu’une autre
doctrine. Il a beau se faire des titres de noblesse avec les sottes lé¬
gendes que je viens de rapporter, et qui sont indignes de sa mé¬
thode historique, je n’y ajoute aucune importance et je continue
à croire que la raison, malgré ses écarts, vaut bien l’expérience
et ses erreurs. An reste, l’Histoire me donne pleinement raison,
car l’Empirisme antique n’a jamais reparu sur la scène du monde
avec le programme de Philinus ; il a dû se transformer en faisant
alliance avec la réflexion et avec le raisonnement et de leur mutuel
concours est née la méthode expérimentale.
CHAPITRE IJI
DE L’EMPIRISME ET DES ANCIENS EMPIRIQUES
Parmi le nombre des disciples de la seconde École Empirique que
j’ai déjà cités , il en est peu qui se soient fait une renommée digne
de l’histoire. On cite cependant, après Sérapion, les nommés Apol-
certaine veine de la jambe et, après en avoir laissé couler une quantité suffisante
de sang, bouche la plaie avec de la boue; ce que les hommes n’ont pas manqué
d’imiter. (Lib. 8, cap. 26.)
Découverte de V iridectomie. — Galien rapporte qne les hommes ont appris à
guérir la maladie appelée Hypochyma après avoir remarqué que les chèvres qui
avaient cette maladie avaient recouvré la vue pour s’être percé les yeux avec un
jonc, ou avec une épine en paissant dans le bois. (Daniel Leclerc, p. 57.)
Découverte de la thoracent'ese. — Elle se trouve dans un ouvrage de Cicéron
(de Natura Deorum, livre III, chapitre 28), lorsqu’il est question d’un tyran de
Thessalie, Jason de Phères, auquel on donna un coup d’épée dans la poitrine, ce
qui ouvrit par hasard une collection purulente que les médecins n’avaient pu
guérir.
Non prodesse Pherœo Jasoni (voluit) is qui gladio vomicam ejus aperuit, quam
sanare medici non poterant. (De Natura Deorum, III, 28, Off. I, 30.)
Découvertes de l’Hydrothérapie dans les fièvres. Thucydide dans sa des¬
cription de la peste d’Athènes raconte que plusieurs malades, dans le délire de la
fièvre, se précipitèrent dans les eaux de la rivière et que , chose singulière, la
plupart d’entre eux guérirent. De ce hasard serait né l’emploi de l’eau froide
dans les fièvres.
2000 ans après, Desgenetle vit un fait analogue dans la peste d’Égypte.
h Un soldat présentant les charbons et les bubons caractéristiques, fut pris de
délire et se jeta dans le Nil. On le repêcha au bout d’une heure et il guérit.
bouchut. 29
450 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
lonius dont parlent Celse et Galien, et qui a écrit un livre sur les
onguents et sur la préparation des médicaments extemporanés ; Glau-
cias, qui a écrit un commentaire sur le sixième livre des Epidémies
d’Hippocrate (Galien), sur les bandages à employer contre les plaies
de tête, sur les fractures de l’humérus et de la clavicule (Galien) ;
sur les propriétés des médicaments (Pline) ; ’Héraclite de Tarente,
dont je parlerai plus loin; Dionysius ; Criton; Ménodôte ; Théodas;
Hérodote ; Sextus ; Saturninus ; Diodore ; Lycus ; Æschrion ;
Marcellus ; Apulenius Celsus, qui vivait sous Auguste; Ménécrate,
connu sous Tibère; Damocrate , qui a écrit en vers iambiques sur un
grand nombre de médicaments composés; Scribonius Largus, ex¬
trêmement crédule, promoteur des bains ferrugineux, qui vivait sous
Claude ; Andromaque de Crète, sous Néron , inventeur de la thé¬
riaque, ce qui veut dire spécial aux bêtes venimeuses ; Xénocrate ,
connu par son talent à préparer des philtres pour provoquer l’a¬
mour , empêcher de concevoir ou faire avorter ; Dioscoride , connu
par son traité de botanique, etc., dont l’histoire nous a transmis
les noms, sans nous faire connaître avec détails leurs titres à la
considération de la postérité. Quelques uns de ces auteurs cepen¬
dant sont assez connus et par ce qu’en a dit Galien et par celles de
leurs œuvres qui ont échappé à la destruction.
1° HERACLITE DE TARENTE
Une véritable place d’honneur a été réservée à Héraclite par Da¬
niel Leclerc et Sprengel, dans les recherches qu’ils nous ont laissées
sur l’École Empirique, et, s’il faut en croire Celse et Galien, ce mé¬
decin fut un des coryphées de l’Empirisme. Disciple de Mantias Hé-
rophiléen, cet Héraclite, qui vivait à la fin du xxxviii6 siècle, a écrit
sur les médicaments, sur l’agriculture et sur la diététique des ou¬
vrages qui n’existent plus. Il avait aussi laissé un commentaire
d’Hippocrate.
Héraclite était extrêmement sévère dans le régime qu’il imposait
aux malades et dans l’abstinence prolongée qu’il leur faisait subir
pendant la première période des maladies. Il est un des premiers
qui aient fait usage de Y opium, et, selon la remarque de Daniel Le¬
clerc, c’est à ce médicament introduit en médecine par les Empi¬
riques, que cette secte doit une partie de sa popularité. En effet,
pouvoir soulager ceux qu’on ne peut guérir, et cela sans raisonner
l’action du remède, ce que permet de faire l’opium, est un argument
qui plaide heureusement en faveur de l’Empirisme. Il employait
aussi un médicament de sa composition formé selon Galien de qua-
DES ANCIENS EMPIRIQMES — HERACLITE DE TARENTE 451
tre drachmes de suc de ciguë et de jusquiame et de un drachme
de castoréum , de poivre blanc , de costus , de myrrhe et A’ opium,
le tout délayé dans du vin cuit évaporé au soleil pour faire des pi¬
lules calmantes, données comme antidote dans des blessures d’ani¬
maux venimeux et dans la suffocation utérine. On lui doit une pré¬
paration de jusquiame, d’anis et d’opium contre le choléra, et il
saignait et faisait vomir dans l’esquinancie (1) ; c’est à lui qu’on doit
une foule de préparations pour faire disparaître les taches de la
peau, les exanthèmes cutanés et pour remédier à la chute des
poils.
Dans la phrénésie il plaçait les malades dans un lieu obscur, leur
prescrivait un lavement et une saignée puis redonnait des lavements
tous les jours. Ensuite il faisait raser la tête pour y appliquer une
fomentation avec la décoction de feuilles de laurier, une onction
d’huile rosat et des cataplasmes avec de la farine, de l’hydromel,
de la poudre d’iris, de l’huile de lentisque et du calamus aroma-
ticus. Un peu plus tard, il soignait la tête et les narines avec une
composition de pencedanum, d’opium, de castoréum, d'huile
d’amandes amères, de vinaigre , et d’huile d'iris.
Quand la maladie venait de crudité, il commençait par un lave¬
ment et se passait de saignée qu’il remplaçait par une purgation de
scammonée. Si elle s’était produite chez une personne de sang
pauvre, il ouvrait la veine du front sans faire d’autre saignée. Enfin,
si on pouvait l’attribuer à la corruption des humeurs, après avoir fait
prendre un lavement, il ordonnait des boissons aqueuses abondantes,
puis du vin miellé et enfin du vin pur.
Cœlius Àurelianus qui rapporte ces formules thérapeutiques et
avec lui Daniel Leclerc font remarquer avec infiniment de raison que
ce n’est pas là l’application sévère de la méthode empirique, et que
la considération des causes cachées de la phrénésie, ainsi que l’as¬
sociation de remèdes bizarres qu’on y remarque, ne relèvent pas
uniquement de l’expérience et sont des infractions aux principes
delà secte dans laquelle l’histoire place Héraclite.
Quoi qu’il en soit, l’histoire a fait de ce médecin un Empirique.
Galien a consacré l’assertion en disant : il ne parlait jamais con¬
tre la vérité pour défendre les intérêts de sa secte..., il était de
bonne foi et ne rapportait que ce qu’il avait expérimenté lui-
même, et cette qualification aura bien de la peine à disparaître. Il
est cependant bien réel que le médecin qui employait contre la
phrénésie, le traitement que je viens de faire connaître, et que je
ne blâme pas, ne saurait être classé parmi les vrais Empiriques.
(1) Nom donné aux angines giaves.
452
HISTOIRE DE LA MÉDECINE
2° SCRIBONIUS LARGUS
L’école empirique avait inspiré les recherches de matière médi¬
cale au point de multiplier outre mesure les productions de ce
genre; car tout, dans cette doctrine, se rapportait à la thérapeutique.
Parmi les hommes qui se sont le plus distingués dans cette direc¬
tion on cite Scribonius Largus, qui a écrit sur la composition
des médicaments un livre dédié à Julius Callistius, affranchi de
l’empereur Claude.
Ce Scribonius Largus était un médecin militaire qui, dans ses
nombreux voyages à la suite des légions romaines, avait recueilli les
nombreux matériaux de ses ouvrages. D’après Eloy. il vivait à
Rome, dans le premier siècle de notre ère, sous l’empire de Claude,
et il gagna beaucoup d’argent par les remèdes qu’il inventa ou qu’il
recueillit de quelques autres personnes. Son livre souvent cité par
Galien renferme un grand nombre de formules plus ou moins com¬
pliquées, ridicules et superstitieuses, qui eurent un grand succès et
dont plusieurs sont indiquées comme étant à l’usage de Messaline
et de Claude. Au reste, Scribonius Largus qui annonçait le succès
de ses remèdes le faisait en termes d’une honnêteté qui lui acqui¬
rent toutes les sympathies : « C’est moins l’appât du gain ou l’a¬
mour de la gloire qui l’ont engagé à donner ses remèdes au public
que la satisfaction d’être versé dans la médecine. Il ajoute même
qu’il ne connaît rien déplus grand, et qui rapproche l’homme de la
divinité, que de conserver la vie à quelqu’un, que d’entretenir sa
santé en vigueur et que de rétablir celle qui est altérée. »
Son livre sur la composition des médicaments écrit en latin :
Scripta mea latina medicinalia, a été imprimé à plusieurs reprises
et il y en a même une édition de 1655. Comme on le voit, c’est un
véritable succès.
Par ses recherches sur la composition des médicaments dé¬
diées à un affranchi de l’empereur Claude, Scribonius Largus, mé¬
decin militaire, célèbre par ses inventions de matière médicale, grand
partisan, dit-on, de la doctrine méthodique d’Asclépiade, mérite d’ê¬
tre classé parmi les empiriques. — Il écrivait vers l’an 40 après
Jésus-Christ. Son recueil est souvent cité par Galien. Il renferme un
très -grand nombre de formules étranges formées de substances
extraordinaires plus ou moins repoussantes, mais dont l’efficacité
était attestée par de nombreuses expériences. On y trouve le denti¬
frice composé par lui pour Messaline : Messalina dei nostri Cæsa-
ris hoc utitur. — Ses recettes sont relatives à des médicaments
externes chirurgicaux, ce qui a fait penser qu’il était surtout chirur-
DES ANCIENS EMPIRIQUES — D10SC0RIDE 453
gien, mais cela n’est pas exact. Comme il suivait les armées romaines
il était à la fois chirurgien et médecin, ce qu’attestent les nom¬
breuses formules de remèdes internes qui se trouvent dans le recueil
que je viens de citer.
L’un des plus remarquables représentants de l’empirisme antique
par ce qu’il nous a laissé sur la matière médicale est le célèbre
Dioscoride, médecin d’Antoine et de Cléopâtre selon Vassius et Sui¬
das, ce qui le ferait vivre 36 ans avant Jésus-Christ, tandis que,
d’après la préface de sa matière médicale, il aurait vécu au temps de
Néron, 64 ans après l’ère chrétienne.
Dioscoride Pedacius, d’Anazarbe en Cilicie, fut soldat puis bota¬
niste, et enfin médecin militaire attaché aux armées romaines. —
C’est dans ses nombreux voyages qu’il recueillit les éléments d’une
matière médicale tirée des trois règnes de la nature et qu’il publia
lors dè son retour à Rome, Malheureusement Dioscoride ne fut
qu’un mauvais empirique si on le juge d’après les principes sévères
de l’empirisme antique, qui exigeait dans la publication d'un fait des
garanties d’exactitude et de vérité qu’on ne trouve guère dans son
livre (1). — Ce qu’il dit de la vertu des médicaments, il ne le sait pas
et il l’annonce sur parole. Il a répété ce qu’on lui a dit sans faire
de contrôle et il n’a essayé qu’un petit nombre des remèdes dont il
parle, de sorte que son livre peut être un recueil intéressant, mais
on peut douter qu’il soit très-utile. Quoi qu’il en soit, son succès fut
immense et il a duré jusqu’au xvie siècle, à l’époque où Matthiole
en fait le commentaire par de nombreuses additions qui ne sont pas
sans mérite. — Du grec, il a été traduit en latin et en français. Il
renferme l’histoire d’une foule de corps employés en médecine avec
des succès variables et la description plus ou moins détaillée de
600 à 700 plantes alors peu connues. Si l’on fait un retour vers le
passé et qu’on pense< à l’effet d’une publication de ce genre au pre¬
mier siècle de l’ère chrétienne, on ne sera pas surpris de la voir,
malgré ses imperfections, suivie dans le temps d’une renommée qui
pourra s’affaiblir, mais qui ne s’éteindra jamais.
Au reste, pour qu’on puisse juger Dioscoride d’après lui-même, je
vais donner quelques fragments de son œuvre, non en les abré¬
geant, car des travaux de cette nature ne s’abrégent pas, mais des
(1 ) On peut le juger par ce fait pris au milieu de cent autres. — Dans le se¬
cond livre il dit : « Les couillons de l’hippopotame ou du cheval marin séchés e
broyés se boivent à la morsure des serpens. » (Liv. II, cap. xxi.Y
454 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
fragments entiers relatifs à des substances encore usuelles à notre
époque, pour montrer comment le livre a été conçu et de quelle
façon il a été exécuté. — Je choisirai par exemple les chapitres
relatifs à l’aconit, au coriandre, à l’écume d’argent ou oxyde de
mercure, l’argent vif, à la rue, et au cinnabre. Qu’on ne s’étonne
pas du français qu’on va lire et des mots incompréhensibles. C’est
une traduction de Martin Mathée, publiée à Lyon en 4690. —
Sauf l’orthographe du temps que j’ai corrigée sur quelques points, la
reproduction est textuelle.
De l’Aconit.
« Soudain, quand on a bu l’aconito, Ton sent en la langue une
saveur douce, avec quelque peu deTastrictif, et avec succession de
temps par après, quand les patients se veulent lever en pied, leur
cause avertin , larmes, pesanteur en la poitrine, et les parties pré¬
cordiales, et fait tirer une infinité de pets. A quoi est nécessaire de
tirer le venin hors du corps avec vomissements et clistères : après
cela il est salutaire de donner à boire avec du vin d’ahsince, d’Ozi-
gnan, la Rue, le Marrubiou, la décoction d’absime, la Joubarle,
l’Auronne, la Chamellée, et le Chamepitio. Pareillement y aident la
liqueur du baume, bue au poix d’une drachme avec vin, ou avec
lait ensemble avec pareil poix de castoreo, de poivre, et de rue.
L’on y donne outre cela, le caillé d’une chevreau, d’un lièvre, et
d’uAcerf, et pareillement l’écume de fer. L’on y donne avec utilité
à boire le vin dans lequel soit éteint, le fer, l’argent et l’or embra¬
sez : le lexi de vin, le brouet consommé des gelines et pareillement
celui des chairs grasses de bœufs, bue avec vin. L’on dit aussi que
particulièrement l’ive musquée y est moult convenable. » (Dioscoride,
liv. VI, cap. vu.)
Du Coriandre.
« Le coriandre ne se peut cacher par l’odeur moult aigu, qu’il pos¬
sède. Si comme doncques il est beu, il enroue‘ia voix, il fait sortir
hors de l’entendement, et dire moult vaines, et domestiques paroles,
comme fontles yuvrongnes en induisant outre cela en tout le corps l’o¬
deur aiguë qu’il possède luy-mesme. A quoy l’on secourt, ayant premier
faic les vomissements avec l’huylle d’Ireos comme il ha été dict aux
autres, et en donnant à boire aux patiens le vin pur ou avec absince.
Pareillement y aide l’huylle beue et aussi les œufs y cuics dedans
ouverts et bus par après liquéfiez avec la saumure pure , brouets de
gelines, et des oyes bien salées et semblablement le vin cuict beu
avec lexi. (Discoride, liv. VI, cap. ix.)
DES ANCIENS EMPIRIQUES — DIOSCORIDE
455
De l’écame d’argent.
« Quand l’on a bu l’écume d’argent il induit une pesanteur dans
l’estomac, dans les boyaux et dans toutes les parties intérieures
avec très-grandes douleurs : encore elle ulcère quelquefois et rompt
pour être moult pesante, les boyaux : elle retient l’urine, fait gon¬
fler le corps, et induit en tous les membres une couleur brune
semblable à celle du plomb. A quoi l’on secours en donnant à boire
les vomissements premiers faits, la graine de l’orminio sauvage avec
du vin, et pareillement huit drachmes de Myrrhe, ou Absince, ou His-
sope, ou graine de persil, ou poivre, ou fleur de troesne, ou fiente
de ramiers, avec spica-nardi,et vin. (Dioscoride, liv. VI, cap. xxvii.)
De l’argent vif.
« L’argent vif en le buvant fait les mêmes accidents, que fait l’é¬
cume de l’argent : et partout l’on doit user en sa cure des mêmes
remèdes quoiqu’il soit manifeste que moult y aide le lait de vache,
en faisant par après vomir les patients. » (Dioscoride, liv. VI, cap.
XXVIII.)
De la Rue, que les Grecs appellent Feganou; les Latins et Italiens,
Ruta.
« La rue de montagne et sauvage est plus aiguë, que celle qui se
sème et qui se trouve par les jardins et par cela son usage est
reprouvé pour viandes. La rue des jardins est plus convenable pour
l’usage des viandes quand elle naît sous les figuiers. Toutes deux
brûlent, ulcèrent et provoquent le flux menstruel et l’urine. Man¬
gées ou bues elles astreignent le corps. La graine bue avec vin au
poix d’un acetabul, est un antidote contre les venins mortifères. Les
feuilles prises seules avant la viande ou avec noix et figues sèches,
font évanouir les forces des venins. Elles aident en même manière
contre les serpents. La rue bue ou mangée consomme la vertu d’en¬
gendrer. Cuite avec aneth sec, et beue elle allège les tranchées.
Douce en la même manière elle secoure aux douleurs de la poitrine
et du côté, aux empêchements de respirer, à la toux aux défauts du
poumon, aux sciatiques et autres douleurs des jointures, et au
tremblement et froidure survenants aux commencements des fièvres.
La décoction de la rue faite en huile, et faisant des clystères, aide
pareillement aux inflammatioms du boyau nommé Colon et au boyau
du siège et aux lieux naturels des femmes. Appliquez avec miel en
cette espace, qui est depuis la nature des femmes jusqu’au siège,
456 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
éveillent les femmes assoupies, comme si elles fussent étranglées à
l’occasion des fumosités de la matrice. Cuite en huile et beue elle
tire les vers du corps. L’on l’emplâtre avec miel aux douleurs des
jointures et aux hydropiques avec figues. A cela profite même la
décoction faite en vin, jusqu’à la consomption de la moitié, soit
qu’on en boive soit qu’on en use pour lavement. Mangée en viandes
ou gardée en saumure ou crue, elle profite à éclaircir la vue. Em-
plâtrée avec griotte sèche elle métigue les douleurs des yeux et ceux
de la tête, incorporée avec l’huile rosat et vinaigre. Broyée, et mise
- dans le nez, elle y restreint le flux du sang. »
« Appliquée avec feuilles de laurier, elle médecine les inflamma¬
tions des testicules. Incorporée avec Cire et Murte, elle résiste aux
soudaines sorties des ampoules. Elle guérit les taches blanches em¬
preintes dans le cuir frotée dessus avec vin, Poivre, et Nitruse. Em-
plâlrée avec les mêmes choses, elle ôte les verrues larges que les
Latins appellent Formica, et cette sorte de porreaux, qui se nom¬
ment Thyms. L’on la met (avec utilité) conjointe avec Alun, et miel
sur le feu volage. »
« Le suc échauffé dans un tais de Grénade, et distillé dans les
oreilles, enleve la douleur. L’on oingt les yeux débiles avec ce suc,
mêlé avec suc de Fénoil, et miel oingt avec vinaigre, ceruse et
huile rosat, il aide au feu Saint-Antoine, aux ulcères qui s’achemi¬
nent en rampant, et aux ulcères du chef qui jettent ordure. »
. « La rue mangée dompte l’acuité et l’odeur de l’ail, et des oignons.
La rue de montagne, mangée en grande abondance, elle tue. L’on
cueille celle-ci pour mettre en saumure, avant qu’elle commence à
fleurir. Elle fait enfler et rougir la peau , et l’enflambe fort, et fait
démanger ; et par cela il est besoin avant que la cueillir, s’oindre
les mains, et'la face avec huile. L’on dit qu’en épendant le suc de
la rue sur les poullets, chats, n’y martres n’y fouines ne s’appro¬
chent d’eux. L’on dit que la rue qui n’aît en Macédomie , autour de
la rivière Olcisio, tue soudainement ceux qui en mangent. Ce lieu
est montagneux , et plein de vipères. On boit sa graine aux dé¬
fauts des parties intérieures, et la mêlons (avec utilité) dans les an¬
tidotes. L’on donne à boire la graine rôtie, par sept jours continuels,
à ceux qui ne peuvent retenir leur urine. La racine de la rue de
montagne, se nomme le moyle de montagne. La rue sauvage sem¬
blable à la domestique. L’on la boit (avec, utilité) pour le haut mal,
et pour les sciatiques. Elle provoque le flux menstrual, et tue le
fruit dans le ventre de la mère. La sauvage est plus âpre que la do¬
mestique, et plus valeureuse, et par cela on la doit fuyrès viandes,
mêmes qu’elleapporteunenuysance.(Dioscoride, liv. III, cap.Lxm.)
DES ANCIENS EMPIRIQUES — DIOSCORIDE
457
Annotations.
La rue tant domestique que sauvage (qui n’est pourtant la rue,
dont parle Dioscoride au chapitre suivant) sont assez choisissables,
étant selon Galien, la rue sauvage entre les choses qui échauffent au
quatrième degré, et la domestique, au tiers, aiguës, et amères au
goût, digestives, incisives, et composées de parties subtiles.
Du Cinabre, que les Grecs et les Latins appellent Cinnabaris;
les Italiens, Cinabro.
« Tous ceux qui croient, que le Cinabre et le Minion, sont une
même chose, s’abusent grandement. Pour autant que le Minion se
fait en (Hespaigne) Espagne d’une certaine pierre même avec un
sablon Argentin, autrement l’on ne le connaît pas. L’on en fait de
couleur très- florissante , et très -ardente dans les fournaises : mais
dans les minières il était une vapeur véritablement étouffante, et
par cela ceux qui le manient, se couvrent la face avec une soie, afin
qu’ils le puissent voir qu’au respirer ils n’attirent à soi de cette ma¬
ligne vapeur qui est en lui. »
« Les peintres en usent pour les très siomptueuses décorations des
parures des murailles. Mais le cinabre s’apporte d’Afrique, et est
en si haut prix, et en apporte si peu, qu’à peine les peintres en
peuvent avoir à suffisance pour ombrager leurs peintures avec di¬
verses lignes. Il est chargé de couleur profonde : et par cela aucuns
ont estimé que ce fut le même sang de Dragon. Le cinabre a la
même vertu de la pierre nommée Hématite, -et est convenable en
médecine des yeux, et toutefois c’est en plus d’efficace, pour autant
qu’il est plus astrictif. Incospore avec Geroesme, il guérit les brû¬
lures du feu, et les pustulles. (Dioscoride, liv. Y, cap. lix.)
Annotations.
A la vérité il y a une forte grande différence entre le cinabre écrit
par Dioscoride, et celui qui pour le présent est en usage ou bouti¬
ques des apotiquaires, et aux peintres. Car le cinabre de Dioscoride
n’est (quoi qu’ainsi l’ayant écris gens de fort grand érudition Pline,
et Solin) le sang du dragon occis par la grande pesanteur de l’élé¬
phant, qui lui tombe dessus, en se mettant ensemble le sang de
l’un et de l’autre animant, est une gomme d’un arbre d’Afrique, de
couleur naturalissime de vrai sang, transparent, et aisé à rompre,
nommé aujourd’hui vulgairement sang de dragon en larmes, à la
différence de celui sophistiqué, et de nulle valeur, qui s’apporte en
458 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
pains. Et à bon droit le peut on nommer en larmes pour autant que
ceci est une larme gommeuse, et liquide (selon que le rente Aluigi
Cadamosto au quatrième chapitre de sa navigation en Afrique) d’un
arbre d’Afrique, lequel pour en avoir plus grande abondance, les
habitants aggraffent avec certains ferrements en l’écorce, et en
ayant par après recueilli la liqueur la cuisent dans des chaudières
au feu, et le nomment sang de dragon. Ce qui est fait raisonnable¬
ment conjecturer, due cette gomme en le cinabre de Dioscoride,
pour autant en premier lieu que telle liqueur nous est apportée
d’Afrique en peu de quantité, elle^st en usage aux peintres pour
ombrager, et pour tracer de rouge clair, elle se vend cher pour sa
rareté et ou ses vertus est semblable à la pierre Hématite, ainsi que
l’expérience le démontre, et comme pareillement l’affirme Disco¬
ride cette liqueur est assez plus astrictive, et par cela les modernes
médecins en usent pour les flux des femmes, et disentériques, et
pareillement pour les crachements, et üus de sang, avec trop plus
grand événement. Celui qui s’apportait en pain, se contrefaisait
adis avec le sang de bonc, pilé lentement de certain artifice, et
cormes sèches : puis manquant celui on la contrefait avec Garance,
Boliarmeni, Résine, colle de dragon, et autres mestinges. Le cina¬
bre de notre temps est minéral, et artificiel. Le minerai selon que
le récit avait vu le seigneur André Matthioli, se tire de terre dans
les causes d’argent vif, en un lieu, qui se nomme Midria, en cer¬
taines montaignes loingtaines une journée de gorice, en allant vers
la Carniole. Ce cinabre est une pierre rouge non trop dure mais fort
pesante, et quelquefois pleine d’argent vif, que par lui-même sans
autre aide, il en dégoûte dehors, comme par après il s'en tire tout
avec l’artifice du feu. L’artifice se fait d’argent vif, et de soufre par
voie de sublimation au feu. Ce que opère par elle-même nature en
celui, qui se tire de la minière. Nul donc que de ces deux cinabres,
pour être véritablement venin mortifère s’use pour le donner par la
bouche : ainsi seulement se met dans les médicaments extérieurs,
comme les parfums qui se font pour le mal de Naples, et en aucuns
onguents. Il faut noter ici, que suivant ce que décrit Dioscoride le
Minion être d’aucuns appelé cinabre que celui Minion est le cina- .
bre minérale dont ci-dessus nous avons parlé (même qu’au chapitre
en suivant il dit l’argent vif est fait du Minion). Et parce que Pline
écrit du Minion, l’on peut aisément voir qu’anciennement le Minion
se trouvait minéral, et artificiel : quoi qu’en notre temps il s’en
trouve fort peu du vrai minéral, pour autant que celui qui est en
commun usage, pour la plus grande partie se fait de plomb, et de
ceruse brûlée. Ce qui est la sourdire décrite par Galien, par Dios-
TRANSFORMATIONS DE L’EMPIRISME 459
coride au propre chapitre de la ceruse; et ce même, est le Minion
dont entend Sérapion. » ( Loc . cit.)
CHAPITRE IV
TRANSFORMATIONS DE L’EMPIRISME
A part les noms des naturalistes et des médecins Empiriques les
plus rapprochés de Philinus et de Sérapion fondateurs de la secte, la
plupart des autres sectaires sont restés inconnus. Cela se comprend,
car l’idée philosophique de l’Empirisme devait avoir pour ceux qui,
par une formule pratique, la mettaient en évidence ainsi que pour
les premiers sectaires, l’avantage de livrer leurs noms au jugement
de l’histoire Mais, au bout d’un certain temps, l’Empirisme ne
changeant pas comme doctrine et n’ayant abouti qu’à la vulgari¬
sation de pratiques ridicules et quelquefois honteuses, le nom de
ceux qui adoptèrent l’empirisme ne put sortir de l’oubli et la dé¬
nomination d’Empirique devint même une qualification méprisante
considérée comme une injure. — L’Empirisme tomba donc rapi¬
dement comme secte n’ayant plus que d’obscurs partisans, et il se
mélangea plus ou moins avec les autres doctrines jusqu’au mo¬
ment où il fut absorbé par Galien ou par ses successeurs et, enfin,
par les Arabes qui en usèrent et en abusèrent singulièrement dans
la polypharmacie qu’ils nous ont laissée. A partir de cette époque
l’expérience médicale fut presque entièrement subordonnée à l’au¬
torité d’Hippocrate, d’Aristote et de Galien, considérés comme les
chefs infaillibles de la médecine et de la science. Elle fut considé¬
rée comme subversive par l’autorité religieuse qui prétendit créer
une orthodoxie scientifique à côté de l’orthodoxie catholique, et elle
ne servit plus qu’à couvrir de son nom l’introduction dans la pra¬
tique médicale des remèdes les plus étranges et les plus repous¬
sants. Tout le moyen-âge subit ainsi le galénisme modifié par les
Arabes et les doctrines d’Aristote contrôlées par les pères de l’ɬ
glise. Il faut arriver à la renaissauce pour voir avec le réveil de l’es¬
prit humain, l’expérience sortir de son tombeau escortée par la
raison et donner au monde la chimie, l’astronomie, la physique,
l’anatomie, la chirurgie et toutes ces merveilleuses connaissances
qui font la gloire des temps modernes. Mais à partir de ce moment
c’est en vain qu’on parlera d’Expérience et d’Empirisme, la doctrine
n’existera plus à la manière antique, se mettant en opposition for¬
melle avec la raison, désormais l’expérience procédera du raisonne-
460 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
ment comme le raisonnement de l’expérience, et ces deux sources
de vérité en proportion variable seront toujours pour les savants la
condition de tout progrès scientifique. A chaque instant on verra
l’esprit d’hypothèses, dans ses conceptions les plus hardies, deman¬
der la sanction de ses vues audacieuses à l’expérience qui seule
peut convertir ses aspirations en vérités et leur donner droit d’asile
dans la science. Qu’à son tour, l’expérience et l’observation don¬
nent par hasard la notion d’un fait à reproduire, ou l’idée que de
nouvelles expériences devront convertir en vérité pratique, toujours
il faudra que la raison vienne au secours de l’Empirisme s’il ne
veut rester dans les régions inférieures de l’ordre intellectuel, à l’u- '
sage de l’ignorance, de la superstition et de la crédulité. Nul savant,
si dévoué qu’il soit à la méthode expérimentale, n’a pu s’enfermer
dans les limites absolues de l’expérience et Bacon lui-même, auquel
on fait l’honneur de dire qu’il est le chef de l’empirisme moderne,
a plus d’une fois donné lui-même le démenti le plus formel à ses
principes, en publiant dans ses livres des hypothèses que désavoue¬
rait le dogmatique le plus résolu.
C’est là où en est arrivé l’Empirisme moderne. S’il met beaucoup
dè raison dans ses expériences, il fait comme tous les bons esprits
qui interrogent les faits pour en deviner la nature, la cause, le
mécanisme et les lois sans décrier la raison au profit de l’expé¬
rience, et il n’y a pas d’Empirisme. Si, au contraire, il s’en tient à
l’expérience seule ne voulant pas se préoccuper de la nature des
phénomènes et de leurs lois et ne tenant compte que du témoignage
des sens, alors c’est un retour à la doctrine antique dont on sait la
fin méritée au milieu du dédain général.
CHAPITRE V
DE L’EMPIRISME MODERJnE
L’Empirisme antique, ainsi que le méthodisme, disparut sous la
puissante autorité du génie encyclopédique de Galien, qui sut allier
la raison à l’expérience et donna une telle extension à la médecine
par 1 étude de l’anatomie et de la physiologie qu’il s’en fit l’oracle
absolu jusqu’au xve siècle, c’est-à-dire jusqu’au moment où l’esprit
de libre examen put affirmer ses droits. Pendant cette longue pé¬
riode de douze à quinze siècles, l’Empirisme ne fut professé par
aucun homme ayant assez de mérite pour graver son nom dans
l’histoire, et il resta surtout le partage des ineptes et des charlatans.
DE L’EMPIRISME MODERNE 461
Mais peu à peu, dans toutes les branches des connaissances humai¬
nes, en philosophie et en religion, se fit un travail souterrain, qui, à
côté de l’orthodoxie religieuse et philosophique, ouvrait à l’esprit
humain des horizons nouveaux en lui montrant, comme un droit, la
liberté de tout voir, de tout examiner et de se faire personnelle¬
ment les convictions de sa vie. C’était l’époque de la réforme. Avec
Martin Luther qui au xvie siècle proclama la liberté d’examen en
matière de religion, avec Copernic et Galilée qui créèrent une nou¬
velle théorie du ciel, avec Paracelse qui créait la chimie et renver¬
sait l’humorisme ancien, avec Vésale qui renouvela l’anatomie, éclata
un impétueux et immense mouvement intellectuel, dont l’effet fut
avec la renaissance des arts et des lettres la rénovation complète
des sciences. De là date l’Empirisme moderne, incarné dans la mé¬
thode expérimentale d’induction, c’est-à-dire dans le complément
nécessaire de l’observation par le raisonnement, chargé de s’élever
des faits à leurs causes et aux principes généraux de la science On
en fait l’honneur à Bacon, c’est un tort, car avant son apparition
l’examen libre de la nature et l’observation étaient pour tout vrai
savant la condition du progrès et la source de toute découverte
réelle. Bacon n’a donné que la formule, en appelant ce mode d’ac¬
quisition des connaissances humaines, méthode d’induction. Mais,
comme en ce monde, tous ceux qui ne savent rien, et qui ne com¬
prennent pas ce qu’on dit ou ce qui se fait, deviennent aisément les
dupes de ceux qui savent les entraîner à l’aide d’un mot, il suffit à
tout vrai ou faux réformateur d’avoir un drapeau sous lequel il puisse
enrégimenter la foule de ses disciples, et ce drapeau n’est pas autre
chose qu’un mot de ralliement souvent incompris de ceux qui le
prononcent à tout propos, sans savoir à quoi il les engage.
Liberté, tolérance , progrès , expérience , induction, etc., ont été
bien souvent le drapeau de la foule tyrannique, cruelle et ignorante,
ne sachant à quelles conditions l’homme doit être libre et comment il
arrive au progrès par l’expérience et la raison. Ces mots ne sont sou¬
vent que des armes de guerre jetées dans les masses par de grands es¬
prits qui se réservent, à eux et à leurs amis, le soin de diriger la force
qu’ils ont ainsi créée par une formule. Ainsi a fait l’induction, procédé
sans lequel l’expérience n’est rien autre chose que l’absurde empi¬
risme antique et au moyen duquel les adeptes de la méthode' expé¬
rimentale veulent anéantir les droits imprescriptibles de la pensée.
Quelqu’un n’a-t-il aucune connaissance littéraire, ou ne sait-il rien
répondre à qui raisonne mieux que lui, vite il parle des avantages de
la méthode expérimentale , de V induction, des grands principes
inaugurés par Bacon , philosophie qu’il n’a jamais étudiée, et il se
462 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
croit victorieux de sou adversaire. Ne nous contentons pas des mots.
Voyons les choses en faisant à chacun la part de ce qui lui revient
dans l’impulsion, le mouvement donné à l’esprit humain par le grand
mouvement de la renaissance, et disons de suite que cette nouvelle
forme de l’Empirisme, qui n’est plus l’Empirisme bannissant la rai¬
son, et qui est la méthode expérimentale, est pour nous le seul pro¬
cédé convenable à l’accroissement des sciences.
L’Empirisme ancien n’existe plus pour la philosophie ni pour la
science, car il s’était posé vis-à-vis la raison en lui disant qu’elle
était inutile et dangereuse pour les progrès de l’esprit humain. C’est
par cet antagonisme qu’il a fait son entrée dans le inonde, mais il
n’a pu soutenir son rôle jusqu’au bout et il a été obligé de capituler
et de s’allier au raisonnement pour les conquêtes de la science mo¬
derne. Ainsi modifié, ce n’est plus la même méthode philosophique,
et sous cette forme il n’est personne qui ne puisse l’accepter, car il
n’impose à la raison d’autre entrave que celle de s’astreindre à ne
tenir compte que de la nature réelle des choses pour en découvrir
expérimentalement les lois.
Induire les lois d’un fait au moyen de l’expérience au lieu de les
déduire d’un fait par la raison, voilà la différence de la méthode
de Bacon et la méthode de Descartes, mais toutes les deux partent
également de l’observation et il est injuste de dire que l’une n’est
que l’esprit d’hypothèse, tandis que l’autre est au contraire l’origine
de toute vérité. Ce qui est réel c’est que la méthode de Descartes
est la source de toutes nos vérités morales et religieuses, ainsi que
des axiomes et des théorèmes mathématiques, tandis que celle de
Bacon est plutôt le principe des vérités physiques; c’est qu'elle a
des dangers que n’a point l’autre, car si le fait pris comme point de
départ est faux, toutes les conséquences logiques s’en ressentent, et,
dans l’ordre physique, elle arrive par la pensée si rapidement aux
lois générales qu’elle peut commettre les plus graves erreurs. Celle
de Bacon, au contraire , s’élève plus lentement des faits à leurs lois
par des expériences successives et, sous ce rapport, elle est pour les
sciences infiniment préférable à la première. Sauf cette différence,
leur principe est également pris dans l’observation, mais là où elles
se séparent, c’est dans le rôle accordé à la conscience et à la raison
qui ont la première place chez les cartésiens, la seconde chez les
disciples de Bacon.
Quoi qu il en soit, du raisonnement et de l’expérience est née l’in¬
duction, mère de toutes les sciences modernes, dont la race a étouffé
l’esprit d’hypothèse ou d’autorité, et qui a su proclamer l’indépen¬
dance de la pensée humaine aux prises avec les secrets de la nature
DE L’EMPIRISME MODERNE — BA.CON 463
et de la vie. Honorons cette conquête intellectuelle, qui est dans
l’ordre physique ce que la conscience et la tolérance sont dans
l’ordre religieux ou moral, et ce que Y égalité civile est dans nos
institutions politiques.
Cela étant dit, quels sont les procédés de l’Empirisme moderne?
qu’est-ce que c’est que la méthode expérimentale ou méthode d’in¬
duction? et quelles sont les conditions que doit remplir l’expéri¬
mentation pour servir aux progrès de la science? C’est ce que nous
allons voir en parlant de Bacon, de Locke, de Condillac, puis de
Verthoff, de Lieutaud, de Zimmermann, de Jenner, et de quelques-
uns des médecins qui, s’inspirant de la nouvelle doctrine philoso¬
phique, l’ont proclamée comme étant la plus utile aux progrès de
la médecine.
BACON
François Bacon, de Vérulam, vicomte de Saint-Alban, né à Lon¬
dres en 4560, et mort en 4636 à 66 ans, après avoir été conseiller
d’État, lord chancelier d’Angleterre, garde des sceaux, etc., peut être
regardé comme le chef de l’Empirisme moderne. Ce n’est pas qu’a¬
vant lui, on n’ait fait librement par l’expérience d’utiles efforts pour
combattre les données anciennes de la science, accréditées par l’au¬
torité religieuse et civile, mais, philosophiquement, c’est lui qui a
donné la formule de la méthode et qui, mieux que tout autre, a
montré la voie à suivre dans l’étude des sciences.
Il ne faudrait cependant pas s’imaginer que dans cette inaugura¬
tion du principe de l’ expérience éclairée par l’induction on eût tout
à coup trouvé le moyen d’éviter l’erreur et de bannir l'hypothèse,
car il y a tout autant à craindre de l’expérience des esprits faux que
de l’abus du raisonnement chez les bons esprits. Que d’hypothèses
expérimentales n’a-t-on pas introduites en chimie, en inédecine et en
physiologie depuis Bacon et sous le patronage de sa méthode ? Cha¬
que jour voit éclore une nouvelle vérité dite expérimentale destinée
à prendre la place d’une vérité expérimentale de la veille, et beau¬
coup de savants croient qu’il suffit d’avoir fait quelques expériences
pour être dans la voie qui mène à la découverte d’une vérité. Ils ne
s’imaginent pas que l’induction est aussi difficile que le raisonne¬
ment et que la clairvoyance qui résulte de l’observation des faits
n’est pas donnée à tout le monde. Un seul exemple entre bien
d’autres fera comprendre ma pensée. Tous les anatomistes avaient
étudié le cœur, les vaisseaux qui s’y attachent et se ramifient dans
les poumons ou dans les membres, et cependant il a fallu vingt
464 - HISTOIRE DE LA MÉDECINE
siècles d’expérience sur ces différents organes chez les animaux
pour arriver à l’homme qui devait avoir la clairvoyance du phéno¬
mène qu’ils accomplissent et pour découvrir la circulation.
Quoi qu’il en soit, bien que Bacon se soit lui-même chargé de dé¬
montrer que sa méthode ne garantit pas de l’hypothèse, en raison
de celles qu’il a émises dans ses ouvrages , il faut bien reconnaître
que philosophiquement la doctrine est irréprochable. C’est un fait
unanimement reconnu et Sprengel a eu raison, dans son Histoire
de la Médecine, de le faire ressortir comme il l’a fait.
Dans son livre sur l’accroissement des sçiences, Bacon établit une
division que Diderot et d’Alembert ont pris comme base du plan de
leur Encyclopédie. En effet, dit Sprengel, les connaissances humaines,
réparties d’après les facultés de l’esprit, se divisent en histoire, poésie
et philosophie, suivant qu’elles exercent la mémoire, l’imagination
ou' l’intelligence (1).
L’Histoire comprend aussi l’histoire naturelle, qui est en partie
narrative et en partie rationnelle, et qui a'pour but principal de four¬
nir des matériaux à la philosophie de la nature (2).
Bacon divise la philosophie en trois parties, la science de Dieu, celle
de la nature, celle de l’homme. La science de l’homme se partage
ensuite en médecine, art cosmétique, athlétique, et ars voluptaria.
Le chancelier comprend, sous cette dernière dénomination, la pein¬
ture, la sculpture et la gravure, qui eussent été bien plus convena¬
blement associés avec la poésie (3).
Quant à la médecine il la mettait au nombre des sciences con¬
jecturales, parce que l’objet dont elle s’occupe est extrêmement
compliqué, et sujet à un nombre infini de variations. Jusqu’à pré¬
sent, dit-il, on a plutôt ébauché que perfectionné cette science,
les travaux qui la concernent forment un cercle en se confondant
les uns avec les autres, au lieu de marcher en ligne droite et de se
succéder (4). .
La médecine s’occupe de conserver la santé de guérir la maladie
ou de prolonger la vie. Il faut nécessairement séparer des autres ce
dernier art, auquel il n’est pas permis d’attacher une importance
médiocre.
A 1 occasion de la partie de la médecine qui s’occupe de guérir
les maladies, Bacon déplore d’abord le peu de fidélité et d’attention
(1) Baconis Verulam, de Augmento scientiarum, lib. II, ch. i, p. 43. (Opéra,
ed. Arnold, in-fol. Francofurti, 1694.)
(2) Ibid, ch. m, 48.
(3) Baconis Vendant. ; l. c., lib. IV, ch. 11, 102-114 .
; (4) Ibid., p. 103.
DE L’EMPIRISME MODERNE. — BACON 465
des observateurs, qui devraient imiter la conduite d’Hippocrate et
de Baillou, tracer un tableau fidèle des maladies, de leurs causes,
de leur curation, et ne point attacher de prix aux opinions et aux
hypothèses. Il ne faut pas que ces récits soient trop prolixes, et
peignent des événements qui se présentent tous les jours ; mais ils
ne doivent pas non plus être trop maigres, et se borner à mention¬
ner des circonstances extraordinaires et étonnantes.
En effet, bien des phénomènes qui ne sont pas nouveaux par eux-
mêmes le deviennent selon qu’ils s’observent en tel ou tel temps, de
telle ou telle manière, et un bon observateur trouve aussi une foule
de remarques à faire dans des événements fort ordinaires.
Les Anatomistes, en donnant la description du corps humain, ont
porté leur attention avec un soin qu’on se saurait trop louer, sur
toutes les parties, même les plus petites ; mais jusqu’à présent on
ne s’est point occupé des aberrations del’état ordinaire, ni de l'ana¬
tomie comparée. Bien certainement la cause des maladies réside quel¬
quefois dans la différence que cause la structure des organes : les
médecins négligent presque toujours cette circonstance et accusent
les humeurs qui sont innocentes, au lieu de songer au mécanisme.
Le traitement des maladies semblables ne réussit que lorsqu’on sert
à corriger les humeurs, et souvent, pour prolonger la vie dans des
cas de cette nature, il suffit de pallier l’affection, ou de soumettre le
malade à un régime approprié. L’anatomie comparée et l’anatomie
pathologique sont les principales sources qui peuvent contribuer au
perfectionnement de l’art de guérir.
Bacon se plaint ensuite de ce que les praticiens sont trop préci¬
pités dans le jugement qu’ils portent sur l’incurabilité des maladies,
et augmentent de cette manière la classe si nombreuse des médicas-
tres. Il serait fort à désirer, ajoute-t-il, que de grands médecins
examinassent avec soin les affections déclarées incurables ; car
alors ils parviendraient peut-être à découvrir de nouveaux moyens
propres à les guérir. Il est aussi du devoir de celui qui se livre à
l’exercice de la médecine, d'adoucir autant que possible la mort des
malades, lorsqu’il reconnaît l’insuffisance ou l’inutilité de tous les
secours qu’il peut administrer. Ce qu’il y a déplus blâmable en mé¬
decine, c’est qu’au milieu des principes excellents sur les indications
générales du traitement, on est encore fort peu avancé dans l’art
de remplir ces indications à l’aide de remèdes particuliers. Les mé¬
dicaments renfermés dans les pharmacies conviennent pour satis¬
faire aux indications générales, mais ils ne sauraient guérir les ma¬
ladies. De là vient que les charlatans réussissent souvent mieux que
les praticiens de profession : c’est pourquoi les médecins célèbres
BOUCHUT.
466 HISTOIRE DE Lk MÉDECINE
et exercés ne devraient épargner aucun soin pour découvrir et faire
connaître des moyens et des compositions propres à combattre les di¬
verses affections auxquelles l’homme est exposé.
Bacon souhaite en outre que l’on puisse imiter les eaux miné¬
rales naturelles, et les progrès dont la chimie est encore suscep¬
tible, lui font concevoir l’espérance que ses désirs se réaliseront un
jour. Il trouve aussi qu’on développe le mode de traitement d’une
manière trop laconique pour que les règles que l’on donne soient
d’un grand secours lorsqu’il s’agit de combattre une maladie chro¬
nique. On agirait avec plus de prudence, en indiquant dans tousses
détails la marche qu’il faut observer, en ne s’écartant point ensuite
des formules qui auraient été tracées (1).
Tous les médecins doivent souscrire sans réserve à cette appré¬
ciation sévère mais juste de la science médicale, et il est certain
qu’elle a largement profité de ces conseils dans l’étude de l’anato¬
mie, de l’anatomie pathologique et de la nosographie.
Mais là où Bacon se trompe, et se jette lui-même dans l’hypothèse,
c’est lorsqu’il prescrit les règles à suivre pour reculer le terme de
l’existence à l’aide de l’or potable et des autres préparations du
même métal. De même aussi lorsque dans une incursion sur le ter¬
rain de la Chimie il dit qu’on peut arriver à faire de l’or avec de
l’argent ou du Mercure. (Hist.nat., Cent 4, p. 823.) Je sais bien que
l’idée de la transmutation des métaux occupait alorsbien des esprits,
mais ce n’est pas la peine de se faire le champion de l’expérience
pour arriver à émettre une semblable hypothèse. Vous dites que
l’on peut faire de l’or, eh bien! que n’en faisiez- vous alors que vous
en aviez tant besoin?
Dans un autre ouvrage extrêmement important YOrganonno-
vum, il enseigne la méthode suivant laquelle on doit traiter la phi¬
losophie et les différentes parties dont elle seJ compose. C’est là où
il développe les véritables principes de la méthode d’observation.
En voici l’analyse d’après Sprengel.
« Il commence par le tableau des inconvénients que les préjugés
entraînent dans les sciences et ils divisent ces préjugés, idola, e n
quatre espèces : idola tribus, qui découlent de la nature de
l’homme ; idola specus, qui dépendent de l’éducation et de la ma¬
nière de vivre de chaque individu ; idola fori, qui résultent du
commerce avec les hommes ; enfin, idola theatri , qui sont les sui¬
tes de l’éducation, et les enfants de l’école (2). »
(1) Baconis Verulam; I. c., p. 10S-109.
(2) Nov. organ., lib. I, p. 283-284.
DE L’EMPIRISME MODERNE. — BACON 467
« Il faut que l’homme se délivre de tous ces préjugés, s’il veut
obtenir l’accès du temple de la vérité (1). »
« L’expérience seule ne sert à rien, lorsqu’on ne sait pas la mettre
à profit pour parvenir à des raisonnements en suivant la route pé¬
nible de l’induction ; mais le plus grand tort qu’on ait jamais pu
faire aux sciences, c’est de renoncer à l’observation pour s’adonner
à la dialectique. Les Grecs eux-mêmes, que l’on vante avec tant
d’emphase, n’ont point cultivé le champ de l’expérience, et, tous,
sans exception, appartiennent à la classe des sophistes. Rien n’est
plus ridicule que la vanité de certains savants qui dédaignent l’ob¬
servation comme étant trop vulgaire pour pouvoir satisfaire leurs
sublimes esprits ($). »
« Suivant Bacon, les imperfections de la médecine proviennent
principalement de la négligence qu’on apporte dans l’étude de la
philosophie de la nature (3). »
« Chacun, par respect pour le idola specüs, introduisant ses opi¬
nions favorites dans la nature, il en est résulté qu’on a cru pouvoir
comparer les changements qui surviennent dans le corps humain,
à ceux qui s’observent dans les ouvrages des hommes (4). »
« Bacon pense qu’une trop grande vénération pour les écrits des
anciens est l’un des principaux obstacles qui s’opposent aux pro¬
grès de la médecine comme de toutes les sciences d’observation.
L’antiquité étant l’enfance du monde, on ne peut attendre d’elle
cette maturité de jugement et cette richesse d’expérience qui sont
les heureux fruits delà véritable vieillesse du monde. »
« Les découvertes faites par les modernes, et la perfection qu’ils
ont portée dans tous les arts humains, surpassent de beaucoup le
petit nombre des observations recueillies par les anciens. D’ailleurs
c’est une véritable lâcheté que d’en apppeler sans cesse aux auteurs
et de méconnaître les droits de l’auteur des auteurs, c’est à-dire
du temps. La vérité est la sœur du temps et non pas celle de la vé¬
rité (5). »
« En général, on ne doit pas s’attendre à rencontrer beaucoup de
philosophie dans les livres qui se répètent continuellement les uns
les autres, mais il faut étudier. la nature elle-même (6). »
« On a grand tort d’avoir honte de dire des choses nouvelles et
(1) Ibid., p. 294.
(2) Ibid. , p. 290-295, 302.
(3) Ibid., p. 300.
(4) Nov. organ., lib. I, p. 287-291.
(5) Ibid., p. 302.
(6) Ibid., p. 303.
468 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
extraordinaires, et les gouvernements éprouvent des craintes mal
fondées , lorsqu’ils appréhendent que la propagation et le progrès
des lumières n’occasionnent des séditions et des émeutes populaires.
Rien n’est plus funeste à toutes les sciences que l’état stationnaire
et le préjugé qu’il ne faut pas outrepasser certaines limites : l’es¬
prit humain devrait, au contraire, faire sans cesse des efforts infinis
pour atteindre la vérité. »
Bacon regarde l’histoire des sciences humaines comme le véritable
flambeau de la vérité. La connaissance des erreurs que l’esprit a
déjà commises, empêche de tomber dans des fautes semblables (1).»
« Les erreurs les plus pernicieuses sont provenues jusqu’à pré¬
sent des spéculations auxquelles on s’est abandonné : les uns, sem¬
blables aux araignées, forment d’élégants et brillants tissus qui
manquent de réalité et de solidité. Les autres, imitant la fourmi, se
bornent à recueillir les observations isolées ; mais le véritable phi¬
losophe doit sucer comme l’abeille le miel de toutes les fleurs, et se
laisser guider par un instinct intérieur pour élever un édifice ingé¬
nieux et régulier. Il n’est toutefois pas facile de tirer des résultats
généraux des observations isolées qu’on a pu rassembler, et de fixer
les principes d’une science. Jusqu’ici on a commis la faute de pas¬
ser avec trop de précipitation de ces observations aux axiomes gé¬
néraux ; il faut suivre avec prudence et circonspection la route de
l’induction; c’est la seule méthode qui puisse faire faire des progrès
à la philosophie de la nature, mais jusqu’à ce jour elle a été totale¬
ment négligée (2). « La faire connaître et l’enseigner, tel était le
but vers lequel tendent les efforts de Bacon. »
Il assure dans plus d’un endroit, que son intention n’est pas de
fonder une gecte nouvelle, qu’il n’indique aucun fait nouveau, que
lui même n’est pas en état d’étendre le domaine de l’observation,
et que sa méthode répand bien de la lumière, mais ne porte point
de fruits. Ce grand homme faisait un aveu aussi sincère, parce qu’il
sentait parfaitement combien il était peu versé dans les détails des
sciences d’observation (3).
Ce qui lui paraît surtout d’une haute importance au sujet de la
méthode d’induction, c’est de bien peser tous les objets de l’obser¬
vation et de remarquer les changements gradués que chacun subit :
il donne à ce travail le nom à’ opération occulte, et sans lui on ne
saurait dire qu’on a observé quelque chose (4).
(1) Nov. organ., p. 309.
(2) Ibid., 310-312.
(3) Ibid., p. 317-319.
(4) Nov. org., p. 329.
DE L’EMPIRISME MODERNE. — BACON 469
« Celui, par exemple, qui n’a pas étudié, dès l’instant même où
l’on administre l’opium, les changements que ce médicament ap¬
porte dans l’économie animale, ne peut point non plus faire d’ob¬
servations exactes sur sa manière d’agir. Or, suivant l’opinion de
Bacon, les anciens avaient négligé beaucoup cette opération oc?
culte; ils volaient, pour ainsi dire, des observations isolées aux prin¬
cipes généraux : aussi doit-on chercher à découvrir les lois de la
nature, non pas dans les ténèbres de l’antiquité, mais dans la na¬
ture elle-même ■» (1).
« Après tous ces principes préliminaires, Bacon développe plus
particulièrement sa méthode d’induction, qu’il n’a pas exposée d’une
manière tout à fait complète, et à l’appui de laquelle il cite l’exem¬
ple de la chaleur ; il donne d’abord une table qu’il nomme celle de
la présence de l’essence, et qui indique tous les différents cas dans
lesquels la chaleur se produit, puis une table de déviation, conte¬
nant les cas. dans lesquels il ne se développe pas de chaleur. Cette
dernière est suivie d’une table des degrés faisant connaître les cir¬
constances au • milieu desquelles la chaleur augmente ou diminue.
Vient enfin la première vendange, vindennatio prima , parce que
tous les cas réunis nous prouvent que le mouvement est la première
condition nécessaire à la productiou de la chaleur » (2).
a II faut ensuite chercher les cas dans lesquels les qualités des
corps sont tout à fait particulières : c’est ce que Bacon appelle les
prérogatives des instances ; on s’attache à trouver les instances
ostensibles, celles dans lesquelles une chose devient sensible par le
secours des instruments, comme le thermomètre est le meilleur
moyen pour connaître les degrés et les changements de la chaleur.
Enfin, il faut s’occuper de Yinstantia crucis , c’est-à-dire d’un
travail qui conduise au résultat, afin de fixer ainsi la loi de la na¬
ture » (3).
« Il dérive ce nom des croix qu’on place sur les grandes routes,
à l’endroit où plusieurs chemins se croisent, et qui servent à guider
les voyageurs. »
Cet aperçu de Sprengel sur la philosophie de Bacon suffit pour
montrer le but qu’elle se proposait d’atteindre afin d’opérer la ré¬
forme des études dans toutes les sciences d’observation, mais le
résultat n’a été qu’incomplètement obtenu, et nous voyons, encore là,
les hypothèses succéder aux hypothèses. Les mauvaises inductions
ici ont pris la place des faux raisonnements.
(1) Ibid., p. 322.
(2) Ibid., p. 331-348.
(3) Nov. organ., p. 352-354.
470 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
Chose curieuse, Bacon lui-même n’a pu rigoureusement s’en tenir
aux règles de sa méthode, et il les a plus d’une fois enfreintes. Cela
doit excuser un peu les savants qui, dans leurs expériences, dé¬
passant les bornes de l’induction légitime, s’égarent sans s’en aper¬
cevoir dans les dédales de l’hypothèse — Je n’en citerai que deux
exemples, mais ils sont forts concluants. Voici ce que Bacon a écrit
sur la nature de la chaleur et sur la nature des corps tangibles.
Nature des corps tangibles. — Tous les corps tangibles ren¬
ferment un esprit invisible et impalpable, auquel ils servent d’enve¬
loppe et comme de vêtement, d'où résultent trois genres ou modes
d’action., qui sont la triple source des puissants effets de l’esprit sur
le corps tangible. Lorsque cet esprit s’exhale, il contracte le corps et
le dessèche; s’il y est détenu, il l’amollit ou le liquéfie; enfin n’est-il
ni tout à fait émis ni tout à fait détenu, alors il figure, il forme des
membres, il assimile, il évacue, il organise . On peut distinguer
trois espèces ou modes d’esprit, savoir : l’esprit entrecoupé, l’esprit
simplement rameux, enfin l’esprit tout à la fois rameux et distribué en
différentes cellules ou petites cavités. Le premier est celui de tous les
corps inanimés; le second, celui des végétaux; le troisième, celui
des animaux. ( Nov . Org ., liv. II, Sect. I, ch. h, § 40.)
Nature de la chaleur. — La chaleur est un mouvement expan¬
sif, réprimé en partie, et accompagné d’effort, qui a lieu dans les
parties moyennes; mais avec ces deux modifications : 1° que le
mouvement du centre à la circonférence est accompagné d’un mou¬
vement de bas en haut; 2° que cet effort, ce mouvement dans les
parties moyennes , n’est ni faible ni lent; mais au contraire fort, vif
et un peu impétueux; que c’est une sorte d’élan. (Nov. Org.,
liv. II, chap. iv, § 19.)
Ces citations qu’on pourrait multiplier doivent suffire et je n’en
ajouterai pas d’autres. Cela serait inutile. Elles donnent la mesure
des difficultés de la méthode, elles font voir que l’expérience à elle
seule est insuffisante pour arriver à la découverte de la vérité, que
ceux qui parlent le plus de méthode expérimentale et d’expérience
n’en font pas moins de folles hypothèses, et elles établissent que
Y induction et la déduction peuvent se rendre coupables des mêmes
erreurs. Sans insister sur ces faits qui sont peut-être plus la faute
de 1 homme que celle de la méthode, je rendrai une fois de plus à
l’auteur de la philosophie expérimentale l’hommage de lui dire que
c est en ne s écartant pas des principes de sa doctrine que les
sciences physiques sont le plus capables de s’accroître conformé¬
ment à la vérité.
Locke et David Hume le firent dans leur philosophie en essayant
DE L’EMPIRISME MODERNE. — BACON 471
d’établir que nos idées sont le résultat de nos observations, qu’elles
nous viennent des sens et enfin qu’elles n’ont rien à’ inné; mais ici il
y avait l’écueil des faits de conscience qui ne sont nullement compa¬
rables aux faits de l’ordre physique, et cette philosophie plus tard
développée par Condilac sous le nom de sensualisme est venue s’y
briser. C’est qu’en effet, il ne faut comparer que les choses sem¬
blables, et les faits de l’ordre intellectuel et moral ressemblent si
peu aux faits de l’ordre physique , qu'il n’y a pas lieu de les sou¬
mettre aux mêmes conditions expérimentales. Nos idées morales et
religieuses ne relèvent en rien de l’expérience, et nous les sentons
innées en nous, sans avoir besoin du témoignage des sens pour les
découvrir. Restons donc dans le domaine des choses physiques et.
là, l’expérience aidée de la raison reprendra tout son empire : ce qui
explique le grand nombre des découvertes astronomiques , chi¬
miques, anatomiques et médicales dont le xvne et le xvme siècle
doivent s’enorgueillir.
J’aurais l’occasion, à propos de Yanatomisme, de revenir sur ce
sujet en indiquant les progrès de la physiologie, de l’anatomie, de
la chirurgie, personnifiés dans les Servet, les Aselli, les Harwey, les
Vésale, les Paré, etc. En ce moment il ne sera question que des mé¬
decins et des thérapeutistes qui, par la méthode expérimentale, ont
acquis quelque célébrité. Sachons toutefois qu’il en est peu qu’on
puisse considérer comme étant exclusivement Empiriques et que
tous, partisans d’idées ou de systèmes variés, n’ont pris dans l’em¬
pirisme rationnel que le moyen de démontrer l’exactitude de leurs
conceptions ou l’importance de leurs procédés curatifs. C’estaunom
de l’expérience qu’un naturiste démontre l’influence de la nature
dans la guérison spontanée des maladies; c’est au nom de l’expé¬
rience que le méthodisme attribue les maladies au relâchement ou
au resserrement des tissus; par elle, le philosophe croit arriver à
la solution du problème de la nature de l’homme, et c’est elle enfin
qui permet au médecin d’affirmer l’utilité d’un remède ou d’un
autre contre les maladies. Sous ce rapport, tout le monde est Empi¬
rique et il n’y a que la manière d’employer la méthode qui diffé¬
rencie le véritable disciple de la philosophie expérimentale de ce¬
lui qui s’abrite de son nom pour enfreindre plus aisément ses lois.
Ce qui sert d’argument aux sceptiques qui veulent faire de l’Em¬
pirisme non raisonné la base de la médecine, c’est qu’en limitant
la science à l’art de guérir, ils remontent fatalement au principe
routinier de la guérison empirique des maladies. Le mode d’action
des remèdes leur importe peu. Cela guérit et voilà tout. Ils ne
demandent pas à savoir pourquoi le quinquina , le mercure ou
412 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
l’opium guérissent la fièvre, la vérole et la douleur, ils se con¬
tentent du fait, et ils l’utilisent à l’occasion, comme ils font de
tous les autres remèdes dont l’expérience leur a appris l’utilité.
Pour eux, le hasard reste le souverain maître, et ils ne reçoivent
de leçons que des brutes. L’Empirisme antique avait appris la
saignée de Y Hippopotame; les purgatifs delà chèvre; les lave¬
ments de l’ibis. Nos praticiens modernes n’ont rien à lui envier,
car La Condamine et Geoffroy attribuent également au hasard ou
à un animal sauvage la découverte du quinquina. Ils racontent
qu’un Péruvien atteint de fièvre se guérit par hasard en venant s’a¬
breuver dans l’eau du lac de Loxa où, par suite d’un tremblement
de terre récent, tous les cinchonas du rivage étaient tombés et
avaient préparé une infusion naturelle de cinchona ou de quinquina
et, d’après une autre tradition, que ce sont les pumas (sorte de
lions du pays), souvent atteints de fièvre, qui se guérissant en ron¬
geant l’écorce des cinchonas, indiquèrent à l’homme les vertus cura¬
tives de cette écorce. C’est encore au hasard et à l’Empirisme que
quelques médecins attribuent la découverte de la vaccine par la con¬
fidence qu’une gardeuse de vaches fit à Jenner en lui apprenant
que celles qui soignaient les vaches atteintes de cowpox, étaient
préservées de la variole (1), etc. On pourrait multiplier ces légendes
à l’infini, mais cela n’est pas nécessaire. Si j’en ai rapporté plu¬
sieurs ce n’est pas pour en tirer parti contre la méthode expéri¬
mentale, mais c’est pour combattre cette prétention ridicule de cer¬
tains Empiriques qui s’imaginent donner de l’importance à leur
système, en opposant toujours aux efforts et aux conquêtes de l’in¬
telligence humaine, la puissance du hasard ou de l’instinct des
bêtes. Tant que l’Empirisme n’abdiquera pas la prétention de faire
de la thérapeutique une pratique aveugle, où la raison n’a rien à
voir et où elle doit obéir aux prescriptions de la routine, il faudra
bien qu’on montre aux esprits impartiaux l’état d’avilissement où
peut tomber la science quand elle repousse les intuitions du génie,
lors même qu’il en doit résulter la conquête de la vaccine ou celle
du chloroforme.
Il y a donc deux Empirismes : l’un qui est 1 empirisme antique
dont les nombreux disciples se recrutent parmi les sceptiques et les
ignorants; parmi les religieux qui se servent de la médecine comme
d’un moyen de propagande; parmi les charlatans qui par audace
veulent en imposer au public ; enfin, parmi ceux en si grand nombre,
hélas ! qui veulent pratiquer la médecine sans la connaître ; et l’autre
(1) Voyez plus loin le chapitre consacré à Jenner et à la découverte de la
vaccine.-
DE L’EMPIRISME MODERNE. — TALBOT 473
qui est Y empirisme moderne ou raisonné, c’est-à-dire la méthode
expérimentale d’induction. Ce dernier est celui dont peuvent s’ho¬
norer tous les savants.
CHAPITRE VI
TALBOT OU TALBOR, OU TABO
Partout on dit avec mépris : Y Empirique Talbot, ce charlatan de
Talbot, etc., comme si en 1668 cet homme n’avait pas fait entrer le
quinquina dans la pratique médicale européenne malgré l’opposition
des autres médecins. Qu’on lise dans Sprengel l’histoire de la décou¬
verte des propiétés du quinquina transmises aux hommes par une
bête (le puma) atteinte de fièvre et qui se guérissait en rongeant
l’écorce des cinchonas, ou par un fébricitant péruvien qui par hasard
alla s’abreuver dans un étang de macération de quinquina faite en
un jour de tremblement de terre, après la chute des cinchonas du
rivage dans l’eau, et on verra si l’expérience suffit pour faire, accepter
une vérité par les hommes. De 1638 à 1668, c’est-à-dire pendant 30 ans,
le quinquina, apporté en Espagne par Jean del Végo, fut porté en
Belgique par Pierre Barba, en France par les Jésuites, en Italie,
en Angleterre et ailleurs, mais en beaucoup d’endroits il fut délaissé
des praticiens. Sydenham raconte même (Opéra, tom. I, p. 186, in-4°,
Genève, 1769) que ce remède tomba dans un mépris dont il explique
les causes, inutiles à reproduire en ce lieu. Il faut donc à l’Expé¬
rience et à l’Empirisme quelque chose de plus que l’ observation
des faits, et ce quelque chose c’est la lumière de la raison humaine
qui met en son jour ce qu’un observateur privé de cette, lumière
regarde sans voir et touche sans comprendre. Quand on pense qu’il
a fallu trente ans d’expériences européennes, en présence des
hommes les plus éclairés du monde, pour leur démontrer les pro¬
priétés fébrifuges du quinquina aujourd’hui considéré comme spé¬
cifique, et que ce n’est enfin que par suite des convictions d’un
homme insulté par l’histoire comme un charlatan, il n’y a vraiment
pas lieu d’être fier de la méthode expérimentale et l’induction a
bien tort de mépriser les lumières du raisonnement.
Quoi qu’il en soit, en 1668, d’après Sprengel (tom. V, p. -428), on
ne savait pas employer le quinquina « et personne n’avait songé à
déterminer avec précision les cas dans lesquels ce médicament est
indiqué. » — C’est cet Empirique de Talbot, comme on dit partout,
né à Cambridge, élève d’un apothicaire, et enfin médecin, qui apprit
474 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
à ses contemporains la manière d’employer le quinquina en même
temps qu’il recevait d’eux les injures dont je viens de parler.
Talbot, instruit par Nott de ce qu’on disait du quinquina, alla s’éta¬
blir à Essex, sur les côtes de la mer, pour en étudier l’efficacité sur
quelques malades . « La réussite fut tellement heureuse qu’on
« l’appela plusieurs fois à Londres, où il finit par se fixer en 1671, et
« où il publia l’année suivante son ouvrage sur les fièvres. Dans cet
« écrit il donne aux fièvres intermittentes la viscosité de la pituite
« pour cause (quel empirique !) et il opère la cure de la maladie
« avec le secours d’un remède secret (1) composé de quatre ingré-
« dients dont deux indigènes et deux exotiques. Nous verrons bien-
« tôt que l’un de ces ingrédients exotiques n’était autre chose que
« le quinquina. Quant à l’écorce du Pérou elle-même, Talbot dit
« qu’il faut user de circonspection à son égard comme à celui de
« tous les palliatifs et notamment de la poudre des Jésuites ( c’était
« du quinquina )• que c’est un remède excellent et salutaire quand
« on l’emploie avec prudence, mais que dans les mains de médecins .
« inexpérimentés elle peut facilement causer de grands maux, et
« que souvent, à Essex, il en a vu l’usage suivi de convulsions. » Ce
passage lui a toujours été vivement reproché : cependant , lors¬
qu’on le lit dans tout son entier, on reconnaît qu’il se concilie
sans peine avec la plus parfaite sincérité.
Voici comment s’explique Sprengel à cet égard :
« Les cures heureuses que Talbot opérait avec son remède secret,
sur les personnes attaquées de fièvres intermittentes, accrurent à un
tel point sa réputation et la jalousie des praticiens, que le gouver¬
nement anglais se vit obligé de lui accorder des lettres particu¬
lières pour le mettre à l’abri des poursuites du collège des méde¬
cins (2). »
& En 1679, il se rendit à Paris, où il fit également plusieurs cures
brillantes, et fut recommandé d’une manière si pressante à la cour,
que non-seulement on lui confia la guérison du dauphin, mais (3)
qu’ encore on lui acheta son secret pour lequel il reçut du roi
2,000 louis d’or, et une pension viagère de 2,000 francs.
(1) Le seul tort de Talbot est d’avoir tenu son remède secret, ce qui est con¬
traire à la dignité médicale professionnelle
(2) ; Bakler, l.c., p. 161.
(3) La marquise de Sévigné, en parlant de cette cure, dit qu’elle aigrit excessi¬
vement les médecins de la cour ( Lettres de Mm* de Sévigné, vol. VI, p. 233,
1660, nov., in-8). — On prétend que Talbor fit périr le duc de la Rdchefoucault
en lui donnant du quinquina dans un asthme arthritique (Blegny. Zodiac, med.
gall. ann., II, p. 264).
DE L’EMPIRISME MODERNE. — TALBOT 475
« Antoine d’Aquin, alors premier médecin de la cour de France,
l’accusa de s’être grossièrement trompé dans le traitement du Dau¬
phin et de plusieurs autres malades ; il assura que le prince avait été
en proie à une fièvre billieuse pure qui était survenue à la suite
d’une diarrhée, et qu’il s’était trouvé fort mal à la suite du remède
anglais (1). Il reprocha aussi à Talbot d’avoir prescrit l’écorce de
quinquina, et même le vin et les aliments solides dans les fièvres
continues.
« Après la mort de Talbot son secret fut publié par ordre du gou¬
vernement français. Ce n’était autre chose que l’écorce de quinquina
déjà connue depuis longtemps, mais que Talbot cherchait à masquer
par de nombreuses additions, et qu’il prescrivait sous différentes
formes. Suivant le rapport des médecins français, il prenait ordi¬
nairement 6 drachmes de feuilles de roses qu’il faisait infuser pen¬
dant 4 heures dans 6 onces d’eau : ensuite il ajoutait 8 onces de
quinquina en poudre et laissait le tout macérer ensemble pendant
12 heures. Il avait coutume de joindre aussi à ce mélange du suc
de persil ou d’ache : quelquefois il faisait macérer dans le vin du
Rhin l’écorce de quinquina alliée à d’autres sucs de plantes, le tout
dans la vue de voiler la saveur du médicament principal (2). »
« Si nous en croyons Jean Jones (3), Talbot préparait son remède
de la manière suivante : il versait alternativement du suc de persil,
et la décoction d’anis sur le quinquina réduit en poudre très-fine.
Après avoir répété cette opération pendant 1 ou 2 jours, il dépo¬
sait le mélange dans un vase de terre contenant environ 7 mesures,
l’agitait continuellement, y ajoutait du vin rouge, le laissant ma¬
cérer pendant une huitaine avec l’attention de le remuer 3 fois par
jour au moyen d’une spatule, le filtrait ensuite et le conservait dans
des vases de terre. Il prescrivait ce vin de quinquina à la dose de
5 à 6 onces, que le malade prenait toutes Jes trois heures dans les
intervalles des accès, jusqu’à ce que la fièvre eût disparu. Quelque¬
fois il ajoutait à cetté infusion une nouvelle dose de poudre qu’il y
laissait séjourner, pendant 10 jours, avant de la filtrer. Il fut aussi
le premier qui enseigna la préparation d’une véritable teinture de
quinquina, en versant 8 onces d’alcool sur 2 onces de poudre de
ce médicament. Il ajoutait 5 à 8 gouttes de cette teinture à chaque
dose de l’infusion précédente, lorsqu’elle lui paraissait trop faible.
Les médecins français attestent aussi, qu’outre ces préparations, il
(1) Biegny, Zodiac, med. g ail. ann., V, p. 15.
(2) BlegQy, l. c., p. 14.
(3) Novar. dissert, de morbis abstrusior., tr. 1, defebrib. intermiit-, p. 227.
(Ibag. com., 1684, in-8°.)
476 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
en avait encore inventé plusieurs autres, telles, par exemple, que
l’extrait de quinquina qu’il prescrivait ordinairement aux femmes
enceintes et aux personne d’une constitution délicate (1). »
« Les mêmes médecins assurent qu’il alliait souvent le quinquina
à l’opium, et principalement à la teinture de cette substance (2).
Il est vraisemblable que c’est là le second ingrédient exotique qui,
de son propre aveu, entrait dans la composition de son remède se¬
cret ; et l’on doit mettre au nombre de ses titres à notre reconnais¬
sance le mérite d’avoir employé l’opium combiné au quinquina pour
guérir les fièvres intermittentes. Mais ce qu’il importe surtout de
bien apprécier, c’est que, le premier, il conseilla des doses plus
fortes de l’écorce du Pérou, en indiqua des préparations plus conve¬
nables, et fit connaître la véritable époque à laquelle on doit l’admi¬
nistrer. Les médecins français conviennent de cette vérité, et bien
qu’ils lui reprochent d’avoir fait à tort usage de son remède dans les
fièvres continues, cependant ils assurent que le type des fièvres ne
fournit ni indications, ni contre-indications pour l’usage du quin¬
quina. La chaleur de la fièvre n’est pas elle-même une contre-indi¬
cation, car elle provient de la faiblesse, et le quinquina, par son
amertume, s’oppose à ce qu’il se manifeste aucune fermentation,
soit dans les fièvres, soit dans les inflammations : aussi n’est-il point
nécessaire que ce médicament détermine la moindre évacuation
sensible (3). »
« On ne peut révoquer en doute que Talbot n’ait eu recours à
quelques-uns des artifices employés par les charlatans; nous en
voyons la preuve dans le changement qu’il fit de son nom de Tabor
en celui de Talbor, et après son arrivée à Paris en celui de Talbot,
dans l’épitaphe pleine de jactance qu’il composa pour lui-même (4),
et enfin dans la manière dont il cherchait à masquer le quinquina que
renfermait son remède secret. Quoi qu’il en soit, nous ne saurions
lui contester le mérite d’avoir perfectionné le traitement des fièvres
intermittentes. »
« Ce mérite ne fut reconnu que par un très-petit nombre de ses
compatriotes, entre autres par le célèbre botaniste Jean Rey, qui le
(1) Jones, l. c., Blegny, p. 9 10.
(2) Blegny, h c., p. 14-17.
(3) Ibid., p. 4,-12-13.
(4) Dignissimus dominus Robertus Talbor, alias Tabor, Eques auratus ac
medicus singularis, unicus febrium maliens, Carollo II ac Ludovico XIV, illi
M, Rritanniæ, huic Galliæ, Serenissimo Delphino, plurimisque principibus, nec-
non minorum gentium ducibus ac do.ninis probatissimus, etc. (Baker, l. c.,
DE L’EMPIRISME MODERNE. — TALBOT 477
jugeait avec impartialité et lui accordait le juste tribut d’éloges qu’il
mérite (1). »
« Thomas Sydenham ne parle nulle part de lui : il ne paraît même
vouloir le signaler que dans un seul passage, où il déclame contre
les charlatans qui débitent des remèdes particuliers contre les
fièvres (2). »
« Cependant il est vraisemblable que, comme ce praticien avait eu
d’abord de grands préjugés contre le quinquina, Talbot seul parvint
à lui faire sérieusement apprécier la véritable utilité du médica¬
ment (3). »
« Richard Morton, qui parle de lui en termes trop méprisants (4),
ne commença à employer l’écorce du Pérou avec moins de timidité
et plus de succès , qu’ après l’époque où ce même Talbot se fut éta¬
bli à Londres, et c’est bien certainement une fausseté débitée à
dessein lorsqu’il dit que Talbor ne connaissait pas encore le quin¬
quina en 1678, c’est-à-dire une année avant son départ pour la
France. Martin Linster s’élève avec encore plus de véhémence et
de partialité, tant contre Talbor que contre Sydenham et Morton. Il
recommandait l’écorce du Pérou peu de temps avant l’invasion de
l’accès, et allait même jusqu’au point de prétendre qu’une dose
administrée à cette époque, agit plus énergiquement que dix données
dans les intervalles des paroxysmes. Il plaisantait Morton, qui, de
ce que Talbot avait introduit l’usage des doses plus fortes, concluait
que l’écorce était alors falsifiée, et qu’il fallait par conséquent la
prescrire en plus grande quantité : il plaisantait de même Sydenham
à cause de sa méthode empruntée au charlatan Talbor. » (Sprengel,
page 434, tome V.)
Le temps qui consacre tout a passé sur les recherches de Talbot
qui sont l’origine d’un des meilleurs remèdes que possède l’huma¬
nité. Avant lui on connaissait le quinquina .mais on le discutait, on
le méprisait, et quand il a fallu aimer le remède ùn en a méprisé le
vulgarisateur. Ainsi font les médecins : dans leurs antagonismes
ils ne voient pas, les insensés, qu’en se dépréciant ainsi les uns les
autres ils se déconsidèrent eux-mêmes et abaissent la plus vaste, la
plus belle et la plus utile des sciences au niveau des professions
industrielles et commerciales dont le seul mobile est la concur¬
rence à la fortune.
(1) Histor. plant., tom. fl, p. 167.
(2) Opp., p. 54.
(3) Baker, l. c., p. 153.
(4) Opp., t. Il, p. 92.
478
HISTOIRE DE LA MÉDECINE
CHAPITRE YII
WERI.HOF
Werlhof, né à Helmstadt en 1699, élève deMeibomius et de Heis-
ter, pratiqua longtemps à Hanovre et fut nommé, en 1740, à la cour
de cette ville comine premier médecin du roi d’Angleterre. Il mou¬
rut en 1767.
On le range parmi les Empiriques parce qu’il a beaucoup écrit
pour démontrer la futilité des arguments fondés sur la théorie et
pour soutenir qu’il ne fallait s’appuyer que sur l’expérience. C’est
lui qui, après avoir prouvé combien étaient vaines les controverses
élevées sur l’essence et les causes prochaines des fièvres, raconte
cette anecdote tant de fois reproduite à propos des vertus du quin¬
quina. cc L’Empirique Talbot fut un jour appelé auprès d’un malade
atteint d’une fièvre chronique. Les médecins qui donnaient des
soins à ce malade depuis longtemps, sans avoir obtenu aucune
amélioration, n’ayant consenti à l’admettre en consultation qu’avec
beaucoup de répugnance, aussitôt qu’ils furent assemblés, le doyen
des consultants adresse gravement à Talbot cette question • Qu’est-
ce que la fièvre? — La fièvre répond révérencieusement celui-ci est
une maladie que je ne sais pas définir, mais que je sais guérir; vous
qui peut-être la définissez, vous ignorez comment on la guérit (I). »
Werlhof a publié un grand nombre d’écrits et de mémoires où se
montre un réel talent d’observation. Parmi eux il faut surtout men¬
tionner son travail sur la maladie tachetée hémorrhagique qui
porte son nom — de morbo maculoso hemorrhagico singulari.
— C’est ce qu’on appelle maintenant le purpura hemorrhag ica.
Dans cette maladie, différente du scorbut parce qu’elle ne s’ac¬
compagne pas du gonflement et du ramollissement des gencives ni
des plaies gangréneuses des membres, il n’y a que des taches hé¬
morrhagiques de la peau et des muqueuses rarement avec hémor¬
rhagie extérieure. Elle existe avec ou sans fièvre, et peut être grave
par la faiblesse générale qu’elle détermine. — Dans le cours des ma¬
ladies chroniques elle est toujours d’un fâcheux pronostic et an¬
nonce la mort. C’est une espèce nosologique distincte acceptée de
tous les médecins.
(1) Werlhof, Obseruationes de febribus. Sectio VI, § III.
DE L’EMPIRISME MODERNE. — LIEUTAU D
479
CHAPITRE VIII
LIEUTATJD
Lieutaud, né en 1703, mort en 1780, docteur de la faculté d’Aix
où il pratiqua longtemps, fut appelé au poste de l’infirmerie royale
de Versailles et devint premier médecin du roi. — Ce fut un homme
distingué, auquel on doit des essais anatomiques très-estimés et
un précis de médecine qui fut un des meilleurs livres du xviif siè¬
cle. Dans cet ouvrage élémentaire l’auteur semble avoir soin d’écarter
toutes les hypothèses et toutes les interprétations subtiles et arbitrai¬
res. Aussi en a-t-on fait un Empirique. Il est évident qu’il n’avait d’au¬
tre pensée que l’observation des malades, l’étude des lésions cadavé¬
riques, sans se préoccuper de l’opinion des autres, ne voulant suivre
que les voies de l’expérience personnelle dans l’étude des maladies.
Ce laconisme nuit évidemment à l’ouvrage et laisse comprendre le
jugement sévère qu’en a porté Cullen : « C’est un recueil de faits
rassemblés sans se permettre aucun raisonnement sur les causes.
Confusion, indécision, voilà les résultats de son arrangement. Cet
ouvrage, d’ailleurs, n’est pas exempt des raisonnements que l’auteur
prétend éviter » (1).
Le précis de médecine est en deux volumes : l’un comprenant les
maladies internes et l’autre relatif aux maladies externes et aux
maladies des femmes et des enfants.
Dans le livre des maladies internes, se trouvent les fièvres, les
maladies internes de la tête, de la poitrine et du bas-ventre. C’est
à propos des fièvres qu’il dit : « Ceux qui ont lu et réfléchi savent
sans doute qu’on ne trouve dans les auteurs que des doutes ou des
hypothèses sur la nature, les causes et même le siège de la fièvre.
Nous pourrions encore nous consoler- de ces incertitudes, si nous
avions une connaissance plus exacte de son caractère et de ses dif¬
férences; mais rien n’est plus problématique que ce qu’on a avancé
sur ce sujet. Quoique cette recherche ne fût point au-dessus de la
portée de l’esprit humain et qu’elle ne demandât que l’observation,
mais une observation laborieuse, constante et éclairée, qui pourrait
servir de fondement à l’histoire exacte des effets sensibles que pro¬
duit la cause impénétrable des fièvres, il a paru plus aisé aux écri¬
vains de tirer de leur imagination et de leurs idées les règles que
(1) Cullen. Éléments de médecine pratique. Traduction de Bosquilion, pré¬
face, p. 59.
480 HISTOIRE DE LA. MÉDECINE
la nature doit suivre, abandonnant avec assez d’indifférence celles
auxquelles elle est en effet soumise; sans parler de ceux qui sem¬
blent n’avoir choisi ce sujet que pour étaler une vaine érudition
dont les praticiens ont peu à faire. Je ne suis pas même éloigné de
penser avec plusieurs savants médecins, qu’on parviendra difficile¬
ment à débrouiller ce chaos, si l’on n’abandonne presque tout ce
qui a été dit jusqu’à présent, pour travailler d’après l’observation à
nouveaux frais. En attendant qu’on veuille embrasser ce grand
objet, j’exposerai en peu de mots le plan que je me suis formé dans
la pratique, ou le résultat de tout ce que j’ai* pu observer, pendant
environ trente ans, sur cette matière. »
« Je n’ai connu, auprès des malades, que quatre sortes de fièvre
essentielle continue, savoir : 1° la continue simple, parce qu’on la
suppose sans exacerbation, ce qui n’est exactement pas vrai ; sa
durée est incertaine ; cependant elle ne va pas au-delà de quatorze
jours, si elle ne dégénère par un mauvais traitement; 2° la conti¬
nue putride, accompagnée d’exacerbations et de symptômes plus
graves; elle paraît dépendre d une sorte d’altération ou de putridité
du sang et des humeurs et tendre à une dépuration plus ou moins
manifeste qui en fait le principal caractère; 3° V ardente, que la
chaleur brûlante intérieure et l’a sécheresse de la bouche distinguent
assez des autres; 4° la maligne, dont les symptômes sont beaucoup
plus graves, dépendent de l’affection des nerfs et du cerveau ; en
quoi consiste son caractère essentiel, si évident qu’on est surpris
qu’il ait échappé au célèbre Huxham qui ne voyait pas de différence
entre la fièvre putride et la fièvre maligne. Cette dernière est enfin
communément plus longue que les autres, souvent épidémique et
contagieuse, et quelquefois pestilentielle. »
« Ces quatre sortes de fièvres qui ont, comme on le pense bien,
différents degrés, se rapprochent quelquefois pour des nuances si
imperceptibles qu’il est bien difficile de les distinguer... etc. » Dans
tout ce chapitre des fièvres, il n’y a rien sur les causes ou sur la
nature de ces maladies et tout y est relatif aux symptômes et au
traitement comme on l’entendait à cette époque, lorsqu’on n’était
pas fixé sur l’altération produite dans le corps par ces différents
états morbides.
Le second volume comprend les maladies externes de la tête, du
tronc et des extrémités, et enfin les maladies des femmes et des
enfants. Les dêscriptions sont peut-être un peu courtes, mais elles
ne renferment que les choses essentielles et elles ont dû être utiles
à un grand nombre de médecins en raison des indications thérapeu¬
tiques qui les suivent.
DE L’EMPIRISME MODERNE. — ZIMMERMANN
481
CHAPITRE ÏX
ZIMMERMANN
A la fin du xvme siècle vécut un homme remarquable à divers
titres, qui eut entre autres celui de ramener la médecine dans les
voies précises de l’Expérience, en formulant de nouveau les règles
de cette méthode scientifique. Ce fut J. Georges Zimmermann, né à
Brugg dans le canton d’Argovie, en 4728, et mort en 1785. A la fois
médecin, moraliste et philosophe, Zimmermann a vécu d’une vie
de mélancolique, tour à tour heureux et chagrin, adulé et persécuté,
mais en toutes choses, honnête homme et homme supérieur. Elève
de Haller dont il ne sut pas conserver l’amitié, tant il est difficile de
se plier sans bassesse aux caprices d’un savant, il devint rapide¬
ment l’un des médecins les plus célèbres de son époque. Il consa¬
cra une partie de sa vie au soulagement des maux de l’humanité
et l’autre aux progrès de la science. Un instant même, il fut méde¬
cin de cour et, malgré le mauvais vouloir de Haller, il fut nommé
après Werlhoff premier médecin du roi d’Angleterre à la cour de
Hanovre. C’est de là qu’il fut demandé à Postdam pour y voir le
grand Frédéric alors très-malade. Il raconte son voyage en termes
très-intéressants, ses émotions près du monarque dont l’absolutisme
faisait trembler toute la soldatesque, la crainte qu’il avait de ne. pas
luiplaireà son gré, les précautions infinies qu’il était obligé de pren¬
dre pour que ses prescriptions ne contrariassent pas trop les idées
du souverain, etc. Et on est vraiment surpris de voir tour à tour, ce roi
qui s’imagine que la puissance donne assez de science pour raison¬
ner de la nature de l’homme, et ce médecin qui tremble de ne pas
trouver un remède qui ait faveur près du monarque. Ce républicain,
misanthrope transformé en médecin courtisan , est quelque chose
curieux à voir et, il faut bien le dire, ce n’est pas le plus beau côté
de sa vie. (Relation d’un voyage à Postdam auprès de Frédéric.) Ses.
travaux ont quelque chose de plus noble, de plus grand et de plus
durable. Ainsi, on lui doit une thèse sur l’irritabilité , un traité de
Y orgueil national, un traité de la dysenterie, un traité de la soli¬
tude, et enfin un ouvrage sur Y expérience, ouvrages dont je vais
parler en leur empruntant de nombreux extraits.
de l’orgueil national
Partant de ce principe que l’homme est dominé par l’orgueil et la
vanité, par la naissance, la beauté, la fortune, le talent, la position,
31
BOUCHUT.
482 HISTOIRE DE LÀ MÉDECINE
et tout cela modifié par l’âge, il conclut que l’amour propre donne à
l’homme une fausse idée de sa valeur et corrompt ses idées sur le
mérite des choses, que l’oisif raille le laborieux, le joueur celui qui ne
joue pas, le bourgmestre celui qui fait un livre, le physicien sur le
médecin, le médecin sur le chimiste, le chimiste sur le philosophe,
le mathématicien qui méprise tout. Ainsi, on demandait un jour :
Qu’est-ce qu’un philosophe? C’est un homme qui ne sait rien, ré¬
pondit un mathématicien.
Il établit que( les nations sont comme les individus dont elles se
composent, chacun s’attribuant des qualités qu’il refuse à ses voi¬
sins, qu’il en est de même dans chaque village, ville ou province.
En Suisse, par exemple, dans quelques cités sincèrement républicai¬
nes, on considère si peu les étrangers qu’un prince d’Allemagne fit
savoir à un paysan qu’il était amoureux de sa fille. — Qu’il y vienne !
croit on que je voudrais donner ma fille à un homme qui n’est pas
citoyen?
Il retrace les dédains du Groenlandais pour le Danois, duKalmouk
pour la Russe, du nègre pour le blanc; il oppose la vanité de quel¬
ques peuples touchant leur origine ancienne et divine à celles d’au¬
tres peuples de race moins haute, les croyances religieuses des uns
aux sentiments des autres, et ayant retracé toutes les fausses idées
de suprématie qui dominent les peuples, soit par sentiment exagéré
de leur valeur ou par dédain de la valeur des autres peuples, le mo¬
raliste Bernois développe les sentiments d’orgueil qu’une contrée
peut avoir : souvenirs de gloire nationale, tentatives généreuses, ac¬
tions d’éclat, conquêtes scientifiques et littéraires, etc. j
Le temps a marché depuis lors, une révolution sanglante a affirmé
les droits de l’homme indépendants de toute délimitation de fron¬
tière. L’humanité passe avant la nationalité, et si la force brutale
méconnaît encore quelquefois ce principe, il est inscrit au cœur de
chacun de tous les hommes qui se demandent pourquoi, si la science
est cosmopolite, il n’en est pas encore de même des grands inté¬
rêts du commerce et de l’industrie des nations, et comment pour
une futile question d’orgueil national, des milliers d’existences peu¬
vent être tranchées par le fléau de la guerre, ce qui soulève l’indi¬
gnation de tous les gens de bien.
Mais je n’irai pas plus loin, dans ces considérations, qui touchent
à la politique et qui n’ortt rien à faire ici. Etudions maintenant
Zimmermann comme clinicien.
DE L’EMPIRISME MODERNE. — ZIMMERMANN 483
TRAITÉ DE LA DYSENTERIE
En 1765, la dysenterie qui ravageait divers cantons de la Suisse,
parut dans le canton de Berne et dans certains villages , fit périr en
deux mois 64 personnes, une fois et demie autant de personnes
qu’il en mourait dans un an, alors que la mortalité habituelle n’é¬
tait que 50 par an dans la localité.
La terreur fut générale.
Le mal débutait sans prodromes, surtout dans les cas dangereux,
ou venait par degrés. Il commençait par des frissons, suivis de cha¬
leur, de prostration, de gastralgie, de nausées, de coliques, de vo¬
missements, de diarrhée, avec ténesme, matières vertes, blanchâtres,
ensanglantées, 20, 50, 200 évacuations par jour, puis un grand
affaiblissement et la mort.
Un enfant dans le sein de sa mère en fut attaqué avec elle, et
mourut dysentérique au troisième jour de sa naissance.
Il indique comme causes du mal, la température, l’usage des
fruits acides réputés dysentériques et qui ne le sont pas, les effets
delà dépression morale (Bataille de Dettingue, 1743), les campe¬
ments et l’agglomération , fait déjà cité par (Pringle).
Il parle des lésions anatomiques du rectum, du colon, de l’intestin
grêle et des glandes du mésentère, mais ces altérations ne sont pas
données comme étant bien constantes.
Après une étude de symptômes peut-être insuffisante , contenue
en 10 pages, il y a ensuite un traitement très-détaillé et prolixe de
90 pages environ.
Zimmermann commence par conseiller les vomitifs elles purga¬
tifs doux et acides, pour évacuer la matière peccante (chap. IV,
paragraphe 2), quelques toniques, de l’air pur, de l’eau d’orge et de
riz, mais pas de beurre, d’huile ou de graisse pouvant favoriser la
putréfaction.
Comme moyen préventif, il propose les boissons abondantes
froides, et du petit-lait, pour empêcher la propagation de la dysen¬
terie qu’il regardait comme contagieuse; déplus, il fallait éviter l’o¬
deur de l’haleine et des excréments des malades; et aux moindres
symptômes de malaise on devait prendre un vomitif ou un peu de
crème de tartre. C’est là où il insiste sur l’utilité de ne pas avoir peur
et sur les dangers de la frayeur.
D’autres médecins ne voulaient pas évacuer la matière bilieuse
putride et la prétendaient retenir par les astringents. « Les cheveux
lui en dressaient sur la tête » et il blâme cette méthode. (P. 552.)
U raconte ensuite qu’ayant été chargé par le conseil de santé de
484 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
Berne des malades du district de Wildenstein, on fit un avis au peu¬
ple qui ne fut pas .écouté, ce qui le blessa beaucoup. De là une dis¬
sertation sur l’ignorance, la routine, l’entêtement et l’avarice des
paysans. (P. 561.)
Dans une seconde partie, Zimmermann recommence l’histoire de
la dysenterie , dont il fait connaître les espèces. Il admet :
Une dysenterie inflammatoire;
— bilieuse ou putride, la plus commune;
— maligne ;
— chronique.
Traitement de la lre. — Saignée, lavements d’orge 3 fois le jour
et adoucissants et plus tard toniques.
— de la 2“e. — Vomitif et purgatifs, puis toniques et
opium.
— de la 3me. — Air pur, saignée, pas de vomitifs, mais
quelques purgatifs doux, et du vin et
quinquina, et astringents.
Vient ensuite la description de la dysenterie chronique qui est
très-intéressante, et ce travail se termine par une dissertation sur
quelques nouveaux médicaments et des spécifiques vantés par le
charlatanisme et l’ignorance. (V. p. 616.)
TRAITÉ DE LA. SOLITUDE
Zimmermann commence par établir le penchant naturel et inné
de l’homme pour la société, mot qull emploie plutôt copime syno¬
nyme d’affection que comme l’expression des frivoles relations des
hommes entre eux, et il ajoute, page 8 :
et II y a dans les relations affectueuses une source indicible de
bonheur. En exprimant nos sensations, en faisant avec un ami un
sincère échange de nos idées et de nos conceptions nous éprouvons
une sorte de volupté à laquelle l’ermite le plus endurci ne reste
pas indifférent. Je ne puis faire entendre mes plaintes aux rochers
ni raconter mes joies aux vents du soir. Mon âme soupire après une
âme qu’elle aime comme une sœur; mon cœur cherche un cœur
qui lui ressemble. Le ciel et la terre disparaissent près de la femme
que nous aimons. Loin du monde et de ses liaisons quel plaisir
goûterions -nous dans la plupart de nos connaissances, de nos sen¬
timents et de nos pensées! De même tout semble froid, morne, dé¬
sert dans les réunions les plus brillantes s’il ne s’y trouve pas un
cœur attaché à nous par l’affection. »
Puis il entre dans son sujet en parlant de la solitude en général,
DE L'EMPIRISME MODERNE. — ZIMMERMANN 485
comme d’un besoin de s’éloigner de tout ce qui nous aigrit, nous
entrave, nous fatigue et contrarie le désir que nous avons de trou¬
ver le repos et la jouissance de nous-mêmes.
C’est une chute pour les uns, que la honte, le repentir, les ac¬
tions insensées, les déceptions, la maladie ou la nonchalance éloi¬
gnent de la société.
C’est une jouissance pour ceux qui renoncent au monde pour re¬
prendre librement possession d’eux-mêmes.
Le goût de la solitude est alors pour l’âme ce que le sommeil est
pour le corps fatigué.
La solitude est souvent un charme pour l’homme que la gloire,
la fortune, la puissance, les honneurs ont élevé et qui reconnaît le
néant de ces grandeurs, pour celui qui après avoir été le jouet des
passions ne les ressent plus, pour celui qui ayant été forcé d’agir
pour les autres pendant longtemps et malgré soi veut avoir la liberté
d’agir selon sa volonté, pour celui enfin, que dégoûtent les jugements
faux et acerbes des hommes les uns sur les autres, la tyrannie de
certaines opinions de clocher ou des coteries qui dominent une
société. (Page 37.)
Un homme jaloux de sa liberté ne se courbe pas sous ces chaî¬
nes d’esclave, il ne peut se soumettre au despotisme de ces pré¬
tendus beaux esprits qui, de leur misérable' tribunal, répandent
des flots de fiel sur tous ceux de leurs contemporains qui ont ac¬
quis quelque distinction, sur tous ceux qui se signalent par leur
talent ou leur courage, écrivains, philosophes, législateurs, géné¬
raux et princes. »
La solitude est aussi un charme pour l’envieux qui hait la lumière
et qui ne sort de sa retraite que dans l’obscurité. Les caraïbes disent
que l’envie fut la première créature qui parut sur la terre. Elle ré¬
pandit le mal dans le monde, et elle se croyait belle, lorsque tout à
coup elle vit le soleil et courut se cacher pour ne plus se montrer
que pendant la nuit. C’est dans la solitude que se réfugient l’hypo¬
condriaque qui croit ne point convenir aux autres hommes et pense
n’être pas compris de ses semblables et le philosophe qui veut
étudier en paix les œuvres de l’intelligence humaine. « Pour une
belle âme, la solitude est le contre-poison de la misanthropie.
Ceux qui éprouvent le besoin de travailler à leur propre perfection,
ceux qui veulent déployer en liberté leurs forces et leurs facultés,
ceux qui veulent avoir plus d’action que l’on en a ordinairement
dans le cours journalier de la vie, ceux qui aspirent à être quelque
chose pour les hommes qu’ils ne connaissent pas encore et dont
ils ne sont pas connus, ceux-là peuvent bien éprouver une noble
486 HISTOIRE DE LÀ MÉDECINE
répugnance pour les vaines distractions et les stériles plaisirs des
sociétés frivoles. Ils adorent la solitude tout comme l’hoinme reli¬
gieux qui fuit le monde,et ses dangers ou certains fanatiques qui se
font une idée outrée de la perfection et se croient près du ciel.
Le chapitre III est consacré aux inconvénients généraux de la
solitude :
« L’homme dans l’oisiveté est comme une eau stagnante qui n’a
point d’écoulement et qui se corrompt. L’inaction complète ou la
tension trop grande de l’esprit nuisent également au corps et à
l’âme » (p. 44). En effet, la solitude accable celui qui ne sait pas
s’occuper, et amène en lui une raideur et une inflexibilité de vues
qui le rendent peu sociable. S’il s’agit d’un savant, il s’exagère son
mérite et, ne voyant que lui ou l’objet de ses préoccupations, il pro¬
fesse le plus grand dédain pour ce qui n’est pas lui.
La solitude rend timide, intolérant, absolu et empêche de se faire
aimer. « Comment se ferait-il aimer celui qui veut toujours être
prévenu et ne prévenir personne, celui qui s’inquiète de chaque
parole qui s’échappe de ses lèvres, de chaque sentiment qu’il ré¬
vèle, de chaque geste, de chaque expression de physionomie qui dé¬
cèle l’état de son âme; celui qui ne s’attache à aucun homme, qui
vit à l’écart, solitaire, silencieux, renfermé en lui-même, qui est tou¬
jours sur ses gardes, et qui n’ose témoigner à ceux qui l’entourent
la moindre confiance. »
Ouvrir franchement son cœur aux autres, c’est se procurer une
source de jouissances infinies. Pour que les autres ne soient point
embarrassés avec nous, il faut que nous ne le soyons point avec
eux. Tout ce qu’on renomme le plus, faveur du monde, richesses
et tous les éloges des journaux ne procurent pas la joie qu’on
éprouve à pouvoir dire : J’ai inspiré de la confiance à ce malheu¬
reux, j’ai consolé ce cœur affligé ; j’ai rendu, Dieu soit loué! le
courage à cet être abattu! Mais on n’acquerra pas ce. bonheur
si l’on n’a pas le don de se faire aimer ; et les savants perdent sou¬
vent un tel don par la solitude. Les joies de l’affection élèvent ce¬
pendant bien plus l’esprit et le cœur que le stérile plaisir de trou¬
ver un nouveau moyen d’exposer une science aride et sèche, le
sot orgueil de quelque pédant qui écrira comme un professeur alle¬
mand un livre tout entier pour démontrer que dans l’autre monde
on ne parlera que latin » (p. 52).
C est surtout sur l 'imagination (chapitre IV) et sur les passions
(chapitre V) que la solitude a des inconvénients graves. Elle exalte
cette faculté pas laquelle on amplifie ou amoindrit les objets en
croyant voir nettement ce que les gens réfléchis n’aperçoivent point.
DE L’EMPIRISME MODERNE. — ZIMMERMANN 487
Ainsi se sont formés la plupart des visionnaires, des fanatiques et
des insensés ou des mélancoliques dont le nom est devenu célèbre;
et il cite les tortures morales de l’illustre Haller qui eut la fin de
sa vie toute agitée par les terreurs religieuses que faisait naître en
-lui la pensée des peines éternelles.
Quant aux passions, tout le monde sait avec quelle force elles
agissent quand elles sont concentrées par une méditation que rien
ne vient distraire.
L’envie, l’ambition, la haine, et la colère des bourgeois d’une
petite ville en sont la preuve. L’amour s’exalte dans la solitude et
par les obstacles qu’on lui oppose et la solitude est un poison plutôt
qu’un remède pour les amants. Il n’y a pas jusqu’à l’oisiveté qui est
une sorte de solitude d’esprit qui ne puisse avoir les conséquences
les plus fâcheuses, et qui ne puisse entraîner les hommes et les peu¬
ples dans les plus étranges aberrations de l’esprit.
Après avoir montré les inconvénients de la solitude, Zimmermann
montre les avantages qu’elle peut avoir, pour l’esprit et pour le
cœur, si en s’y retirant on sait faire un sage emploi de son repos et
de sa liberté en veillant sur son avenir.
« La solitude n’est bonne que pour ceux qui savent encore appré¬
cier les jouissances de l’esprit, les développements de l’intelligence
et les efforts de la vertu, à ceux qui peuvent sans crainte se trouver
seuls avec eux-mêmes et qui savent goûter les joies paisibles de la
vie domestique » (p. 84).
Elle habitue l’homme à vivre avec lui-même et il n’y a pas de
chagrin ou de tristesse qu’elle ne puisse adoucir. Elle l’habitue à
réfléchir parce que rien ne trouble la pensée et développe l’esprit
d’observation. Elle engendre les nobles sentiments et les grandes
résolutions de la pensée et c’est elle qui fait les grandes œuvres qui
honorent l’esprit humain.
G’est elle qui donne à l’âme la faculté de jouir paisiblement et
avec un ineffable bonheur des beautés de la nature, et de supporter
avec indulgence ce qui se passe autour de nous. L’imagination
de chacun donne une teinte spéciale à tout ce qui nous entoure, à la
nature entière, à celle de son pays natal, et pousse à la vie contem¬
plative, dangereuse quelquefois mais en réalité la source des nobles
sentiments et des grandes pensées. L’idylle, la poésie et la véritable
sagesse sont filles de la solitude.
<i L’amour de la solitude et de la liberté rendait odieuses à Pé¬
trarque les vaines distractions du monde. Dans sa veillesse on tenta
plusieurs fois de l’attacher en qualité de secrétaire au pontife romain.
Pétrarque refusait : il représenta à ses amis qu’il ne pouvait renon-
488
HISTOIRE DE LA MÉDECINE
cer à son indépendance et à ses loisirs, à ses études et à ses livres;
qu’à l’époque où il eût eu besoin de la fortune il avait su dédaigner
la fortune et qu’il serait honteux pour lui de la rechercher lors¬
qu’elle ne lui était plus nécessaire, qu’il fallait régler ses provisions
selon la longueur du chemin et qu’arrivé près du terme de sa car¬
rière, il devait plutôt songer à l’hôtellerie qu’aux frais du voyage »
(p. 253).
C’est dans la retraite que s’enfantent et que mûrissent les grandes
œuvres de science, de philosophie et d’histoire qui honorent le plus le
genre humain. Il n’y a pas jusqu’à l’homme privé de l’usage des
sens qui ne puisse y trouver un dédommagement à ses douleurs. La
France s’honore de compter parmi ses plus célèbres écrivains un
homme qu’une cécité précoce avait condamné à la retraite dans la¬
quelle il a dicté les plus merveilleux monuments d’histoire écrits à
notre époque. Je veux parler d’Augustin Thierry. Au reste il ne fut
pas le seul, car, si l’on en croit Zimmermann, il y aurait eu au Ja-
pou... « une académie d’aveugles qui voyait peut-être plus clair que
beaucoup d’autres académies. Les membres se dévouaient à l’his¬
toire du pays, à la poésie et à la musique ; ils retraçaient dans des
chants élevés et harmonieux les plus beaux traits des annales
japonaises. On éprouve pour ces pauvres aveugles du Japon un sen¬
timent de respect. Les yeux intérieurs de leur âme étaient d’autant
plus clairvoyants qu’une triste destinée les privait de la lumière cor¬
porelle. La lumière, la vie, le bonheur, naissaient pour eux du sein
des ténèbres par la tranquille réflexion et par des occupations salu¬
taires » (p. 450).
A Dieu ne plaise que je veuille humilier mes contemporains par
les souvenirs du Japon, mais sans nommer personne, je pense
qu’on peut croire qu’il ne serait pas inutile d’éborgner quelques-
uns de nos académiciens, uniquement pour les mettre en état de
produire quelque titre à l’appui de leur situation imméritée.
TRAITÉ DE L’EXPÉRIENCE
Le Traité de l’Expérience est un des plus beaux monuments de la
philosophie médicale. Il n’était peut-être pas besoin d’user de tant
de développements pour établir les avantages de la méthode expéri¬
mentale mais dans le plan, dans l’exécution et dans le style de cet
ouvrage, presque tout ce qu’on y trouve mérite l’approbation. C’est à
son occasion que Sprengel a pu dire :
«Tant qu’on aura de l’estime pour l’esprit et le goût, pour le
« talent et la science, son ouvrage sera mis au nombre d ® produc-
DE L’EMPIRISME MODERNE. — ZIMMERMANN 489
« tions qui font le plus d’honneur à l’esprit humain. L’importance
« de la véritable expérience, sa différence de la fausse ou de l’aveu-
« gle routine, les avantages de l’érudition et la nécessité de l’unir à
« l’expérience, les obstacles que l’esprit d’observation doit surmon-
« ter, la nécessité, les qualités et l’ utilité des bonnes observations,
« les effets du génie et là manière de conclure par analogie et par
« induction ; tels sont les objets dont s’occupe l’auteur de cet ou-
« vrage classique. »
Après avoir dit que nos connaissances nous viennent des sens et
de la réflexion qui les accompagne, Zimmermann établit que les
sciences diffèrent par les principes certains ou incertains qui dé¬
coulent de leur étude. La médecine est une de celles où règne le
plus d’incertitude et c’est pour cela que l’expérience doit être faite
selon des règles spéciales qu’il importe d’étudier avec soin.
Il y a jane fausse Expérience dont il faut savoir se défier, car elle
ne repose que sur des principes aussi faux que déplorables qu’il
s’applique à faire connaître pour établir l’erreur de ceux qui ramè¬
nent toute expérimentation au seul témoignage des sens. Le traité
de V Expérience est un livre à lire. Il eût été possible de dire les
mêmes choses en moins de mots, mais malgré ce défaut c’est une
œuvre éminemment philosophique et littéraire. — Pour qu’on en
puisse juger je vais en reproduire quelques morceaux choisis.
« On regarde en général, dit Zimmermann, l’expérience comme le
simple produit des sens. L’esprit semble y avoir si peu de pari que
tout ce qui peut y être d’intellectuel y est regardé comme aussi
matériel que les perceptions des sens C’est là ce que j’appelle fausse
Expérience, parce qu’elle n’est fondée que sur des observations
fausses ou peu réfléchies, et par conséquent insuffisantes, ou faus¬
sement déduites de principes vrais en eux-mêmes. » ( De f Expé¬
rience; édition de V Encyclopédie médicale , page 243.)
« On appelle communément aussi expérience, la connaissance que
l’on acquiert d’une chose par la seule intuition réitérée du même
objet. Selon ce principe, il ne faut qu’avoir beaucoup voyagé pour
avoir la plus grande expérience du monde ; un ancien officier aura
de même la plus grande expérience possible de la guerre, une vieille
garde-malade vaudra le médecin le plus expérimenté.
« Un médecin qui aura vu le plus grand nombre possible de ma -
lades sera pareillement le plus accompli. Aussi le peuple le pré¬
fère-t-il toujours ; et sans s’inquiéter de ce qui caractérise la véri¬
table expérience, il accorde à-la vieille femme, et au vieux médecin,
l’estime qu’il ne devrait accorder qu’à une longue et véritable expé-
riênce. »
490 HISTOIRE DE LA. MÉDECINE
« Le peuple ne demande pas s’il est instruit, pénétrant, homme de
génie ; mais s’il a des cheveux blancs. »
« Ges jugements inconsidérés ne viennent que de l’idée que la por¬
tion aveugle des hommes se fait de la vieillesse. On suppose qu’un
homme âgé a vu plus qu’un jeune homme, et l’on conclut ensuite
qu’il a dû penser davantage, puisqu’il a plus vu, »
« Voilà pourquoi l’on honore inconsidérément des vieillards indi¬
gnes de la moindre estime, et pourquoi les qualités les plus frap¬
pantes, et- les actions les plus brillantes, perdent tout leur prix :
c'est un jeune homme , dit-on. »
« La seule prérogative que le jeune homme rempli de mérite, ne
peut pas disputer au grison ignorant, c’est le nombre des années;
et l’on attache l’expérience à cette pitoyable prérogative, afin que du
moins le vieillard puisse toujours avoir là son recours pour oppri¬
mer le jeune homme; et que le vieux arbre desséché arrête sous
ses branches stériles, les efforts que fait la jeune plante pour s’éle¬
ver avec avantage. Ce préjugé devient d’autant plus nuisible au
jeune homme qu’il reste toujours jeune vis-à-vis du vieillard. »
« J’ai souvent remarqué de ces faibles cervelles qui regardaient
toujours un jeune homme de mérite comme un jeune homme, mal¬
gré son acquit et sa capacité parce qu’ils l’avaient vu naître. C’était
en toutes circonstances le même ton sévère et imposant qu’ils
tenaient à son égard, lors même qu’il pouvait être leur maître, et
leur était en effet de beaucoup supérieur par ses talents. Il me
semble entendre la nourrice d’un général d’armée couvert de bles¬
sures : il a pourtant pleuré et crié dans mes bras ! »
« L’âge nous fournit l’occasion d’étendre notre esprit ; mais cha¬
cun n’en a pas la volonté; d’ailleurs tout esprit n’en est pas suscep¬
tible. La vieillesse d’un médecin respectable par son mérite, est une
vieillesse honorable; sa gloire le suit partout : l’estime et le res-'
pect des jeunes médecins devancent ses pas; ils l’appellent leur
père, leur mentor; il est leur lumière dans l’obscurité qui les enve¬
loppe souvent. Mais de vieux jours après une jeunesse peu estimée
ou plutôt la vieillesse d’une faible cervelle, n’est qu’ignominie. »
« En effet, soixante-dix ans de stupidité feront-ils jamais un homme
respectable? Un vieux médecin sans mérite n’est à mes yeux qu’un
homme redevenu une seconde fois enfant. Il n’a de force que dans
son opiniâtreté : Ces vieillards stupides ne pensent pas qu’ils étaient
déjà eh naissant, à leur âge de soixante-dix ou quatre vingts ans. »
« On voit donc que la fausse expérience n’est tout au plus qu’une
aveugle routine, et qui ne suit aucune loi. Cette routine se borne
dans le cercle de certaines actions, et dans la répétition de certaines
DE L'EMPIRISME MODERNE. — ZIMMERMANN 491
maximes dont elle ignore les raisons et les rapports-, en un mot, un
médecin de routine exerce un art dont il ignore jusqu’aux moin¬
dres principes; et il s’en embarrasse d’autant moins, que le peuple,
dont il capte les suffrages, les croit aussi inutiles que lui. »...
« Un médecin raisonnable ne peut donc espérer se faire goûter
que parmi des gens qui lui ressemblent, mais il aura toujours tort
de vouloir paraître sage parmi des insensés. Les jugements qu’il
porte des maladies, ses traitements, ses remèdes seront toujours
blâmés ou méprisés de ceux à qui sa manière de penser doit néces¬
sairement déplaire, et il sera fort heureux s’il n’est pas traité d’em¬
poisonneur. »
« Jusqu’au temps des Mamelucks, l’Egypte eut des médecins qui
exerçaient leur art avec esprit, probité et zèle; mais ces tyrans bar¬
bares et ignorants ne payèrent les soins de ces médecins que par
une extrême cruauté. La profonde ignorance de ces tyrans les pri¬
vant de la moindre connaissance des principes de l’art, ils ordon¬
naient à la moindre sensation douloureuse qu’on les soulageât ou
qu’on les guérit, et ne faisaient rien de ce qu’on leur prescrivait.
Les médecins, contraints de se régler sur les caprices aveugles de
ces maîtres absolus, ne songèrent plus à guérir avec méthode, mais
à plaire aux tyrans par un empirisme décidé, et sans songer dès
lors aux maladies principales, ils ne fixaient plus leur attention que
sur quelques symptômes particuliers qu’il s’agissait de calmer à
l’instant, adoucissaient les douleurs, abandonnaient toute la mala¬
die à la nature et ces cruels à leur malheureux sort. Ces méthodes
plurent à ces maîtres, et depuis ce temps-là, la médecine n’est plus
en Egypte qu’un verbiage de femmelettes. Jamais on ne trouvera
de vrai génie dans un médecin qui montre de la duplicité, de la
bassesse, capable de digérer tous les affronts, prêt à faire le fou
avec les fous, et à sacrifier a toutes les idoles. »
« Galien qui se fit une réputation si grande et si légitime par ses
qualités éminentes, tant de l’esprit que du cœur, et qui avait réuni
en lui seul tout ce que les siècles précédents avaient connu dans la
nature se plaint amèrement d’un grand nombre de médecins qui
ne se faisaient point de honte d’aller faire, dès le matin, leur cour
aux femmes, de se trouver le soir aux festins les plus somptueux,
et de chercher en s’asservissant à la mode à se faire une grande
réputation bien ou mal établie. Voilà pourquoi, ajoute-t-il, on re¬
garde les beaux-arts et la philosophie comme des connaissances
492 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
fort inutiles à un médecin. Doit-on être surpris après cela que des
artisans quittent leur métier pour exercer la médecine et que des
gens qui n’ont que l’art de préparer des médicaments, aient la har¬
diesse de se ranger parmi les vrais médecins, et de traiter des ma¬
ladies? Pline a fort bien dit qu’avec de l’effronterie, on passera pour
médecin si on le veut. »
«Cette manière de penser, qui s’est introduite depuis tant de
siècles, est une suite de l’idée grossière qu’on s’est faite de la mé¬
decine dans tous les âges. J’ai ouï dire, à la louange d’un médecin
des plus suivis d’une ville, qu'il était aussi souple qu’un valet de
chambre. Mais un médecin qui pense noblement de son art, et qui
sait ce qu’il se doit à lui-même, ce qu’il doit à ses malades et aux
assistants aura-t-il cette souplesse? C’est justement là ce qui le fait
mépriser. La médecine fera-t-elle donc quelques progrès, quand
ceux qui pourraient le plus contribuer à sa. perfection ne font rien
pour leur art? Cet abus est surtout commun en Angleterre, où les
plus grands médecins aiment mieux consacrer aux beaux-arts, à la
philosophie, aux mathématiques, les moments de leur loisir, que
de s’occuper de quelques ouvrages qui contribuent aux progrès de
la médecine. Bacon dit que l’imposteur triomphe souvent au lit dqs
malades, tandis que le vrai mérite y est affronté et déshonoré, car
le peuple a regardé de tout temps un charlatan ou une vieille femme
comme les rivaux des vrais médecins : de là vient que tout médecin
qui n’a pas assez de grandeur d’âme pour ne pas s’oublier, ne se
fait pas de peine pour dire avec Salomon : S’il en est de moi
comme de l’insensé , pourquoi voudrais-je paraître plus sage
que lui ? D’autres plus délicats prennent donc un autre parti, et
cherchent à se faire une réputation en se livrant à d’autres sciences,
puisque la médiocrité en médecine mène aussi loin que le plus
haut degré de perfection. Bacon n’a que trop bien observé que la
longueur d’une maladie, la douceur de la vie, les appas illusoires
de l’espérance, les recommandations des amis, sont des raisons
valables pour préférer les plus vils ignorants aux meilleurs médecins,
parce qu’un ignorant donne toujours plus d’espérance qu’un vrai
médecin. »
« Freind, qui, dès sa jeunesse, avait déjà mérité la réputation de
très-grand médecin et de grand écrivain, fait aussi ce raisonnement,
et a eu le même sort : on peut voir ce qu’il dit à ce sujet dans une
lettre adressée au docteur Mead, cet homme si méprisé des empi¬
riques et du peuple, et si considéré de tout ce qu’il y avait de gens
respectables. L’estime que l’on a pour les ignorants, dit Freind
dans cette lettre, est cause que de vrais génies, qui se seraient
DE L’EMPIRISME MODERNE. — ZIMMERMANN 493
distingués dans la médecine, ont cherché à se faire une réputation,
en se livrant à d’autres sciences dans lesquelles ils ont même sur¬
passé ceux qui semblaient être particulièrement destinés par la
nature à cultiver ces sciences. En effet ceux qui n’envisagent que la
gloire et la réputation, n’ont-ils pas raison d’abandonner un art
dans lequel les préjugés accordent autant d’estime à la médiocrité
qu’au plus rare mérite, et dont l’exercice n’a d’éclat aux yeux du
peuple qu’autant que la témérité l’emporte sur la réserve et la pru¬
dence? Le charlatan a même un avantage considérable sur le vrai
médecin. C’est que si quelqu’une de ses promesses se réalise, on
l’élève jusqu’aux nues, et si le malade est trompé, on est obligé de
se taire par honneur et pour ne pas s’exposer à être blâmé d’avoir
confié sa guérison à un malheureux qui a d’autant plus le droit
d’être fripon, que le nombre des sots est toujours le plus' grand.
D’ailleurs cet homme hardi ne risque jamais la perte de sa réputa¬
tion, parce que comme il n’en a que dans l’esprit des ignorants,
le tort sera toujours du côté de ceux qui ont voulu l’écouter. Les
hommes aiment tant le merveilleux, que le charlatan a même seul
le droit de faire goûter au peuple la nouveauté : plus ses promesses
seront absurdes, plus il est sûr d’être écouté. Il donne un nom
barbare aux simples qu’il vient de cueillir à l’entrée du village où il
préconise ses remèdes et fait le détail de ses miracles ; et dès l’ins¬
tant ces simples vont guérir toutes les infirmités.
« Galien nous a laissé le portrait de tous les charlatans dans celui
de Thessalus, qui vivait sous Néron. Son père, dit-il, était un ou¬
vrier qui ne pouvait lui inspirer le moindre goût pour ce qu’il y a
de beau et de grand. Sans aucune teinture des lettres ni de philoso¬
phie, Thessalus se mit donc en tête d’être médecin, et, selon sa ma¬
nière grossière de penser, il l’était réellement; il sentait cependant
bien qu’il lui manquait les connaissances et les qualités seules ca¬
pables de frayer la route au véritable honneur; il avait même tou¬
jours le ton, les manières et le langage d’un homme de son métier,
et il était aisé de reconnaître en lui son père qui était un cardeur
de laine. Il commença donc par gagner ses malades, non en leur
prescrivant des remèdes bien vus et bien adaptés aux circonstances,
mais en flattant leur espoir et leur amour-propre. Malgré la dureté
naturelle de son caractère, il savait plier dans le besoin, et obéir à
ses malades, comme un esclave à son maître, quand il trouvait son
compte dans cette basse complaisance ; mais autant il était soumis
aux malades dont il voulait gagner ou avait gagné la faveur, autant
il montrait d’impudence et de témérité contre les vrais médecins
qu’il pouvait rencontrer sous ses pas ; car, à peine eut-il trouvé le
494 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
moyen de plaire à Rome par cette bassesse, qu’il ne cessa de dé¬
clamer, sans aucune réserve , contre tous les médecins, et avait
même la hardiesse de soutenir qu’il n’y avait de médecin que lui. Il
n’épargnait même pas plus les morts que les vivants, et se faisait un
plaisir de se répandre en injures contre Hippocrate. — Voilà dans ce
portrait de Thessalus, tout ce que font encore aujourd’hui les igno¬
rants et les charlatans. L’état souffrira -t-il donc toujours cette mal¬
heureuse engeance, et le peuple, malgré son aveuglement, mérite-t-
il d’être abandonné en proie à ces impudents empoisonneurs. Si la
société a droit de s’opposer aux desseins d’un homme qui veut se
rendre malheureux, pourquoi n’aurait-elle pas le même droit lors¬
qu’il s’agit de conserver le plus grand nombre de ses individus?
mais sila société a ce droit, est- elle excusable de ne pas s’en servir?
le souverain écoutera toujours favorablement les représentations qui
lui seront faites à ce sujet : C’est donc aux facultés de médecine à
se réunir pour arrêter ces abus. » ( Loc . cit., p. 250.)
Après avoir montré ce que c’est que la fausse Expérience , qui
n’est que l’empirisme ancien, la routine, l’expérience des esprits
faux ou ignorants, Zimmermann voulant faire comprendre de quelle
manière il faut observer pour arriver à un résultat scientifique cer¬
tain trace les caractères de la vraie Expérience qui devient alors de
l’empirisme raisonné, c’est-à-dire l’usage de l’induction à l’expéri¬
mentation. Sous d’autres termes, c’est un exposé de la méthode Ba¬
conienne.
« ...... Je vais opposer la vraie expérience à la fausse, la raison à
l’extravagance. Le mot d 'Expérience a différentes significations:
les mathématiciens, les physiciens, les médecins, les moralistes, ap¬
pellent expérience (experimentum), le résultat des tentatives qu’ils
font pour s’instruire des effets qu’ils remarquent dans le monde
physique ou moral, et pour en assigner les causes ou la manière
dont agissent ces causes. Une expérience diffère d’une simple obser¬
vation en ce que la connaissance qu’une observation nous procure
semble se présenter d’elle-même, au lieu que celle qu’une expé¬
rience nous fournit est le fruit de quelque tentative que l’on fait dans
le dessein de voir si une chose est ou n’est point. »
« Un médecin qui considère tout le cours d’une maladie avec at¬
tention fait donc des observations, et celui qui, dans une maladie,
administre quelque médicament, et prend garde aux effets qu’il pro¬
duit, fait une expérience. Ainsi le médecin observateur écoute la
nature ; celui qui expérimente l’interroge. — L’expérience (expe-
rientior ) dans la vie civile, la politique, l’art militaire, l’art de guérir
est, en général , la connaissance que l’on peut acquérir de ces
de l’empirisme moderne. — Zimmermann 495
sciences ou de ces arts, d’après des observations et des tentatives
bien faites, ou comme le disait Cicéron à Lentullus : magis expe-
riendo quant discendo. Mais nous appelons particulièrement expé¬
rience en médecine, l’habileté à garantir le corps humain des ma¬
ladies auxquelles il est exposé, et à guérir ces maladies lorsqu’elles
se sont manifestées. Cette expérience suppose pour principe la con¬
naissance historique de son objet ; car sans cette connaissance il est
impossible de se fixer un but. Elle suppose encore la capacité de
remarquer et de différencier toutes les parties de cet objet ; elle
demande enfin un esprit en état de réfléchir sur ce qu’il a eu lieu
d’observer, de passer des phénomènes à leurs causes, du connu à
l’inconnu, de tout approfondir, et de saisir les mystères de la nature
dans ce qu’elle peut laisser apercevoir. L’érudition nous fournit la
connaissance historique, l’esprit d’observation nous apprend à voir,
et le génie à conclure.
« Ce n’est donc point l’occasion de voir beaucoup qui fait l’expé¬
rience, parce que la simple intuition d’une chose n’apprend rien,
et que l’observation adroite d’un fait n’est même pas encore ce que
l’on entend par la vraie expérience. Tout homme qui ne sait pas ce
qu’il doit directement observer , ou qui n’a pas l’art de voir et de
réfléchir sur ce qu’il a vu, pourra parcourir tous les pays du monde
sans avoir rien connu. Il entrera même, si l’on veut, dans une car¬
rière plus importante, celle de la vie humaine, mais sans rien voir
dans le cœur de l’homme. La véritable expérience dépend surtout
de la tête de celui qui cherche à l’acquérir. Pour acquérir cette
expérience, il faut non-seulement savoir lire dans les ouvrages de
ceux qui ont ouvert le sein de la nature, mais il faut encore être
soi-même en état de pénétrer ces mêmes mystères. Comme les
génies, même les plus libres de préjugés, n’ont pas toujours su se
garantir de conclure précipitamment des phénomènes à la réalité,
on sent combien il faut de prudence et de pénétration pour n’être
pas induit en erreur pour les assertions et les découvertes des plus
grands hommes même. »
Ce n’est donc qu’avec l’organisation la plus heureuse et l’esprit le
plus^réfléchi, qu’on saura chercher cette expérience dans les ouvra¬
ges des savants, ou dans le sein de la nature. Mais il faut surtout
être prêt, en toutes circonstances, à renoncer aux principes de sa
première éducation, dès que l’on en connaît l’insuffisance, ou même
la fausseté, et savoir dire hardiment à son maître : Tuf es trompé, et
non pas : Tu Vas dit. De tout temps et de toutes les nations, les
faux médecins ont été en différend avec les vrais médecins. Malgré
cela il ne faut pas croire que la fausse expérience ne soit que du
496 histoire de la. médecine
côté des empiriques et que la vraie ne se trouve que chez les dog¬
matiques. On a vu de vrais médecins parmi les empiriques, comme
on en a rencontré de faux parmiles dogmatiques. »(Loc. cit., p. 251.)
Zimmermann continue en montrant ce que fut l’empirisme à l’o¬
rigine de la science, puis un peu plus tard après Hérophile au mo¬
ment de l’apparition de Philinus de Cos, et de Sérapion d’Alexan¬
drie.
Il fait le plus grand cas de leurs travaux et, dans son goût pour
leur méthode, il les excuse même « à' avoir condamné V érudition,
l'anatomie , la physiologie et la philosophie qui est l'âme de la
médecine (p. 252). »
Son Empirisme cependant diffère beaucoup de celui des anciens
car il donne à la philosophie et à l’érudition une place que ceux-ci
ne lui eussent jamais accordée. ( Loc . cit. : De V Erudition, p. 254.)
« Nous entendons, en général, par érudition, l’ensemble de toutes
les parties des connaissances humaines qui méritent d’être laissées
par écrit, et traitées chacune avec la méthode convenable : « car
« chaque partie des sciences, comme l’observe très-bien Aristote,
« n’exige plus ou moins d’exactitude et de détail, que relativement
« au but de celui qui la traite. Un ouvrier et un géomètre considè-
« rent un angle droit sous des rapports bien différents : l’un ne le
« considère que comme utile dans son travail, au lieu que l’autre,
« occupé de vérités qu’il s’agit de découvrir ou de démontrer, en exa-
« mine la nature et les propriétés. » L’érudition ne suppose pas non
plus qu’on « entre dans la recherche de toutes les causes. Il suffit
« en bien des occasions de dire qu’une chose est sans donner de
« raison que sa réalité : c’est ce quia lieu à l’égard des principes. »
Un homme savant est donc celui qui sait ce qu’on a connu avant lui,
et comme on a dû le connaître, ou comme le dit Cicéron : qui
omnium rerum atque artium rationem naturamque compre-
henderit. »
« L érudition du médecin n’est donc qu’une érudition particulière.
C’est la connaissance de ce que les autres médecins ont observé et
expérimenté touchant 1 art de préserver le corps humain des mala¬
dies auxquelles il est exposé, de connaître ces maladies, de les
guérir, ou au moins de les rendre plus supportables. Mais le corps
humain étant nécessairement lie à toutes les parties de la nature,
on voit que l’érudition du médecin doit être beaucoup plus étendue
qu on ne l’aurait pensé dès l’abord. Nous en examinerons le carac¬
tère ci-après. La vraie érudition mérite seule le nom de science.
Elle est plutôt une habileté de l’esprit qu’un ouvrage de mémoire :
car une mémoire même médiocre , suffit dès qu’on y réunit en
DE L’EMPIRISME MODERNE — ZIMMERMANN 497
même temps de l’esprit et un travail opiniâtre. En supposant la
capacité et la volonté, nous acquérons cette érudition , tant par
la lecture que par la fréquentation des gens savants , libres de
préjugés et uniquement attachés à la vérité. Les idées des autres,
leur savoir, leur expérience, leur manière de voir, enfin tout ce qui
peut leur appartenir se fond ainsi avec ce qui nous est déjà propre
et particulier ; et après certain temps, si nous sommes susceptibles
de réflexion, il nous semble que nous n’avons pensé que de nous-
mêmes. »
« Mais pour parvenir à cet avantage, il faut nécessairement sup¬
poser que notre propre fond n’ait eu besoin que de culture ; sans
quoi il est impossible de s’approprier les richessns d’autrui : il est
même facile de distinguer ceux qui ont naturellement ces qualités.
Nous voyons tous les jours de ces gens qui n’ont rien que de factice
dans leur manière de penser et de parler ; et ce n’est jamais qu’en
citant les autres qu’ils croient bien dire : preuve qu’ils n’ont jamais
analysé le moindre sentiment, ni la moindre idée. Ces gens toujours
prêts à citer n’ont qu’une fausse érudition : car le vrai savoir est un
bien qui doit nous être propre, et que l’on doit plus faire apercevoir
par la finesse de l’esprit que par le nombre, des citations. Combien
de savants perdraient de leur mérite si l’on examinait leurs ouvrages
selon ce principe. »
« La vraie érudition est un bien propre au seul philosophe ; et
l’expérience le suppose toujours. Avant de pouvoir observer chaque
chose individuelle dans la nature, il faut en connaître le caractère
particulier, tant par l’histoire de la nature même, que par l’obser¬
vation et l’examen des "phénomènes. Le plus grand génie même
n’apprendrait, qu’après bien du temps, à discerner de lui-même les
maladies, si les écrits des habiles médecins qui l’ont précédé ne
lui avaient tracé les premiers traits de cette connaissance. Il est
donc avantageux que l’érudition lui tienne lieu d’expérience en bien
des occasions. »
« Le génie est même quelquefois nuisible sans l’érudition, parce
que l’esprit livré à lui-même n’emploie pas toujours ses forces avec
justesse, et qu’il ne s’occupe que de hasards dans l’immensité des
choses qui se présentent à lui, tant qu’il n’est point déterminé par
quelque objet capable de le fixer. Il faut nécessairement connaître
quelque chose de certain, avant de se porter vers des objets incon¬
nus. C’est l’expérience des autres qui doit nous instruire, leurs
pensées nous éclairer, et pour ainsi dire leurs ailes nous porter
avant que nous puissions être inventeurs. Il est rare de voir un
génie trouver une science dans son propre fond, il me serait facile
32
BOUCHUT.
498 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
de montrer que la plupart des?grandes découvertes qui se sont faites,
en physique surtout, dans ces derniers temps, ne sont pas dues à
ceux qui ont passé pour en être les inventeurs; ou qu’au moins ils
n’y ont été .conduits que par des indices que d’autres leur avaient
laissés, ou par une conséquence naturelle de ce que l’on avait ou
conjecturé, ou calculé, ou expérimenté, avant ces prétendus inven¬
teurs. »
Le livre III est consacré à l’influence de Yesprit d' observation
sur l'expérience, c’est-à-dire à l’habitude de voir chaque objet tel
qu’il est, et ce en quoi il peut être plus ou moins utile.
En effet les différents phénomènes supposent toujours une raison
suffisante pour principe; et si cette raison devient ensuite détermi¬
nante de principe éloigné qu’elle était, elle devient aussitôt cause
proprement dite. Ce sont les sens qui nous montrent ce rapport des
phénomènes avec leur cause déterminante, effet elles-mêmes de
causes plus éloignées, et sans rien y chercher de surnaturel, on doit
s’en tenir à l’observation qui permet de découvrir la raison des
choses. Toutefois comme la perception ne nous donne que la notion
des choses individuelles, il faut que l’esprit soit dans une sorte
d’activité pour comparer les phénomènes et saisir leur ressemblance
et leur dissemblance, sans cela « Vâme serait riche en images et
vide de pensées. »
« . Quoi qu’il en soit, l’esprit d’observation vient encore plutôt
d’un certain tact naturel, en conséquence duquel on est vivement
affecté de tout ce qui s’offre à l’esprit, et d’une attention également
grande à tout ce qui afleete en ces moments. C’est de ce sentiment
que vient la liberté d’esprit, laquelle met l’âme en état de sentir, de
distinguer et de comprendre promptement ; de même que des yeux
perçants voient promptement, clairement et déterminément, sans
qu’un objet se confonde avec ceux qui sont auprès. Je dis que ce
sentiment délicat donne de la liberté à l’esprit, parce que, n’étant
pas obligé de s’arrêter à des sensations ou à des objets intermé¬
diaires pour démêler ce qui l’affecte, il saisit sans hésiter, et au
premier instant, ce que les sens lui transmettent, et se trouve en
même temps assez à lui-même pour examiner ce qui peut l’intéres¬
ser. La seule voie de découvrir tout ce qui se trouve dans un objet
est de 1 examiner en détail, et de le décomposer jusqu’à ce que l’objet
entier devienne si simple qu’on ne puisse plus l’analyser davantage;
mais cette analyse a des bornes. Un sentiment trop fin et trop
délicat ne conduirait qu’à des observations infructueuses (p. 278).
DE L’EMPIRISME MODERNE — ZIMMERMANN 499
« Il suit de ce que nous venons de dire, que l’esprit d’observation
n’est pas le partage d’un esprit trop vif, ni d’un esprit trop lent.
Ceux qui ont l’imagination trop vive, ou plus d’imagination que
d’esprit, voient beaucoup de choses à la fois. »
« La trop grande vivacité avec laquelle ils sentent, fait de leurs
sensations une perception confuse, qui ne leur compte de rien de
net et de précis. Voilà pourquoi il se joint quelquefois à une imagi¬
nation forte un goût indéterminé et inconstant, parce que l’imagina¬
tion a pour le moins autant de part au goût que l’esprit. Ceux, au
contraire, qui ont beaucoup d’esprit sans imagination, sont en gé¬
néral plus de temps à voir, mais ils jugent bien une observation,
quoique moins habiles à en faire. Ils verront probablement le jeu
et les efforts des passions plus clairement qu’un homme d’un esprit
trop vif, qui les sent sans les démêler; mais ils n’éprouvent pas
cette détermination involontaire qui porte l’esprit sur tout ce qui
nous environne, sans rien faire apercevoir de fixe et de distinct. Ces
esprits lents ne voient que ce qu’ils ont une forte envie de voir. —
En général, avec trop de froideur ou trop d’ardeur, nous voyons
tous les objets dans un sens contraire. On voit vite et on distingue
ce qu’on voit, lorsqu’avec une portion convenable d’imagination et
d’esprit, celui-ci fixe l’autre sur l’objet qu’il faut examiner. Aussi
le plus haut degré d’esprit d’observation se trouve dans une tête
vive, capable d’une attention profonde et soutenue. »
« L’esprit ne peut pas se fixer trop longtemps sur un seul objet;
parce que naturellement l’esprit est en même temps fort actif et par
là même impatient. Mais on n’a pas toujours besoin de voir vite,
pourvu qu’on voie bien. Ce qu’un homme voit tout d’un coup avec
le plus haut degré d’esprit, d’observation, se laisse apercevoir succes¬
sivement avec un moindre degré. Le meilleur observateur a même
besoin quelquefois de se fixer sur un objet aussi longtemps qu’un
esprit borné; parce qu’étant plus en état de connaître les différentes
parties d’un objet, il y apercevra des choses qui échapperont tou¬
jours à l’autre qui se contente de voir ce qui se présente. Celui-ci
voit aussi vile le même objet, mais il le connaît moins. Quoiqu’il
faille apprendre peu à peu à voir avec les yeux de l’âme comme
avec ceux du corps, cependant l’esprit d’observation paraît quel¬
quefois se manifester comme un véritable instinct. Sans difficulté
habituelle, souvent il saisit avec rapidité ce qu’il y a d’instructif
dans un objet et le comprend de même (loc. cit., p. 279) .... .
500
HISTOIRE DE LA MÉDECINE
La science est la clef avec laquelle le médecin pénètre dans
l’intérieur de la nature. Le médecin savant connaît d’avance le pays
où il va entrer, au lieu que l’empirique ignore même les routes qui
y conduisent. L’un va voir à découvert le sein de la nature, l’autre
ne sait même ce qu’il y va chercher. Mais il n’est rien de plus avan¬
tageux pour éclairer l’œil de l’observateur que la connaissance his -
torique de la médecine. d
« On entend par là ce que les meilleurs, et surtout Hippocrate,
nous ont laissé sur la théorie des signes et des symptômes par les¬
quels on comprend que telle maladie est celle-là, et non pas une
autre. Cette connaissance jointe aux autres principes, instruira donc
toujours le médecin sur les phénomènes des maladies, sur leur
liaison, sur leur dépendance, autant qu’il en a besoin pour juger
par là des causes qu’il s’agit de déterminer dans les cas possibles.
« Il verra par ce moyen la physionomie de chaque maladie, qu’il
n’apercevra pas immédiatement, à la vérité, par les yeux du corps,
mais par ceux de l’esprit. »
« C’est ainsi què le médecin, guidé par deux flambeaux diffé¬
rents, c’est-à-dire par les principes que nous venons d’établir sur
le rapport des causes et de l’effet, et par la partie historique, peut
se présenter avec confiance au lit d’un malade, et découvrir des
choses qui échapperont toujours à ceux dont l’œil ne sera pasguidé
aussi avantageusement. — L’attention est sans doute très-pénible
quand on n’a pas à un haut degré ce tact délicat, cette finesse du
coup d’œil, laquelle abrège considérablement les opérations de
l’entendement; mais comme nous l’avons dit, l’habitude vient au
secours, et ce tact se perfectionne, et devient même quelquefois
plus direct. »
« Il est des gens qui regardent un médecin comme un homme
attentif, s’il visite fréquemment son malade, s’il remue fréquem¬
ment tout ce qu’il rend, s’il entre avec les assistants dans de longs
détails sur les selles, les urines, les crachats, le pouls, la respira¬
tion; mais ce n’est pas là l’attention qui fait le vrai observateur. »
« Toutes ces choses sont très-intéressantes en certains moments,
dans d’autres c’est tout autre chose qu’il faut considérer c’est
moins l’œil qui doit voir que l’esprit. Celui qui n’est pas capable
d’observer l’homme moral ne connaîtra jamais les maladies du
corps. Le même talent qui nous fait connaître les maladies de l’es¬
prit nous fait aussi voir les langueurs du corps. Les unes et les
autres ont leurs signes déterminés, et ce n’est que le connaisseur
qui ne peut s’y méprendre. Le vrai médecin observe ce que l’empi¬
rique ne cherche pas à voir, car le médecin doit se rendre compte
DE L’EMPIRISME MODERNE — ZIMMERMANN 501
à lui-même de toutes les circonstances d’une maladie, à travers le
voile qui les couvre; il doit savoir les simplifier dans leur compli¬
cation, distinguer ce qui est constant de ce qui est variable, et l’es¬
sentiel de ce qui n’est que purement accidentel. Il faut qu’il sente
comment une maladie est devenue ce quelle est, et comment ces
circonstances sont passées de la passibilité à l’actualité. Tout cela
dépend donc de la pénétration de l’observateur, et c’est ce qu’il ne
pourra pas toujours déterminer par les signes et les symptômes. »
« L’empirique au contraire n’a besoin, ni de cet esprit d’obser¬
vation, ni de l’histoire des maladies. Comme il va moins voir ce qui
est, que ce qu’il veut voir, et que la maladie doit être déterminée
par les médicaments qu’il applique, il n’a besoin de différencier, ni
le possible, ni i’ actuel, ni le vraisemblable, ni le vrai, ni le faux.
Tout est vrai pour lui, puisque la maladie n’est que ce qu’il veut
qu’elle soit. Je viens dans le moment de voir encore l’exemple le
plus odieux de cette abominable pratique. »
« On me présente un enfant malade depuis quelques mois; il était
au lit, sans pouvoir se coucher sur le dos, à la suite d’un coup, me
dit-on, qu’il avait reçu dans le dos. Toute réflexion faite sur l’état
du malade, je dis qu’il est décidément rachitique, et je propose
mes vues curatives. On le confie à un chirurgien qui songe plutôt
à appliquer quelques cataplasmes inutiles sur la tumeur qui se
sentait à la région des reins. Je reitère mes avis. Tout résumé, on
le livre à un empirique, qui, d’un ton hardi, prononce que c’est
une vertèbre tuméfiée par le coup que l’enfant avait reçu. Il traite
l’enfant si violemment, pour faire rentrer, disait-il, cette vertèbre,
qu’il le met à deux doigts de la mort. La mère était convenue avec
moi de la maladie qu’elle avait eue avant et après avoir conçu cet
enfant. J’avais même fait aux soeurs du malade la même demande
qu’à la mère sur leur état, pour me confirmer dans ce que je pré¬
sumais à l’égard du vice de la lymphe de l’enfant. Elles n’avaient
fait qu’ autoriser mes présomptions. Malgré cela l’empirique pré¬
valut, jusqu’au moment où il mit lui-même son ignorance au jour,
et je ne revis pas le malade. Cet exemple peut servir pour mille
autres cas. »
« On voit donc combien j’ai eu raison de dire que, sans le vrai
esprit d’observation, on peut voir grand nombre de maladies sans
rien apercevoir. Une maladie actuelle est quelquefois longtemps
sans se manifester. Un léger accident la détermine. C’est donc l’ab¬
surdité la plus grande de prendre cet accident, fût-il même des
plus graves, pour la maladie, qui n’est tout au plus que compliquée
avec les suites de cet accident. L’exemple précédent peut s’appli-
502. HISTOIRE DE LA. MÉDECINE
quer ici. Après bien des interrogations faites sur l’état antérieur de
l’enfant, sur ses maladies, sur ses habitudes, sur ses goûts parti¬
culiers, la mère était convenue que cet enfant bien avant ce coup
et une chute qu’il avait faite depuis, s’était souvent plaint de dou¬
leurs vagues dans les épaules, le long du dos, de lassiludes, et
qu’elle avait eu des fleurs blanches considérables.. Ses filles en
étaient également incommodées. Or les plus habiles observateurs
nous ont fait voir quelles funestes conséquences il résulte de ces
maladies, et que les filles apportent, même en naissant, cette maladie
qui leur devient héréditaire. Ce fut à cela que je ne balançai pas
de rapporter la maladie de ce jeune garçon. Les suites du coup
avaient pu accélérer les progrès de la maladie, mais le coup n’était
ici qu’un accident particulier; ce n’était pas de là qu’il fallait tirer
ses indications curatives; loin d’en faire la maladie principale. »
« Je ne perdis pas non plus de vue les suites du coup. Je rap¬
portai ce que j’avais observé moi-même en disséquant un domes¬
tique mort d’un pareil événement, et je détaillai le cas que nous a
rapporté M. de Haen. Comparaison faite de ces différentes circon¬
stances, je crus que j’avais suivi les règles de l’art et de l’obser¬
vation. On goûta mes observations, mais il fallait des observations
pour passer outre. — La mesure inégale de l’esprit d’observation
est une sorte de dispute entre les médecins, et ces disputes sont le
prétexte dont on se sert pour accuser leur art. Il y a, dit Pindare,
peu de choses à gagner pour la^médisance, mais on devrait faire
attention que les suites en sont ici d’une très-grande conséquence.
Hippocrate s’était déjà plaint de ce mépris qui retombait sur l’art,
tandis qu’il ne devrait couvrir que les ignorants. Chacun voit à sa
manière, mais si chacun raisonnait d’après la nature, quand il voit,
peu de gens verraient à leur manière, parce qu’on ne verrait que
comme il faut voir. Ce n’est pas que l’esprit d’observation suppose
de longs raisonnements. La nature, qui doit servir de règle à cet
égard, prend toujours la voie la plus courte dans ses opérations,
c’est donc celle qu’il faut tenir aussi dans le raisonnement, »
« Hoffmann avait raison de dire qu’abandonner ce que présentent
les sens pour se livrer à de purs raisonnements c’est une stupi¬
dité, un aveuglement d’esprit; tous les raisonnements qui s’écar¬
tent des rapports de' la nature ne doivent jamais être admis. Il faut
même dans l’observation qu’une hypothèse soit moins fondée sur
les lois générales de notre organisation et des phénomènes géné¬
raux de la nature que sur les déterminations actuelles, et sur les
conditions particulières qui ont pu les rendre telles; autrement il
est impossible d’éviter l’erreur et la méprise. Quand Platon repro-
DE L’EMPIRISME MODERNE — ZIMMERMANN 503
chait aux ignorants de se soucier peu de raisonner el de s’instruire,
il ne voulait certainement pas que les raisonnements fussent la loi
de l’observation. Ce n’est pas d’après les déterminations des sujets
qu’il permet au médecin de raisonner pour établir sa méthode cu¬
rative, car, dit-il, chaque maladie doit se traiter selon ses déter¬
minations propres et particulières. — Il est des gens encore plus
blâmables que les empiriques. Le nom et la profession de médecin
sont déjà un titre pour mériter à certain point la confiance du pu¬
blic; ces gens dont le seul titre fait tout le savoir, marchent hardi¬
ment chargés d’une foule de recettes, et semblent se consoler en
se disant : Tel praticien n’en savait pas plus que moi, il était pour¬
tant heureux.
« Leur raisonnement ne s’étend pas plus loin. Ce n’est ni d’après
la nature, ni d’après l’expérience qu’ils raisonnent, ou plutôt ils
n’ont jamais raisonné. C’est une recette qu’ils savent copier. Une
fille a les pâles couleurs, ils donnent une recette rafraîchissante
parce qu’il y a de la fièvre : une femme grosse a une rétention
d’urine, ils lui donnent un diurétique, ignorant que l’enfant ferme
le col de la vessie, et qu’un diurétique tue en pareil cas. Non-seu¬
lement ces gens n’aperçoivent pas l’enchaînement des circonstances
d’une maladie, ils n’en saisissent aucune. — Dirai-je ici ce que je
pense? le médecin qui voit toutes les circonstances d’une maladie,
celui qui ne les voit qu’à demi, celui qui n’en voit aucune, ou qui
ne voit que ses préjugés, doivent nécessairement être d’un avis dif¬
férent, et cependant tous jurent sur leur expérience. C’est ainsi
que se prouvent les opinions les plus contradictoires. On a discuté
depuis Moscou jusqu’à Raguse sur l’insensibilité des tendons et du
périoste. Tous en appelaient à l’expérience; enfin Ton a conclu que
les tendons étaient sensibles, parce que de' Haller était luthérien.
Tous avaient fait des expériences. »
« L’homme défend jusqu a la mort ce qu’il croit avoir vu, sans
se demander s’il était en état de voir. Un homme ivre jure que tout
danse autour de lui; un superstitieux proteste qu’il y a des sorciers.
Un petit esprit craint les revenants : tous parlent d’après l’expé¬
rience. C’est ainsi qu’ils l’ont su! . La nature des maladies,
Part de lés guérir," les vertus des médicaments se décident d’après
l’expérience de celui qui les connaît, et par celui qui ne les connaît
pas. Ce médecip qui a découvert les voies de la nature, qui les
suit tous les jours, et la vieille garde-malade qui a suivi les ordres
de ce médecin en appellent à leur expérience. Mais peut-on en
appeler à l’expérience, sans posséder l’esprit d’observation comme
il faut le supposer dans un habile homme? Est-ce par une pratique
504. HISTOIRE UE LA MÉDECINE
aveugle, avec des recettes, des préjugés, des passions qu’on voit
la nature? — Que doit penser un malade en voyant plusieurs per¬
sonnes de sentiments souvent contradictoires, en appeler à l’expé¬
rience ! Croira-t-il jamais que la médecine soit un art qui ait ses
principes et qui suppose tant de génie? Il est cependant vrai qu'il
faut du vrai génie pour faire un vrai médecin. Mais il est possible
que tous ceux qui sont autour de son lit ne soient pas cet homme-là. »
« Pleins d’impatience dans leurs souffrances, les hommes exi¬
gent aussi quelquefois une certitude immuable dans tout ce que dit
et ce que fait un médecin; certitude qui ne se trouve dans aucune
des connaissances .humaines , à l'exception des mathématiques
pures. En général, nous pouvons dire que tout ce que les sens nous
assurent, tout ce qui se suit d’une induction juste, et ce que nous
voyons immédiatement dans nos idées est vrai. L’incertain dans la
médecine, et par conséquent ce qui est préjugé, opinion, ne diminue
pas la certitude du vrai. Nous connaissons les effets avec assez de
certitude; ce sont les causes qui nous embarrassent; mais dans
celles-ci, nous ne nous trompons pas, si tous les effets d’une cause
nous sont connus d’avance, au point que la cause puisse être déter¬
minée par les effets; mais il est peu de gens de l’art qui puissent
saisir ces rapports des effets aux causes, et faire l’application de
principes fondés sur les observations des habiles gens de l’art;
parce que chacun croit avoir le droit de faire valoir son opinion. —
Diderot croit qu’il est ridicule de dire : autant d'avis que de têtes :
parce qu’il n’est rien de si commun que des têtes, et rien de si rare
qu’un bon avis. Adrien eut-il tort de mettre sur son tombeau : le
grand nombre des médecins a tué F empereur? » (Livre III,
chap. i, p. 286.)
Ce n’était pas assez de rechercher les caractères de l’esprit d’ob¬
servation, il fallait encore indiquer les obstacles qui peuvent nuire
à cet esprit , et c’est ce que fait notre auteur dans un chapitre spécial.
Zimmermann établit en effet que pour observer il faut avoir l’âme
tranquille, libre, occupée de tout son objet et l'esprit affranchi des
préjugés ou des passions qui empêchent, de découvrir la vérité.
Aucun intérêt privé, aucun sentiment de camaraderie, d’amour-
propre, de haine ou de jalousie ne doivent occuper l’observateur,
car plus nos passions se mêlent dans nos jugements, moins nous
sommes en état de dire notre avis sur une chose, et le désir de
•voir une chose fait qu’on la voit partout. Il ajoute :
« Le médecin doit avoir un esprit tranquille, l’âme élevée, être
éloigné de tout ce qui tient à la superstition parce qu’il est impos¬
sible d’être superstitieux et de voir le vrai. Tout ce qui ne tient pas
de l’empirisme moderne — Zimmermann 505
aux lois de la nature ne tient pas à la raison. Rien de cela ne doit
entrer dans les vues ni dans les combinaisons du médecin. Il n’y a
rien à voir dès que les lois de la nature cessent ou semblent cesser.
Le peuple a droit de tout voir, parce qu’il lui faut des merveilles
et des prestiges pour autoriser son inconséquence; et il n’appar¬
tient qu’au charlatan de l’approuver (chapitre deuxième : livre II,
p. 290). »
Ce qu’il y a de semblable chez plusieurs individus doit servir aux
descriptions générales, tandis que les cas individuels servent aux
descriptions particulières, et, à ce sujet, Zimmermann oppose Hippo¬
crate partisan des premières descriptions à Sydenham qui accordait la
préférence aux autres. Cette discussion, dont les termes sont peut- être
douteux, est très-curieuse et aboutit à cette conclusion prévue, que les
histoires particulières étant nécessaires pour composer les histoires
générales, il faut accorder la même attention aux unes et aux autres.
C’est par Y observation des phénomènes que doit commencer
le médecin dans l’étude des maladies pour remonter des troubles
fonctionnels à la cause qui les engendre, et comme cette cause ne
se voit pas intérieurement, ou n’est pas sensible, c’est à la raison
qu’il appartient de la faire connaître par l’étude des phénomènes
ou des symptômes. — Pour Zimmermann les symptômes sont essen¬
tiels ou liés à la nature de la maladie, et non essentiels, c’est-à-
dire pouvant manquer à l’ensemble morbide. Il entre ensuite d’une
façon très-ambiguë dans l’analyse des symptômes essentiels qu’il
subdivise en symptômes de la maladie, symptômes de la cause et
symptômes dé symptômes. Mais nous ne le suivrons pas sur ce ter¬
rain afin de ne pas trop allonger cette exposition.
Quant aux symptômes non essentiels il s’y arrête peu et il con¬
clut en disant que la maladie est différente du symptôme et qu’un
malade peut être instruit de tous les symptômes de son mal sans
connaître sa maladie parce que le symptôme tombe sous les sens
tandis que la maladie ne se dévoile que par le raisonnement.
Tout ce chapitre est complété par les plus judicieuses reflexions
sur la nécessité des recherches historiques et de l’étiologie , sur
l’importance qu’il y a de suivre les modifications que présentent les
maladies dans leur marche, dans leur durée, dans les crises qu’elles
peuvent subir, et il arrive à une étude plus spéciale des signes
observés dans les maladies.
Zimmermann traite d’abord de V observation des signes que le
pouls peut fournir dans les maladies, puis de l’observation des
signes' que fournit la respiration, puis de l’observation des
urines , chapitre rempli de faits très-curieux, puis l’observation
506 HISTOIRE DE LA. MÉDECINE
des signes que présente l'ensemble du corps, la position varia¬
ble de ses parties et la disposition de l'esprit. A ce sujet il parle de
la physionomie ; des enduits de la langue, de l’expectoration ; des
vomissements ; de la constipation ; de la diarrhée ; des sueurs ; de
la transpiration insensible ; des hémorrhagies ; des mouvements et
du décubitus des malades; du grincement des dents; du tremble¬
ment des lèvres ; de la mélancolie ; des forces, etc. , ce qui forme une
Séméiologie complète, instructive et aussi attrayante par le nombre
et la qualité des exemples que par la richesse de son style. — Pour
lui, l’art d’observer est la base de la science du médecin, mais on peut
avoir l’art d’observer sans avoir celui de raisonner comme il faut
d’après les phénomènes. Il faut que l’esprit d’observation soit aidé
du génie, car l’un remarque ce qui tombe sous les sens, tandis que
l’autre ne voit que la liaison des vérités générales, et il faut savoir
déduire des faits la cause de leur manifestation d’une façon con¬
forme à la nature des choses. Tel est le privilège du génie que Zim¬
mermann met en scène pour en montrer les avantages et les dan¬
gers selon qu’il utilise les dons de la nature en faveur de l’expé¬
rience ou de l’imagination. (Livre V, Du génie en général, p. 355.)
D’après Zimmermann il y a trois genres de génies différents l’un
de l’autre : « 1° 'Celui qui demande plus d’imagination que d’esprit,
c’est celui des poètes et des peintres; 2° celui qui demande plus
d’intelligence que d’imagination, c’est celui des physiciens et des
mathématiciens ; 3° celui qui demande autant d’intelligence que
d’imagination, c’est celui des politiques, des généraux d’armée et
des médecins, » et il développe sa pensée par une discussion très-
approfondie, très-intéressante et fort à l’avantagé de la science
médicale. C’est là où il dit : « Tout cela nous fait voir combien le gé¬
nie est nécessaire dans la pratique de la médecine et combien sont
mal fondés ceux qui ne font consister la science que dans un cer¬
tain nombre de recettes et de formules. Ces ignorants ne sont pas
en état de comprendre que les difficultés que l’on rencontre tous les
jours dans cet art, sont infiniment au-dessus d’un esprit médiocre ;
qu’un vrai génie ne peut quelquefois les démêler et qu’il faut une
pénétration infinie pour discerner et distinguer tant d’effets compli¬
qués de causes qui sont souvent impénétrables. » Puis il termine
en montrant toutes les qualités d’esprit que doit posséder le méde¬
cin s’il veut être digne de sa profession. Mais ce n’est pas tout,
Zimmermann ne laisse pas un sujet sans l’avoir épuisé à fond au
risque d’être un peu prolixe, et il reprend sa thèse dans le chapitre
suivant en faisant connaître la manière dont le médecin doit con¬
clure par l’analogie et par l'induction.
DE L’EMPIRISME MODERNE — ZIMMERMANN 507
« L’induction nous apprend donc beaucoup plus que la simple
observation. L’observation ne nous fait apercevoir que ce qui tombe
sous les sens : l’induction nous mène au contraire à tout ce que
l’esprit peut saisir. Nos maladies tombent rarement sous les sens ;
c’est donc à l’esprit à trouver les causes par les effets, parce que
les sens sont insuffisants pour cela; ainsi l’induction nous apprend
ce que l’observation n’apprendrait pas immédiatement. On se
sert donc de l’induction lorsqu’on veut voir plus loin qu’on ne ver¬
rait par le moyen des sens ; lorsque l’on veut former un tout de par¬
ties éparses qu’il faut alors rassembler ; lorsqu’on veut établir une
vérité générale de plusieurs faits particuliers assurés, et énoncer
ainsi succinctement, malgré la multiplicité des choses qu’elle em¬
brasse, une vérité générale. »
« Les observations individuelles sont, dans la plupart des sciences,
les parties de ces généralités ; et les conséquences qu’on en a tirées et
qui conduisent à de nouvelles découvertes, et enfin à des maximes
font le tout de ces principes généraux. Plus l’énumération des par¬
ties d’où on déduit des conséquences est grande et importante, plus*
les conclusions sont assurées et incontestables.- — L’induction peut
être regardée comme la voie qui conduit du connu à l’inconnu,
parce que par ce moyen on infère quelque chose de nouveau, et que
l’observation n’apprenait pas. Par ce moyen, nous passons des ob¬
servations et des expériences à des principes lumineux, et de ceux-
ci à de nouvelles expériences et à des vérités plus élevées ; nous
passons aussi du particulier au général, et enfin aux plus grandes
généralités. L’induction réunit l’examen pratique de la nature et la
spéculation, et l’expérience avec la raison. Plus nous avons fait d’ob¬
servations justes et complètes, et plus nous avons cette pénétration
naturelle qui saisit aussitôt les idées, et on voit incontinent la dé¬
pendance ; plus l’induction par laquelle nous concluons est juste
et parfaite, dès que nous avons rangé nos observations dans leur
ordre convenable, et mis de côté ce qui est inconstant et incertain.
L’induction est le vrai moyen de porter la conviction et la certitude
dans les sciences. »
« Enfin je dirai, pour résumer, que le médecin a le vrai génie de
son art, s’il ne s’arrête pas toujours à l’observation, s’il ne raisonne
pas avant d’avoir observé ; s’il tend à ses raisonnements par le che¬
min le plus court; si, sans s’arrêter à des détours, il ne cherche
pas longtemps ce qui doit être trouvé promptement; s’il réunit avec
la plus grande justesse le passé, le présent et l’avenir, et s’il pense
également vite et juste. Après l’observation des phénomènes et des
signes, il est quelquefois possible de remonter aux causes ; c’est ce
508 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
qui doit occuper le médecin après ces objets. Il doit rechercher ces
causes par la comparaison de toutes les circonstances, comparer de
nouveau les causes avec les faits. Si les causes trouvées s accordent
avec les faits qui en dépendent, il cherche les méthodes et les
remèdes : ensuite il observe le cours de la maladie, les effets des
moyens curatifs ; de là il déduit des conséquences pour les cas sem¬
blables qui pourront se présenter. — L’induction est donc le grand
chemin qui conduit un esprit clairvoyant dans l’intérieur de la na¬
ture, plus sûrement que l’analogie, et beaucoup plus loin que les
sens. Tout l’art de la médecine dépend de cette manière de raison¬
ner ; mais ce n’est que le génie seul qui peut la saisir. » (Page 368).
En passant des préceptes à l’exemple Zimmermann essaie de faire
voir comment à l’aide de cet empirisme raisonné., ou de l’induc¬
tion, on peut arriver à Vétude des causes morbides. Il indique la
manière d’approfondir les causes des maladies, et s’occupe suc¬
cessivement de l’action de Y air ; des aliments ; des boissons ; du
mouvement et du repos; du sommeil et des veilles; des excré¬
tions et des matières retenues dans le corps; des passions;
de la trop grande contention d’esprit; et des influences externes
qui ne sont pas comprises dans les six choses non naturelles de
Galien. C’est un véritable traité d’hygiène, nourri des faits les plus
nombreux et les plus variés, très-étendu et véritablement instruc¬
tif. Le chapitre consacré à l’influence des passions considérées
comme cause éloignée de maladie est surtout très curieux à lire et
en raison de l’érudition de son auteur, on y trouve rassemblés pres¬
que tous les exemples d’influence du moral sur le physique qu’il est
indispensable de connaître quand on veut bien connaître toute la
pathologie.
Ce traité d’hygiène termine le livre de l’expérience laissé à notre
génération par le savant et honnête Zimmermann qui, ayant usé sa
vie au travail et se trouvant affecté d’hypochondrie, dit que Boerrhave
recommandait à ses disciples de varier leurs travaux en y mêlant
quelques loisirs dès qu’ils sentaient la fatigue ou un penchant à la
mélancolie. « C’est en rne conformant à ces avis pleins d'expérience
èt en m amusant à quelques bagatelles que j’ai écrites en consé¬
quence que 1 envie, la calomnie m’ont traité d’idiot, d’ignorant
dans mon art ; mais c’est aussi par l’observation de ces préceptes
que j’ai conservé ma vie et ma santé. »
Pauvre Zimmermann ! qualifié d’idiot et d’ignorant ! Vous : l’au¬
teur des charmantes pages du traité qui précède, et des pages encore
plus ravissantes du livre de la solitude : vous, le législateur de
l'expérience raisonnée en médecine! allons donc. Vos calomnia-
DE L’EMPIRISME — A. COMTE ET LE POSITIVISME 509
teurs sont morts oubliés tandis que votre nom restera gravé dans
l’histoire avec cette légende : probité, philosophie et bonté.
CHAPITRE X
A. COMTE ET LE POSITIVISME
L’Empirisme raisonné et la méthode expérimentale éclairée par
l’induction ne sont pas le dernier mot des formules philosophiques de
l’Empirisme. Sous une dénomination nouvelle, plus prétentieuse que
vraie, ressuscite de nos jours, avec ses conséquences morales, l’Em¬
pirisme ancien légèrement modifié. Les arts et la littérature nous
ont donné le Réalisme ; dans les sciences physiques, naturelles et
médicales, ce sera le Positivisme, inauguré par A. Comte.
Voyons ce que c’est que cette méthode, en quoi elle diffère ou se
rapproche de l’Empirisme ancien et moderne et nous dirons ensuite
quelles applications en ont été faites à la médecine.
A. Comte ne revendique nullemgnt la découverte des principes
philosophiques d’observation et d’expérimentation de la méthode à
laquelle son nom se trouve désormais attaché. Cette philosophie est
la propriété de tous les vrais savants. Pour lui Bacon, Descartes et
Galilée sont collectivement les fondateurs du positivisme qui se ré¬
sume de la façon suivante :
« Nous ne connaissons rien que des phénomènes ; et la connais¬
sance que nous avons des phénomènes est relative et non pas abso¬
lue. Nous ne connaissons ni l’essence ni le mode réel de production
daucun fait ; nous ne connaissons que les rapports de succession et
de similitude des faits les uns avec les autres. Ces rapports sont con¬
stants, c’est-à-dire toujours les mômes dans les mêmes circonstances.
Les ressemblances constantes qui lient les phénomènes entre eux, et
les successions constantes qui les unissent ensemble à titre d’anté¬
cédents et de conséquents sont ce qu’on appelle leurs lois. Les lois
des phénomènes sont tout ce que nous savons d’eux. Leur nature
essentielle et leurs causes ultimes, soit efficientes, soit finales, nous
sont inconnues et restent pour nous impénétrables. » (Stuart Mill.
A. Comte et le Positivisme, traduction par Clemenceau. Paris, 1868. )
Cette manière de voir ne diffère en rien de celle de tous les esprits
scientifiques de notre temps, c’est évidemment l’Empirisme raisonné.
Toute la science moderne procède des faits observés plus ou moins
correctement selon le degré d’attention des observateurs et dont elle
a tiré des lois. Quant aux questions relatives à la nature des phéno-
510 HISTOIRE DE LA. MÉDECINE
mènes étudiés, tous les bons esprits les laissent sur le second plan
et sous forme d’hypothèse susceptible de préparer la recherche de
nouveaux phénomènes et de nouvelles lois (1).
Comte s’imagine avoir donné la philosophie réelle de toutes les
sciences en disant qu’elles ont passé par trois phases : 1° celle du
Fétichisme théocratique, monothéiste ou polythéiste-, 2° celle de la
Métaphysique.; 3° enfin celle du Positivisme.
Il repousse absolument le mode de philosopher théologique et
métaphysique , ce sont ses expressions, qui d’ailleurs ne veulent
pas dire autre chose que celles de mysticisme, de supernaturalisme
et d’ontologie que la science emploie depuis longtemps. Il a raison
car, dans les sciences naturelles, l’intervention de la puissance di¬
vine et diabolique ainsi que celle des entités imaginaires ou des
forces chimériques, doivent être entièrement bannies. Les progrès
des sciences depuis le retour à la méthode d’observation en est la
preuve.
Il veut qu’on ne fasse qu’étudier les phénomènes sans souci de
leurs causes premières et efficientes, et en n’admettant que les causes
physiques, encore voudrait-il qu’on supprimât le mot de cause pour
ne parler que des lois de succession, et ici l'induction ne joue aucun
rôle. C’est la constatation certaine des phénomènes se succédant
d’une façon constante qui permet d’établir une loi, et la science n’a
pas d’autre but. Cela constitue le mode positif de penser.
On trouve conséquemment dans les sciences la phase théologique,
métaphysique et enfin positive, ce que tout le monde appelle empi¬
rique ou d’observation, et Comte s’applique à montrer l’ordre de
succession suivant lequel les différentes sciences ont passé d’une de
ces phases à l’autre. De là résulte cette échelle de subordination des
sciences « représentant l’ordre de la dépendance logique clans la¬
quelle celles qui précèdent tiennent celles qui suivent » (Stuart Mill,
p. 34.)
À. Comte divise alors les sciences en abstraites qui s’occupent
des lois qui gouvernent les faits élémentaires de la nature, et en
sciences concrètes qui étudient les combinaisons particulières toutes
formées. Ainsi la physique et la chimie, sciences abstraites, recher¬
chent les lois de l’agrégation mécanique et de l’union chimique
tandis que la minéralogie, science concrète, n’a pas à s’en occuper
et ne recherche que les agrégats formés à une certaine époque dans
la nature. La physiologie, science abstraite, s’occupe de découvrir les
(1) C’est l’hypothèse de la force vitale qui m’a conduit à l’étude de Yagent sé¬
minal et du séminalisme. (Voyez Vitalisme séminal.)
DE L’EMPIRISME — A. COMTE ET LE POSITIVISME 511
lois de l’organisation et de la vie, tandis que la zoologie et la bota¬
nique, sciences concrètes, ne poursuivent que l’étude des espèces
présentes et passées. En un mot, les sciences concrètes ont pour
objets les Etres ou les Objets et les sciences abstraites les Evéne¬
ments.
Les sciences concrètes sont toujours plus tardives que les autres,
bien qu’elles soient cultivées les premières, car on ne peut bien étu¬
dier que les choses dont on connaît les lois; or celles-ci sont le do¬
maine des sciences abstraites. Elles sont à peine formées faute de
faits suffisants, et-ne renferment que des matériaux d’une science
future, tandis que les sciences abstraites sont plus avancées en raison
de la découverte d’un certain nombre de lois ou de vérités incontes¬
tables. Il y en a six qui ont entre elles des relations évidentes par
lesquelles on Corme une série ascendante en raison de la complexité
de leurs phénomènes et de la dépendance où sont leurs vérités pro¬
pres des autres vérités appartenant aux sciences précédentes.
Ainsi..., «les vérités de nombre sont vraies de toutes choses et ne
dépendent que de leurs propres lois ; c’est pourquoi la science du
nombre, qui se compose de l’arithmétique et de l’ algèbre, peut s’étu¬
dier sans avoir égard à aucune autre science. Les vérités de la géo¬
métrie présupposent les lois du nombre ainsi qu’une classe plus spé¬
ciale de lois particulières aux corps étendus, mais n’en exigent pas
d’autres ; la géométrie peut donc s’étudier indépendamment de toutes
les sciences, sauf celle du nombre, la mécanique rationnelle pré¬
suppose, tout en étant sous leur dépendance, les lois du nombre et
de l’étendue et, avec elles, un autre groupe de lois, celles de l’équi¬
libre et du mouvement. Les vérités de l’algèbre et de la géométrie
ne dépendent nullement de ces dernières, et eussent été vraies, fût-
il arrivé à celles-ci d’être le contraire de ce que nous les trouvons,
mais on ne saurait comprendre ni exposer les phénomènes de l’é¬
quilibre et du mouvement sans supposer les lois du nombre et de
l’étendue telles qu’elles existent dans la réalité. Les phénomènes de
l’astronomie dépendent de ces trois classes de lois, et, en outre, de
la loi de gravitation, laquelle est sans influence sur les vérités du
nombre, de la géométrie ou de la mécanique. La physique (qu’en
Angleterre dans le langage commun on nomme si mal à propos phi¬
losophie naturelle) présuppose les trois sciences mathématiques,
ainsi que l’astronomie, puisque tous les phénomènes terrestres sont
affectés par des influences qui dérivent des mouvements de la
terre et de ceux des corps célestes. Les phénomènes chimiques dé¬
pendent de toutes les lois qui précèdent (outre les leurs propres),
de celles de la physique parmi le reste, spécialement des lois de la
512 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
chaleur et de l’électricité ; les phénomènes physiologiques, des lois
de la physique et de la chimie et, par surcroît, de leurs lois propres.
Les phénomènes de la société humaine obéissent à des lois qui lui
appartiennent en propre ; mais ils ne dépendent pas seulement de
celles-ci : ils dépendent de toutes les lois de la vie organique et
animale en même temps que de celles de la nature inorganique ;
ces dernières agissent sur la société non-seulement par leur in¬
fluence sur la vie, mais encore en déterminant les conditions physi¬
ques dans lesquelles la société est appelée à se développer. « Chacun
de ces degrés successifs exige des inductions qui lui sont propres ;
mais elles ne peuvent jamais devenir systématiques que sous l’im¬
pulsion déductive résultée de tous les ordres moins compliqués. »
(i Système de philosophie positive, tome II, p. 36.)
La série des sciences représente dans chaque terme un progrès
en spécialité sur le terme qui le précède, avec un accroissement de
complexité. Elle est ainsi composée dans l’ordre suivant : 1° la
Mathématique et ses trois branches rangées à la suite l’une de l’au¬
tre, d’après le même principe, le nombre, la géométrie, la mécanique;
2° l’astronomie; 3° la physique ; 4° la chimie; 5° la biologie; 6° la
sociologie ou science sociale, dont les phénomènes dépendent des
vérités des autres sciences sans lesquelles ils ne pourraient être
compris.
Il y aurait beaucoup à dire sur cette systématisation des sciences
et sur leurs phases théologique, métaphysique et positive, car ce qui
est vrai des unes ne l’est pas des autres et, pour ne citer qu’une
seule exception, je mentionnerai la science mathématique. Aucun
théologien n’a jamais dit que si deux et deux font quatre, il y ait là
une influence divine, pas plus qu’on n’a invoqué cette influence dans
la solution d’un problème de géométrie quel qu'il soit. — D’une autre
part, il me paraît difficile de faire de la sociologie une science, car si
les principes de la civilisation reposent en majeure partie sur\les
vérités fournies par les sciences abstraites, il y a en elle tout un ordre
de principes moraux qui ne relèvent en rien de la mathématique, de
l’astronomie, de la physique, de la chimie, ni même de la biologie,
dans laquelle A. Comte comprend la physiologie. — Ce peut être
là une systématisation hardie, mais elle est prématurée et je doute
un peu que la civilisation gagne beaucoup en grandeur par l’étude
de la biologie et de la physiologie positive.
Je n’irai pas plus loin sur ce sujet étranger à l’objet de ce
livre et je reviens au Positivisme, doctrine que son auteur présente
comme n’ayant d’autre principe que la recherche des lois de suc¬
cession des phénomènes à l’exclusion des hypothèses.
DË L’EMPIRISME — A. COMTE ET LÈ POSITIVISME 513
Malheureusement A. Comte n’a pu s’affranchir de la loi commune
à tous les réformateurs. — Il a le premier dérogé à sa méthode
car il a fait tout autant d’hypothèses que les savants qu’il con¬
damne, et, son excuse, c’est la commodité qui en résulte pour faire
rentrer dans une conception générale un vaste groupe de phéno¬
mènes Il réclame la liberté d’adopter « sans aucun vain scrupule »
les hypothèses commodes « afin de satisfaire entre les limites con¬
venables nos justes inclinations mentales, toujours dirigées avec une
prédilection instinctive, vers la simplicité, la continuité et la géné¬
ralité des conceptions , tout en respectant la réalité des lois exté¬
rieures autant qu’elle nous est accessible. » (A. Comte, tom. VI,
p. 639.) — Cette porte ouverte à l’hvpothèse selon « l’inclination des
savants ».... « leur prédilection instinctive par l’ordre et l’har¬
monie ».... « leurs convenances personnelles».... est absolument
contraire à une bonne méthode scientifique et ne devrait pas se
trouver dans une philosophie positive. Que dire ensuite de cette
autre prétention d’A. Comte qui prémunit les penseurs contre un
examen trop rigoureux de l’exacte vérité des lois scientifiques et
qui frappe « d’une sévère réprobation » ceux qui renversent « par
une investigation trop minutieuse, » des généralisations déjà ins¬
tituées, sans être capables de leur en substituer d’autres (p. 629).
C’est ce qui est arrivé dans le cas de la théorie générale de Lavoi¬
sier, laquelle aurait rendu cette science plus -satisfaisante qu’elle
ne l’est aujourd’hui pour « les inclinations de notre intelligence »
si elle avait été trouvée vraie, mais qui par malheur ne le fut pas.
(Stuart-Mill , p. 66.) — Ce retour au fétichisme , hez un philo¬
sophe qui le condamne, aurait lieu de surprendre si on ne savait
que tous les révolutionnaires sont les mêmes, et qu’ils veulent bien
user contre les puissances à détruire d’une liberté qu’ils refusent
aux autres le lendemain de leur triomphe.
DU POSITIVISME MÉDICAL
Le positivisme n’a pas eu jusqu’ici, comme méthode scientifique,
d’applications spéciales très-étendues à la médecine. Son nom se
trouve souvent dans la bouche de quelques médecins qui ne savent
pas trop à quoi cela les engage et qui n’ont jamais lu les ouvrages d’A.
Comte. Il a popularisé dans la science le mot de biologie qui s’em¬
ploie comme synonyme, de physiologie, et plutôt comme terme de
ralliement d’une camaraderie d’école qu’à titre de programme dé¬
fini. C’est enfin une protestation contre la recherche des causes pre¬
mières et contre l’esprit d’hypothèse que les demi- savants veulent
33
BOUGHUT.
514 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
toujours introduire dans les sciences. Par son principe de la loi de
succession des phénomènes, il fait de l’observation et de l’expérience
la base de toute recherche scientifique. — Sous ce rapport, il se
confond avec l’empirisme dont il ne diffère pas sensiblement. Gela
explique pourquoi il n’a rien donné à la médecine que l’empirisme
inductif de Bacon ne lui ait déjà promis, c’est-à-dire le principe
de l’observation et de l’expérience, le mépris de l’hypothèse et la
recherche des causes expérimentales, c’est-à-dire des lois physio¬
logiques et pathologiques tirées de l’observation des phénomènes.
Encore si, plus heureux que la méthode Baconienne, il avait tenu
les promesses de ce beau programme, il faudrait lui être reconnais¬
sant, mais comme il est facile de le juger, le mode de penser positif
en médecine ne s’est signalé jusqu’ici que par des hypothèses fort
discutables.
Ainsi, Comte refait à sa façon la physiologie du cerveau, il rejette
les localisations de Gall, mais il admet le principe et, dans sa théorie
positive du cerveau et de l’innervation, il admet que dans la masse
cérébrale, la région spéculative ou intellectuelle est en avant, et la
région affective , en arriéré. Entre ces deux régions se placent les
organes de l’activité.
Pour qu’il y ait harmonie dans les fonctions cérébrales, il faut
que le sentiment soit pour ainsi dire le centre et le régulateur.
(Agir par affection et penser pour agir.)
Les régions spéculatives (antérieures) et actives (moyennes) sont
liées aux appareils sensitifs et locomoteurs, tandis que la région
affective est indépendante de ces appareils et ne communique
directement qu’avec les régions spéculatives et actives (1).
Chacune des régions cérébrales est douée d’une activité propre
mais l’harmonie de l’intellect repose sur la formule ci-dessus. Agir
par affection et penser pour agir.
C’est une sorte de sensualisme.
Les positivistes admettent la prépondérance du cœur par l’esprit.
Us n’admettent pas la distinction établie par Gall entre les sen¬
timents et les penchants.
Pour eux, la vie affective stimule et règle toute existence et
elle se décompose en : Personnalité , — commune à tous les ani¬
maux, et en Sociabilité, — comprenant l’égoïsme et l’altruisme,
propre aux espèces élevées, surtout à l’homme, etc.
Les positivistes admettent 18 fonctions cérébrales comme consti¬
tuant le tableau systématique de l’âme. Ce sont :
,;(!,) Nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu.
DE L’EMPIRISME — A. COMTE ET LE POSITIVISME 515
L’instinct nutritif, sexuel, maternel, militaire, industriel; — l’or¬
gueil, la vanité, l’attachement, la vénération, la bonté, la conception
synthétique, la conception analytique, la généralisation, la systéma¬
tisation, la communication, le courage, la prudence, la persévérance.
D’après A. Comte, « l’ensemble de ces 18 organes cérébraux cons¬
titue l’appareil nerveux central qui d’une part stimule la vie de nu¬
trition, et d’une autre part coordonne la vie de relation en liant ses
deux sortes de fonctions extérieures. Sa région spéculative commu¬
nique directement avec les nerfs sensitifs et sa région active avec les
nerfs moteurs. Mais sa région affective n’a de connexité nerveuse
qu’avec les viscères sensitifs, sans aucune correspondance immé¬
diate avec le monde extérieur, qui ne s’y lie qu’à l’aide des deux
autres régions. Ce centre essentiel de toute l’existence humaine
fonctionne continuellement, d’après le repos alternatif des deux
moitiés symétriques de chacun de ses organes. »
« Envers le reste du cerveau, l’intermittence périodique est. aussi
complète que celle des sens et des muscles. Ainsi l’harmonie vi¬
tale dépend de la principale région cérébrale, sous l’impulsion de
laquelle les deux autres dirigent les relations passives et actives de
l’animal avec le milieu. »
Il faut le concours harmonique de toutes les fonctions, mais pour
cela il faut qu’il y ait synergie cérébrale et de tout l’organisme.
A. Comte admet huit sens au lieu de cinq : ce sont :
Un sens général, — qui est le Tact, et sept sens spéciaux, — qui
sont : la Musculation, la Gustation, la Calorition, l’Olfaction, l’Au¬
dition, la Vision et l’Electrition (I).
Le cerveau subit deux sortes d’influences simultanées émanées du
corps, influences transmises au cerveau par les nerfs et par les vais¬
seaux.
Le cerveau se rattache encore au corps par les nerfs spéciaux de
la nutrition. « Ces nerfs, dit Comte, remplissent envers la nutrition
un office de perfectionnement analogue à celui des nerfs moteurs
pour les fonctions musculaires. »
En résumé : il y a deux sortes de rapports mutuels entre le
physique et le moral :
1° Par les nerfs sensitifs et les vaisseaux, l’influence générale ou
spéciale des viscères se transmet au cerveau ;
2° Par les nerfs nutritifs et moteurs, l’appareil cérébral modifie
l’existence organique.
Le grand sympathique dont chaque filet est constitué par des filets
(1) A. Comte. Politique positive, t. IV, p. 235.
516 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
sensitifs, moteurs et nutritifs augmente et concentre la solidarité
dans les espèces plus élevées. — De là, l’utilité de reconnaître dans
l’organisme une vie végétative et une vie cérébrale, ce qui est à peu
de chose près la théorie de Bichat.
La théorie positive de la maladie se trouve surtout dans les
écrits des disciples de Comte.
Toute conception biologique repose sur une harmonie nécessaire
entre l’être et le milieu où il vit.
Il faut une harmonie entre la vie végétative ou animale et la vie
cérébrale. Il faut l’équilibre cérébral et viscéral. Il faut aussi l’har¬
monie des solides et des liquides.
« Cette harmonie est plus compréhensible lorsque les éléments
se trouvent ramenés aux trois formes celluleuse , fibreuse et tubu¬
leuse qui correspondent à la vie nutritive, à la contractilité et à
l’excitation ou transmission nerveuse (1). »
La constitution anatomique comprend les éléments, les tissus
et les organes.
Il faut la solidarité des fonctions suivantes : 1° dans Y absorption :
l’élaboration et l’assimilation.
2° Dans Y exhalation : la dépuration, l’excrétion et la circulation.
Pour A. Comte « la santé résidant dans l’unité, la maladie résulte
toujours d'une altération de l’unité, par excès ou défaut d’une des
fonctions enharmonie... Le désordre peut provenir du dehors ou du
dedans, quand les limites normales de variation se trouvent dé¬
passées en un sens quelconque, par une action prolongée soit du
milieu, soit de l’organisme... » « Chezles occidentaux actuels, même
masculins la maladie doit donc être attribuée habituellement au
centre cérébral qui domine mieux l’ensemble de l’organisme et
d’ailleurs fonctionne davantage. ..mais on est habituellement trompé
sur le vrai siège de la maladie parce que les symptômes affectent
rarement les fonctions cérébrales, sauf les cas de grand danger (2). »
« Puisque la région affective domine dans l’état normal il faut
s’attendre à la voir prévaloir dans les perturbations qui peuvent
compromettre l’existence de l’être, d’autant plus que l’exercice de
cette région est seul continu. (Audiffrent.)
Selon que le défaut de stabilité cérébrale ou viscérale persiste
plus longtemps, la maladie est chronique ou aiguë.
V Ataxie est la conséquence de la rupture profonde du consensus
cérébral.
(1) Audiffrent. Appel aux médecihs, p. 98.
(2) Id., Ib., p. 172, Correspondance d’A. Comte.
DE L’EMPTRISME — A. COMTE ET LE POSITIVISME y, 7%
La Putri dite résulte de la suspension des fonctions centrales, qui
laisse sans stimulation les phénomènes nutritifs.
« Lorsque la constitution est déjà vivement ébranlée, la plus légère
cause, agissant sur certains organes prédisposés, peut y appeler
toute l’activité cérébrale et susciter des accidents plus ou moins
graves, en privant les organes les plus importants de leur stimulation
nécessaire (1) » . Ainsi se doivent expliquer les repercussions humo¬
rales dans le cours de quelques affections goutteuses ou rhumatis¬
males, les morts subites à la suite d’amputations, etc.
Les Constitutions médicales inflammatoire et bilieuse sont
dues aux influences climatériques, tandis que la constitution ca-
tarhale semble provenir de la décomposition sociale , consistant
dans un état d’éréthisme nerveux et dans une altération des humeurs.
L’École positiviste admet trois sortes de symptômes ou maladies
correspondant à nos trois modes d’existence végétative , animale
et sociale.
! résultant d’une altération des fonctions d’élaboration (2).
— d’assimilation.
— de dépuration.
— d’excrétion.
— de circulation.
( Sen“- [névroses.
II. Maladies animales, j motilité. (
\ contractilité.
( des régions affective.
III. Maladies sociales ou cérébrales. < — active.
( — spéculative.
Pour la thérapeutique, le médecin positiviste s’efforcera de se rap¬
procher le plus possible du type normal. — C est au régime qu il aura
d’abord recours, puis aux soins moraux et hygiéniques, et il devra
réserver la médication pharmaceutique pour les cas exceptionnels.
Une intervention active n’est réclamée que lorsque les variations
exceptionnelles de l’organisme menacent d'en compromettre irrévo¬
cablement l’existence.
Il faut combattre la réaction du corps sur le cerveau et prévenir
toute désorganisation viscérale.
Pour Robinet, lamaïa iiedoitêtreconsidérée comme ayant presque
toujours sa source dans le cerveau et principalement dans les organes
des facultés affectives (3) ; les troubles de la vie végétative, et animale,
(1) Audiffrent, ouv. cit., p. 127.
(2) Les maladie-; dépendant des altérations des fonctions d’élaboration et d’assimila¬
tion constituent les variétés de phthisie, les diathèses . (Audiffrent, p. 133 et suiv.)
(3) Les maladies sont des impressions transformées. (Bouchut.)
518 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
que l’on a regardés jusqu’ici comme la maladie elle-même, n’en cons¬
tituent réellement que la réaction corporelle . « Et puisque la
santé, dit-il, résulte de l'harmonie générale du physique et du
moral, du corps et du cerveau, d’après l’unité obtenue dans les fonc¬
tions de ce grand appareil, par la prépondérance habituelle de la
sociabilité sur la personnalité, il s’ensuit que la maladie ne peut
provenir que de la rupture de cette unité, quand l’altruisme ou
l’égoïsme sort des limites de son action normale, soit par excès,
soit par défaut. Mais de même que dans l’état de santé, l’union entre
le cerveau et le corps est indissolublement établie par le système des
vaisseaux et des nerfs qui subordonnent le premier à la vie de
nutrition comme à celle de relation et qui lui permettent de réagir
sur elles; de même envers la maladie c’est par cet intermédiaire
inévitable que le cerveau se trouve affecté par le corps ou qu’il le
domine à son tour. C’est donc ce double lien vasculaire et nerveux
dont la connexité explique la possibilité et le mode des rapports du
physique avec le moral et réciproquement l’action du moral del’àme
ou du cerveau sur le physique, c’est-à-dire sur le corps.
« La nouvelle théorie pathologique peut aussi se résumer dans
l’action que le cerveau troublé dans son équilibre affectif (surtout
d’après les variations de l’instinct conservateur) vient exercer sur le
corps par le moyen des nerfs et des vaisseaux qui, dans l’intimité
des parenchymes, leur sont inextricablement unis; l’action céré¬
brale peut être, du reste, directe ou spontanée, ou bien indirecte et
provoquée par des influences d’ailleurs extérieures ou intérieures.
Autrement dit, le cerveau qui, dans l’état de santé, relie en un seul
tout, par sa prépondérance continue, les différentes parties de l’orga¬
nisme e’t institue l’harmonie totale, le consensus individuel, manque,
dans l’état de maladie, à cette indispensable coordination des actes
vitaux ; et c’est cette rupture de l’unité normale, cette absence de
ralliement et de gouvernement, qui constituent la maladie propre¬
ment dite, les actions organiques isolées et fatalement déréglées qui
en résultent (exagération ou diminution des fonctions habituelles)
n’étant, comme nous l’avons aunoncé déjà, que les effets ou les
symptômes corporels du trouble cérébral. Tant que le cerveau n’est
pas intéressé par le dérangement du corps, il n’y a donc pas mala¬
die, mais seulement indisposition ou lésion, et le trouble du cer¬
veau ou la maladie résultant surtout de la rupture de l’harmonie
morale, par excès ou défaut de l’égoïsme ou de l’altruisme normal,
il s’ensuit qu’en définitive la maladie, comme la santé, dépend de
l’unité cérébrale, et que, par conséquent, la médecine qui s’efforce
de rétablir la santé comme l’hygiène, qui a pour but de la con-
DE L EMPIRISME — A. COMTE ET LE POSITIVISME 519
server, est étroitement subordonnée à la morale , qui fournit seule
les moyens d’instituer et de maintenir une telle unité (1) s
Sans être fort rigoureux, on pourrait demander plus de précision
et moins d’hypothèses aux données physiologiques et pathologiques
formulées par l’Ecole positiviste. Ce qu’on vient de lire laisse beau¬
coup à désirer et démontre sans réplique combien il est facile de
dévier d’un principe philosophique, et combien les meilleures inten¬
tions de réformer peuvent échouer dans leur application.
Maintenant, en quoi le positivisme médical diffère-t-il en prin¬
cipe de la méthode expérimentale inductive? il serait assez difficile
de le dire sans recourir à ces subtilités de langage qui fournissent
la matière d’un discours dont la condensation ne laisse rien , dans
l’esprit. — Le mode de penser positif en médecine ne vaut pas mieux
que le principe d’exactitude que pratiquent les observateurs atten¬
tifs des phénomènes qu’ils rencontrent en multipliant les observa¬
tions de façon à en découvrir les lois. Tous les vrais médecins font
donc du positivisme sans le savoir, et on ne fait qu’amoindrir la
philosophie générale d’A. Comte en l’introduisant en médecine pour
en faire quelque chose de synonyme d’exactitude, d’observation et
d’expérience légiférante. — Si les lois ne sont pas plus nombreuses
en médecine, c’est moins faute d’avoir connu la philosophie positive,
que manque de savants doués de la clairvoyance nécessaire pour les
découvrir. Ainsi la loi des hydropisies consécutives à une oblitéra¬
tion veineuse qui résulte de la succession des phénomènes de coa¬
gulation du sang et du gonflement produit par l’infiltration séreuse
du tissu cellulaire, n’a pas eu besoin de la philosophie positive pour
se produire. Ce n’est point faute d’expériences que la loi de circu¬
lation du sang n’a été connue qu’en 1621, car Dieu merci on avait
assez ouvert d’animaux pendant les premiers siècles de la méde¬
cine, et cependant il a fallu attendre l’heure de la clairvoyance d’un
savant qui , dans une succession de phénomènes observés par
beaucoup d’autres , y a découvert une loi .que n’avaient pu formuler
ses prédécesseurs. — Il en est ainsi de toutes les lois physiologiques
et pathologiques que je pourrais citer. — Elles ont l’expérience
et l’observation pour base, mais la loi de succession des phénomènes
dépend moins de la philosophie que du philosophe. Rara avis. Sous
ce rapport, le positivisme ne- peut rien de plus que l’induction. — Ce
n’est qu’un mot auquel on devra toujours préférer celui d’empirisme,
qui, pour caractériser des principes semblables, a au moins l’avan¬
tage de ne point faire d’équivoque et de dire nettement ce qu’il veut.
(1) Robinet. Notice sur V œuvre d’A. Comte, p. 303.
520 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
Si le positivisme n'avait d’autre prétention que celle d’être une
méthode rigoureuse et précise d’observation, bien qu’il ne soit
qu’une forme de l’empirisme, nous pourrions lui accorder quelque
estime, car la science ne doit procéder que par expérimentation.
Mais il a de plus hautes visées et il se fait l'adversaire de l’ancienne
philosophie qu’il supprime, en laissant de côté toutes les recherches
de la conscience dans l’analysf des opérations de l’intelligence et
du moi. Ici, le positivisme repoussant tout ce qui ne relève pas di¬
rectement du témoignage des sens, attaque l’idée de Dieu et de
l’âme humaine pour la détruire. C’est tout naturel, puisque la dé¬
monstration de ces idées repose en entier sur des inductions de
l’esprit. Pour les positivistes, Dieu n’est qu’une hypothèse, dont ils
n’ont pas besoin et ils affirment comme Laplace : que l’âme n’est
qu’une illusion de l’esprit humain entièrement inutile.
Ainsi, Robin et Littré, qui depuis longtemps ont fait scission avec
A. Comte, disent :
« L’âme humaine est l’ensemble des fonctions du cerveau et de la
moelle épinière, et la supposition de cette âme en tant que principe
.n’est qu’une vaine hypothèse. » ( Dictionnaire Robin et Littré:
art. ame.)
« Lavieestla manifestation de l’ensemble des propriétés inhérentes
à la substance organique ou à la matière, lesquelles propriétés peu¬
vent être réduites à la nutrition. » (Art. Vie.)
Les actes médicateurs de la nature dans les maladies, actes qui
sont si manifestes pour les cliniciens; par exemple, les crises, le
travail du cal provisoire et du cal définitif, celui de l’expulsion et
de l’enkystement des corps étrangers, etc., ne dépendent pas de
l’action intelligente, quoique routinière et imperfectible, du vis me-
dicatrix qui n’existe pas et qui n’est qu’une simple supposition.
Selon ces auteurs enfin, Dieu n’est que la personnification hypo¬
thétique du système qui préside à l’existence des choses et à la
succession des êtrgs, système qui n’est autre que celui de la géné¬
ration spontanée.
Pour le Positivisme l’homme rentre entièrement dans l’animalité.
C’est un être qui, un moment doué de la vie, rentre dans le néant et
restitue sa matière au réservoir commun pour constituer un engrais,
produit des transformations successives -d’un prototype élémentaire
commun, qui, en plusieurs milliards de siècles, est arrivé par sélec¬
tion naturelle jusqu au singe, son ancêtre le plus rapproché (voyez
transformisme; ; il n’offre d’autre différence avec les animaux qu’un
degré de perfection plus grand dans ses organes et notamment du
cerveau. Ses goûts et ses besoins dépendent fatalement de son orga-
DÉCOUVERTES DE L’EMPIRISME MODERNE 521
nisation, dont il est tributaire au même titre que le pourceau avec
lequel la mort doit le confondre.
Tel est le Positivisme, doctrine matérialiste fort inoffensive tant
qu’elle reste comme une manifestation de l’égarement d’esprits cul¬
tivés, incapables de régler leur conduite sur leur philosophie ; mais
quand de pareilles idées pénètrent dans la cervelle de populations
corrompues, ignorantes et avides de jouissance, elles sont le point
de départ de la décadence d’une société et d’une nation. Il en ré¬
sulte ce que nous avons vu, et ce qui se reproduira de nouveau,
c’est-à-dire la guerre sociale, le pillage des propriétés, l’incendie
des monuments publics et l’assassinat de tout ce qui fait obstacle
aux convoitises populaires.
CHAPITRE XI
APPLICATIONS, MÉTHODES ET DÉCOUVERTES NÉES DE
L’EMPIRISME MODERNE
En opposant les droits de l’observation et de l’expérience aux
abus que le dogmatisme avait faits du raisonnement et de l’hypo¬
thèse, l’ancien Empirisme avait jeté les bases de la méthode qui est
pour les sciences la plus solide barrière à opposer aux fantaisies des
faux savants. — Ses exagérations l’ont malheureusement déconsi¬
déré. En poussant son principe à l’extrême, il à fini par ne se recru¬
ter de partisans que dans la foule des ignorants qui, prenant la parole
en son nom, ont abrité leurs inepties sous le couvert de ce grand
mot d’expérience.
L’Empirisme moderne, moins exclusif que son ainé, a cru mieux
taire en s’alliant à l’induction dans sa recherche du progrès scienti¬
fique, mais alors, comme je l’ai déjà dit, l’Empirisme qui raisonne
n’est plus l’empirisme et devient une forme du rationjdisme. — Ja¬
mais, jamais les rationalistes n’ont banni l’expérience et l’observa¬
tion de leurs moyens d'étude. Il n’y a que les esprits faux qui se pas¬
sent d’observer attentivement les phénomènes dont ils raisonnent,
et il y a autant à craindre des faux esprits qui expérimentent que de
ceux qui dogmatisent .
Quoi qu’il en soit, l’Empirisme, dans la stricte acception du mot,
avec tout le dédain qu’il semble appeler sur lui, a rendu de grands
services à la science médicale. Il peut lutter avec avantage contre
toutes les autres doctrines, car il se présente à l’observation impar¬
tiale. avec trois des plus grandes choses de la médecine : la nosogra-
522 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
phie ou pathologie descriptive; le pronostic et la plus grande
partie de la thérapeutique active ou expectante.
C’est par l’empirisme, c’est-à-dire par une observation exacte, at¬
tentive, scrupuleuse mille fois répétée des symptômes fournis par
les malades, que s’est formé, sans secours de la raison et de l’in¬
duction, ce groupement naturel des mêmes symptômes caractéri¬
sant le type morbide auquel on donne le nom de maladie. Les pre¬
miers empiriques appelaient cela le concours des symptômes. —
Un concours particulier de symptômes formait une maladie, nous
avons changé le mot, soit, mais nous avons gardé la chose, et cette
chose, c’est la nosographie.
Sans avoir besoin de raisonner, quand une mère voit l’aîné d’une
nombreuse famille d’enfants, avoir la fièvre, éternuer, larmoyer ou
tousser, et qu’il vient ensuite une éruption de taches rouges sur la
peau qui s’éteignent en trois jours en formant une desquamation
épidermique furfuracée et que le médecin lui a dit : Rougeole ! si
le second, le troisième et les autres de ses enfants tombent malades
avec les mêmes symptômes, elle dit aussi : Tiens, c’est la rougeole.
Voilà un commencement d’empirisme que ne feront que fortifier
d’autres faits semblables. J’ajouterai même que de cette observation
reproduite dans quatre ou cinq familles sortira une autre idée, celle
de la contagion de la rougeole, puis celle d’un poison inconnu qui
vole dans l’air et se transmet d’un enfant à un autre. — Il n’est pas
besoin d’être savant ni raisonneur pour reconnaître la contagion d’une
peste quelconque, il y a là un fait empirique d’observation qui frappe,
et l’ignorant en sait bien vite à cet égard autant que le médecin.
Qu’était la description de la pneumonie au temps d’Hippocrate et
que doit -elle être au nôtre? Une simple observation empirique des
symptômes. Rien de plus. Quand un homme est subitement pris de
fièvre avec frisson et de point de côté, avec de la toux et des cra¬
chats visqueux, collants, couleur dérouillé, il a une pneumonie. De¬
puis deux mille ans c’est comme cela.
Le raisonnement et l’induction n’ont rien à faire dans la consta¬
tation des troubles fonctionnels éprouvés par le malade. Us ne peu¬
vent servir que dans l’explication des phénomènes et non dans leur
constatation. — L’habileté du narrateur rendra la description d’un
médecin plus claire que celle d’un autre, mais le fond du récit est
essentiellement empirique, c’est-à-dire d'observation. — La difficulté
de reconnaître les symptômes chez un sujet qui ne se plaint pas. ou
qui ne souffre que d’une manière générale, n’est point une objec¬
tion. Cela prouve qu’il faut mettre du soin dans l’observation, cher¬
cher partout dansl organisation troublée, et que tout le monde n’est
DÉCOUVERTES DE L’EMPIRISME MODERNE 523
pas également attentif dans l’exploration des malades. — Mais, en
réalité, pour qu’on admette utie pneumonie, il faut que tous les ob¬
servateurs aient été empiriquement d’accord sur le concours des
symptômes que présente cet état morbide. — Est ce que la rage,
la variole, la rougeole ont jamais changé de forme depuis le jour où
l’observation a permis à un homme attentif d’en indiquer les symp¬
tômes? assurément non.
Il en est ainsi de toutes les maladies connues.
La nosographie est donc fille de l’Empirisme et, à ce titre, la méthode
n’a pas à rougir des fautes que l'ignorance a commises en son nom.
Le pronostic est encore bien plus un résultat de l’Empirisme que
la nosographie, car s’il suffit d’avoir observé quelquefois seulement
un certain concours de symptômes pour reconnaître une maladie, il
n’en est plus de même lorsqu’il faut prononcer sur son issue favo¬
rable ou funeste. — C’est ici que les observations multipliées, et
surtout que les bonnes observations de l’homme toujours attentif à
ce qu’il voit, sont nécessaires (uifa brevis , ars longa). On peut vite
acquérir le talent du diagnostic mais, quant au pronostic, la vie du
médecin n’est pas assez longue pour y suffire. — Celui qui observe
beaucoup, bien et longtemps, l’emportera toujours sur les autres, et
c’est là le triomphe de l’expérience.
Toute la thérapeutique enfin naît de l’Expérience, et si le raison¬
nement ou la théorie inspirent souvent le médecin dans l’invention
et dans l’emploi des agents curatifs que l’expérience est appelée à
juger, beaucoup plus souvent au contraire c’est le hasard et les ré¬
cits du vulgaire qui lui suggèrent l’emploi de ses plus belles res¬
sources. — L’opium, le quinquina, le mercure, l’iode, la vaccine, etc. ,
en sont les preuves et servent de base à la doctrine de la spécificité.
Qui pourra jamais expliquer pourquoi l’opium fait dormir et com¬
ment le quinquina coupe les fièvres? Le sût-on, un jour, en serait-il
moins avéré qu’avant de le découvrir l’un était, de par l’Empirisme,
le spécifique de la douleur et l’autre celui de la fièvre intermittente.
Le nombre des spécifiques n’est pas très -considérable cela est vrai,
mais, si restreints qu’ils soient, les médicaments qui peuvent être
considérés comme tels sont des conquêtes de l’Empirisme.
J’en dirai, autant de l’expectation dont j’ai parlé à propos du Na¬
turisme. Qui nous a appris que la nature guérissait bien des mala¬
dies sinon l’expérience? Eh bien, on aura beau répéter avec Asclé-
piade que le dogme de la nature médicatrice n’est qu’une méditation
sur la mort, il n’en est pas moins vrai, expérimentalement parlant,
que sans faire de l’expectation ou des efforts salutaires de la nature
un système de thérapeutique, là où il n’y a pas de spécifique à em-
524 histoire de la médecine
ployer, ni de palliatifs à mettre en usage, les médications violentes,
perturbatrices et hasardeuses sont plus nuisibles que l'expectation.
Mieux vaut mille fois se confier à la nature qu’aux chances incer¬
taines des systèmes thérapeutiques. C’est un si bon médecin que la
nature ! et n’eût-il d’autre mérite que celui de ne jamais dire de
mal de ses confrères, l’empirisme devrait lui en savoir gré.
Ce que je viens de dire en si peu de mots, fera comprendre au
lecteur pourquoi je ne me suis pas borné à un simple exposé philo ■
sophique de l’Empirisme médical. — J’ai dû l’apprécier en médecin,
moins pour le réhabiliter, comme doctrine exclusive, que pour le pla¬
cer au rang qui lui convient. Si par sa méthode, l’Empirisme qui a
été et qui peut être encore une arme de guerre utile contre les em¬
piétements de la raison dans les sciences naturelles, a été méconnu
et outragé par ses adversaires, il importe qu’on sache par l’indication
de quelques faits précis, quels sont les services qu’il a rendus à la
science. C’est là le rôle de l’histoire.
Ne pouvant remonter aux époques anté -historiques, sur lesquelles
il n’y a pas de renseignements utiles à publier, je me suis contenté
de dire que l’Empirisme avait créé la nosographie , le pronostic et
une bonne partie de la thérapeutique tels qu’on les connaissait au
temps d’Hippocrate.
Jusqu’aux xivs et xve siècles, les médecins ont trouvé décrites dans
Galien et dans Avicenne toutes les maladies médicales et chirurgi¬
cales qui se présentaient à eux. Sauf des modifications de détail,
dues à l’ouverture des cadavres, c’était la même pathologie et pres¬
que le même traitement. Mais, dans l’évolution de la science et par
ses pérégrinations en Orient chez les Arabes et en Occident, la théra¬
peutique et la nosographie s’enrichirent bientôt : l’une de remèdes
empiriques nouveaux et l’autre de maladies jusque-là inconnues
dont l’observation devait révéler les symptômes.
La rougeole, le rachitisme, la variole, la syphilis, la suette, le
scorbut, la coqueluche au xvie siècle, le purpura au xvme, la plique
au xviie, sont les maladies nouvelles que l’empirisme a fait entrer
dans la science.
Quant aux.raédicaments, ils sont innombrables, mais je ne signa¬
lerai que l’emploi des plus récents, tels que le camphre, l’aconit,
l’étain, le mercure, l’antimoine, l’iode, la digitale, la fougère, le
Ricin, l’ambre, le musc, le polygala, le simarouba, le gaïac, le
sassafras, le quinquina, l’ipécacuanha, l'arnica, la casearille, le
Baume du Pérou, etc. Quelques-uns d’entre eux sont mentionnés
par Dioscoride, mais la découverte de leurs propriétés est beaucoup
plus moderne.
DÉCOUVERTES DE L’EMPIRISME MODERNE
525
1° EMPIRISME NOSOGRAPHIQUE
PREMIÈRE DESCRIPTION DE LA VARIOLE ET DE LA ROUGEOLE
Au vie siècle, entre Oribase et Aétius, en 541, il y eut une épidé¬
mie très-grave qui ravagea l’Egypte , la Palestine, l’Italie et la
Turquie et dont les historiens Procope et Evagre nous ont laissé une
description assez embarrassée. De la fièvre , du délire ou de la lé¬
thargie, des taches noires de la peau et des bubons de Taine, des
aisselles et de l’oreille rapidement suivis de la mort en étaient les
principaux symptômes. Chez d’autres, à Antioche, ces symptômes
étaient tout différents : c’étaient la rougeur des yeux, la bouffissure
du visage, une angine et les bubons — comme complication on y re¬
marquait des exanthèmes particuliers que Ton appelait Variolas
ou Millinas, corales pustula. N’était-ce là qu’une seule épidémie
ou n’y en avait il pas plusieurs au même moment 2 cela se voit encore
aujourd’hui. Cette supposition me paraît infiniment plus probable,
et il est à croire que c’était là une épidémie de peste pendant la¬
quelle il y eut aussi des cas de variole avec ses pustules, de scarla¬
tine grave avec angine et bubons et enfin de rougeole.
Quoi qu’il en soit, d’après Sprengel, la variole exista en France
en 555 (tom. IV, Tableau chronologique, etc.), en 572, il y eut en
Arabie une peste accompagnée de petite vérole et de rougeole
(tom. II, p. 199); c’est delà que datent les renseignements premiers
que nous avons sur ces deux maladies. Le même auteur rapporte
que c’est dans un livre perdu, les Pandectes de Ahrum, que se trouve
la première description de la petite vérole d’après laquelle Rhazès a
fait la sienne (p. 267), puis dans Mesue (p. 272).
Le livre de Rhazès qui est plus connu est celui qui renferme aussi
la première description de la rougeole. Comme j’ai reproduit
textuellement ces descriptions dans mon analyse de Rhazès (tom. I,
p. 248), je n’y reviendrai pas ici.
Qu’il me suffise de constater que la variole et la rougeole n’étaient
pas; connues de l’ancienne médecine de la Grèce, qu’elles semblent
originaires d’Arabie et que c’est de là qu’elles sont venues en Occi¬
dent, ainsi que la découverte de l’inoculation, dont il est pour la
première fois fait mention par l’École de Salerne.
526
HISTOIRE DE LA MÉDECINE
BACON, WKLSCH, KAYE ET LA SUETTE ANGLAISE
AU XVe ET AU XVIe SIÈCLE
Au mois de septembre 1486, sous le règne de Henri Vil, parut en
Angleterre une maladie épidémique singulière, très-grave, caracté¬
risée par des sueurs abondantes. — Elle faisait périr presque tous
ceux qu’elle frappait et la mort avait lieu en moins de 24 heures.
Ce sont des historiens étrangers à la médecine qui en ont fait la
mention : Polydor, Vergil , Ànglic (Histor., lib. XXVI, p. 56,1534),
Bacon Vt rularn (Hist. Henric., VII), — Rapin’s^eschichte, etc.,,
c’est-à dire Histoire d Angleterre (tom. IV, pag. 151).
Elle reparut en 1514 et en 1528, puis elle gagna la Hollande,
l’Allemagne, la Pologne et la France. — Ce n’est qu’après avoir
ainsi ravagé presque toute l’Europe, et longtemps après ces men¬
tions empruntées à divers historiens , qu’elle a été décrite d’une fa¬
çon positive par Welsch de Leipsig en 1652. ( Historia medicano-
vum puerperarum morbum, continens. Leipsig, 1652.) Quant à la
suette anglaise , sa première description est de Raye et elle date de
1721. — En France, c’est Bellot qui, en 1 733, l’a décrite le premier (An
febri putridæ picardis suette dictæ sudorifera, in-4°, Paris, 1733.)
Cette maladie très-courte, promptement mortelle, commençait par
une prostration excessive avec syncopes, quelques frissons, une
grande soif, une chaleur dévorante et des sueurs tellement considé¬
rables qu’elles traversaient le lit. — De là une faiblesse excessive, le
coma et la mort en quelques heures. Si le malade résistait , une
éruption miliaire se montrait sur la peau.
Telle était la suette anglaise au xve siècle, telle on la retrouve en¬
core aujourd’hui quand elle se présente çà et làen France à l’état épi¬
démique. — Elle est un peu atténuée dans ses symptômes, un peu
moins grave, mais c’est tout. Aujourd’hui comme alors on la guérit
avec des rafraîchissants, des toniques et surtout en ne couvrant pas
les malades.
MÉZERAI ET LA COQUELUCHE AU XV* SIÈCLE
Au xve siècle apparut pour la première fois en Europe une ma¬
ladie tout à fait inconnue, et dont la mention nous a été laissée par
des personnes étrangères à la science. Dans sa- détermination le vul¬
gaire en savait autant que les médecins, il suffisait d’entendre tousser
quelqu’un pour faire le diagnostic de la maladie. Il s’agit de la Co¬
queluche.
DÉCOUVERTES DE L’EMPIRISME MODERNE 527
D’après Mézerai ( Abrégé d’histoire de France , tom. Il, p. 215,
Paris, 1690), cette maladie parut en France en 1414 sous forme épi¬
démique, et elle fit périr un grand nombre d’enfants. Elle revint
en 1510, 1514, 1557 et depuis lors elle n’a plus cessé d’exister
soit à l’état de maladie épidémique, soit comme maladie isolée.
On a dit qu’un passage du livre VI des Épidémies d’Hippocrate
s’appliquait à la Coqueluche, mais il faut toute la bonne volonté des
commentateurs ignorants pour arriver à cette conclusion. Avicenne
parle d’une toux violente des enfants qui faisait cracher le sang et
rendait le visage bleu ( Liber canon , tom. X, lib. III, tract. III, Basil. ,
1556). Cela ressemble assez à la Coqueluche, mais je n’en répon¬
drais pas autrement. Il en est de même des affirmations de Rosen
qui croit que la Coqueluche a passé de l’Afrique et des Indes Orien -
taies en Europe, des suppositions d’Ozanam sur les épidémies de
toux catarrhale qui régnèrent en Italie et dont parle Buono Segni dans
son Histoire de Florence, des affections catarrhales signalée en Tos¬
cane et à Montpellier, en 1387 et 1400, par Valesco de Tarente.
Tout cela n’est pas la Coqueluche.
Si la maladie a existé antérieurement au xve siècle, elle n’a pas
été décrite et en raison même de la netteté de ses symptômes, il est
bien difficile de croire qu’elle ait pu échapper aux recherches mé¬
dicales. — La preuve de sa nouveauté, comme importation en
Europe et en France, c’est la première mention qui en est faite par
les chroniques et les historiens, c’est-à-dire par les Empiriques.
Ce n’est qu’à partir du xvie siècle qu’elle fut décrite médicalement
avec tous ses caractères, par Baillou, liv. des Épidémies, 1578, par
François Valleriola, 1604, et par tous ceux qui s occupaient des
choses de la médecine.
Dès qu’on voyait un enfant tousser avec des quintes convulsives,
entrecoupées d’inspirations sonores, sifflantes, avec cyanose, suffo¬
cation et rejet par la bouche de mucosités purif'ormes on pensait qu’il
y avait de la Coqueluche. Cela est encore vrai aujourd’hui. — Le
mal a été plus complètement étudié peut-être, mais sa forme n’a
point encore changé.
Signalée par le vulgaire tout surpris de cette forme de toux con¬
vulsive, baptisée par lui, l’observation et l’empirisme de la foule en
ont d’abord fait connaître les symptômes. Puis les médecins ont
fait le reste et ils nous ont donné les descriptions si complètes que
nous possédons aujourd’hui.
528
HISTOIRE DE LA. MÉDECINE
JOINVILLE, JEAN ECHTIUS ET LE SCORBUT, AU XIIIe
ET AU XVIe SIÈCLE
Sprengel ne croit pas que le Scorbut ait été connu des anciens.
Ni les accidents produits par la grosse rate signalés par Hippocrate
(Des Maladies, sect. V), ni la Stomacace de l’armée de Germanicus
sur le Rhin, près de la mer, dont parle Pline ( Histoire naturelle ,
lib. XX Y, cap. 3) ne sont des caractères suffisants pour spécifier
cette maladie.
La première description date de 1250 et elle est de Joinville dans
le Voyage de saint Louis en Palestine (p. 57). « Nous vint une grant
persécution et maladie en l’ost : qui estait telle que la chair des
jambes nous desséchait jusques à l’os et le cuir nous devenait tanné
de noir et de terre, à ressemblance d’une vieille houze, qui a esté
longtemps mucée derrière les coffres En oultre, à nous autres, qui
avions cette maladie nous venait une autre persécution de maladie
en la bouche de ce que nous avions mengée de ces poissons et nous
pourrissait la- chaire d’entre les gencives dont chacun estoit orrible-
ment puant de la bouche. Et en la fin, guères n’en eschappoient de
cette maladie que tous ne mourussent. Et le signe de mort que on
y congnoissoit continuellement, estoit quand on se pronoit à sai¬
gner du neys ; et tantoust on estoit bien asseuré d’estre mort de
brief. »
Il y a aussi en 1467 celle de Yasco de Gaina dans sa relation de
voyage aux Indes Orientales par le Cap de Bonne-Espérance; cent
hommes sur cent soixante de l’équipage moururent de cette ma¬
ladie.
Différentes chroniques parlent aussi du scorbut, mais tous ces
récits d’un empirisme étranger à la médecine n’ont d’autre impor¬
tance que la constatation du fait de la maladie nouvelle.
C’est en 4541 seulement que parut la première description spé¬
ciale de Echtius sur ce mal qui jetait l’épouvante dans les popula¬
tions, et qui devait se généraliser pendant plusieurs siècles, jusqu’au
moment où les progrès de l’hygiène devaient le faire disparaître.
Tous les symptômes y sont racontés avec une grande exactitude et
sa cause même qui est attribuée à une nourriture malsaine et gros¬
sière amenant l’altération du sang est bien celle que nous admettons
aujourd’hui (Joann Echtii. De scorbuto vel scorbuticœ passione
Epitome, 1541).
Après Echtius, Wier en 1557; Rousseous en 1564; Eugalenus en
1588, Daniel Sennert, Langius, Alberti, etc., ont reproduit cette des-
DÉCOUVERTES DE L’EMPIRISME MODERNE 529
cription augmentée de leurs propres recherches, et c’estainsi que la
science faite sur ce point s’est transmise jusqu’à nous par d’innom¬
brables redites inutiles à mentionner ici.
Ce qu’il faut dire seulement c’est que le Scorbut, maladie endé¬
mique et épidémique des populations de terre et de mer, ne sera
bientôt plus qu’un souvenir historique. — Après avoir exercé les
plus grands ravages pendant trois siècles, sous l’influence delà mau¬
vaise nourriture, du froid, de l’humidité et de la fatigue, l’hygiène
a prescrit une alimentation plus saine qui l’a fait presque entière¬
ment disparaître. — Les marins des pays civilisés n’ont plus rien à
craindre de ce fléau redoutable ; sur la terre ferme , il n’existe plus
qu’à l’état sporadique, et nul doute qu’en améliorant le bien-être des
populations on ne puisse en empêcher le retour.
APPARITION DE LA SYPHILIS AU XVe SIÈCLE
Dans les maladies nouvelles du xve siècle, l’une des plus impor¬
tantes que signale l’observation des chroniqueurs, des historiens et
des médecins est le mal vénérien ou syphilis , nom qui lui a été
donné par Fracastor. Elle éclata presque simultanément dans les dif¬
férentes contrées de l’Europe, en France, en Italie, en Espagne, en
Allemagne et dans le nord. — Son apparition date de l’été de 1494,
et comme elle suivait de près la découverte de l’Amérique, on la
considéra, sur la foi des historiens de l’époque,. Ferdinand Colomb,
fils de Christophe; Roman Pane; Ramusco et Ferdinand Oviedo de
Yaldez; un peu plus lard Herrera; Lopez de Gomara, etc., comme
un résultat d’importation américaine. — Dans leur empirisme de
voyageurs, étrangers à la science, ces historiens, surtout Oviedo,
ont affirmé que les Espagnols avaient reçu le mal des Indiens et
qu’ils l’ont rapporté dans la mère-patrie en avril 1493. — Trois
mois après elle était en Auvergne, en Allemagne, en Lombardie,
ainsi que dans le reste de l’Italie, et bien qu’Oviedo attribue son
apparition à Naples et à Messine à l’arrivée de l’escadre de Gonzalve
de Cordoue en 1495, il est certain que la maladie existait déjà dans
le pays depuis deux ans. On l’attribuait même à l’invasion française
de Charles VIII, d’où le nom de mal français qui lui était donné,
alors que, par réciprocité, la France l’envisageait comme un mal
napolitain.
Comme, pendant quelques années, il n’y a eu sur l’apparition de
la syphilis que des renseignements fournis par des contemporains
étrangers à la science, dont l’expérience laisse beaucoup à désirer,
et que les descriptions médicales ne vinrent que plus tard, il sera
BOUCHUT . ' 34
530 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
toujours difficile de rien dire de précis sur la véritable origine de
celte maladie par importation ou par génération spontanée.
En lisant même ce qui a été écrit depuis lors à ce sujet par des
médecins et historiens qui n’ont rien vu par eux-mêmes et qui
n’ont aucun document sérieux à fournir, on est surpris des affir¬
mations qui se produisent contre l’origine américaine de la syphilis.
— Que Sprengel dise que les preuves de ce fait sont insuffisantes
(tome 2, p. 500), rien de mieux et ce sera, je crois, l’opinion de
tous ceux qui savent comprendre les documents de l’histoire. Mais,
qu’à l’exemple dePrescott et Irving, historiens américains ( Histoire
de Christophe Colomb, et Journal de médecine de New-York ,
1844), M. Daremberg dise avec eux qu’il est prouvé « jusqu’à l’évi-
« dence que les compagnons de Christophe Colomb n’ont pas
« exporté la syphilis d’Amérique, mais que les Européens l’y ont au
« contraire importée » (tome 1 , p. 354), cela sera difficile à faire
admettre par les gens sérieux.
On croirait entendre ces coquins que la foule poursuit pour vol
crier aussi au voleur, afin de faire prendre le change à la police. —
De quel droit, et à quel titre, Prescott et Irving, tout à fait incom¬
pétents, viennent-ils au bout de quatre siècles affirmer que des indi¬
vidus à l’état sauvage, découverts dans le Nouveau-Monde, n’avaient
pas la syphilis, et, refaisant l'histoire à leur f nlaisie, affirmer que
la maladie a été importée d’Europe? D’abord, ces historiens ne sa¬
vent pas assez ce que c’est que la syphilis pour démêler la vérité
des livres anciens et ensuite, comme il n’y a et qu’il ne saurait y
avoir de témoignages écrits des indiens de celte époque, toutes
lèurs assertions ne sont que des hypothèses.
Au reste, quand on réfléchit un peu sur ce qui a été dit, on voit
que cette origine américaine de la syphilis résulte de deux ordres
d’idées. Dans l’une, qui est celle des historiens voyageurs espa¬
gnols, on était heureux d’attribuer aux indiens l’origine du mal qui
ravageait l’Europe, afin de justifier les mauvais traitements que Gon-
zalve de Cordoue leur avait infligés. Dans l’autre ordre d’idées on
disait que la nature ayant toujours placé le remède à côté du mal,
par cela même que le gaïac indigène d’Amérique guérissait la
syphillis, il fallait bien que cette maladie fût endémique dans le
Nouveau-Monde. Ce fut l’opinion de Léonard Schmauss, médecin
de Strasbourg en 1518 ( Aloys Luisini aphrodisiacus seu de lue
venerea . Lugd.-Bat., 1728, p. 383) et de l’historien Guichardin.
Contre l’origine américaine de la syphilis il faut ranger la plupart
des médecins depuis Fracastor, Poème sur la syphilis , 1530- de¬
puis Sanchez, 1752; Guy-Patin, 1687; Alliot Mussay, Anmorbus an-
DÉCOUVERTES DE L’EMPIRISME MODERNE 531
tiquus syphilis, 1 717 ; Beckelt-William , 171 8 ; De Heusler ( Imprimé
à Altona en 1783); — Jourdan, Desruelles, Cazenave, Spreugel
dans son Histoire de la médecine, etc., qui avec raison ne trouvent
pas de preuves suffisantes en faveur de cette manière de voir les
choses. Celle opinion fut partagée par Astruc ( Traité des mal. vé¬
nériennes, 1777), par Girlanner (idem, 1788), par Freind ( Histoire
de la médecine , 1728), par Faliope (De morbo gallico , etc., 1560),
par Sanchez ( Origine de la maladie vénérienne , 1752).
Il faut cependant convenir que si la syphilis n’a pas été importée
d’Amérique elle s’est développée spontanément en Europe assez
subitement pour frapper d’épouvante les peuples et leurs médecins.
— Son apparition a été une surprise. C’est une date dans l’histoire
de la science et de l’humanité. Avant l’année 1493, il y avait des
maladies vénériennes, et la blennorrhagie, longuement signalée
dans le Lévitique ( versets 2 à 13) était bien connue ; il y avait des
lèpres écailleuses et pustuleuses, que l’on a dit s’être transformées
en syphilis (Leonicenus ; Sydenham, etc.), mais il n’y avait pas ce
que nous appelons la syphilis vraie.
Donc la maladie était bien nouvelle. — Bruner l’attribue à l’ex¬
pulsion des Maures ou Mar ânes ou juifs clandestins après la con¬
quête de Grenade, car ils en étaient la proie par suite de leurs vices
et ils la disséminèrent partout (Morbi Gallici origines Maranicæ.
lena, 1793). (Voir Sprengel, tome II, p. 107.) D’autres crurent
qu’elle résultait des. influences astrologiques, soit de la conjonction
de Saturne avec Mars dans les signes de la Vierge ou des Géméaux,
soit de la conjonction de Jupiter et de Saturne dans le Scorpion, etc.
{Voyez Fracastor, Poème de la syphilis, liv. I, p. 12.)
Quoi qu’il en soit de tous ces témoignages opposés, de ces affir¬
mations suspectes et de ces théories étranges nées d’un Empirisme
aussi superstilieux.que peu éclairé, le fait qui se dégage de toutes
ces recherches est l’observation presque simultanée dans toute l’Eu¬
rope de la maladie qui a reçu les noms de mal français et de
syphilis. — Les descriptions en ont d’abord été très-incomplètes
et se sont ressenties de l’incompétence des premiers narrateurs,
mais plus tard sont venues les véritables descriptions médicales
avec toutes leurs hypothèses sur la nature du mal et leurs erreurs
de diagnostic. — Je citerai par ordre celle de Marcel Cumanus,
chirurgien des troupes vénitiennes, 1495; — de S. Brant, pro¬
fesseur d’humanité, à Bâle, 1496 ; — de Nicolas Leonicenus, de Vi-
cence, professeur àPadoue, 1497 (de Morbo gallico)-, — de Gaspard
Torrella de Valence, médecin du pape Jules II, en 1497; — de Bar-
thélemi Montagnana de Padoue; — d’Antoine Benivieni de Flo-
532
HISTOIRE DE LA MÉDECINE
rence, 1502; — de Jacques Catanée, médecin génois, 1505; — de
Bérenger de Carpi en Modène, 1512; — de Jean de Vigo, médecin
de Jules II ( Pratique de chirurgie), 1514; — de Nicolas Poil,
médecin de Charles-Quint, 1517 ; — de Ulrick de Hutten, gentil¬
homme importateur du gaïac {de Morbi gallici fer administra-
tionem ligui gaïaci), 1519;— de Bethincourt de Rouen, qui le
premier employa le nom de maladie vénérienne ; — Carême de
pénitence pour le mal vénérien , 1527; — de Jérôme Fracastor,
né en 1483, mort en 1553, et auquel on doit un poëme très-remar¬
quable en vers latins sur la syphilis , 1530; et un opuscule sur le
mal français dans le de Contagionibus, 1546; — de Matlhiole,
en 1535; — de Paracelse, en 1536; — de Cheiradin Barberousse,
fameux corsaire qui inventa des pilules anli- syphilitiques portant
son nom, 1538; — de Vesale, de Cardan, de Fallope, en 1555; —
de Fernel, en 1556, etc., car il serait un peu long d’indiquer le nom
de tous ceux qui se sont d’abord occupés de la maladie syphilitique
à son apparition. Ce sont des renseignements que l’on trouvera très
au complet dans le remarquable ouvrage d’Astruc sur les maladies
vénériennes.
Parmi tous ces vieux auteurs il en est un dont la réputation mé¬
ritée est venue jusqu’à nous. — C’est Fracastor, qui, dans un poème
en trois chants et dans un opuscule spécial, nous a laissé le tableau
de la syphilis du xvie siècle. L’opuscule est surtout destiné aux mé¬
decins. Le poème s’adresse à tous, et comme on pourra en juger
par cet extrait, il n’est pas indigne de la science sérieuse.
« Dans le corps humain c’est le sang qu’il attaque tout d’abord,
et ne s’alimentant que d’humeurs grasses et visqueuses, c’est aux
parties épaisses et corrompues de ce fluide qu’il s’attache de pré¬
férence. »
« C’est aux organes de la génération que se porte le virus, tout
d’abord, pour s’irradier de là sur les parties voisines et sur les ré¬
gions de l’aine. »
cc Bientôt après se manifestent des symptômes plus tranchés.
Lorsque s éteint la lumière du jour pour faire place aux ombres de
la nuit, à l’heure où la chaleur innée des corps vivants abandonne
les parties périphériques pour se concentrer sur les viscères, sou¬
dain d atroces douleurs éclatent dans les membres chargés d’hu¬
meurs viciées et torturent les articulations, les bras, les épaules,
les mollets. C’est qu’à ce moment, en effet, la nature vigilante,
ennemie de toute impureté, travaille à réagir contre les ferments
putrides que le mal a introduits dans les veines, et dont il a pénétré
DÉCOUVERTES DE L’EMPIRISME MODERNE 533
toutes les humeurs, tous les sucs nourriciers de l’organisme. Elle
s’efforce de les chasser; elle lutte, énergiquement contre eux. Mais
ceux-ci résistent, épais, visqueux, ne se déplaçant qu’avec lenteur;
ils se fixent aux chairs, ils s’attachent à la trame exsangue des tis¬
sus et provoquent partout où ils adhèrent d’effroyables souffrances.
« Les plus subtiles de ces humeurs morbides, celles qui se lais¬
sent le plus facilement évacuer se réfugient soit vers la peau, soit
aux extrémités des membres. Elles produisent alors sur ces points
de hideux exanthèmes qui se répandent bientôt sur tout le corps
et couvrent le visage d’un masque repoussant.
« Inconnus jusqu’à nos jours, ces exanthèmes consistent en des
boutons pustuleux et coniques qui, gorgés de liquides corrompus,
ne tardent pas à s’ouvrir pour donner issue à une sanie muqueuse
et virulente. Quelquefois même, des boutons semblables se déve¬
loppent dans la profondeur des organes et corrodent sourdement
les tissus. On voit ainsi d’horribles ulcères dépouiller les membres,
dénuder les os, ronger les lèvres, et pénétrer jusque dans la gorge,
d’où ne s’échappe plus qu’une voix sourde et plaintive. »
« D’autres fois encore, il s'exhale de la peau des humeurs épaisses
qui se concrètent en croûtes immondes à la surface des téguments.
Tels on voit les sucs visqueux qui suintent du cerisier ou de l’aman¬
dier se condenser en calus gommeux sur l’écorce de ces arbres (1). »
Sauf les questions relatives à la doctrine générale de la maladie,
pour savoir si elle est d’abord locale, puis générale; si elle est
toujours une affection locale; sur la description minutieuse des
accidents locaux des téguments, sur son mode de contagion, il est
certain qu’il y a dans les lignes que je viens de rapporter un tableau
où le médecin reconnaîtra toujours la syphilis. Or comme ce portrait
date des premières années du xvie siècle, qu’il est écrit en vers
latins, qu’il a un réel mérite, il mérite d’être remarqué.
J’ajouterai que dès cette époque le mercure signalé par Diosco-
ride et employé par les arabes se donnait avec avantage. Déjà en
1497 on l’employait à l’extérieur, malgré les objections des méde¬
cins qui considéraient ce remède comme une invention du charla¬
tanisme. Telle fut du moins l’opinion de Fernel et de Paulmier,
son disciple. On s’en servait en fumigations avec le cinabre, en
frictions d’onguent mercuriel et sous forme d’emplâtre. (Jean de
Yigo; Vidus Vidius; Bérenger de Carpi; Nicolas Massa, etc.) Son
emploi dans la syphilis est un résultat de l'Empirisme et semble
résulter des avantagés que l’on en tirait alors contre la lèpre, ma-
(1) Poème sur la Syphilis, traduction de Fournier, Paris, 1870, p. 27.
534 HISTOIRE DE LA. MÉDECINE
ladie réputée voisine, souvent même considérée comme étant par
transformation l’origine de l’autre.
C’est au célèbre botaniste André Matthiole que revient l’honneur •
d’avoir donné le premier du mercure à l’intérieur. Malgré les hési¬
tations, son usage devint assez général. — A l’état métallique, il
faisait partie des pilules du pirate Barberousse, qui en donna la
formule à François Ier (Sprengel). Mais c’est depuis les travaux de
Paracelse sur le précipité rouge, sur le nitrate de mercure, sur le
mercure doux et sur le sublimé, ainsi que sur les précautions à
prendre dans l’emploi de ce médicament, que la thérapeutique a su
s’en servir avec plus de méthode et moins de dangers.
Pendant plusieurs années, comme on le voit dans Fracastor, le
régime fortifiant, quelquefois la saignée et l’emploi d’une foule de
plantes odorantes, furent conjointement avec le mercure les moyens
employés contre la syphilis.
C’est seulement en 1517 que vint l’emploi du gaïac, très-recom¬
mandé par Ulric de Hutten; un peu plus tard la salsepareille, vantée
par Fallope; la squine, importée par Gilius de Tristan et employée
par Vésale ; le sassafras, introduit par Nicolas Monard (Sprengel,
tom. III, p. 76), enfin le mélange d’or et du sublimé, aurum vitæ,
que préconisait Paracelse et qui fut adopté. Gonthier d’Andernac;
Sassonia; Grégoire Horst, etc.
Tout d’abord les moyens les plus importants que préconise en¬
core la thérapeutique actuelle ont été employés contre la syphilis
dont l’empirisme populaire et l’observation raisonnée des méde¬
cins avaient fait rapidement connaître la fâcheuse gravité. Avec le
temps, on avait mieux apprécié ses procédés locaux de propaga¬
tion et on a pu reconnaître qu’elle n’a rien d’épidémique; on a per¬
fectionné son diagnostic souvent très-difficile, ce qui explique les er¬
reurs commises à son égard par ceux de nos historiens qui ne savent
pas la médecine. On a déterminé les périodes d’une manière plus
précise mais sauf l’intensité du mal qui est moindre de notre temps,
le fond des choses dans la vraie syphilis n’a pas sensiblement varié.
En fait de maladies vénériennes, il y a pour les observateurs de
notre époque : 1° la blennorrhagie spontanée, contagieuse ou épi¬
démique ; 2° la pseudo-syphilis avec chancre volant ne produisant
pas d accidents ultérieurs à la peau ou dans les organes, ce qu’ont
tait connaître de nos jours Ricord, Bassereau, Clerc, Diday; enfin
3° la syphilis vraie avec chancre induré de Hunter et de Ricord,
produisant la diathèse syphilitique avec tout son cortège d’accidents
secondaires et tertiaires, sur la peau, dans les os et dans les viscères.
Cette dernière est mieux connue et plus nettement précisée qu’il y a
DÉCOUVERTES DE L’EMPIRISME MODERNE 535
trois siècles, mais comme je l’ai dit plus haut, ses caractères anato¬
miques et diathésiques n’ont pas changé.
BARTHOLOMÉE REUSNER ET LE RACHITISME
Bien qu’on puisse raisonnablement croire que le rachitisme soit
une maladie ancienne, on n’a aucune preuve de son existence avant le
travail de Reusner sur le tabes infantum en 1582. La maladie fut
d’abord observée en Hollande et dans la Suisse. On l’observa plus
tard en Irlande où elle fut décrite en 16-48 sous le nom de tabes
pictava. Elle portait aussi le nom de maladie anglaise lorsque
François Glisson en fit en 1682 une description qui est restée dans
la science. C’est lui qui l’a baptisée du nom de rachitisme (1). Il
l’attribuait à une mauvaise alimentation produisant la faiblesse des
solides et la lenteur des esprits vitaux émanés de la moelle épinière
et des nerfs. Ces opinions furent acceptées pendant un assez grand
nombre d’années et elles ne se modifièrent qu’en 1745, sous l’in¬
fluence des travaux de Buchner qui signalaient dans cette maladie
l’existence constante d’un ramollissement des os, ce qui est très-vrai.
Ce qui l’est moins, c’est la théorie chimique qui se produisit alors
dans ces temps de chimiâtrie. Zeviani attribuait la maladie à un excès
d’acidité du lait, qui dissolvait la matière calcaire des os et qui
exigeait comme traitement l’usage des alcalis et des savons. (Du
traitement des enfants atteints de rachitisme, Vérone, 1762.)
Ces idées eurent un certain succès, et il en résulta d’une manière
générale l’introduction du traitement excitant et fortifiant, en même
temps que des essais de redressage mécanique des os au moyen
d’appareils spéciaux. (De la feutrie ; du rakitis ou Vart de re¬
dresser les enfants contrefaits. Paris, 4772.)
Ces idées sont à peu de chose les nôtres. En effet, comme au
temps de Glisson nous admettons que le mauvais régime est la cause
principale du rachitisme et, sauf l’huile de morue qui est d’inven¬
tion moderne contre cette maladie, le traitement consiste dans l’em¬
ploi des fortifiants et des moyens orthopédiques.
HERCULE DE SAXONIA ET LA PLIQUE POLONAISE
AU XVIIe SIÈCLE
Si l’on en croit Pauli dans son histoire de Pologne (Halle, 1763,
in-4°, p. 289), la plique aurait été importée d’Orient par les Tar-
(i) De rachitide seu morbo puerili qui vulgo the rickets dicitur. 1682.
536 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
tares, à leur troisième irruption, en 1287. De la Pologne, où elle
resta endémique, elle s’est répandue en Bohème au xve siècle, et là,
elle fit de grands ravages. C’était au temps de Casimir IY. Mille
suppositions empiriques plus ridicules les unes que les autres eu¬
rent cours à son égard, et c’est alors que parut la première des¬
cription médicale détaillée de la maladie.
On la doit à Hercule de Saxonia (De Plica quam Poloni
gwozdziec Roxelani Kottunum vocant. Patav., 1600). — Elle fut
le point de départ d’un grand nombre d’autres publications où le
vrai se mêle à la fantaisie et à la superstition dans les proportions
les plus considérables.
On en attribuait l’origine à l’empoisonnement des cours d’eau
dans lesquels les Mongoles avaient jeté têtes et coeurs des Polonais
massacrés ( Description du roijaume de Pologne, in-8, Leipzig,
1700, tom. II, p. 792), à un virus spécial, au genre de vie qui don¬
nait aux cheveux une trop grande force nutritive, etc. C’est Davidshon
qui le premier, en 1602, a indiqué la vraie cause du mal en disant
que la plique n’était qu’un feutrage accidentel ou provoqué des
cheveux, produit par la malpropreté et le défaut de soins ( Plico -
mastix seu plicœ e numéro morborum apospasma).
Bien que cette opinion ait été combattue par Plemp, Gehema,
Binninger, Water, Yicat, Hoffmann, Delafontaine, Brera, et la plu¬
part des écrivains du xvne et du xvme siècle, elle est la plus certaine
et me paraît à l’abri de toute contestation.
En effet, la plique est une agglomération des cheveux collés en
masse inextricable imprégnée d’une humeur grasse infecte, et il
suffit pour la guérir de tondre les cheveux, sans avoir recours à
tous les remèdes internes employés par les partisans du virus col-
tonique. Davidshon a ainsi guéri plus de 10,000 individus atteints
de cette malpropreté.
DU POURPRE HÉMORRHAGIQUE OU PURPURA, OU MALADIE
DE WERLOFF AU XVIIIe SIÈCLE
Le purpura est une maladie voisine et distincte du scorbut, carac¬
térisée par des hémorrhagies de la peau, plus grandes que les pélé-
chies ordinaires mais moins vastes que celles du scorbut, et non
accompagnées du ramollissement gangréneux des gencives.
Elle est peut-être plus ancienne que le xvme siècle, mais elle
était confondue avec le scorbut et avec les éruptions pétéchiales.
On en doit l’introduction dans la nosologie à Werlhoff (1), né en 1729
(1) De mcrbo maculoso htmorrhagico singulari. 1745.
DÉCOUVERTES DE L’EMPIRISME MODERNE 537
et mort en 1767, après avoir publié un grand nombre de recherches
médicales.
Les recherches de Werlhoff ont été confirmées par l’expérience
et l’observation de tous les médecins qui en font quelquefois une
espèce de scorbut de terre causé par une altération de la fibrine du
sang semblable à celle du scorbut de mer. Cependant chez bien des
malades cette altération du sang serait fort difficile à démontrer.
E. G. Graff, en 1775; Behrens ; Adaïr, 1780; Pierquin, 1821 ; Bra-
chet; Willan; Bateman; Alibert ; Cazenave, etc., tous les patholo¬
gistes décrivent à part cette maladie qui a des caractères bien dé¬
terminés. Elle est sporadique et se développe souvent chez des
sujets placés, comme habitation et comme nourriture, dans des con¬
ditions qui ne laissent rien à désirer. Elle apparaît chez des sujets
faibles, anémiques, et elle augmente encore leur anémie. On la re¬
connaît aux nombreuses hémorrhagies sans fièvre qui se font dans
l’épaisseur de la peau, dans le tissu cellulaire et quelquefois, si la
maladie est grave, dans les viscères .
Les toniques, les acides végétaux, les ferrugineux et la bonne
nourriture sont comme dans le scorbut ses moyens les plus habituels
de guérison.
2° EMPIRISME THÉRAPEUTIQUE MODEREE
S’il est des médications, des drogues et des préparations dont
l’usage résulte d’une pensée scientifique précise, d’une induction ou
d’une analogie confirmées par l’expérience, il en est d’autres dont
l’origine populaire est essentiellement empirique. Ce ne sont pas les
moins importantes car, parmi elles, sans les citer toutes, nous trou¬
verons parmi les applications thérapeutiques des derniers siècles,
le camphre, l’aconit, l’étain, le mercure, l’antimoine, le quinquina,
l’inoculation du virus variolique, la digitale, la fougère mâle, le
ricin, l’ambre, le musc, le polygala, le gaïac, le sassafras, l’ipica-
cuanha, la cascarille, l’arnica, le vaccin, l’éthérisation, etc.
SIMEON SETH ET LE CAMPHRE
Le camphre est un produit de l’Empirisme Arabe, d’abord importé
a Constantinople. En effet, Siméon Seth, qui vivait en 1034 sous An-
tiochus et qui fut chassé de la ville par Michel IV de Paphlagonie,
consacra son exil à la rédaction d’un extrait de l’ouvrage de Plessus
sur les aliments et le dédia à l’empereur Michel VII Ducas, élevé au
trône enl074. (Siméon Seth. De Cibarior.Facult.ln.-S, Basil., 1538,
538 HISTOIRE DE LA. MÉDECINE
p. 35.) C’est là qu’on trouve la première description du camphre,
résine extraite d’un arbre indien, douée de propriétés froides et
sèches au troisième degré (style de Galien), qu’on employait avec
avantage dans les maladies aiguës et surtout dans les inflammations.
Il a été très vanté par Rhazès, dans certains cas de petite vérole et
de fièvres pestilentielles, pour empêcher la putréfaction du sang, ab¬
solument comme de nos jours. On l’employait aussi pour l’usage
externe dans les douleurs, sur les tumeurs et pour améliorer les
plaies gangréneuses.
SIMEON SETH ET LE MÜSC
Le musc est un produit de l’Empirisme Arabe. On le trouve si¬
gnalé dans le livre de Seth comme un antispasmodique puissant
tel qu’il est resté dans la thérapeutique moderne. Le meilleur, qui
était jaune, venait de Tupata près de Khorasan et l’autre inférieur,
noir, provenait des Indes.
SIMEON SETH ET L’AMBEE
C’est aussi des Arabes que la thérapeutique a reçu la connais¬
sance des propriétés de l’ambre jaune et gris, le premier venant des
Indes, à Silacha, et l’autre retiré des poissons.
PAEACELSE ET L’ ANTIMOINE
Comment l’antimoine est-il entré dans la thérapeutique ? Il est
bien difficile de le dire. Dioscoride en a parlé sous le nom de
Stimmi et Pline sous celui de Stibium , mais aucun de ces deux
auteurs n’en a indiqué la véritable action ni l’emploi. Ils en parlent
comme d’un poison.
L antimoine passe pour avoir été découvert par Bazile Valentin
( Cursus triumphalis antimonii ), au xm® siècle, mais, ce n’est qu’au
xvie qu’il est entré dans la thérapeutique, à l’occasion de la peste
de 1562 qui ravagea tout le centre de la Bohême et de l’Allemagne.
Paracelse le conseilla comme antidote et Haudset guérit plusieurs
malades en les faisant vomir avec quelques grains de ce métal mêlés à
du sucre. ( Matthiol . Comment, in Dioscoride. Liv. V,c. 59, p.838.)
Mais comme après l’emploi de ce médicament et de ses différentes
préparations, dont on ne connaît pas suffisamment l’action physiolo¬
gique, il y eut des accidents de mort que Paulmier ( Paulm . , de mort.
DÉCOUVERTES DE L’EMPIRISME MODERNE 539
Contagios., p. 411) fit connaître, les médecins en furent épouvantés
et quelques-uns, Settala en particulier, écrivirent contre son usa°-e.
C’est alors qu’aprèsune enquête faite par la faculté, dans l’autorité
de son ignorance, le parlement rendit cet arrêt de 4566 qui interdisait
l’emploi de l’antimoine considéré comme étant un poison. Est-ce que
tous les médicaments ne sont pas des poisons selon la dose à laquelle
on les emploie? Est-ce que des magistrats ont qualité pour proscrire
un médicament ? mais c’était le temps de l'autorité, et on le vit bien¬
tôt, caren 1606, dit Sprengel, Besnier fut chassé du sein de la faculté
pour avoir employé le remède proscrit. Que la justice condamne ceux
qui tuent leurs malades avec un médicament mal administré, rien
de mieux, mais qu’elle s’avise de proscrire le médicament, cela est
au-dessus de sa compétence.
Malgré les décrets de la faculté et du Parlement quelques méde¬
cins continuèrent à employer en secret l’antimoine et on le mit au
Codex de 1637. La dispute se ranima de nouveau. Grâce à la mauvaise
foi de Guy Patin qui poursuivait le médicament de ses épigrammes
et de ses calomnies, tout le monde s’en occupait, même en dehors
de la science, et après un siècle, en 1666, la faculté leva l’interdic¬
tion mise sur l’antimoine de façon qu’un nouvel arrêt du parlement
puisse en permettre l’usage.
Il a fallu un siècle pour qu’un médicament aussi généralement
accepté aujourd’hui comme utile, et même indispensable, pût être
employé sans exposer ceux qui s’en servaient à la persécution de la
médecine officielle et de la justice. C’est à n’y pas croire, et cepen¬
dant rien n’est plus vrai; si l’on avait encore besoin de preuves pour
établir qu’en matière scientifique l’autorité des corps savants est
toujours nuisible aux progrès de la science, ce que je viens de ra¬
conter suffirait pour convaincre les incrédules.
Malgré ces entraves et ces persécutions, l’antimoine et ses pré¬
parations sont devenus des médicaments usuels, dont les proprié¬
tés vomitives , purgatives et contro-stimulantes sont chaque jour
utilisées chez les malades.
Sans doute le médicament a ses dangers, mais quel est celui qui
n’a pas les siens, et, ici comme partout, le succès dépend de la pru¬
dence, de l’habileté et de l’expérience du médecin. Non crimen
artis quod professoris est -(Gelse) .
de l’étain introduit par paracelse
Jusqu’au xvie siècle la médecine n’avait pas eu recours â l’étain.
C’est Paracelse qui, le premier, l’a fait entrer dans la thérapeutique
540 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
où il est resté. Il a préconisé ce remède dans les maladies vermi¬
neuses et il le donnait en poudre, brûlé avec du sel marin et de
l’asphalte, pour le mêler ensuite à du sang-dragon et à de la colo¬
quinte (1). Sprengel dit aussi qu’il le donnait dans l’hydropisie et
dans la jaunisse.
MERCI! RI ALI S ET LES VÉSICATOIRES
Archigènes, Aetius et Aretéeont parlé de l’emploi des cantharides
à l’extérieur comme agents de vésication, mais leur usage n’était
pas resté dans la thérapeutique. C’est seulement au xvie et au
xviie siècles que la Vésication Cantharidienne a été remise en
honneur surtout par Mercurialis, qui s’en est servi dans plu¬
sieurs cas de fièvre putride. Malheureusement, le succès n’ayant pas
répondu à son attente, il s’éleva contre lui un sentiment de réproba¬
tion qui le força de renoncer à ce moyen. Ce n’est qu’un peu plus
tard à la fin du xvns siècle, sous l’influence des travaux de Rivière et
d’Ettmuller, confirmés par Lind, que les vésicatoires cantharidiens
furent de nouveaux employés et, à partir de cet instant, l’Empirisme
ayant assez généralement consacré leurs avantages, ils sont deve¬
nus d’un usage habituel en médecine.
Baglivi est un de ceux qui ont le plus insisté sur les indications
qui exigeaient l’emploi de ce moyen. Dans un traité spécial sur
l’usage et l’abus des vésicatoires, il a essayé de montrer (lib . I, p. 102)
qu’il ne fallait pas s’en servir dans les fièvres inflammatoires lorsque
la langue était noire et sèche, et dans les fièvres avec tendance à la
putridité ou à la gangrène. Il n’approuvait leur emploi qu’à la fin
des inflammations, lorsque la diathèse inflammatoire avait presque
disparu et qu’il n’y avait pas de septicité. C’est encore là ce que
l’habitude des malades démontre tous les jours au médecin.
LADY MONTAGUE ET L’INOCULATION DE LA PETITE VÉROLE
Il serait difficile de dire à qui on doit rapporter l’honneur de la
découverte de l’inoculation de la petite vérole. Est-ce aux Arabes,
peuple chez lequel la petite vérole a, dit-on, pris naissance*? Est-ce à
la Chine (2), où sa pratique remonte à des temps si reculés qu’on ne
(1) De préparai., lib. 1, p. 876.
(2} Le. capi:aine Dabry ( Médecine chez les Chinois , p. 119) raconte qu’au
xe siècle on crut . que l’inoculation de la petite vérole, qu’on venait d’imaginer
pour le fils du prince Tchin-Sianes, allait fermer pour jamais la marche de cette
maladie qui existait là depuis des siècles. — Ce fut un enthousiasme général et la
DÉCOUVERTES DE l/EMPIRISME MODERNE 541
saurait en préciser la date? Est-ce aux Indes ou à la Grèce? Per¬
sonne ne pourraitle dire. Mais ce qui paraît démontré c’est que l’ino¬
culation était une pratique de l’Empirisme dédaignée des médecins,
et dont l’exercice était abandonné au vulgaire et à des femmes, comme
en Arabie, en Géorgie, eten Circassie (Aubry de laMotleraye, Voyages
en Europe, en Asie et en Afrique , la Haye, 1727, tome II, p. 98) ;
enCéphalonieoù elle se pratiquait en 1537 d’après Garburi; en Dane¬
mark; en Allemagne; à Constantinople, etc. Cependant il en est
question dans les Principes de V École deSalerne publiés en 1100.
Dans les Indes, elle était pratiquée par les Brames, et dans quelques
pays de l’Orient, à Mosul par exemple, la coutume était de faire
annoncer par le crieur public qu’il y avait du virus variolique à
vendre ( Transactions philosophiques , tome LVI, p. 140).
L’inoculation était une coutume populaire au commencement
du xvme siècle chez les Grecs de Constantinople. Pratiquée par de
vieilles femmes âgées qui, en même temps, se livraient à des dé¬
monstrations superstitieuses de toute espèce, Timoni, médecin à
Constantinople; Pylacini, consul Vénitien, à Smyrne; Skraggens-
tierna, médecin du roi de Suède, racontent que là elle était surtout
pratiquée par une vieille Thessalienne qui en avait reçu la révélation
de la Vierge ( Extrait des transactions philosophiques , tome I,
p. 327) et qui se vantait de l’avoir pratiquée quarante mille fois.
Ce n’est qu’en 1717, alors que lady Worthly Montague était am¬
bassadrice à Constantinople, qüe l'inoculation variolique semble
sortir des mains de l’Empirisme pour entrer dans les domaines de la
science. Cette dame, frappée des bons résultats de la méthode, vou¬
lut faire inoculer son fils par la vieille Thessalienne, mais celle-ci
se servit si douloureusement de son aiguille rouillée que Maitland,
chirurgien de l’ambassadeur qui assistait à l’opération, fut obligé de
la terminer. Le résultat fut favorable, et alors lady Montague s’em¬
pressa de le faire connaître à Londres. En 1721, elle fit inoculer
sa fille, d’autres imitèrent son exemple et la famille royale autorisa
quelques expériences sur six prisonniers de Newgate, afin de voir si
on ne pourrait pas à l’aide de ce moyen se garantir de la petite vérole.
Maitland fit l’opération avec succès ; il inocula ensuite six orphelins,
puis les princesses, et, dit-on, plus de deux cents autres personnes.
L’exemple ainsi donné de haut ne tarda pas à porter ses fruits.
Bien que le clergé considérât l’opération comme immorale et anti-
pralique se répandit dans tous les villages de l’Empire. — Mais comme la petite
vérole continuait, le capitaine Aubry ajoute que le moyen fut peu à peu aban¬
donné.
542 HISTOIRE BE LA MÉDECINE
religieuse parce qu’elle empiétait sur les droits de la Providence,
l’inoculation continua le cours de ses succès.
Les Chinois la pratiquaient en mettant, après une préparation de
trois jours chezles enfants, une croûte humide de variole dans le nez.
Les Brames frottaient le bras des individus avec du colon trempé
dans le pus variolique et tenu en place par une bande.
Les femmes Arabes se servaient d’une aiguille ordinaire avec
laquelle elles piquaient la peau.
En Géorgie, on employait également l’aiguille qui servait à piquer
l’ombilic, la paume de la main droite, la cheville du pied gauche assez
fortement pour amener du sang, on frottait avec du pus de variolique
et on couvrait le tout de feuilles d’angélique et de peau d’agneau.
A Constantinople, les Grecs employaient l’inoculation par piqûre
d’aiguille et c’est ainsi que lady Montague préconisa l’opération dans
son pays.
Quelques revers, entre autres la mort du fils du comte deSunder-
land, effrayèrent le public. On n’eût voulu que des succès. La pra¬
tique se ralentit mais n’en continuapas moins. En 1723, 172-4, 1725,
1726 sur 811 enfants inoculés à Londres il n’en périt que 16; — de
1726 à 1738, d après Browne Langrish, sur deux mille inoculés il n’y
eut que deux morts. — Malgré ces chiffres encourageants, l’inocula¬
tion fut très-vivement combattue d’abord par quelques médecins
sous ce motif que l’on vit la variole naturelle se produire chez des
inoculés, absolument comme après la vaccination au xixe siècle,
enfin par les prêtres au nom de la Providence, et malgré les réfuta¬
tions du camp contraire, les préventions nées de la discussion
empêchèrent le moyen de se généraliser.
En 1723, de la Coste importa les idées de l’Angleterre en France
{ Montucla , Recueil de pièces sur l'inoculation , p. 140). Elles
furent acceptées par Astruc, Dodart, Chirac et Helvétius, mais, comme
on peut le prévoir, elles furent combattues par le plus grand nom¬
bre. La Sorbonne elle-même intervint et condamna cette pratique.
En Allemagne, en Suisse, et dans presque toute l’Europe, des essais
se firent avec des succès divers et, pendant 20 ans, ce fut une lutte
constante à laquelle prirent part tous les médecins renommés de
l’Epoque. La dispute fut très-vive, et des troubles eurent lieu à Paris
après la mort de quelques personnes inoculées, ce qui provoqua une
triple condamnation de la Sorbonne, du Parlement et de la faculté.
Ainsi en 1750 la Sorbonne condamna et défendit la pratique de
1 inocidation variolique comme illicite, contraire à la loi de Dieu.
« D’ailleurs, il faut s’en abstenir, parce que c’est un crime de tenter
Dieu. Que les citoyens se gardent donc bien d’imiter les sectateurs
DÉCOUVERTES DE L’EMPIRISME MODERNE 543
de l’inoculation. Si, que Dieu les en garde ! ils sont atteints de la
variole, qu’ils se réfugient dans les bras de Dieu, et le prient ardem¬
ment. Alors, poussés par la nécessité, ils iront consulter les méde¬
cins et leur demanderont des médicaments que le Très-Haut a créés
de la terre, et que les hommes prudents ne doivent pas dédaigner. »
(Eccles., C. 38,V. 4.)
Cette pièce est ainsi signée :
« De Marcilly, Debacq. Deliberatum in Sorbonâ, 16 mensis julii,
anno 1650. »
Survint ensuite un arrêt du Parlement en 1763 dans lequel on
défendait provisoirement l’inoculation jusqu’à décision de la faculté ;
comme toujours, celle-ci se mit en travers dn progrès et défendit
également l’inoculation.
Malgré ces défenses, l’inoculation se répandit dans toute l’Europe,
en provoquant toujours de vifs débats contradictoires; elle triom¬
phait presque partout et se serait généralisée, si une autre pratique
également empirique, celle de la vaccine découverte par Jenner, ne
fût venue prendre sa place dans la science.
Pour la médecine moderne l’introduction de l’inoculation varioli¬
que, à titre de préservatif de la variole, est un fait empirique dans la
plus pure acception de ce mot. Si une femme intelligente ne l’avait
pas appris dans ses voyages, et n’eût pas compris ce qu’il y avait
d’important dans cette pratique populaire de l’Orient, la science
pourrait encore en ignorer les avantages. Mais, ici comme pour la dé¬
couverte et l’importation du quinquina, c’est à une personne étran¬
gère à la science que nous devons la connaissance d’une des plus
belles idées de la thérapeutique moderne, savoir : que l’économie
étant saturée d’un virus devient impropre à recevoir de nouveau les
effets de ce même virus, et que les inoculations préservatives de la
variole, du claveau, et de la péripneumonie contagieuse des bêtes à
corne sont des moyens utiles à employer. L’Empirisme a relevé le
fait d’où est sorti, par le travail de l’esprit, la loi que je viens d’ex¬
primer et qui est considérée comme vraie par tous les bons clini¬
ciens.
ANTOINE DE STOERK ET L’ACONIT
Au xviiie siècle en 1762, dans un ouvrage qui s’occupait des pro¬
priétés déjà connues du datura et de la jusquiame, Stoerk fit con¬
naître d’après des expériences sur lui-même les propriétés de l’a¬
conit en poudre et en extrait. Bien que cette plante soit décrite par
Dioscoride, C’est la première fois qu’elle était employée en méde¬
cine. Stoerk la considérait comme sudorifique et la prescrivit dans la
544 HISTOIRE UE LA. MÉDECINE
goutte, dans les fièvres intermittentes, dans les gonflements glan¬
dulaires, dans le rhumatisme, dans la gangrène et dans les exostoses
vénériennes.
Ce médicament est resté dans la thérapeutique et on en a retiré
un principe actif, Yaconitine. Il y a beaucoup à réduire sur ce que
l’on a dit des propriétés curatives de l’aconit et de ses préparations,
mais, si l’on ne cherche qu’un sédatif de la douleur et de la surexci¬
tation nerveuse, on peut l’employer.
PARKINSON ET LA DIGITALE
On savait empiriquement que la digitale était un poison, mais au
xvne siècle elle n’était pas encore employée en médecine. — C’est
en 1640 que parut le Theatrum Botanicum de Parkinson où il est
question de l’emploi qui venait d’être fait de la digitale à l’intérieur
dans l’épilepsie, et de ses applications extérieures dans le goitre.
A partir de ce moment, elle fait partie intégrante de la thérapeu¬
tique et l’expérience révèle peu à peu son action physiologique et
ses propriétés curatives.
En 1721, Withering découvre son action diurétique et signale ses
avantages contre les hydropisies. Cela fut confirmé en 1780 par
Charles Darwin, fils du .célèbre physiologiste Erasme Darwin,
auquel on doit la zoonomie ; — par Jean Warren, 1785, qui en fit
teinture ; — par Cullen qui, dans sa matière médicale , indiqua le
premier l’action de la substance sur le ralentissement du pouls en
même temps qu’il attribuait aux vomissements produits une action
sur le grand sympathique capable de déterminer l’effet diuré¬
tique; — par Baker; — par Thilenius ; — par Brera, qui proposa la
digitale épiglotte comme étant moins active que la digitale pourprée.
Elle a été enfin utilisée par tous les médecins qui se sont succédé
depuis cette époque.
Elle a été principalement employée contre les hydropisies au dé¬
but (Withering) ; contre l’épilepsie (Parkinson); contre la scrofule
(Ray) à l’extérieur contre les engorgements squirrheux des ma¬
melles (Richter) ; contre le goitre ; depuis lors contre les palpitations
et les maladies du cœur; contre la phthisie et l’apoplexie pulmonaire
(Joues ; Beddoes ; Ferrior) ; contre la fièvre typhoïde et dans tous les
cas où il y a lieu de diminuer la tension artérielle ou l’hypéreslhénie
du cœur.
Homolleet Quevenne ont tiré de la digitale, en 1836, un principe
actif, non défini chimiquement, mais fort utile en thérapeutique
parce qu’il représente toutes les propriétés de la plante. C’est la
DÉCOUVERTES DE L’EMPIRISME MODERNE 545
digitaline, poudre blanche que l’on donne à la dose de 1 à 3 milli¬
grammes, mais, en 1872, Nativelle a pu faire cristalliser ce produit,
ce qui est infiniment préférable pour les médecins.
JENNER ET LA VACCINE
Jenner, né à Berkeley en 4749, est mort en 1823 après avoirréussi
à propager dans l’humanité la connaissance d’un remède prophy¬
lactique de la variole, une des plus redoutables et des plus graves
maladies de l’espèce humaine. — Il a été le vulgarisateur de la
vaccine, cette admirable découverte thérapeutique de la fin du
xvme siècle et, s’il n’a pas imaginé l’opération qui était déjà pratiquée
en Perse, et aux Indes, connue, mais non employée dans le midi
de la France, où elle fut communiquée par M. Rabaut au Dr Pew,
ami de Jenner, il a du moins l’immense mérite et la gloire de l’avoir
fait entrer dans la pratique à l’aide d’expériences aussi persévérantes
que multipliées. — En effet, bien qu’elle fût pratiquée en Asie
comme nous la pratiquons aujourd’hui chez nous, la vaccine était in¬
connue en Europe. On savait dans le midi de la France que les filles
occupées à traire les vaches et qui avaient gagné la picotte étaient
préservées de la petite vérole, et c’était là une induction faite par
le vulgaire d’après une expérience de plusieurs siècles. Recueillir ce
dit-on populaire, l'examiner en le soumettant à des expériences
précises, et après avoir constaté le fait, le transporter dans la science
en le rendant vulgaire, voilà les titres de Jenner à la reconnaissance
de l’histoire (1).
Gomme on le voit, il n’y a dans la découverte de la vaccine, aucune
des circonstances légendaires de hasard qu’on trouve au fond des
plus anciennes conquêtes de la thérapeutique. — Le génie n’y est
pour rien. — C’est l’Empirisme et l’induction de tout le petit monde
des fermières recueillis par un homme qui n’a même pas eu le mérite
de conclure d’un fait particulier à un principe général, et qui s’est
borné à repro luire avec persévérance ce qu’un de nos compatriotes
lui avait fait savoir par un de ses amis. — On peut le dire sans
crainte d’être démenti par personne, ce moyen curatif est un des
plus beaux titres de l’Empirisme moderne à la considération des
savants.
(I) La vaccine se pratique en inoculant au bras ou à la cuisse par deux piqûres
superficielles faites de chaque côté, au moyen d’une fine lancette à peine intro¬
duite sous l’épiderme, la sérosité des pustules du trayon de la vache atteinte de
cow-pox au 5 ou 6e jour. — Quelques jours après il se développe sur le sujet
de l’inoculation des pustules semblables à celles de la vache, qui sèchent au bout
de 10 jours, et il est préservé de la petite vérole.
BOUCHOT.
33
546
HISTOIRE DE LA. MÉDECINE
NOUFFER ET LA FOUGÈRE MALE
La fougère mâle a été décrite par Dioscoride et par Galien. —
Cela est vrai, mais il est certain également que dans la description
de Dioscoride il n’est pas question de ses propriétés vermifuges.
Cette révélation serait due, dit-on, à l’empirique Nouffer qui ven¬
dit très-cher son secret à Louis XV, et depuis lors l’action de cette
plante contre le ténia ayant été bien constatée, elle est restée dans
la thérapeutique,.
ODIER ET L’HUILE DE RICIN
L’huile de ricin, connue de Dioscoride, n’était employée qu’à l’ex-
térienr, et il en a été très-longtemps ainsi. — Ce n’est qu’en 4778
qu’Odier, d'après des renseignements venus de la Jamaïque où cette
huile était connue sous le nom d’huile de Castor , la fit prendre à
l’intérieur comme purgatif. On la préconisa d’abord contre la co¬
lique de plomb. Depuis lors, elle est entrée dans la thérapeutique
comme un des laxatifs les plus utiles, et elle y est restée. — Les
progrès réalisés dans sa préparation, par simple expression à froid ,
ont rendu son usage très-facile.
DEGNER ET LA RACINE DE SIMAROUBA
La racine de Simarouba décrite pour la première fois par Degner
nous a été importée de la Guyane au xvie siècle. C’était, disait-on, un
faible astringent empiriquement utile dans la dysenterie chronique,
et l’expérience de notre vieux monde a confirmé celle qui nous était
venue du. monde nouveau.
LA SERPENTAIRE ET LE POLYGALA DE VIRGINIE
Au xvie siècle nous vinrent encore deux médicaments, que l’em¬
pirisme du nouveau monde révélait à l’Europe. C’est la serpentaire
et le polygala de Virginie que l’on considérait comme des substances
diurétiques et diaphorétiques.
tabernæmontanus et l’arnica
C’est au xvie que l’on introduisit empiriquement l’arnica dans la
thérapeutique; on le doit à Tabernæmontanus, botaniste distingué et
médecin de l’électeur Palatin.
DÉCOUVERTES DE L’EMPIRISME MODERNE 547
Le vulgaire employait, sans savoir où il l’avait appris, la décoction
de cette plante contre les contusions, mais c’est le médecin dont je
viens de parler qui en parle le premier dans son traité de botanique ;
il l’avait donné en infusion dans la colique hémorrhoïdale et, à son
exemple, on en fit un assez fréquent usage. — Michel Fehr l’em¬
ploya beaucoup dans les chutes, dans les fièvres intermittentes, dans
la pleurésie rhumatismale, dans l’hémoptysie, dans l’aménorrhée,
dans certaines affections spasmodiques, dans le catarrhe pulmo¬
naire chronique, dans les anciennes diarrhées rebelles, etc.
C’est un médicament qui est resté dans la thérapeutique et dont
l’Empirisme a consacré les vertus.
GUILLAUME PISON, ADRIEN HELVÉTIUS ET L’IPÉCACUANHA
Guillaume Pison est le premier qui ait fait connaître l’ipécacuanha
en Europe, comme étant utile contre la diarrhée et la dysenterie.
C’était en 1648, mais cette première communication n’eut pas de
retentissement. Il fallut que le charlatanisme s’en mêlât pour que
la science y fît attention, et cherchât à extraire de ce moyen empi¬
rique, dont la nature était inconnue de ceux qui le vantaient, ce qu’il
pouvait avoir de bon et d’utile.
Il paraît, dit Éloy (tome II, article Helvétius), qu’un étudiant en
médecine, Adrien Helvétius, et son maître Afforty donnaient des soins
à un pharmacien nommé Garnier qu’ils guérirent. — Celui-ci par
reconnaissance leur offrit un paquet de plusieurs livres de racines
du nouveau remède contre la dysenterie. Afforty dédaigna le cadeau
et l’abandonna à son élève qui le fit prendre à quelques personnes
atteintes de dysenterie. L’essai ayant bien réussi, le remède fut
aussitôt affiché sur les murs de Paris, mais Helvétius n’en donnait
pas la composition. Sur ces entrefaites le Dauphin, fils de Louis XIV,
eut la dysenterie. On voulait essayer le nouveau médicament, mais
on n’osait guère. D’Aquin, médecin du roi, ne consentit à s’en servir
qu’après l’avoir employé avec succès à l’Hôtel-Dieu. Trouvant le
remède utile, il proposa d’en acheter le secret au prix de 1000 louis
d’or, ce qui fut fait sans retard, et Helvétius fut en outre nommé
écuyer, conseiller du roi, inspecteur des établissements de Méde¬
cine de la Flandre française , ayant ainsi tous les honneurs que les
habiles intrigants savent obtenir de l’autorité, au détriment des
hommes de science, honnêtes et laborieux.
Une fois l’ipécacuanha entré dans la science par la protection de la
cour, il n’en est plus sorti. Importé par l’Empirisme ignorant, em¬
ployé par des médecins qui n’en connaissaient pas les propriétés et
548 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
qui s’en servaient d’une façon empirique, on s’est d’abord préoc¬
cupé des doses fortes que conseillait Helvétius, et on a l’employé à
dose moindre. On l’étudia ensuite dans ses différentes espèces, puis
on chercha à établir quelles étaient ses propriétés physiologiques,
et c’est ainsi que l’on est arrivé peu à peu à sortir des premières
voies empiriques où l’on était engagé.
Aujourd’hui l’ipécacuanha est une des plus utiles substances de
la thérapeutique que l’on emploie comme vomitive, comme purga¬
tive et, selon la dose, comme expectorante.
Elle fait partie d’une poudre célèbre inventée en 1762 par Dower,
qui vivait en Angleterre, et qui l’employa comme antispasmodique
et sudorifique. C’était un mélange de poudre d’ipécacuanha et d’o¬
pium.
WALTER RALEIGH ET LA POMME DE TERRE, OU SOLANUM
TUBEROSUM
Une des plus belles importations de l’Empirisme moderne est
sans contredit celle de la Pomme de terre, qui est à la fois un
aliment et un remède, et d’où l’on retire l’amidon. — Pierre Cieca
est le premier qui nous ait appris les propriétés alimentaires de ce
tubercule que mangeaient les habitants de Quito ( Chronica de
Piru. Seville , 1553). Lopez de Gomara ( Histoire générale des
Indes, 1554), Cardan (Dererumvarietate, 1557, lib. I, p. 16) en font
également mention, mais c’est, à ce que dit Bauhin ( Hist . planta-
rum), Sir Walter Raleigh qui l’apporta en Angleterre sous le règne
d’Elisabeth, en 1586. On la cultiva aussitôt et son usage se répandit
peu à peu en Irlande et sur le continent. Cependant l’on n’osait pas
trop en manger crainte de la lèpre (Bauhin), et il fallut des circons¬
tances exceptionnelles pour amener les cultivateurs français à se
servir de ce tubercule. — Parmentier, qui avait pris à tâche de ré¬
pandre en France la culture de ce précieux tubercule, n’y réussissait
qu’avec peine , malgré tout l’appui qu’il recevait de Louis XYI, et
tous les moyens, dit-on, même la ruse durent être employés. Là où
poussaient les pommes de terre, il faisait afficher défense sous les
peines les plus sévères de marauder dans sa culture, et comme ce
qui est défendu est assez habituellement très-recherché, on venait
la nuit voler ses tubercules pour en tirer par culture les mêmes
avantages que lui. C’est tout ce que voulait Parmentier. Son strata¬
gème lui réussit, d accord avec sa persévérance et son opiniâtreté,
et, à voir aujourd’hui l’effrayante consommation qui se fait de la
pomme de terre qui est préférée aux autres farineux, on ne se dou-
DÉCOUVERTES DE L’EMPIRISME MODERNE 549
terait guère qu’il a fallu toute l’énergie morale d’un homme de bien,
convaincu d’être utile à ses semblables, pour démontrer à une na¬
tion intelligente que la pomme de terre est un bon aliment qui ne
renferme aucune qualité nuisible. C’est là un des plus beaux
triomphes de l’Empirisme, et ce n’est certes pas le moins utile à
l’humanité.
PIERRE CIEGA ET LE MAÏS
C’est dans la Chronica de Pim , écrite par Pierre Cieca (Séville,
1553), que l’on trouve la première indication de l’usage alimentaire
du maïs à Quito. On croit assez généralement que cette graminée est
originaire de l’Amérique. Telle est l’opinion de Parmentier et de
Humbolt. — D’autres au contraire, Linné, Lobel, Desplaces, etc.,
croient qu’elle vient de l’Inde, et Grégori affirme que le maïs a été
apporté de l’Inde en Italie au xme siècle par les croisés. Mérat et
Delens disent qu’une figure de cette plante existe dans les anciens
dessins de l’Encyclopédie chinoise de la Bibliothèque impériale, et
de plus qu’on a trouvé des grains de cette céréale dans les-hypogées
d’Athènes.
D’après ces documents contradictoires, il est difficile d’affirmer
que c’est à la découverte de l’Amérique que nous devons la con¬
naissance empirique des propriétés alimentaires du maïs. — Mais
en supposant que le maïs fût employé comme aliment aux Indes, en
Chine et en Grèce à l’époque où les navigateurs l’ont trouvé en
Amérique, cela prouverait que cette graminée est, comme le tabac,
originaire de l’Asie et de l’Amérique tout à la fois.
Néanmoins il paraît que c’est depuis la notion empirique rapportée
du Nouveau-Monde, au xvie siècle, que la culture du maïs s’est
propagée en Europe. C’est là un résultat important à noter, car,
quoi qu’on ait dit, la farine de maïs est un très-bon aliment. Sou¬
tenir que cette alimentation cause la pellagre, comme on a prétendu
que la pomme de terre donnait la lèpre, n’est qu’une erreur. Quand
le maïs est bien cultivé, soigneusement recueilli et non altéré par
des moisissures de verdet, il ne produit aucune maladie. S’il est
malade, alors il résulte de son emploi comme aliment des accidents
analogues à ceux que donnent le blé malade, atteint de verdet, ou
que provoquent la pomme de terre si elle est altérée. — Toutes les
céréales altérées sont dangereuses, mais quand elles sont de bonne
qualité , aucune n’a d’inconvénient pour la santé de ceux qui s'en
nourrissent.
550
nïSTOIRE DE LA MÉDECINE
DRAK.E, HAWKINS ET LA PATATE, OU CONVOLVULU.S BATATAS
Si la patate que l'on confond souvent avec la pomme de terre
n’est pas aussi utile que cette dernière, ce n’en est pas moins une
importation très-utile. Drake et Hawkins l'ont trouvée en usage dans
les îles de la mer du Sud et dans les Canaries, d’où ils l’ont rapportée
en Angleterre.
TULPIUS ET LE THÉ
Ce sont les Hollandais qui les premiers, vers le milieu du
xvne siècle, ont dans leurs voyages appris de l’empirisme Chinois les
propriétés alimentaires et thérapeutiques du thé. Mais Tulpius est
le premier (Observ. 380) qui ait parlé de cette plante avec détails
en 1641 . Depuis lors l’usage s’en est répandu en Hollande, en Angle¬
terre, en France et dans toute l’Europe.
Pour les Chinois, c’était une panacée préservant de toutes les
maladies, et dont l’usage empirique se perd dans un passé très-
lointain. En Europe l’infusion de thé est devenue un aliment dont
on s’explique l’importance par les effets du principe azoté de théine
qu’il renferme et par l’addition de lait et de pain beurré qu’on a
coutume de faire. — C’est aussi un bon agent thérapeutique dans
certains cas de dyspepsie, de diarrhée chronique, de choléra spora¬
dique ou asiatique, de vertiges stomacaux, etc.
L’EMPEREUR SELIM, BAUWOLF ET LE CAFÉ
Le café ou Coffea arabica , empiriquement connu en Afrique, n’a été
importé en Europe, à Constantinople, qu’en 1517 par le sultan Selim
qui venait de conquérir l’Égypte où ses propriétés lui furent révélées.
— Ce n’est qu’en 1583 qu’un voyageur du nom de Rauwolf le fit con¬
naître avec détails dans la relation de son Voyage au Levant, p. 102,’
et en 1640 que Prosper Alpin en fit une description botanique.
Bientôt après, ses qualités alimentaires et thérapeutiques étant
mieux connues, on s’en servit pour l’usage médical, et des établis¬
sements publics de consommation s’ouvrirent en 1645 en Italie, en
1650 à Londres, à Marseille en 1671 et à Paris en 1672.
On dit que Louis XIV est le premier qui en ait pris en France, en
1644. — Les médecins commencèrent d’abord par dire que c’était
une substance nuisible à la santé, mais l’Empirisme vulgaire prit
le dessus et. la gourmandise aidant, le café devint peu à peu d’un
usage général. — On reconnut bien vite ses propriétés exci-
DÉCOUVERTES DE L’EMPIRISME MODERNE 551
tantes, astringentes et toniques. — D’après Prosper Alpin, les Égyp¬
tiens prenaient le café comme un emménagogue. — Lanzoni
l’employait comme astringent dans les diarrhées opiniâtres, Mus-
grave et Pringle le donnaient comme stimulant dans l’asthme; on
l’a donné dans la migraine, enfin il est devenu un aliment et un
digestif qui mérite d’être employé en raison du principe azoté de
caféine qu’il contient en assez grande proportion.
Le café, plus prompt et plus facile à préparer partout que le bouil¬
lon et la soupe, sert maintenant avec du pain à faire le premier repas
des troupes en campagne, et il paraît que cela leur réussit très -bien.
LE CACAO ET LE CHOCOLAT
Qui nous a fait connaître les propriétés alimentaires de la pâte que
l’on prépare avec le cacao ? — Il est impossible de le dire. — Les
navigateurs ne les ont apprises qu’à leur arrivée dans le nouveau
monde, mais personne en particulier n’a le mérite de leur découverte.
L’importation de ces graines en Europe est un des résultats de la
découverte de l’Amérique. En abordant au Mexique, en 1520, on a
vu que cette semence préparée d’une certaine façon, était empirique¬
ment la nourriture habituelle des habitants du pays, et l’on s’est em¬
pressé, après avoir reconnu l’importance de cet aliment, d’acclimater
l’arbre d'où il sort aux Antilles, àl’île de France, à l’île Bourbon, etc.
— L’ouvrage de Gardenas del chocolaté , publié en 1609, est le pre¬
mier qu’on ait publié sur cet aliment devenu presque une nécessité.
D’acosta est le premier qui l’ait cultivé à la' Guadeloupe en 1664 et
depuis lors chacun a profité de la découverte comme il lui convenait.
Les indigènes prenaient le fruit énorme contenant les semences du
cacaotier et le plaçaient en terre pendant 40 jours pour faire tom¬
ber le péricarpe et mourir le germe. C’est ce qu’ils appelaient ter¬
rer le cacao. Cela fait, ils faisaient sécher les amandes et les triaient
pour en former des qualités différentes.
Pour s’en servir on les mettait en poudre après les avoir fait
griller légèrement et on les faisait bouillir avec du sucre pour avoir
la boisson réparatrice que l’on connaît.
Plus tard, cette poudre, avec du sucre et des aromates, a servi à
faire une pâte sèche facile à conserver qui est le chocolat.
NICOT ET LE TABAC
Bien que ce soit Nicot, ambassadeur de France en Portugal, qui
ait le premier en 1558 fait connaître le tabac ( Nicotiana tabacum),
plante de la famille des solanées d’où l’on a retiré la nicotine , il
552 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
paraît que ce végétal était connu en Orient. Ainsi Chardin, dans son
Voyage en Perse , 1660, dit que le tabac y était connu depuis 400
ans, et Murray, Liébault ont confirmé cette assertion.
Quoi qu’il en soit, c’est Nicot qui a fait connaître le tabac en Eu¬
rope, à la reine Catherine de Médicis, d’où les noms d ’herbe de l’am¬
bassadeur , et d’herbe à la reine qui lui ont été donnés. Il avait
été importé du Mexique à Lisbonne par les Espagnols qui le dé¬
couvrirent en 1520 à Tabaco, et qui nous apprirent ce fait d’empi¬
risme populaire que les prêtres du Mexique en respiraient la fumée
pour s’étourdir et se donner une sorte d’inspiration délirante avant
de se livrer aux rites de leur religion. D’une autre part, comme les
sauvages le fumaient dans un vase ou pipe appellée petun, on les a
imités et peu à peu est venue l’habitude de fumer, souvent si fu¬
neste aux individus et si profitable aux gouvernements qui prélèvent
chaque année sur cette passion plusieurs millions d’impôt.
L’Usage du tabac en poudre à priser par les narines est tout eu¬
ropéen et paraît être la conséquence de quelque prescription médi¬
cale destinée à combatre la migraine ou la tendance au sommeil.
C’est encore là une pratique d’Empirisme sur laquelle on n’a que
des données fort incertaines.
De l’Empirisme américain qui nous a fait connaître les propriétés
narcotiques et stupéfiantes de la fumée de tabac est né l’Empirisme
européen relatif aux effets de cette plante. Après l’avoir fumé,
mâché et prisé par les narines à titre d’agrément et de passe-
temps, on l’a employé en médecine : localement contre les dou¬
leurs, contre la gale et la teigne, contre les bubons, et les engorge¬
ment glanduleux, contre la rétention d’urine, le rétrécissement
spasmodique de l’urètre, la colique de plomb, etc.; à l’intérieur par
la bouche ou par l’anus contre les vers, certaines paralysies, la cons¬
tipation, la hernie étranglée, etc. Mais, comme le tabac est un violent
poison il est résulté de son emploi à l’intérieur, en lavement et sur
la peau, des phénomènes d’empoisonnement si fâcheux qu’on ne
doit s’en servir qu’avec prudence et à doses modérées. La mort en
a été quelquefois la conséquence.
Aujourd’hui le tabac s’emploie surtout comme distraction. On le
fume dans la pipe, en cigares et en cigarettes, mais si quelques
personnes n’en éprouvent aucun dommage, il en est d’autres, surtout
ceux qui en abusent, qui s’empoisonnent lentement, s’enlèvent l’ap¬
pétit, se troublent le cerveau et s’abêtissent, se paralysent et perdent
entièrement la raison. En somme, si le tabac rapporte aux gouverne¬
ment qui l’exploitent des sommes d’argent considérables, il est très
souvent préjudiciable à l’humanité.
DÉCOUVERTES DE L’EMPIRISME MODERNE 553
BAUMES DU PÉROU, DE COPAHU
Ces baumes furent importés du nouveau-monde, le premier en
1580 par Monard, et l’autre du Brésil en 1648, par Margraf et Pisan,
qui indiquèrent l’usage empirique que l’on en faisait en raison de
leurs propriétés anti-catarrhales, ce qui conduisit peu à peu les mé¬
decins à en faire un usage général dans les flux muqueux.
LA CASCARILLE
Cette écorce fut importée des îles de Bahama en 1754 et ce furent
les médecins allemands qui l’employèrent les premiers ; on l’a mise
en usage contre la dysenterie et les fièvres intermittentes.
JACKSON ET L’ANESTHÉSIE PAR L’ÉTHER, PAR LE CHLOROFORME
ET LES AUTRES ANESTHÉSIQUES.
Les anciens n’avaient d’autre moyen de calmer la douleur que
les narcotiques, à l’intérieur particulièrement le mandragore et les
applications locales de pierre de Memphis ou marbre du Caire
réduit en poudre appliquée en Uniment avec du vinaigre sur les
parties qu’on voulait couper ou cautériser. (Pline; Dioscoride.)
Quant à la mandragore, le même Pline dit qu’en prenant le suc
épaissi des baies de cette plante on s’engourdit contre la douleur
des opérations, et Dioscoride ainsi que son commentateur Matthiole
en disent autant : « Il en est, dit Dioscoride , qui font cuire la ra-
« cine de mandragore avec du vin jusqu’à réduction à un tiers.
« Après avoir laissé clarifier la décoction, ils la conservent et en
« administrent un verre pour faire dormir ou amortir une douleur
« véhémente, ou bien avant de cautériser ou de couper un membre
« afin d’éviter qu’on n’en sente la douleur. Il existe une autre
« espèce de mandragore appelée morion. On dit qu’en mangeant un
« drachme de cette racine, mélangée avec des aliments ou de toute
« autre manière, l’homme perd la sensation et demeure endormi
« pendant trois ou quatre heures; les médecins s’en servent quand
« il s’agit de couper ou de cautériser un membre. »
D’autres narcotiques furent employés dans le même but pendant
le moyen âge, mais il n’en est rien resté dans la pratique et c’est
au xix6 siècle que reviendra l’honneur d’avoir découvert les moyens
de supprimer la douleur.
Dans ses recherches à Yinstitution pneumatique du docteur
Beddoes, où on essayait de traiter les maladies au moyen des inhala-
554 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
lions gazeuses, H. Davy avait découvert par hasard les propriétés
hilarantes , excitantes et anesthésiques du gaz protoxyde d’azote , et
il le considéra comme pouvant être utilisé en chirurgie pour faire
les opérations sans douleur. ( Recherches sur l'oxyde nitreux ,
p. 556.) Mais, cette découverte passa inaperçue. Il en résulta seule¬
ment ce fait que les inhalations gazeuses pouvaient être utilisées en
médecine, et c’est de cette façon qu’on a employé souvent l’éther
comme antispasmodique. Tout le monde s’en est servi, on a fait des
milliers d’expériences, mais, il est si difficile de savoir observer
dans ce but que ceux-mèmes qui se réunissaient pour respirer de
l’éther en compagnie, pour leur agrément, ne purent pas voir quels
étaient les effets anesthésiques de cette substance. On tournait au¬
tour de la découverte et c’est encore le hasard qui se chargea de la
réaliser par les mains privilégiées du docteur Jackson.
Ce médecin, qui avait passé quelques années à Paris et à Vienne
où il avait étudié la chimie, connaissait les expériences de H. Davy
sur le gaz hilariant, celles de Wels qui avait voulu tirer parti de ce
gaz pour produire une anesthésie commode à employer dans les
opérations , et enfin celles qu’on avait faites sur l’ivressse des va¬
peurs d’éther. Un jour qu’il était enrhumé et fort gêné par la toux,
il voulut se soulager en respirant de l’éther, et, comme il prolongea
un peu trop les inhalations, il ressentit quelques effets d’insensibi¬
lité. De ce hasard, est sortie la découverte de Y Ethérisation. En
effet, instruit par ce fait, il recommença l’expérience dans des con¬
ditions convenables , bien installé dans une berceuse, et il s’aperçut
que les propriétés stupéfiantes de l’éther étant bien réelles on pour¬
rait les utiliser pour opérer un malade sans produire aucune dou¬
leur. C’était en 4842, mais soit indolence, soit insuffisance, Jackson
garda pour lui le résultat de ses expériences pendant quatre ans, et
c’est en 4846 qu'il conseilla l’inspiration d’éther à un de ses élèves
qui voulait se faire arracher unè dent. L’élève n’en fit rien, mais
six mois après Jackson trouva un expérimentateur plus résolu dans
un dentiste ignorant nommé Morton, qui ne connaissait pas même
le nom de l’éther et à qui on en montra pour la première fois. Mor¬
ton, après avoir essayé les inhalations sur lui-même, les employa le
soir même sur un de ses clients et lui arracha une dent sans dou¬
leur, puis après avoir rendu compte du résultat à Jackson, il alla de sa
part engager le docteur Warren, chirurgien de l’hôpital général de
Boston, à employer l'éther pour faire une grande opération chirur¬
gicale. Un rendez-vous fut pris par Morton en cachette de Jackson,
qui fut ainsi seul à faire publiquement l’éthérisation pendant la¬
quelle on fit sans douleur la première opération sérieuse. Le succès
DÉCOUVERTES DE L’EMPIRISME MODERNE 555
de ce merveilleux essai public se répandit rapidement, et de nom¬
breuses expériences l’ayant confirmé, l’anesthésie produite par l’é¬
ther tomba aussitôt dans le domaine public, malgré la tentative des
inventeurs de monopoliser à leur profit par un brevet ce droit d’ap¬
pliquer l’éther ou d’autoriser les autres médecins à l’employer.
Quoi qu’il en soit, c’est au hasard qu’il faut attribuer la décou¬
verte de l’éthérisation, mais c’est au docteur Jackson qu’il faut rap¬
porter l’honneur de sa divulgation et de sa vulgarisation par les es¬
sais qu’il en a fait faire sur autrui. Depuis lors, les expériences se
sont multipliées et, guidés par l’analogie, les médecins n’ont pas tardé
à découvrir d’autres vapeurs anesthésiques pouvant être substituées à
l’éther avec avantage. Parmi ces vapeurs, il faut citer celles du chlo¬
roforme que M.Flourens a fait connaître par ses expériences sur les
animaux, que M. Simpson a pour la première fois un peu plus tard
employée chez l’homme et qui sont maintenant universellement em¬
ployées parles chirurgiens. Ainsi va l’humanité; une génération
pousse l’autre, et la découverte du jour fait oublier celle de la veille.
Quelques mois ont suffi pour anéantir le triomphe de l’éthérisation,
puis est venu celui de l’anesthésie du chloroforme, et l’éther a dis¬
paru de la scène du monde chirurgical. Mais, si l’éthérisation est
oubliée, le nom de Jackson ne le sera pas.
FIN DU TOME PREMIER
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TABLE DES MATIÈRES
Histoire des doctrines médicales. . . 1
Prologue sur l’importance d’une histoire philosophique de la médecine . . . 1
L’Histoire de la médecine peut être faite d’une façon chronologique, phi¬
lologique ou doctrinale . . 2
Division des doctrine médicales : 1° le mysticisme, et la Théurgie médicale ;
2° le naturisme, jadis appelé dogmatisme, comprenant le Pneumatisme,
YArchéisme, l’Animisme, le Vitalisme et le Séminalisme; 3° I’empi-
risme; 4° I’humorisme et la Chimiâtrie; 5° le Solidisme : 6° le métho¬
disme ; 7° PIatro-mécanisme ; 8° Panatomisme, comprenant, dans ses
applications , Y Anatomie et la Chirurgie , Y Anatomie ‘pathologique, la
Physiologie, le Céllularisme et l’ Histologie ; le Transformisme ; YOrgano-
graphie moderne et l’Organicisme ; et 9° Téclectisme . 4
LIVRE PREMIER
Du Mysticisme médical et de la Théurgie.
Chapitre premier. — Du Mysticisme médical, de la Théurgie et de la ma¬
gie dans l’antiquité. . .
Du mysticisme médical chez les sauvages . .
Du mysticisme médical chez les Chaldéens, chez les Perses et chez les
Egyptiens. . . . .
Du mysticisme et de la théurgie en Grèce . .
De la médecine dans les temples grecs .
De la théurgie médicale dans la Rome païenne . .
De la théurgie, de la démonomanie et de la . sorcellerie dans les Gaules au
moyen-âge et jusque dans les temps modernes .
Des convulsionnaires de saint Médard. . . . • •
Magnétisme animal. Gessner, Mesmer et Cagliostro .
De l’homœopathie. . .
Du somnambulisme artificiel, du spiritisme et des médiums .
De Yhynoptisme ou magnétisme sans le savoir . .
Du mysticisme médical en Amérique au xixe siècle . .
Chapitre II. — De l’origine démoniaque attribuée aux maladies nerveuses
10
10
11
14
15
18
18
22
24
27
31
32
36
Disparition des maladies attribuées à la possession.
41
558 table des matières
Chapitre III. — Du Mysticisme et de h Théurgie dans leurs rapports avec
l’étiologie et la thérapeutique .
Des songes . ; .
De l’imaginatton dans la production des maladies . .
De l’imitation dans ses rapports avec la production et la guérison des ma¬
ladies . . . . .
Conclusions et appréciation du mysticisme médical .
LIVRE II
Du naturisme médical.
Chapitre premier. — Circonstances qui ont précédé l’apparition du Natu¬
risme médical. . .
Chapitre II. — Apparition du Naturisme avec Hippocrate .
Base de la doctrine du naturisme. . . .
1° De la nature médicatrice . . .
2° Des sympathies . . 1 .
3° Des crises et des jours critiques. .
4° De. la révulsion. . . .
Chapitre III. — Transformation du Naturisme par Athénée, Paracelse, Van
Helmoiit, Stahl, Grimaud, Bordeu, Barthez et Bouchut .
61
72
74
74
81
88
95
102
LIVRE III (première partie)
Des Naturistes.
Chapitre premier. — Hippocrate . . 106
1° Moralité professionnelle d’Hippocrate. — Dignité de la médecine. —
Devoirs du médecin. — Serment d’Hippocrate. .......... 109
2° Du secret médical depuis les temps -anciens jusqu’à nos jours, et de la
loi française sur le secret professionnel. . . . . . 114
3» Philosophie d’Hippocrare. — Union de la médéeine et de la philosophie.
— De la nature de l’homme. — Hippocrate croyait à. l’action curative
de la nature, aux crises, aux sympathies et à la révulsion. ..... 118
4° Etiologie d’Hippocrate. — Influeuce de l’âge, des habitudes, de l’exer¬
cice, de l’hérédité, de l’air, des eaux, des lieux, des aliments, des sai¬
sons, des climats, etc. . .. . . . . . 125
5° Nosologie d’Hippocrate . . . . . . . 134
6° Pronostic d’Hippocrate basé sur Tétude du visage, des yeux,, du dé¬
cubitus, du délire, de la respiration, des excréments et des urines, des
vomissements, des sueurs, du pouls,, etc.. _ . . . 136
7° Hygiène d'Hippocrate. — Influence des viandes, des légumes, des
boissons, de l’exercice, de la gymnastique, du sommeil, de l’air, etc.,
8° Thérapeutique d’Hippocrate comprenant le régime des maladies aigües
et chroniques, la purgation, la saignée et les ventouses, les diurétiques
et les sudorifiques . .
TABLE DES MATIÈRES 559
9° De la spécificité dans la thérapeutique d’Hippocrate . ,149
10° De la chirurgie d’Hippocrate. — Tubage du larynx dans l’esquinancie.
— Insufflation de l’intestin dans l’iléus. . . 150
Injection, des bronches dans les maladies dû poumon. — Cautérisation.
— Trépan. — Empyème. — Paracentèse. — Trichiasis. — Appareils
de fracture. — Opération de la taille, etc.. , . . 151
11° Des aphorismes d’Hippocrate ...... . . 153
Chapitre II. — Transformation du Naturisme Hippocratique. . 155
Le P neumonisme remplace le rôle bienfaisant de la nature par l’influence
d’un cinquième élément dit pneuma. . . . . 155
Athénée est l’auteur du Pneumatisme . . 156
Agathinus de Sparte, disciple d' Athénée. . 160
Hérodote, disciple d’ Athénée . 160
Magnus, disciple d’ Athénée. . . 161
Archigène, disciple d’ Athénée. . . 161
Arêtée est le principal écrivain de la secte pneumatique. — Analyse de ses
ouvrages . 162
Disparition et oubli du Pneumatisme. . . . . . . . . . 167
Chapitre III. — Etude sur Galien . . 168
Galien revient au Naturisme d’Hippocrate et ne doit pas être considéré
comme un éclectique . . 169
Principe de Galien sur l’alliance de la philosophie et de la médecine . 171
Dignité de la médecine et devoirs du médecin . . . . . 172
De la nature de l’homme. . . , . , . . . . . . . 178
1° Anatomie de Galien. . . . . . 182
2° Physiologie de Galien . . . . . 187
Physiologie de la digestion . . . 192
Physiologie du foie . 193
Physiologie de la rate . 194
Physiologie des reins. . . . . . 195
Physiologie de la respiration et de la circulation. . . . . 195
Physiologie du pouls . .' . . 197
Physiologie de la voix . . • 198
Physiologie du cerveau et des nerfs . 199
Physiologie de la génération . 201
Physiologie des humeurs . . . . - 204
Physiologie des esprits et des forces . . 204
. Des forces et du rôle qu’elles jouent dans l’économie . 206
3° Pathologie de Galien. . . 208
Des symptômes, dans les maladies . 213
De la marche et de la terminaison des maladies. . . . '. . 214
Pyrétologie de Galien . 218
De l’inflammation . 220
Analyse du livre intitulé : De locis affectis . . . 221
4“ Thérapeutique de Galien . 228
Chapitre IV. — Oribase et analyse de ses œuvres . 232
Chapitre V. — Aétius 238
560 TABLE DES MATIÈRES
Chapitre VI — Alexandre de Tralles . 239
Chapitre VII. — Paul d’Egine . . 242
Chapitre VIII. — Rhazès et les Arabes . . . 243
Au naturisme Hippocratique dégénéré vient se réunir la polypharmacie
orientale des Arabes. . . 24S
Analyse des œuvres de Rhazès. . . . 245
Le livre intitulé : Des qualités nécessaires dans le médecin que Von choisit
pour se confier entièrement à sa conduite . . 247
Des imposteurs ou charlatans. . . . . 248
Analyse du Traité de la petite vérole et de la rougeole . . 250
Chapitre IX. — Haly-Abbas . 253
Chapitré X. — Avicenne. . . 253
Analyse du livre d’Avicenne appelé : Canon. . . 254
De la variole. . . 255
Des morbillies . 255
Chapitre XI. — Albucasis . 256
Chapitre XII. — Avenzoar . 258
Chapitre XIII. — Averrhoes . . . . 259
Chapitre XlV. — Actuarius. . . . 259
Chapitre XV. — L’école de Salerne et Jean le Milanais, Romuald, Agilde, etc. 261
Extraits des aphorismes de l’école de Salerne sur la santé, sur l’air, sur le
boire et le manger, sur le sommeil, sur la saignée, sur la petite vérole. 262
Chapitre XVI. — Etude sur Paracelse. . ' ... . 265
Nouvelle transformation du Naturisme . . 266
Des influences morbifiques . 268
Influence astrale : Ens astrale . . . . ' 268
Influence du mauvais régime : Ens venini. . . . 269
Influence naturelle : Ens naturale . 269
Influence des esprits : Ens spiritale ................. 270
Influence de la divinité : Ens Dei. . . 271
De la nature de l’homme : le corps, l’âme corporelle et l’âme intelligente
et immortelle . 271
Constitution des corps de la nature . 272
Du principe actif des substances employées en médecine et de leur quin¬
tessence ou arcanes , ce qu’on appelle aujourd’hui les alcaloïdes. . . , 274
De la spécificité nosogénique ët thérapeutique formellement indiquées dans
Paracelse . 276
Thérapeutique de Paracelse . . 281
Chapitre XVII. — Etude sur Van Helmont et sur VArchéisme ..... 284
Sa philosophie expérimentale . ' . _ 285
La nature de l’homme réside dans l’âme, l’arcbée et le corps. ... ! ! 286
Constitution intime dçs corps . . * 287
Des ferments comme force spécifique des êtres sous la direction de l’archée. 290
Nouvelle théorie de la digestion . ’ 29g
table des matières
561
Nature des maladies . . 297
Des sympathies . 299
Thérapeutique de Van Helmont fondée sur la recherche de la spécificité
des principes actifs contenus dans les corps de la nature, i . 299
Chapitre XVIII. Etude sur Stahl et sur V Animisme. — L’Animisme n’est
qu’un naturiste transformé . . . 301
Prologue sur la philosophie d’Hippocrate . 303
De la nécessité d’éloigner de la doctrine médicale ce qui lui est étranger. . 304
Des différences entre le mécanisme et l’organisme . . 308
De la distinction à établir entre lë mixte et le vivant du corps humain. . . 311
De la vraie théorie médicale. . . . ;...... . 313
De la vie et de la santé . . 314
Des tempéraments . 314
Du tempérament sanguin . 313
Du tempérament bilieux . . . 315
Du tempérament phlegmaüque . 316
Du tempérament mélancolique. . . . . . . . 316
De l’influence de l’air . 320
De l’influence des aliments et des boissons . 321
De l’influence du mouvement et du repos . . . 321
De l’influence des sécrétions . 321
De l’influence du sommeil . . . . 321
De l’influence des affections de l’âme, ........... . 322
De la souffrance en général. . . 326
§ I" Des hémorrhagies. . . . . . , . . . . . 327
Des hémorrhagies nasales . 328
De l’hémoptysie. . . 329
De l’hématémèse. 329
Du flux hémorroïdal . 329
De l'hématurie . 329
Des hémorrhagies utérines . . . . . . .' . . . . . . .. . ... 330
Des lochies ou lochiorrhée . 330
Des hémorrhagies passives . 331
§ II. Des congestions sanguines . 331-
1° Des congestions sanguines hémorrhagiques . 332
2° Du rhumatisme. . 332
3° Dé l’inflammation. . . 332
Des douleurs . 332
Des mouvements insolites qui se produisent dans le corps. .... 333
Du mouvement tonique et de ses variations . 333
§ III. Des fièvres . ^ . 334
§ IV. Pathologie très-spéciale de là phthisie . 336
Du mal hypochondriaque ét des héinorrhoïdes . 336
§ V. Dè la veine porte et du mal hypochondriaco,-spléhético,-suffoea-
tivo,-hÿstérico,-hémorrhoïdairè qui s’y rattache . 339
Appréciation des doctrines de Stahl . 340
ÏOUCIILT
36
562
TABLE DES MATIÈRES
LIVRE III (seconde partie)
Du Vitalisme.
Définition du Vitalisme . . . .
Le vitalisme n’est qu’une métamorphose de l’animisme . . 345
Du Vitalisme et des vitalistes. . 346
Chapitre I. — Sydenham . 347
Des maladies aiguës. . . 348
Traité de la goutte . 334
De l’affection hystérique . 352
Dé la dysenterie . 333
Chapitre TI. — Bordeu . 333
Philosophie médicale de Bordeu . . 354
Extrait des maladies chroniques . . . . 355
Recherches sur les glandes . 363
Mémoire sur les crises . 363
Recherches sur le pouls . 364
Mémoire sur les écrouelles . 365
Recherches sur l’Histoire de la médecine . . 366
Chapitre III. — Barthez . . 363
Comment la doctrine du principe vital a succédé à l’Animisme . 369
Du principe vital selon le professeur Fizes . 370
Barthez adopte l’idée d’un principe vital distinct et de l’âme pensante pour
expliquer les mouvements de la vie . . . 371
Le principe vital métaphysique tient sous sa dépendance 1° les forces mus¬
culaires et toniques, 2° les forces vitales, 3° la chaleur vitale, 4° les
sympathies . . 372
Réfutation de cette doctrine par Cuvier.' . . 373
De l’agent vital distinct de l’organisation . 375
Nosologie de Barthez . 376
Thérapeutique de Barthez . 377
Chapitre IV . — Bouchut et le Vitalisme séminal ou Séminalisme . . . . . 378
Nature de l’homme . 379
De l’agent vital . . . . . . 382
L’agent vital est le principe de la sensibilité inconsciente ou impressibilifé
des molécules vivantes . 383
Des différences de l’agent vital ei des variations de l’impressibîlilé normale. 384
Anomalies de l’impressibililé dans l’agent vitd et de son influencé dans
l’état pathologique . 387
Maladies de l’agent vital . 390
Anomalies de l’agent vital et de l’impressibilité dans les maladies humo¬
rales et organiques. . 394
Maladies qui résultent d’un excès d’impressibilité de l’agent vital. . . 396
Maladies qui résultent d’un défaut d’impressibilité de l’agent vital . 397
Maladies dues à un excès d’impressibililé de l’agent vital suivi de son
amoindrissement .
TABLE DES MATIÈRES
563
Des anomalies de l’impressibilité dans les maladies humorales et organiques. 308
Conclusions . . . 40s
Chapitre V. — Appréciation du naturisme et de ses transformations. ... 406
LIVRE IV
Du Dogmatisme.
Exposé du Dogmatisme . . 412
Appréciation de Celse sur les dogmatiques. . . 417
Appréciation du dogmatisme par Galien . . . 419
LIVRE V
De l’Empirisme.
Définition de l’Empirisme . 423
Chapitre premier. — D e Y empirisme antique, . . 424
Sa fondation par Acron et, plus tard, Philinus et Sérapion . . . 425
Xeuxès; Héraclite ; Zopyrus; Théodas ; Lycus; Aeschion ; Sextus Em-
piricus ; Cassius Félix . . . . 428
Le trépied de l’empirisme . 430
1° L’observation . 430
2° L’histoire . 432
3° L’analogisme . 432
De l’épilogisme par Ménodatos. . . . 433
Thérapeutique des anciens empiriques . . . . 435
Chapitre IL — Appréciation de l’empirisme antique. .......... 436
Jugement de Celse . 438
Jugement de Galien . . . . . . 441
Chapitre III. — Des anciens empiriques . 449
1° Héraclite de Tarente . 450
2° Scribonius Largus . . . . . . 452
3° Dioscoride et sa matière médicale traduite par Matthiole . 453
Extraits de la matière médicale; — sur l’aconit; le coriandre; l’écume
d’argent; l’argent vif; la Rue; le Cinabre . . 454
Chapitre IV. — Transformation de l’empirisme . 459
Chapitre V. — De l’empirisme moderne . . 460
Bacon . . . . . . 463
Extrait de la philosophie scientifique de Bacon . . 466
Hypothèses de Bacon .% . 470
Chapitre VI. — Talbot . . . 473
Importation du quinquina . . 474
Chapitre VII. — Werlhof . 478
Chapitre VIII. — Lieutaud . . 479
Chapitre IX. — Zimmermann . 481
De l’orgueil national. . ..... . 481
De la dyssenterie . . ■ - • 4R3
r
564
TABLE DES MATIÈRES
De la solitude .
Traité de l’expérience . 488
Extraits de ce traité sur la vraie et sur la fausse expérience. ...... 489
Chapitre X. — A. Comte et le Positivisme . . 509
Du positivisme médical. .
Chapitre XI. — Applications, méthodes et découvertes inspirées de l’em¬
pirisme moderne . 521
1“ Empirisme nosographique.
Première description de la Variole et de la Rougeole . . 525
Bacon, Welsch, Kaye et la Suette anglaise au Ve et au xvie siècle ... 526
Mézerai et la Coqueluche au xv' siècle . . . 526
Joinville, Echlius et le Scorbut . 528
Apparition de la Syphilis au xve siècle . . 529
Bartbolomée Reusner et le Rachitisme . 535
Hercule de Saxonia et la Plique polonaise . . • . 535
Werlhoff et le Purpura hemorrhagica. . . . . . . 536
2 Empirisme thérapeutique.
Simon Seth et le Camphre . 537
Simon Seth et le Musc . . . . 538
Simon Seth et l'Ambre . . . . 538
Paracelse et l’Antimoine. . .538
Paracelse et l’Etain . 539
Mercurialis et les Vésicatoires . 540
Lady Montague et l’Inoculation de la petite vérole . 540
Antoine de Stoerk et l’Aconit . 543
Parkinson et la Digitale. . . . . 544
Jenner et la Vaccine. . 545
Noufler et la Fougère mâle . . . . . 546.
Odier et l’Huile de Riein. . . 546
Degner et la Simarouba. . . . . . 546
De la Serpentaire et du Polygala . . . 546
Tàbernæmontanus et l’Arnica . . . . . . 546
Guillaume Pison; Adrien Helvetius et l’Ipécacuanha . 547
Walter Raleigh et la Pomme de terre . . . . 548
Pierre Cieeâ et le Mais . . . 549
Drake, Hawkins et la Patate . .
Tulpius et le Thé . . . . . ^ h? 7 . . 550
L’Empereur Selim et le Café. . . . . . .yr . . . t . \ . . . . 550
Du Cacao et du Chocolat. . . %- . . . . . |$î. . . ^ . 551
Nicot et le Tabac . . /*? . ..f . \ * 551
Baumes du Pérou, de Copahu. . . . ■ ‘ jÈÏ ' T't ‘fit u’< . • . 553
La C ascaride . f.cl . ÿ (g#. . . . 553
Jackson et l’Ethérisation par l’Éther,Piê ChlqjSIiTme et les auï?è| anes-
thési£iues . , 7.Î. . . 553
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GouLOMMiras.,— Typî-S; MOOSSI'N F
' ■. - i'iVïi ifi j S?îW0- /